Tout est infiltré mur à mur par la Sûreté du Québec et ses collabos

À Lac Bouchette, tout, absolument tout, est infiltré mur à mur. Outre les commerces, les associations et autres organismes sans but lucratif, dont le Centre Vacance Nature, un centre de plein air. À l'hiver 2000-2001, j'y faisais régulièrement un arrêt pour me réchauffer, boire un café et fumer une cigarette. À cet endroit, l'infiltration est verticale, du conseil d'administration au personnel : oui, des civils et des collabos y travaillent. Infiltrés aussi, les HLM, le Foyer Lac Bouchette ( un foyer de personnes âgées ), l'Ermitage St-Antoine. Infiltrés également, la fonction publique municipale et le conseil municipal ? Chose certaine, ils sont à peu près tous des collabos : deux conseillers participent à des patrouilles. Lors d'une élection municipale, l'un des candidats défaits, qui se présentait à ce poste pour la première fois, était un civil de la Sûreté du Québec. Infiltrées également, l'aréna et la biblio municipale. J'ai fréquentée cette dernière régulièrement pendant environ deux ans, en moyenne une fois par semaine. Attardons-nous y un peu.

En milieu rural, la biblio régionale du Saguenay-Lac-St-Jean alimente, à tous les deux ou trois mois, la biblios locale. Celle-ci lui retourne une centaine de livres, la régionale les lui remplace. Cette dernière choisirait les titres. Cependant, entre les rotations, l'usager peut, par l'entremise de la biblio locale, en commander à la régionale. Quelque part au cours de l'hiver 2001-2002, le nombre des livres sociopolitiques provenant de la biblio régionale a diminué, diminué… Au point où plus aucune nouveauté ne présentait quelque intérêt à mes yeux. Même qu'on a sauté une rotation. Bien sûr, j'aurai pu commander des titres, mais cela impliquait presque un mois d'attente, des fois d'avantage, et n'en obtenais qu'un sur dix. Avait-on créé artificiellement une disette, cherchait-on indirectement à m'expulser de la biblio ? J'ai des raisons de la croire.

Puis au printemps, une bénévole avec laquelle je me sentais quelques atomes crochus, a cessé d'y travailler. Au début, je m'inquiétais de son absence, mais on me rétorquait, un peu vexé ou agacé : « Avec nous, est-ce que ça va faire pareil ? » Je n'insistais pas. Puis un jour, on m'a enfin avoué qu'elle n'y travaillait plus. Par la suite, j'ai su d'un proche de la biblio qu'elle avait quitté parce qu'elle ne s'y sentait plus tout à fait la bienvenue. Éjectée en douce ? J'y avais d'ailleurs déjà été témoin d'un malaise entre elle et une civile. J'en ignore la raison, mais il était évident que la bénévole n'appréciait pas ce qu'elle lui demandait de faire. Je la sentais visiblement irritée.

Par la suite, deux civiles et une collabo à tout crin ont pris le relais. Elles y faisaient déjà du " bénévolat ", mais rarement les trois en même temps, alternant leur présence, une ou deux à la fois. Le triumvirat dispose désormais des coudées franches. C'est-à-dire ? Tirer les vers du nez des usagers, peaufiner le profil de chacun à partir des livres qu'ils empruntent, harceler au passage quelques anticonformistes ou rebelles à l'ordre tel qu'établi par ceux et celles qui ne veulent que notre bien, et qui vont l'avoir. Décider également qui sera in ou out de la petite biblio. Les connais des pieds à la tête. Elles patrouillent dans les rues du village, circulent dans les allées de l'épicerie aussi, on les croise parfois au Carrefour Jeannois, centre commercial de Roberval.

À la biblio, l'une des civiles m'accueillait toujours le visage fermé comme une boîte de conserve, nos rapports étaient d'une incroyable pesanteur. À trois occasions différentes, quand je lui avais présenté ma carte de la biblio pour l'enregistrement sur l'ordi des livres empruntés, elle avait tendu la main, mais ne l'avait pas prise, la laissant tomber. Lors de mon avant dernier passage à la biblio, au milieu de l'été 2002, sa collègue m'a demandé, le bec bien arrondi : « Vous n'avez pas eu trop chhhaaauuud ? » Un « chaud » long, étiré à la limite de son élastique… Oui, il avait fait chaud au cours de la journée, mais pas tant que ça. Lui ai demandé si elle cherchait à m'intimider. Elle en est restée bouche bée. J'ai ajouté que je connaissais bien son travail caché…

Pendant les deux années où j'ai fréquenté la biblio, la responsable m'avait permis de placer mon vélo dans le petit vestibule. Le laisser à l'extérieur, dans la grande cours déserte, éloignée de la rue, me semblait un peu risqué : je craignais les sabotages policiers. Lorsque le triumvirat policier s'est emparé du pouvoir, on y a déposé une chaise de bureau. Peu après, on l'a remplacée par un gros bac de recyclage. Tactique sournoise, car si elles m'avaient demandé de ne plus l'y mettre, j'aurais obéi sans discuter. J'ai bien senti en quelque part que ce n'était pas le vélo que l'on poussait de plus en plus vers la porte de sortie. La biblio ne m'apportant plus rien de neuf, j'ai cessé de la fréquenter. Le triumvirat occupait toute la place, j'ignore s'il y œuvre encore… bénévolement.

Revenons sur la température caniculaire pour mieux comprendre le double sens du qualificatif chaud… Belle journée d'août 2001, Chemin de la Montagne, deux femmes appartenant à la Sûreté du Québec. L'une me demande : « Vous trouvez pas qu'il fait un peu chhhaaauuud ? » Traduisons le jargon policier : à voir autant de civils vous surveiller, vous ne commencez pas à avoir un peu peur ? Relaxe, je m'exclame : « C'est superbement beau ! » Et sa collègue de réagir par un « Oh Yeah ! » retentissant. Plus loin, rue Principale, un jeune civil, particulièrement agressif, se pavane à vélo. Il porte un tee-shirt orange, avec un message imprimé dans le dos où on peut notamment lire : « Yeah me… Good luck man. » Je fais le lien avec le « Oh Yeah ! » de sa consoeur.

Une couple de mois auparavant, il m'avait doublé, dans la partie déserte de la Route de l'Ermitage, en face de la plage municipale, pédalant comme un dingue pour ensuite virer à pratiquement 180 degrés quelques mètres pieds plus loin, un pied à terre, et revenir et répéter sa démonstration de force. On cherche l'effet de la cape rouge sur le taureau, avec l'espoir qu'il se ruera dedans, toutes cornes en avant, la fumée fusant du museau. La provocation policière, c'est exactement ça. Ce type habite un édifice à logements, sur Principale, tout près de l'épicerie, et du même côté de la rue. L'ai vu, l'été, se mêler aux autres locataires qui profitaient du beau temps sur les galeries, la petite pelouse… Endroits propices aux confidences.

Jetons un œil sur les établissements commerciaux, peu nombreux, et faisant l'objet d'une surveillance continuelle de la part des civils et de leurs collabos. J'étale les faits sans tenir compte de la chronologie, sauf exceptions, les agglomérant selon des thèmes. Quand je pars en randonnée, ordinairement certains me doublent ou me croisent. Dans un petit village, on ne peut varier à l'infini les trajets. Connaissant bien mes routines et mon itinéraire de plusieurs kilomètres, ils disposent de tout le temps nécessaire pour me concocter des rencontres " fortuites ", bien entendu, et mettre au point de petits scénarios sympas. L'épicerie du village est toujours la dernière étape avant le retour à mon domicile. Allons voir ce qui s'y passe.

2 avril 2001. Une employée me bloque le passage, dans l'allée longeant les réfrigérateurs des produits laitiers. Ce n'est pas une première et, curieusement, elle est la seule à s'adonner à ce petit jeu. Madame place des litres de lait dans l'un des frigos ouverts. Devant, elle a stationné le chariot qu'elle utilise pour le transport des produits depuis l'entrepôt jusqu'à l'épicerie. Elle a déposé sur le plancher, à côté du chariot, une caisse de lait vide de couleur… rouge. Elle feint de ne pas me voir. Elle travaille avec minutie, se recule un brin pour s'assurer que tout est bien aligné. Je lui signale qu'elle fait exprès de me bloquer le passage, et que ce n'est pas la première fois. Elle se tourne vers moi et enlève aussitôt la caisse de lait. Je passe, l'entend rétorquer dans mon dos : « C'est pas vrai ( que je fais exprès ) ». Me retourne et insiste : « Oui, c'est vrai ». Elle n'ose pas me regarder dans les yeux, son visage a roussi.

Le surlendemain, elle est dans une allée, en train de regarnir des tablettes. Lorsque je m'en approche, elle fait soudainement tout un tintamarre avec de gros récipients métalliques vides. Ça fait pif-paf-boum, ça sent la violence à plein nez. Et juste au moment où je vais doubler son chariot, elle amorce un mouvement comme si elle voulait me couper le chemin, mais ce n'est qu'une feinte, m'obligeant tout de même d'arrêter puis d'accélérer pour libérer rapidement le passage. Pendant un certain temps, madame me saluera d'un « bonjour, monsieur Martel », le ton emprunté et la voix forte, en sachant très bien que je ne lui rendrai pas la pareille. Provocation et atteinte à la dignité.

Février 2002. Un homme me fait remarquer la présence « de belles femmes ici ». Justement, il y en a une derrière moi, dans la cinquantaine, avec son panier, attendant que je libère le chemin. Dans l'allée suivante, suis bloqué par trois " clients " poussant des paniers. Le même homme, qui est cette fois devant moi, la même femme, qui est maintenant à mon côté, et une autre, juste derrière. Suis encadré, impossible d'avancer ou reculer. Seul un hélico pourrait me sortir de là… Comment m'en extraire ? J'opte de faire allusion à leur métier  : « Il faudrait un agent de la circulation ici », dis-je tout haut. En un rien de temps, ils se volatilisent tous, comme des pigeons effrayés par un bruit.

Décembre 2001. Au bout d'une allée, un flic en civil surgit, me bloque le passage, s'attend de toute évidence à ce que je libère le chemin. « No sir ! », que je me dis. J'avance un peu plus et lui enfonce lentement mon panier dans le ventre : « C'est dans cette direction que je vais ! », cela dit en poussant encore un peu plus. Il n'insiste pas, s'écarte, passe à côté, me gratifie d'une petite tape dans le dos, ajoute qu'il voulait seulement « blaguer ». Je pourrais riposter : " Une blague ? Moi, je pense que c'est plutôt de la provocation ", mais à quoi bon.

Autre petite péripétie, dont je ne dévoilerai pas le contexte parce que des gens du village pourrait repérer facilement l'homme. J'ai taquiné amicalement une personne qui m'a littéralement planté verbalement : « Je va ( sic ) te donner un coup de pied. Je va frapper si fort que je va avoir le pied tout enflé. » J'en suis resté bouche bée, je voulais le faire rire, pas le mettre en rogne. Habituellement, sans être volubile, il est de commerce agréable. Quelques jours après, je vois une camionnette Ford, brune et orange, d'allure commerciale mais d'un genre particulier que je n'ai jamais vu nulle part. Une bande orangée d'environ d'un demi mètre de large passe sous les fenêtres des portières et fait le tour du véhicule. Sur les côtés, pas de nom de commerce, d'adresse et numéro de téléphone, seulement l'expression « Big Foot », peinte en grosses lettres noires, près des portières. Pensez-vous qu'on peut établir le lien entre la menace de me donner un bon coup de pied et « Big Foot » ?

Environ un mois s'écoule, je l'aperçois de nouveau, elle est stationnée dans l'entrée d'une maison dont je connais les activités souterraines auxquelles se livre l'occupant. Je prends deux photos. En a-t-il été témoin derrière sa fenêtre ou m'a-t-on vu le faire sur un des écrans de la télésurveillance pour le lui rapporter par la suite ? Toujours est-il qu'environ trois semaines après, alors que je suis à l'épicerie, l'homme en question s'approche, me demande : « Pourquoi tu me parles pas ? » Je poursuis mon chemin sans lui prêter attention. À la caisse, il remet ça. Il est dans une allée : « Psitt ! Viens ici ! », me souffle-t-il, il insiste, de guerre lasse j'y vais. « Qu'est-ce que je t'ai fait ? », le répète, veut savoir. Muet comme une carpe, je retourne à la caisse. À l'extérieur, au moment où j'enfourche mon vélo, le revoilà : « Pourquoi tu m'en veux ? » Lui brosse rapidement le tableau : « J'en veux à personne. Je communique seulement avec les gens de bonne foi. Toi, je te considère comme étant de mauvaise foi. » Coup de pédale, pendant que derrière je l'entends marmonner je ne sais quoi. Civil ou collabo ? Civil, je ne sais pas, collabo, pas de doute.

Examinons maintenant comment la police opère lorsque je me présente à la caisse. Généralement, un civil, mais plus souvent une femme qu'un homme, manœuvre pour se placer juste derrière moi, avec, pour faire plus vrai, un ou deux articles dans les bras. Cela lui permet d'assister à mes échanges avec la caissière, juger de mon comportement et voir ce que j'achète. Possible de mettre un peu de sable dans l'engrenage. C'est-à-dire ? Lui offrir de passer avant vous… La plupart du temps, il ou elle accepte, paie, quitte les lieux, et revient après votre départ remettre les articles et se faire rembourser. Je n'en ai jamais été témoin, mais c'est de cette façon que ça se passe. Les civils ne sont pas là pour acheter, mais contrôler et nettoyer socialement. Ils procèdent ainsi régulièrement. Les préposés à la caisse le savent, sont habitués.

La police crée aussi de faux achalandages à la caisse. Du grand art ! Un civil, qui fera en sorte d'arriver juste avant vous dans la ligne d'attente, se dirigera, peu après, comme par hasard, vers la caisse de la quincaillerie où un employé vient justement de prendre place. Tentant d'en faire autant, s'il y a une file devant vous, dont de faux clients, des civils, bien sûr, mais aussi des collabos. Alors vous succomberez pour vous rendre compte ensuite que l'employé, après avoir mis les articles du " client " dans un sac, quittera d'un pas rapide les lieux, en vous ignorant totalement, et disparaître au fin fond de l'entrepôt. Vous voilà le bec à l'eau, pas le choix, vous retournez dans la ligne d'attente de la caisse de l'épicerie qui, entre-temps, s'est allongée.

Un autre jour, une civile, grande et corpulente, le panier passablement rempli, offre à un collègue de passer avant elle. Suis juste derrière, et il n'y a personne d'autre que nous deux. Monsieur accepte et sort de l'allée où il se dissimulait, avec quelques articles dans les bras. C'est gentil de céder sa place à un autre, mais elle aurait pu m'en parler avant. En d'autres circonstances, ça ne me dérangerait pas, bien au contraire. Mais conscient du petit scénario policier dont je suis la cible, je proteste, signale à l'homme de faire comme moi, de se mettre en ligne. « Hein ? » me fait-il en se tournant. « T'as pas compris ? » « Hein ? », me répète-t-il. J'ajoute que, moi, j'ai compris ( que vous êtes deux flics ). Une employée, craignant sans doute que le ton monte, s'installe devant une autre caisse et me fait signe.

La même civile, grande et corpulente, m'a joué un autre scénario, cette fois au IGA, à Roberval, une ville située à 45 km de Lac Bouchette. Elle a ameuté les clients, agglutinés à la caisse, vociférant haut et fort en me désignant du doigt : « Lui, il bloque le passage à tout le monde ! » Ce qui était faux, car je sortais d'une allée presque déserte, me dirigeais vers la caisse. L'embouteillage était là, devant moi. Des gens avec des paniers presque vides, collés les uns aux autres, comme les pièces d'un puzzle, et me faisant la gueule. Probablement des civils eux aussi, qui d'autres ?

Fin d'hiver 2002-2003. Suis à la caisse de l'épicerie du village, le volume des achats dépasse largement la capacité du panier de mon vélo, alors je demande qu'on me les livre à domicile. Parmi elles, des boîtes de conserve. Je les examine toujours, avant de les déposer dans mon panier, pour éviter celles qui sont bossées. Un employé, habituellement préposé à la quincaillerie, se charge de placer le tout dans des boîtes de carton, sur lesquelles il inscrit mon adresse. Après la livraison, je constate qu'une boîte de petits pois Le Sieur de 398 ml est enfoncée en son centre, quasiment pliée en deux. J'examine la boîte de carton qui la contenait, elle n'est pas endommagée. De plus, le carton est épais et rigide.

La fois suivante, je remets la boîte de conserve écrasée ( probablement du talon ) à celui qui a fait la livraison. Lui dis clairement qu'il s'agit d'un petit sabotage soit de la part de l'homme qui avait déposé les denrées dans les boîtes ou du livreur, c'est-à-dire lui, mais sans le désigner comme tel. Par la suite, le premier modifiera son comportement à mon endroit, m'évitera. Le verrai aussi patrouillant au volant d'un véhicule, qui n'est pas le sien, le nez chaussé de fausses lunettes ajustées à la vue, à monture noire, penchant la tête du côté opposé pour éviter que je l'identifie.

La plupart du temps, je vais à l'épicerie vers la fin de l'après-midi. On connaît bien mon train-train quasi quotidien. Cependant, il m'est arrivé de vérifier si la présence policière et collaboratrice étaient la même aux autres heures de la journée. Alors, je m'y présentais à l'improviste, les jeudis ou vendredis soirs où les clients sont beaucoup plus nombreux. Je les y retrouvais ainsi que d'autres que j'avais repérés depuis belle lurette. Pour tout dire, l'achalandage suscitait la curiosité de plus de civils et collabos, et ma présence gênait quelques uns. Je voyais certains-nes en grande conversation avec de vrais clients, dans le secteur de la caisse, pendant qu'une ou deux autres, le panier rempli à ras bord, faisaient et refaisaient les allées sans passer à la caisse, abordant au passage un client ou cliente pour faire un brin de causette.

Le dépanneur est l'un des endroits où des clients parfois se vident un peu le cœur : cependant, le lieu où ils se livrent le plus demeure indéniablement le salon de coiffure. Dans le village, l'un des dépanneurs est l'équivalent d'un mini poste de police. Son proprio s'est investi corps et âme dans la prévention. L'une de ses employées, à la caisse, est d'ailleurs une civile. C'est elle qui m'a fait passer le test du chien renifleur. À cet établissement, souvent un civil est présent, mise à part, quand elle est de service, celle y travaillant. Assez régulièrement, il utilise, pour justifier sa présence, l'alibi de la loterie. Il est là, hésitant devant l'assortiment complet de billets de loterie de toutes sortes étalé sous le plastique transparent posé sur le comptoir. Ou se met aussitôt à piocher sur une grille de la 6/49. L'astuce lui permet de gagner du temps, de continuer d'être là et d'écouter ce que vous avez à dire pendant que la caissière ou le proprio essayera de savoir ce qui se passe dans votre vie. Et d'y rester quand vous avez quitté les lieux. Et de refaire son spectacle, je présume, lorsque quelqu'un d'autre s'y présente. Avec le temps, ç'a fini par faire clic dans votre tête : ces gens achètent beaucoup trop de billets de loterie pour que ce soit vrai.

Pour compléter ce portrait, quittons ces établissements et circulons à vélo sur quelques artères du village. Un jour, j'ai entendu une civile, qui faisait de la patrouille à pied, s'enquérir auprès d'une collègue en auto, devant l'église, sur l'autre versant de la rue Principale : « Comment ça se fait que toutes les polices sont sorties ? » Seule bribe que j'ai pue capter au passage. Je n'en croyais pas mes oreilles. Première fois, depuis le début de mon enquête, que j'avais la confirmation officielle de l'existence de l'underground policier. Aucun doute : elle parlait des civils parce que des flics en uniforme, on n'en voit qu'un seul, occasionnellement. Et encore, il ne patrouille pas dans les rues du village, ne fait que le traverser au volant d'une auto-patrouille de la Sûreté du Québec. L'impression que ensuite il traverse le village voisin, St-François-de-Salle. C'est un acte de présence, rien d'autre. La Sûreté du Québec n'a pas le choix, des citoyens, ne voyant jamais d'uniformes, pourraient se plaindre d'être mal desservis.

Beaucoup plus tard, au printemps 2003, Snowbird me confirmera également, sans détour, la présence de civils dans le village. Le contexte : encore un chien, policier celui-là, qui se lancera à ma poursuite, m'obligeant à fuir en rebroussant chemin. Je verrai alors Snowbird en grande conversation avec un hypocrite passionné, qui me voyant arrivé, essoufflé, trouvera le moyen de sourire de ma mésaventure. Les accuserai de complicité, traiterai Snowbird de débile, parlerai d'atteinte à la dignité. « Où ça ? », me demandera-t-il la mine déconfite. « Ça fait quatre ans que j'enquête sur vous autres, je vous connais. » Snowbird rétorquera : « On est tous des polices, en parlant de nous trois, on agresse. Là, c'est toi qui m'agresses. » Sa répartie me surprendra, car mon enquête sur eux est journalistique. En outre, je persiste à ne pas croire qu'ils sont des civils, mais seulement des collabos assermentés comme agents, sans la formation inhérente à la fonction. Et cerise sur le sunday : nous avons ici la confirmation qu'ils sont là pour agresser clandestinement et illégalement les citoyens.

Une randonnée à vélo, un dimanche de décembre 2001, donne une idée de cette présence clandestine dans le petit village. Devant le Motel Lac Bouchette, rue Principale, juste avant de descendre la grande côte, une civile patrouille à pied, on se salue mutuellement. Dans la partie déserte de la Route de l'Ermitage, en voilà une autre ( celle qui m'avait lancé : « Oh Yeah ! » ), elle me salue, je ne lui réponds pas. Chemin de la Montagne, à la hauteur du Centre Vacances Nature, deux du coups : une femme, avec son chien blanc tacheté de noir, accompagnée d'un homme, l'un de mes voisins. Là, on m'a concocté une petite provocation. Je les croise et, quelques mètres plus loin, amorce un virage pour revenir à mon domicile, à l'endroit où je le fais habituellement. Oups ! Madame, et monsieur lui emboîte le pas, décide de prendre sa petite marche dans la direction opposée, je l'évite de peu d'un petit coup de guidons. La police connaît mes routines, les deux civils m'attendaient à ce point précis.

Sur la 155, devant la station de service, en voilà une autre, elle est au volant d'une auto : dans un tout petit resto de la 155, elle m'a déjà… préparé et servi trois hot-dogs, avec café. Descendant la grande côte, je vois, à ma gauche, en contrebas, deux ados marchant sur Principale, dont l'un à côté de son vélo. Eux, ils me préparent une petite arrivée synchro. Continuons de rouler. Devant l'édifice, un civil entre dans un appart. Me dirige vers l'arrière et quand j'arrive à ma porte… les deux ados s'adonnent à passer dans la cour voisine. J'avais une bonne longueur d'avance sur eux. Pour me rattraper, il leur a fallu sprinter ou monter à deux sur le vélo. Petit détail significatif : ce sont les fils du civil qui faisait tandem avec madame, dans l'entrée du Camp Vacances Natures. À part ces flics et fils d'un flic, n'ai vu aucun citoyen circuler à pied. Pourtant, il faisait beau ce dimanche-là.

Examinons quelques autres tactiques pratiquées sur le terrain. Important de savoir que ceux qui patrouillent à pied sont presque toujours des femmes. Pourquoi ? Parce que la présence d'une femme dans la rue est plus rassurante que celle d'un homme. Et qu'il y a moins de risques qu'une femme soit identifiée par des citoyens comme étant une civile. Tout le monde sait ça, Big Sister n'existe pas. J'ai remarqué que, assez souvent, elles passent d'un endroit à un autre avec une telle rapidité que vous en venez à soupçonner l'intervention d'un véhicule fantôme. L'hiver la preuve s'étale sous vos yeux. Suffit simplement de revenir là où vous les aviez rencontrées pour remarquer l'empreinte de pneus dans la neige, des piétinements sur place et la fin de toute trace piétonne.

Quand vous quittez la partie urbanisée du village pour rouler sur la 155 ou des chemins sillonnant la forêt, là les citoyens sont presque aussi rares que les extraterrestres. Un après-midi de l'été 2001. Un homme coupe l'herbe en face de sa maison, en bordure de la route régionale. L'endroit est magnifique, il fait beau et chaud, le ciel est bleu, et c'est le premier bipède que je vois en liberté depuis quelques jours. Tentant en maudit ! M'approche et, après les salutations d'usage, lui fais un petit topo de la présence policière dans le petit village. Un truc que j'utilise parfois pour savoir à qui j'ai affaire. Ne dis pas tout, dévoile deux ou trois petits secrets policiers, toujours les mêmes. Si c'est un civil ou un collabo, sa réaction sera différente du vrai citoyen, qui n'est ni l'un ni l'autre.

Tiens, tiens, il m'apprend avoir commis des méfaits dans le passé, ne pas aimer la police, avoir déjà « pas mal déculotté ( battu ) » un policier, vouloir « le tuer mais ne pouvoir le faire pour le moment parce qu'il a été muté dans une autre région », n'a aucune idée où, se promet de passer à l'acte un jour, même s'il doit attendre « 7 ans ». Je lui conseille amicalement de ne pas agir de la sorte. Son fils aussi, enchaîne-t-il, a commis des infractions à la loi, a la police sur le dos qui a l'intention « de faire ( de son cas ) un exemple ». Au moment de se quitter, car une armoire à glace s'est approchée de lui et semble solliciter sa présence en un autre lieu, il me donne un conseil, le répète même : « T'as juste à ne pas t'en occuper ( de la police ). » Du fils, il est passé à moi, se rappelant tout à coup que je lui avais raconté que depuis le début de mon enquête, j'étais filé, infiltré et déstabilisé par la police. Et son discours ? Débité en l'espace de quelques minutes, sans haine, avec le ton de la voix de celui parlant météo. Vous connaissez quelqu'un qui vous a déjà déballé, comme ça, spontanément, à vous qui êtes un pur inconnu, son passé criminel, sa détermination d'assassiner un flic ?

Dans ma cours, ce n'est pas non plus le calme plat… Novembre 2001, emprunt d'une petite hache pour aller couper mon arbre de Noël dans la forêt tout proche, que je fixe ensuite sur mon vélo. Le type me demande de la déposer dans son véhicule lorsque j'en aurai terminée, ne veut pas que je la lui rapporte sur son lieu de travail : « Ç'aurait trop l'air d'un massacre à la hache. » Pourtant, à la quincaillerie où il travaille, on en trouve d'autrement plus impressionnantes, certaines ressemblent même à celles utilisées par les pompiers pour éventrer une porte en moins de deux. Prévention… En soirée, alors que j'installe mon arbre de Noël près du mur de mon appart, deux civils se dirigent vers la maison en retrait de la 155, l'un dit à l'autre d'une voix suffisamment forte pour que je l'entende : « On va y voler. »

Depuis trois semaines, ce même mois, je ne reçois plus l'hebdo régional l'Étoile du Lac. Il est distribué gratuitement, porte à porte, par Publisac. Une autre situation conflictuelle concoctée par des civils : souvent, la distribution est effectuée par certains d'eux, ce qui leur permet de violer l'espace privée des citoyens. Je décide de piquer celui d'un civil demeurant dans l'édifice. L'un de ses collègues d'une maison avoisinante, au fond d'un cul-de-sac, me voit de sa fenêtre. Impossible de sortir de chez soi sans être capté par une caméra extérieure. M'étais plaint deux fois auprès de l'hebdo, en vain. Je rejoins la responsable de la distribution locale, me promet de s'en occuper. Cet incident est clos mais d'autres surviennent. La police passe sont temps à allumer des petits feux.

Le 25 novembre, un dimanche, 17h15. J'entends des pas sur le chemin de pierre concassée longeant une partie du mur extérieur de mon appart, suivi de l'affaissement de quelque chose frottant légèrement au passage le cadre de la porte. Allume la lumière extérieure, ouvre, la tête de mon arbre de Noël est à mes pieds, sur la dalle de béton, près du seuil : les ampoules n'avaient pas encore été installées. C'est vrai qu'il vente, mais il est rachitique, l'arbre, adossé au mur et retenu à la verticale par deux piquets enfoncés de biais dans la terre, qui n'est pas encore gelée, à coups de tête de hache, et reliés au tronc avec de la corde. On a arraché l'un des piquets.

Et puis, il y a les pas intrigants entendu peu avant. J'enfile un vêtement chaud, tourne le coin de l'édifice, une ombre se profile derrière le store fermé de la buanderie, l'endroit étant éclairé. M'immobilise à vingt pieds, attend un moment, la porte s'ouvre, l'ombre sort : c'est le flic qui disait « On va y voler ». Nous nous dévisageons sans dire un mot puis je vais jeter un œil à l'autre coin. À l'extrémité de la longue galerie, longeant la façade de l'édifice, l'arbre du civil n'a pas été touché, seul un petit support doté de trois pieds le tient debout. Pourtant, le vent souffle plus fort de ce côté, le plus exposé, à cause de la 155 et du vaste espace dégagé d'arbres.

Le 29, au milieu de l'après-midi, je le repositionne, installe deux jeux de lumières de 25 ampoules chacun. En l'espace d'un peu plus d'1 heure, j'aperçois 3 civils dans mon environnement immédiat. L'un, dès ma sortie de mon domicile. C'est l'homme-au-toutou. Depuis quelque temps, ses apparitions sont synchros aux miennes. Deux autres suivent, défilant derrière moi, à quelques minutes d'intervalle. Dont celui qui a fait tomber l'arbre : « Ça commence à ressembler à Noël », me lance-t-il. Une neige abondante tombe, il fait doux : « C'est magnifique », que je réponds. Et cet autre, encore un locataire de l'édifice, qui me fait sursauter : « C'est les grosses décorations ! » Je n'en fais pas de cas, continue de m'affairer.

Un 4e se manifeste, lui, en frappant sur quelque chose, l'avertissement subliminal caractéristique. Je l'entends mais ne le vois pas, me déplace, l'homme est sur sa galerie, frappe sur le rebord d'une fenêtre. C'est le nouveau proprio de la maison voisine. Auparavant, il demeurait sur la Route de l'Ermitage, près du lac. D'après l'un de ses fils, l'ex-proprio et son père…ont échangé leur maison : ces échanges entre flics m'intriguent. Je l'ai souvent vu patrouiller à pied ou en auto. Un après-midi, entre autres, marchant rue Principale accompagné d'une collabo, calepin et crayon à la main. À l'été 2001, l'avais vu sortir de chez lui, fouillant nerveusement dans la poche arrière de ses jeans, affairé au point où je lui avais demandé s'il partait en patrouille, ma question l'avais saisi : « Heuheu... oui ! », une réponse sèche.

Quelques semaines après, je déneige mon entrée. Il sort de son domicile, me salue, je lui demande à brûle pour point s'il est un civil. « Nooonnn ! » fait-il le bec arrondi, dit travailler pour un organisme sans but lucratif de Ville de Saguenay. En avril 2002, il s'y installera. Cédera-t-il sa maison à un autre civil d'ici ? Oui. La " conjointe " du nouveau proprio fait du " bénévolat " à l'aréna municipale. Tous deux partent régulièrement en patrouille, surtout le soir. Ils répondent aux appels de collègues, préposés aux écrans, qui les informent qu'un véhicule ou un piéton circule dans l'espace public. Parfois je les vois partir, parfois les entends seulement : portières qui claquent, bref vrombissement du moteur, que j'identifie aussitôt, suivi de la marche arrière, d'un arrêt et de l'accélération en direction de la 155. Et notre homme habitant désormais Ville de Saguenay, occupe-t-il la maison d'un collègue muté dans une autre ville ?

Huit décembre 2001, vers 16h30, je reviens de ma randonnée un peu fatigué et frigorifié, rentre le vélo, branche l'arbre de Noël et m'allonge sur le divan. Une trentaine de minutes après, un bruit provenant de l'appart voisin me réveille. Me fais un café et ouvre la porte prendre une bonne bouffée d'air frais, regarde à droite, constate une zone sombre au centre de l'arbre, m'approche : des d'ampoules ont disparu. Les remplace aussitôt, ce qui me permet de faire le compte : sur 50 ampoules, il en manque 14 et 3 autres sont brûlées. Comme elles sont voisines les unes des autres, j'en déduis qu'elles ont sans doute été endommagées à coups de chiquenaudes. M'étais prémuni contre cet autre sabotage policier, en avais acheté 25 de plus. Une semaine s'écoule et ça recommence. Quatre cette fois, en visse de nouvelles. Après, une autre se volatilise. Nous voilà rendu à 22. Pas de problème, les gars. Suis prêt à me réapprovisionner de 25 autres, veux simplement voir jusqu'où vous pouvez aller. Symboliquement, c'est aussi le triomphe de la lumière sur la grande noirceur.

Les faits abondent mais je ne peux faire état de tous. Quelques uns en vrac… Point d'interrogation tracé sur le miroir, au-dessus du lavabo de ma chambre de bain, à l'aide d'un savon, preuve évidente qu'on avait profité de mon absence pour s'introduire illégalement chez moi, ce qui n'était pas nouveau. Autre exemple, été 2002, j'avais placé deux documents sous mon matelas, un de chaque côté du lit. À mon retour, j'ai trouvé l'un sous une taie d'oreiller. Civils toussant ou grommelant je ne sais quoi au moment de passer devant ma porte. C'est notamment le cas de celui distribuant l'hebdo l'Étoile du Lac. Revenant d'une randonné à vélo, j'aperçois un civil, qui ne demeure pas dans le même immeuble que moi, dans mon espace de stationnement. Monsieur m'attend pour jaser. Lui indique carrément qu'il n'a pas d'affaire ici, que je suis chez moi, comme lui-même sur son terrain privé. Il s'en va d'un pas rapide, tête penchée, grommelant : « Tabarnak, y'est rough à matin ( c'était l'après-midi, vers 16h30 ). » « Ça va être comme ça désormais ! » que je lui lance.

À la fin de l'année 2002, je suis un peu las de cette enquête. Les comportements des civils et de leurs collabos deviennent répétitifs, ne m'apprennent plus rien que je ne sache déjà. C'est comme visionner toujours le même vieux film. Cela dit sans prétendre tout savoir, absolument tout. Le temps me semble quand même venu d'aborder une question de fond, juste pour voir les réactions. Je vais faire une confidence à Snowbird. Je l'ai ciblé parce que je le soupçonne d'être, dans le petit village, l'un des principaux rouages de la participation citoyenne à la fameuse cause de la prévention. C'est un vieux monsieur à la retraite, respectable et respecté. La profession qu'il a exercée toute sa vie faisait de lui un candidat idéal comme collabo clandestin de la Sûreté du Québec.

Démontrons brièvement son implication incontestable sur le terrain. Novembre 2001, Chemin de la Montagne, on se croise. Il lève le bras droit en guise de salutation, s'apparentant à l'hitlérienne. Samedi 1e décembre, même rue, il marche d'un pas pressé, comme d'habitude, mais cette fois on sent en quelque part une certaine urgence. Il lève le bras droit pour me saluer. Lui lance : «  Les coïncidences font bien les choses, hein ? » « Oui », cela dit en levant de nouveau son bras. Message explicite : on finira bien par te sortir de l'espace public. La veille, je l'y avais rencontré vers 14h. Aujourd'hui, il est environ 15h30. J'ai retardé mon départ de chez moi pour vérifier si je l'y verrais. Changer les heures de mes routines permet de voir si les rencontres sont fortuites ou non. Expérience concluante.

Les deux patrouilleuses de l'escouade cyclistes ont remisé leur bécane, hiver obligeant, et effectuent leur ronde à pied. Les vois, un jour ou deux après Snowbird, sur la route de l'Ermitage. « Salut, les filles ! », que je leur lance au passage. Je me fais aussitôt répondre par l'une d'elles : « Tiens, un brave ! » Oups, pardon ! Il arrive souvent que quelqu'un utilise une expression et que, peu après, vous établissiez le lien avec une autre personne. Le lendemain Snowbird apparaît dans le paysage. Brandissant le bras, index et majeur en V, il me crie au passage : « Bonjour, mon brave ! » Je retiens un sourire. À l'épicerie, encore lui, les coudes appuyés sur le dessus de la caisse du comptoir de la quincaillerie. Il m'observe, cherche à m'intimider. Je n'hésite pas : « Salut, mon brave ! » Il répond, sans conviction.

Quelques jours après, revoilà Snowbird, qui s'en vient d'un bon pas. Je décide de l'entretenir des atteintes à la dignité de la personne, innombrables dans le village, auxquels se livrent les civils et leurs collabos. Lui laisse faussement comprendre que j'ai été témoin d'infractions du genre commises à l'encontre de citoyens du village, ou de confidences que certains m'ont faites, sans lui préciser que je parle spécifiquement de celles dont j'ai été la cible. Autant de civils et de collabos ne le sillonnent tout de même pas uniquement pour surveiller et déstabiliser le journaliste que je suis. Tous les autres symptômes sont là, et solidement enracinés : climat de gravité ambiante, stéréotypes, rues désertes, citoyens confinés à leur résidence, etc.

En l'espace d'une dizaine de jours, le résultat sera spectaculaire. Mes yeux écarquillés n'arriveront pas à le croire. C'est fou comme on fera désormais preuve de respect à mon égard. Du jamais vu, jusqu'à ce moment-là. Fini les grosses gueules de mes oppresseurs, les regards noirs et autres mimiques, finis les gestes m'indiquant de dégager, finies les paroles faussement mielleuses, et j'en passe, la liste est trop longue. On m'ignorera, tout en continuant de s'intéresser à moi mais discrètement et de loin. L'attitude des citoyens collabos, surtout, s'en trouvera, et littéralement, culbutée, bien que subsisteront encore quelques entourloupes, quoi que légères comparées à celles d'avant. Graduellement, ils seront aussi moins nombreux à patrouiller les rues. Le démocrate que je suis est fier de son coup. Soudain, je les trouve un peu moins laids.

Ce qui semble avoir touché Snowbird, c'est de lui avoir signalé que, dans le village, on porte atteinte à la dignité de la personne. Cette formulation a atteint ma cible en plein centre. Me suis alors rendu compte, pour la seconde fois au cours de mon enquête, que la formulation " atteinte aux droits fondamentaux " est trop abstraite pour que les gens cliquent. En utilisant un exemple concret, le message passe comme une tonne de brique. Preuve comme quoi j'avais bien choisi mon homme. Il l'a transmis aux autres, aussi sûr que deux et deux font quatre. Pas seulement ça. Lui-même cessera ses provocations. Dans les semaines précédant son départ pour le Sud, je ne le verrai pratiquement plus dans l'espace public, et les très rares fois où cela arrivera, il m'ignorera totalement. J'insiste : tous les civils et leurs collabos.

Ces derniers, comme s'ils faisaient la découverte d'un autre monde, celui des droits et libertés, dont le droit à la dignité. Certains disparaîtront de la circulation, d'autres réapparaîtront peu après, détournant la tête lors de mon passage, ou la baissant avec le petit air gêné de ceux qui savent que vous savez. Conscientisés sur les illégalités auxquelles, sans doute sans le savoir, ils se livraient. Certains auront aussi un peu peur, ça se sentira. Peur de représailles, peur de poursuites judiciaires. Les fanatiques de l'ordre et du conformisme viennent de découvrir la face cachée de leur collaboration étroite et quotidienne avec la police. La Sûreté du Québec les en avait-elle informés avant de les enrôler dans sa milice ? Non, et j'en suis convaincu. Il ne fait aucun doute qu'elle leur avait enseigné ces tactiques policières illégales, ils ne pouvaient les avoir apprises d'eux-mêmes. Du reste les civils les utilisent régulièrement.

Se pose aussi toute la question de la participation citoyenne à la pseudo police communautaire. Volontaire ou obligatoire ? Que fera le commerçant, par exemple, si l'un de ses employés refuse d'entrer dans la milice policière, ou de participer occasionnellement, dans son établissement et ailleurs, à des activités de répression clandestines ? Ce citoyen est-il désigné comme un rebelle à l'ordre établi par la police ? Suscite-t-il l'opprobre de celle-ci et de ses miliciens, au point de devenir l'équivalent d'un lépreux qu'on rejette, éjecte ? Et le commerçant, est-il également obligé ? Oui, et de cela j'en suis également convaincu. Un pouvoir politique devient immoral quand il exige que des citoyens participent à son système de répression.

Virage à 180 degrés, cependant, il faudra un peu de temps tout de même pour que chaque rouage de la machine répressive ralentisse la cadence. Neuf janvier 2002, vers 18h, rue Principale, je roule en direction de la biblio. Dans la grande côte, j'ai droit au pas de parade… à la soviétique. Une civile dans la quarantaine descend la grande côte, le pas haut, balançant les bras ensemble, le tout exécuté au ralenti : les bras à gauche, la jambe droite levée, les bras à droite, la jambe gauche levée. Marche martiale ! De l'autre côté, un voisin riverain, qui s'apprête à monter dans sa camionnette, intrigué, s'est immobilisé pour la regarder passer. Tout un spectacle. Veut-elle me signifier sa capacité de se défendre si jamais je l'attaquais ?

J'avais déjà été témoin de démonstrations de force du genre, de la part de deux de ses collègues féminines. Chez l'une, c'est le mouvement des bras. Tête légèrement penchée sur le côté, regard dérobé, le bras droite amorce un arc, main ouverte. Le geste est d'abord lent puis vif avant de s'immobiliser une fraction de seconde et s'abattre sur une cible invisible, comme au karaté, puis l'autre bras entreprend la même trajectoire. L'effet saccadé fait penser à l'automate. Chez l'autre, c'est le déplacement de la jambe qui est mécanisé. L'effet est visible seulement quand elle revient à son point de départ, avec une étonnante vélocité. Des chorégraphies exécutées au quart de tour. Spectacle bien rôdé, les interprètes ne sont pas des débutantes gauches et hésitantes. L'impression de robots bien programmés, aveugles et sourds. Intimidant, réellement ! Et en même temps vous avez aussi cette impression de vivre dans un de ces États policiers de cauchemar. Comme en sommes-nous venus là !

Autres exemples démontrant que la machine répressive fonctionne encore, bien qu'au ralenti. Sept février, début de l'après-midi, je vais à l'épicerie. Sur Principale, je ralentie à l'intersection de la Route de l'Ermitage, une wagonnette s'en vient, lui donne la priorité, mais son conducteur s'est arrêté et ne semble pas vouloir en profiter. Alors, j'accélère un peu pour ne pas le faire patienter trop longtemps, ne peut aller vite à cause de la neige et de la glace. Au moment où j'entreprends de passer devant son pare-choc, monsieur décide d'avancer à un pied de ma jambe. Je m'arrête, suis devant lui, il s'excuse, fait signe qu'il ne m'avait pas vu. Pas vu ? Nous sommes les deux seuls véhicules à l'intersection. Je le dévisage un moment. Je m'apprête à repartir, une auto rouge vin, dissimulée derrière, dans un angle mort, surgit et se place parallèlement à la wagonnette. J'identifie illico son proprio : un conseiller municipal impliqué dans la répression policière. Il s'étire le cou à gauche et à droite pour s'assurer que la voie est libre, et tourne sur Principale. À l'autre coin de l'intersection, juste en face, une autre spécialiste de la répression souterraine. Trois coïncidences…

Dix sept mai, excursion à vélo dans la forêt. Alors que j'escalade une côte abrupte, une camionnette surgit de l'autre versant. Tiens, de la visite. Je fais signe au conducteur, il s'arrête, on cause une bonne demi heure. À cet endroit, il est traversé par un gazoduc de Gas Métropolitain. Le type me demande : « T'as quand même pas l'intention de revenir ( au village ) après ( ta randonnée ) par là ( le chemin du gazoduc ) ? » Lui réponds non. Dans la formulation et le ton, je perçois une interdiction d'y circuler. Du reste, m'explique-t-il, c'est vaseux et plein de trous. C'est aussi un endroit très fréquenté par les ours. Il y en a tellement, me raconte-t-il, qu'il lui est arrivé d'y stationner sa camionnette, d'attendre, pas longtemps, mains jointes derrière la nuque, geste à l'appui, pour en voir quatre ou cinq sortir de la forêt. L'interdiction subliminale par vase, trous et peur de l'ours interposés. On se laisse là-dessus. Sur le chemin du retour, une camionnette me croise. À l'arrière, trois jeunes adultes debout, accoudés sur le toit de la cabine. L'un me crie : « La police s'en vient. »