Consultations et sondages bidons sur le présumé sentiment d'insécurité

Le temps est venu de passer au peigne fin les sondages… bidons, entre autres. Ils sont dangereusement infectés de parasites. Plus concrètement, nous allons parler de propagande, de manipulation de l'opinion publique. Au cours de la période qui a précédé et suivi le lancement médiatique de la pseudo police communautaire, au milieu des années 1990, pouvoir politique et police de l'île de Montréal se réclamaient du support des citoyens afin d'en justifier l'implantation, seule apte, affirmaient-ils sans broncher, à « réduire la criminalité » et le « sentiment d'insécurité »  ( NDLR : On a démontré plus haut que le concept ne réduit ni l'une ni l'autre, pire, qu'il contribue même à propager l'insécurité. ) Inlassablement, ils le répétaient aux médias, l'ont même écrit dans un document officiel, étaient catégoriques : ils avaient consulté la population, qui se disait dans un état d'insécurité et réclamait la police communautaire. Regardons cela à la loupe, nous allons découvrir autres choses derrière ces discours.

Dans un document clé de l'ex-Communauté urbaine de Montréal ( CUM ) et de la police de l'île de Montréal, on apprend que les membres de sa Commission de la Sécurité publique, avant de donner le feu vert à la nouvelle approche policière, avaient tenu deux séances « publiques » de consultation, les 24 et 25 octobre 1995, où plus d'une vingtaine d'intervenants avaient fait part de leurs commentaires. ( La Police de quartier - Ensemble pour mieux servir ) Cependant, tout indique qu'elles n'étaient pas publiques mais de nature privée : ceux-ci auraient été invités à y participer. On peut penser que si un citoyen ou un groupe ne figurant pas sur la liste s'y étaient rendus, ils les auraient sans doute acceptés. Mais comment auraient-ils pu s'y rendre et donner leur opinion, s'ils n'en avaient pas été informés ? Autre point : les médias est-il admis ?

À lire la liste de ces intervenants publié dans ce document, il est en effet permis de penser que la consultation était ciblée : 3 conseillers municipaux de la Ville de Montréal : André Lavallée, Louise Roy et Jeremy Searle ( présentation verbale, au lieu du dépôt d'un mémoire en bonne et due forme, bien argumenté, et sa lecture publique ) ; 6 représentants du milieu institutionnel : Ville de Montréal, Comité consultatif de la CUM sur les relations interculturelles et interraciales ( CCRII ) ; Roger Côté, organisateur communautaire du CLSC Côte-des-Neiges ( présentation verbale ), Bureau d'intervention clinique et communautaire ( BICC ), SIDAC-Lachine ( Société d'initiatives et de développement des artères commerciales ), Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec ; Fraternité des policiers de l'île de Montréal ( un syndicat ), André Normandeau, criminologue ; 8 représentants d'organismes communautaires : Comité d'action femmes et sécurité urbaine ( CAFSU ), Groupe de la communauté noire francophone, SOS Racisme Québec-Canada, Association jamaïcaine de Montréal, Alliance Sénégal-Québec ( présentation verbale ), Coalition démocratique, Montréal écologique, des Citoyen-ne-s opposé-e-s à la brutalité policière ( COBP ) ( présentation verbale ) et « un citoyen » ( désigné tel quel dans le document ) : Harold Geltman.

L'année précédente, les « partenaires clés » de la police avaient été consultés par une firme spécialisée, apprend-on dans le même document, qui énumère, sans les désigner de leur nom : les élus de la CUM, les groupes d'intérêt ( ? ), les médias ( ? ), les organismes partenaires en matière de sécurité publique ( ? ) ainsi que les syndicats et regroupements d'employés ( ? ). Il en avait été de même des directeurs de services de la CUM, du Comité de liaison police-tribunaux et des « associations et organismes partenaires » : le document mentionne TANDEM, organisme de la Ville de Montréal, et des CLSC, organismes du gouvernement du Québec, qui, eux, avaient transmis leurs commentaires au cours de rencontres avec des cadres civils et des policiers de l'île de Montréal.

Résultat de ces consultations ? Les invités de la CUM souhaitent, dans une belle unanimité, semble-t-il, que la police s'attaque aux causes de la criminalité au lieu d'en enrayer seulement les symptômes, s'efforce de rendre plus tangible et plus concret le « sentiment de sécurité des citoyens ». Notons que, hormis quelques initiés comme la Fraternité des policiers de l'île de Montréal, le criminologue André Normandeau, l'un des propagandistes de la police communautaire au Canada, et les COBP, tous les autres intervenants interrogés ignoraient l'abc de l'underground policier. Le moins que l'on puisse dire est que la CUM et sa police n'ont pas pris grand risque. Comme il n'y a pas eu de débat public non plus, peut-on légitimement parler d'une véritable consultation ? Absolument pas.

Curieusement, le document de la CUM est muet sur le rôle joué par les premiers ministres et ministres des gouvernements du Québec et du Canada, notamment du ministre québécois de la Sécurité publique et du Solliciteur général du Canada. On reste avec l'impression que l'implantation était exclusivement une initiative de la défunte CUM. Est-on justifié d'avancer que ces messieurs dames, membres de la haute hiérarchie politique, ne tenaient pas à se mouiller les pieds ? Par la suite, les années s'écouleront et nos courageux élus continueront de les garder bien au sec. Le ministre péquiste de la sécurité publique, Serge Ménard, et quelques autres se permettront à l'occasion de brèves déclarations, du bout des lèvres. Cela n'aura rien à voir avec une information suffisamment complète pour renseigner adéquatement la population, tout à voir avec les slogans. La stratégie consistait probablement à en dire le moins possible.

Reste les sondages. Voyons ce qu'ils ont révélé. Le document de l'ex-CUM en cite un effectué par La Presse, en 1994, indiquant que 71% des Montréalais étaient satisfaits de sa police. Comme ce taux élevé ne renseignait guère sur les attentes précises à son égard, y lit-on encore, la CUM en a commandé un à la firme CROP. Près de 98% des 1 019 résidents de l'île de Montréal interrogés ont jugé importante la collaboration entre policiers et citoyens pour solutionner des problèmes de sécurité dans les quartiers. Près de 98% ! On précise même que « la moitié des personnes consultées se disent prêtes à payer une surtaxe pour avoir des services policiers supplémentaires dans leur quartier ». Des sondages et commentaires de cette eau gluante, il y en a plein.

Ainsi, à l'automne 1998, au cours de la campagne électorale municipale, à Montréal, Jacques Duchesneau, ex-directeur de la police de l'île de Montréal, alors candidat à la mairie, avait affirmé sans sourciller que la police communautaire produisait déjà des fruits : « Les gens me disent qu'ils se sentent plus en sécurité, que les policiers sont plus visibles. D'ailleurs, ajoutait-il, les statistiques le prouvent, la criminalité a baissé ». ( Christiane Desjardins - La Presse, automne 1998 ) À une autre occasion, commentant la résistance de policiers relativement à ce concept, Duchesneau récidivait : « Le plus important, c'est le taux de satisfaction de la population, et des sondages montrent qu'il est élevé ». ( André Noël - La Presse du 3 octobre 1998 )

Il serait instructif de connaître la méthodologie de tous ces sondages rebondissant de temps à autres dans les médias. Les citoyens sondés savent-ils ou sont-ils informés que leur quartier est envahi de civils et de collabos, qu'ils sont aussi surveillés, contrôlés et nettoyés socialement que les Hell's Angels ? Sont-ils au courant des multiples atteintes aux droits fondamentaux, dont celles à la dignité de la personne ? S'ils savaient ce qui se passe dans le sous-sol de la démocratie, pas sûr qu'ils appuieraient aussi massivement la police. Dans un contexte d'ignorance totale des faits, ces sondages sont-ils valables ? On dit d'une démocratie qu'elle fonctionne bien quand les citoyens décident en ayant accès à tous les faits. Mais là, on voit bien que ce n'est pas du tout le cas. Sommes-nous en présence d'un cas de manipulation de l'opinion publique ? Oui.

Tout ça s'apparente aussi aux méthodes… cubaines. Pierre et Renée Gosset racontent que « politiquement, Cuba vit à l'heure de la démocratie directe ». ( Pierre et Renée Gosset - L'adieu aux barbus - Éditions Julliard ) Les deux auteurs ont vu cette forme de démocratie se dérouler selon le scénario suivant :

- Voulez-vous, hurle Fidel Castro en s'adressant à la foule ( NDLR : Foule noyautée de partisans ? ), voulez-vous que les Américains décampent comme des chiens de Guantanamo ?

- Si, si, si, clame le peuple souverain.

- Et nos amis russes, voulez-vous aussi qu'ils s'en aillent ?

- No, no, no...

- Voulez-vous des élections ? Sont-elles bien nécessaires ?

- No, no, no !

D'accord, Québec n'est pas Cuba, ni Montréal La Havane, mais il y a tout de même des ressemblances. Au Québec, en matière policière, on est guère plus subtile. L'information véhiculée par le pouvoir et sa police ne poursuit qu'un but : assurer la pérennité des méthodes policières clandestines illégales. Ils fournissent donc à la population une information minimaliste qui l'incitera à manifester massivement sa satisfaction à l'endroit de la police municipale et provinciale. Tout le reste, ils le lui cachent. Si l'on veut améliorer les rapports entre la police et la démocratie, il y a lieu de démocratiser l'accès au savoir de ses activités souterraines. Celles-ci ne sont pas sans conséquences sur la Société civile. On fait donc au nom de la population des choses qu'elle n'accepterait pas si elle apprenait de quoi il en retourne exactement.

On peut faire dire n'importe quoi aux citoyens sondés. Ainsi ce cas loufoque. Dans La Presse Libérale de mars 2002, le journal interne des militants fédéraux libéraux, le sondeur officiel de ce parti politique, Michael Marzolini, condamnait la « mauvaise habitude » des médias de publier des sondages portant sur l'avenir du premier ministre Jean Chrétien, estimant que les résultats ne valent pas plus que le papier sur lequel ils sont imprimés. ( Alexandre Robillard - La Presse du 11 mars 2002 ) « Une telle question était injuste, déséquilibrée et ne pouvait que susciter des réponses désinvoltes et irréfléchies qui donnent des résultats défiant toute interprétation sérieuse », soutenait-il. Il relatait avoir réalisé intentionnellement un sondage bidon auprès de 1 000 Canadiens au sujet de son cousin Charles Williamson, un ingénieur de formation qui n'a jamais fait de politique. À la question « Pensez-vous que l'honorable Charles Williamson, ministre d'État à l'Intégration économique, devrait démissionner? », 73% des sondés avaient répondu « OUI ! ».

Lorsqu'un sondage est orienté, ça s'appelle souffler la réponse. Et, dans le cas nous préoccupant, ce n'est pas le seul aspect du problème. La satisfaction de la population à l'endroit de la police est étroitement liée au sentiment de sécurité ou d'insécurité. Évaluer ce sentiment est un exercice complexe, comme nous allons le voir. Mathieu écrit que le sentiment d'insécurité est un domaine « extraordinairement difficile à manier », si l'on veut le faire honnêtement. ( Jean-Luc Mathieu - L'insécurité - Éditions Que sais-je ? ) Parce qu'on mesure un sentiment, qui plus est, très synthétique, se distinguant d'un fait objectif et que nombre de facteurs influent sur les réponses. Une déontologie stricte s'impose si l'on veut éviter de manipuler l'opinion publique ce qui est, au contraire, l'objectif même de certains hommes politiques et organes de presse, signale l'auteur, en se référant probablement aux mœurs politiques de son pays, la France, qui sont de fait universelles.

Il conseille d'éviter absolument la question « fermée » évoquant directement la sécurité ou l'insécurité parce qu'on enferme les personnes sondées dans un carcan où il leur est impossible de relativiser par rapport à d'autres préoccupations touchant l'insécurité. Normandeau et Leighton, nécessaire de le signaler, émettent une opinion contraire ( André Normandeau et Barry Leighton - Une vision de l'avenir de la police au Canada : Police-défi 2000 - Direction de la police et de la sécurité, Secrétariat du Ministère du Solliciteur général du Canada, 1990 ) : « L'analyse des renseignements quantitatifs et des réponses à des questions ouvertes est toujours plus subjectives qu'équitables, écrivent-ils. » Par conséquent, ils préconisent la question fermée, donc orientée, sans toutefois le dire explicitement.

Chacun sait que la façon même de poser une question peut influencer la réponse. Cela ressemble aux émissions de lignes ouvertes et entrevues effectuées sur la rue par certains médias où l'as reporter demande aux piétons s'ils ont peur de la criminalité et, le cas échéant, s'ils pensent qu'il devrait y avoir plus de policiers. Selon ce que je retiens de Mathieu, c'est ce qu'on appelle tendre la perche pour qu'ils répondent par un degré sur l'échelle d'un sentiment complexe, qui réalise la somme de peurs élémentaires. D'après lui, le sérieux des instituts de sondage doit, sur ce point, être mis en doute. Comment ne pas donner la réponse aux sondés ? En utilisant des questions « non-réflexives ». Celles-ci visent à dégager des indices de préoccupations, alors que les questions « réflexives » visent à mesurer des « peurs ».

Mathieu cite l'exemple de la maison de sondage CREDOC qui, chaque année, en France, réalise une vaste enquête sur les conditions de vie et aspirations des citoyens. Elle pose une batterie de vingt-huit ( 28 ) questions, ce qui, explique-t-il, est une bonne façon de relativiser le poids de chacune d'entre elles. L'auteur poursuit sa démonstration en référant le lecteur à une autre maison de sondage, SOFRES, qui, en 1992, a invité un échantillon représentatif de Français à indiquer, sur vingt-cinq ( 25 ) sujets, s'ils en avaient très peur, assez peur, pas vraiment peur ou pas peur du tout. Les personnes interrogées ont avoué avoir, en majorité, très ou assez peur de 21 de ces sujets. « Violence-insécurité » ne venait qu'en septième place : chômage, maladies graves, dégradation de l'environnement, pauvreté en France, pauvreté dans le monde, drogue, « violence-insécurité », tensions internationales, etc. Tous les sondages dont fait état Mathieu démontrent que lorsqu'on interroge les gens sur une liste de motifs susceptibles de susciter des inquiétudes, on obtient des réponses qui ne placent pas les violences ( crimes, vols, viols... ) au premier plan.

L'auteur, se référant au sociologue Lagrange, explique que ceux qui ont réfléchi sur la complexité de l'âme humaine connaissent les phénomènes de « déplacement » des sentiments, qu'on appelle aussi des « transferts ». ( Hugues Lagrange - Réponses à l'insécurité - Grenoble CERAT ) Le support apparent d'un sentiment, d'un ressentiment, n'est pas celui qui en est véritablement à l'origine. Ce mécanisme entre en jeu lorsqu'on questionne des personnes sur leur insécurité.

Il cite Lagrange : « On peut voir dans l'altération des liens sociaux, dans le bouleversement des équilibres démographiques et économiques, les déterminations d'un mal-vivre, d'un sentiment de frustration et d'incertitude à l'égard de l'avenir qui, par un transfert sur cette catégorie d'actes universellement condamnés que sont les crimes, produit dans l'esprit public une réalité nouvelle : le sentiment de sécurité ». Il se produit un renversement dans l'ordre des facteurs. Le sentiment d'inquiétude naît d'une dégradation générale des liens sociaux, précède les « fixations » sur des éléments précis. «Ce sentiment est alors la matrice de peurs spécifiques - d'être cambriolé, d'être agressé - et non une expression synthétique, décentrée, issue de ces appréhensions éparses. La donnée psychologique est première, elle cherche des objets adéquats dans lesquels s'incarner, prenant alors l'apparence de peurs particulières.»

Un exemple québécois, parmi tant d'autres, où il est permis de penser que les auteurs d'un sondage auraient tendu la perche aux personnes sondées. C'est-à-dire qu'ils n'auraient pas relativisé le poids d'un événement qui avait effrayé la population en le comparant avec d'autres grandes peurs. En novembre 1999, le dixième anniversaire de la tuerie de 14 étudiantes survenue à l'École polytechnique de Montréal a fait l'objet d'une série d'articles dans La Presse. ( Marie-Claude Lortie - La Presse du 29 novembre 1999 ) On y publiait, notamment, un sondage CROP-La Presse révélant que près des trois quarts de la population du Québec ( 73% ) croit que la violence a augmenté au cours des 10 à 15 années précédentes. Et 63% pensent que l'accroissement continuera aux cours des 10 à 15 années qui suivront.

Les Québécois, précisait-on, veulent par « d'écrasantes majorités » que leurs gouvernements respectifs soient plus actifs contre la violence. Quatre-vingt pour cent ( 80% ) des Québécois, parfois quatre-vingt-dix ( 90% ), seraient prêts à approuver une gamme de mesures nouvelles, que ce soient des peines plus sévères aux auteurs d'actes violents, des actions plus strictes contre la violence dans les écoles ou alors un resserrement des règlements contre la violence à la télé ou les cassettes vidéos. De plus, CROP a même demandé aux personnes sondées si elles se souvenaient de la tuerie et si elle avait influencé leur attitude face à la violence. Cette question, éminemment orientée et d'un poids particulièrement lourd, avait-elle été posée au début, au milieu ou à la fin du sondage ?

À regarder la manière dont les choses se passent au Québec, et particulièrement dans les médias, on a vraiment l'impression que la peur de la criminalité dépasse toutes les autres peurs, et de plusieurs coudées. Prenons le cas du chômage et tout ce qui a trait à l'assistance sociale, à la pauvreté. Moins angoissants que la criminalité ? Chômage et pauvreté sont une tragédie dans la vie d'une personne et sa famille. Mathieu écrit que la baisse des revenus provoque, dans tous les domaines, une baisse de la consommation et une dégradation des genres de vies de ceux qui en sont victimes. Les conséquences sont aussi sociales et psychologiques. Cette situation entraîne l'exclusion sociale et l'affaiblissement des liens sociaux. L'emploi joue un rôle structurant et sécurisant essentiel. Autre point, en France, note Mathieu, les personnes ayant un emploi stable sont beaucoup plus nombreuses à vivre en couple, avec des enfants, que celles à emploi instable ou au chômage. Lorsque l'instabilité face à l'emploi est durable, elle risque de maintenir certaines personnes dans le célibat, en dépit de leur volonté. Et plus la situation est précaire vis-à-vis de l'emploi, plus élevés sont les risques de ruptures des couples.

Sans négliger maladies mentales et suicides. Frédéric Lesemann, de l'École de service social, à l'Université de Montréal, indique que plusieurs études ont cherché à cerner les processus sociaux par lesquels les conditions économiques, l'absence de travail, sont associées à des problèmes de santé mentale. ( Traité des problèmes sociaux - Institut québécois de recherche sur la culture - Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) Les explications peuvent être de type biologique ou de type écologique. Parmi ces dernières, celle de la « fragilité sociale » rallie nombre de chercheurs. D'après eux, les conditions de vie des pauvres sont marquées par le stress, le manque de soutien social et l'infériorisation ou l'absence de pouvoir. Cela favorise le développement de sentiments tel que celui d'une incapacité à avoir prise sur l'avenir. « Un écosystème de méfiance » affecte leurs attitudes et personnalité. Cela se traduit par un haut degré d'impuissance. Il en résulte une plus grande vulnérabilité et le développement d'un plus grand nombre de problèmes de santé mentale.

Et encore, les chiffres sur le chômage ne dévoilent pas tout. Par exemple, quand on affirmait en 1999 que le Québec comptait 10% de chômeurs, on additionnait parmi les non chômeurs ceux dont les emplois sont garantis à vie ou presque par des conventions collectives bétonnées, ainsi celles des employés municipaux et gouvernementaux, dont les policiers. À la fin de 2000, Statistique Canada révélait que le secteur public, toutes juridictions confondues, comptait 2,7 millions de fonctionnaires ( Presse canadienne - La Presse du 19 décembre 2000 ) : 341 381 dans l'administration fédérale, 1,3 million dans les gouvernements provinciaux et territoriaux, 802 649 dans les municipalités et 273 106 dans les entreprises publiques. Parlant de ces groupes sans toutefois les identifier, Mathieu dit que si on les retranchait de la population active, le taux de chômage serait bien plus élevé et il apparaîtrait que l'insécurité chez les citoyens n'ayant pas le privilège d'occuper des emplois garantis à vie est beaucoup plus forte que les chiffres globaux ne le laissent entendre.

On pourrait croire qu'il est moins insécurisant et stressant de vivre seulement dans la hantise du chômage et de l'exclusion. Détrompons-nous. À la fin de 1993, selon Mathieu, 77,8% des Français étaient très ou assez inquiets de l'éventualité du chômage alors qu'ils n'étaient que 56% en 1981. Il relate également qu'en 1994, le Centre d'études des revenus et des coûts ( CERC ) a publié les résultats d'une importante analyse sur la précarité et le risque d'exclusion en France. Sur 25 millions de citoyens actifs, 9,5 millions ( 38% ) faisaient face, à des degrés divers, à un avenir incertain, inquiétant, les plaçant fondamentalement en insécurité. Mathieu fait état aussi d'un sondage de CSA où l'on demandait : qu'est-ce qui vous inquiète le plus dans le fait d'être exclu ? Les réponses, par ordre décroissant : la crainte pour l'avenir de nos enfants, ne plus avoir de revenus, devenir inutile, être seul, ne plus avoir de logement, être en moins bonne santé.

En France, on a enquêté également auprès de médecins. Ces sondages montrent que leurs patients parlent de plus en plus souvent de leurs difficultés croissantes : désespoir de la marginalisation annoncée ou réalisée, stress qu'impose un combat toujours plus intense pour surnager dans une société toujours plus exigeante, et moins solidaire. En 1989, CREDOC a interrogé les Français sur 12 thèmes en leur demandant ce qui les préoccupaient le plus. La maladie grave venait en premier, était « un sujet de forte inquiétude ». Mathieu rapporte ce commentaire d'un représentant de la maison de sondage : « ( ... ) Tout se passe comme si les succès de la médecine qui permettent l'allongement régulier de la durée de la vie n'étaient pas en mesure de rassurer les individus, mais, paradoxalement, contribuaient à amplifier leurs craintes en rendant plus perceptibles, plus longtemps, le spectre de la maladie grave ( ... ). Cette inquiétude massive, si elle n'est pas sans fondement objectif, renferme aussi de nombreux aspects irrationnels. La maladie grave est la peur moderne de nos sociétés. » Ceux la redoutant le plus craignent davantage d'autres risques, signale Mathieu : accidents du travail, accidents de la route et même la guerre.

Alain Dubuc, éditorialiste de La Presse, faisait le constat, en juin 2000, que le choc des réformes et des compressions a provoqué une véritable perte de confiance envers le système de santé. ( Alain Dubuc - La Presse du 3 juin 2000 ) La chose est assez sérieuse, écrit-il, pour que les Québécois, surtout ceux du baby boom, qui approchent de l'âge de la retraite, puissent se demander si le système public sera capable de s'occuper d'eux quand ils en auront vraiment besoin. Dubuc n'est pas le seul à le dire. Cela étant, ces citoyens craignent-ils davantage la criminalité que les ratées du système de santé ? Ça, c'est une question que nos médias n'abordent jamais. Pourtant, on meurt davantage d'une maladie qu'assassiné ou violé.

Il est un fait avéré que les Canadiens craignent de ne pas avoir accès, comme par le passé, aux soins de santé, ont peur aussi pour leur avenir économique et ne sont pas très rassurés non plus sur la sécurité. Le démontre une étude du Conseil canadien de développement social ( CCDS ), un institut de recherche indépendant à but non lucratif, intitulée L'Indice de sécurité personnelle 2002. ( Gilles Toupin - La Presse du 15 juillet 2002 ) Intéressante, l'étude, cependant ses auteurs ne comparent pas, en terme de pourcentage, la peur de la criminalité aux autres peurs de la vie. En plus clair, cette peur ne figurait pas sur la liste des questions posées aux personnes sondées. Dans leur document publié après le sondage, les auteurs se contentent en effet de rassurer les Canadiens, en signalant que, selon des indicateurs objectifs, ils n'ont pas plus à craindre autant que par le passé d'être victimes de crimes violents ou de vols, qu'ils sont plus à l'aise économiquement, vivent dans une société où les accidents de la route diminuent et le potentiel de longévité augmente.

Alors pourquoi cet écart entre la réalité des faits et  la perception des gens ? demande le journaliste de La Presse. Ce qui ne va pas, explique le CCDS, ce sont certains aspects de la vie de tous les jours qui tendent à assombrir l'ensemble du tableau. Les tendances du marché du travail, des revenus, des taux de criminalité ou l'accès aux soins de santé, par exemple, ont vite fait de faire voir la vie en noir à bon nombre de citoyens. Les chômeurs n'ont pas la vie facile non plus. En cette année 2002, la couverture de l'assurance emploi est nettement inférieure à celle des années antérieures, où plus de 80% y avaient accès. Cependant, l'endettement des ménages constitue la plus grande source d'insécurité. Beaucoup de gens, indique l'étude, utilisent leur marge de crédit pour joindre les deux bouts. La taille des hypothèques fait le plus mal : en 1984, elle rognait 38% de leur revenu disponible, en 2001, elle en bouffe 67,9%.

À ma connaissance, il s'agit là du seul sondage médiatisé où on amalgame peur de la criminalité aux autres peurs de la vie quotidienne, certes, mais sans les comparer, en terme de pourcentages, les unes aux autres. On n'a donc pu savoir, par ordre décroissant, de quoi le citoyen avait le plus peur et le moins peur. J'insiste : le seul sondage. On ne mélange jamais criminalité et autres peurs de la vie. Les cas pullulent… Ainsi, ce sondage CROP-La Presse publié en décembre 2001, quelques jours avant les vœux de Noël et du Nouvel An, et portant sur l'amour, la prospérité et la santé. ( Louise Leduc - La Presse du 22 décembre 2001 ) La santé l'emportait sur les autres. De la santé, toujours de la santé et encore de la santé qu'il faudra souhaiter à ses proches, suggérait-on, la maladie étant, révèle le sondage, ce qui nuit le plus au bonheur des Québécois. Pas moins de 41% des répondants ont en effet choisi cette réponse et ce, loin devant les problèmes de travail ( 9% ), ou dans leur famille ( 15% ), loin de… l'argent aussi ( 15% ). On n'a pas posé la question sur la criminalité. Un oubli… se renouvelant à chaque sondage…

Gleizal a également étudié le sentiment d'insécurité. ( Jean-Jacques Gleizal - Le désordre policier - Presses universitaires de France ) Lui aussi se réfère notamment à Lagrange qui, en France, semble l'une des principales références en ce domaine. ( Hugues Lagrange - Perceptions de la violence et sentiment d'insécurité - IEP de Grenoble, Banque de données socio-politiques ) Il rapporte que ce chercheur démontre que le sentiment d'insécurité n'a pas de relation avec l'expérience individuelle de la violence, mais qu'il est lié au degré d'intégration sociale des individus. Ainsi, les personnes sortant le soir sont moins insécurisées que celles sortant peu. De même, la participation à une activité associative diminue le sentiment d'insécurité. Gleizal conclut que l'insécurité relève des sentiments, du subjectif, d'un vécu, mais sur une base de changement social incontestable. Il désigne du reste l'insécurité comme étant une crise de société qui n'est certes pas à chercher dans une prétendue montée de la violence, mais bien dans une dissolution du lien social.

Et cette démonstration de Lagrange est confortée par celle de Dulong, qui estime que les fusils de l'autodéfense visent... « la disparition des valeurs, l'affaiblissement des institutions, la mise en cause des normes, l'effacement de repères sociaux de l'existence, tout ce à partir de quoi chacun se pensait jusqu'à maintenant membre d'une société ». ( R. Dulong - L'autodéfense - Librairie des Méridiens ) Trois autres sociologues, de Gaulejac, Bonetti et Fraisse, le confirment également ( V. de Gaulejac, M. Bonetti, J. Fraisse - L'ingénierie sociale - Édition Syros ) : « ( … ) quand des gens réclament des portes blindées et un renforcement de la surveillance, il ne faut pas prendre cette demande au pied de la lettre. » Ils soutiennent que l'insécurité est la résultante de différents processus : conception du bâti, isolement social, difficultés économiques, absence de régulation sociale, comportement des gardiens de sécurité ( NDLR : Les auteurs n'explicitant pas, peut-on présumer qu'ils font allusion au discours de la peur que ceux-ci propagent ? Si oui, il faudrait y ajouter la police et son maître-mot panzer : la prévention. ), cloisonnements institutionnels, circulation de l'information et mode de communication.

Roché, un autre chercheur français, est d'opinion que l'insécurité est présente dans notre vie parce qu'elle constitue le tribut incontournable à payer à la modernité, à l'hétérogénéité et à la complexité de nos sociétés. ( Sebastian Roché - Insécurité et libertés - Édition du Seuil ) L'insécurité souligne le fractionnement entre groupes sociaux et ethniques, l'absence de dynamique d'intégration collective, brisant nette l'illusion d'une société une et indivisible. « Le sentiment d'insécurité est un processus de lecture du monde environnant. On le saisit chez les individus comme un syndrome d'émotions - peur, haine, jalousie - cristallisées sur le crime et ses auteurs. Comme toute lecture, le sentiment d'insécurité est réducteur », fait-il remarquer.

Mathieu a analysés les travaux de Roché, et les valide ( Jean-Luc Mathieu - L'insécurité - Éditions Que sais-je ? ) : le sentiment d'insécurité ne peut pas être interprété, sans contresens, comme la prise en compte réaliste de faits, au niveau individuel. Il montre, sur la base d'enquêtes, qu'il n'est pas besoin d'avoir été soi-même victime ou de connaître directement la victime d'un crime ou d'un délit pour se sentir inquiet. L'élaboration mentale du sentiment d'insécurité dépend, chez chacun d'entre nous, de son système de relations interpersonnelles. Plus les relations sociales sont pauvres, plus l'inquiétude est forte. A contrario, il est moins fort chez des personnes qui entretiennent des rapports sociaux multiples.

Roché a tracé le profil des personnes se sentant menacées. Sa recherche a porté sur tous les pays occidentaux, et s'étale sur près de deux décennies, de 1975 à 1994. Il n'a constaté aucune différence dans la structure des inquiétudes : le niveau a augmenté, mais la distribution relative de l'inquiétude suivant le sexe et l'âge demeure inchangée. Il ressort, ainsi que le démontrent d'autres auteurs, que les personnes les moins touchées par le crime et la délinquance sont les plus préoccupées. Précision significative : la nuit s'impose comme réceptacle de la peur, car elle diminue la capacité d'être prévenu, restreint la possibilité de se soustraire à une situation non désirée. L'analyse de leur réseau de sociabilité révèle qu'elles sont repliées sur leur famille ou leur quartier et très désinvestis de la vie publique. Il s'agit surtout de femmes de moins de 25 ans ou de plus de 55, d'hommes âgés, d'ouvriers et d'employés. Une constante se dégage : femmes et personnes âgées sont toujours les plus inquiètes, bien que les premières manifestent une peur plus fréquente. Les personnes âgées, en revanche, s'avèrent plus préoccupées de l'ordre social en général : un phénomène de cycle de vie se combine à un effet de génération

Vieillissement physique et social ? L'interprétation que l'on peut faire de ce constat de Roché est que la peur émane aussi du conflit de générations opposant les ados aux adultes, et particulièrement aux personnes âgées. Les jeunes sont beaucoup moins soumis à l'autorité, plus indépendants, bruyants et nonchalants, portent parfois des vêtements et des coupes de cheveux bizarroïdes, etc. Cette " délinquance  " n'a rien à voir avec la criminalité, tout à voir avec le choc de l'ancien et du moderne, la morale et le conformisme d'un temps révolu et le besoin de nouvelles libertés.

Jesus Jimenez Orte, président de la Ligue des droits et libertés, section de Québec, confirme que les personnes âgées ont peur des jeunes. ( Jesus Jimenez Orte - Revue Notre-Dame de décembre 2000 ) « Il faut dire qu'en vieillissant les gens se sentent plus ( insécurisés ). Ils ont plus de choses à protéger. Voilà qui pourrait expliquer leur intolérance. » Il relate qu'aux États-Unis, on leur construit de véritables villes fortifiées, dotées de murailles et de dispositifs de sécurité absolument incroyables. « Avec son faible taux de natalité, la société québécoise finira-t-elle par imiter sa voisine ? Il faudrait réfléchir sérieusement à cette question. Il y a là un énorme débat à faire », souligne-t-il.

Avant de fermer la boucle, consultons quelques autres chercheurs. Domenack et Montain ( Domenack et Montain - Communes et Sécurité - Éditions ouvrières ) : « Les catégories sociales dont le taux de victimisation est le plus faible sont celles qui appréhendent le plus une agression potentielle. ( ... ) Les personnes âgées, particulièrement les femmes, sont les plus nombreuses à déclarer hésiter à aller seules dans certains lieux, à se déclarer en insécurité chez elles alors qu'elles ont le taux de victimisation le plus bas. » Le sentiment d'insécurité varie en raison pratiquement inverse des risques d'exposition à la violence. Consultons également Bonnemaison, qui fait écho à une opinion émise par un professionnel sur l'évolution du marché des systèmes d'alarmes électroniques ( Gilbert Bonnemaison - La sécurité en libertés - Éditions Syros ) : « Le volume de notre industrie est croissant. Il n'a pas de rapport avec les niveaux globalement constant de la criminalité. Inversement, il suit la baisse du taux de l'épargne. Comme s'il était lié à la peur de l'avenir. » N'en mettons plus, la cour est pleine…

Pendant ce temps, en certains milieux, on aborde la question sans traiter des racines profondes de la peur ou du sentiment d'insécurité. Ainsi, dans le document produit par la CUM et son corps policier, en 1996, on indique que les personnes âgées éprouvent un sentiment d'insécurité plus élevé que d'autres groupes sociaux. ( La Police de quartier - Ensemble pour mieux servir - Communauté urbaine de Montréal et Police de la CUM, 1996 ) Le nombre de retraités augmentant, on signale que cela modifiera la nature et l'ampleur de la demande faite à la police. Dans une autre page, on précise que le spécialiste sociocommunautaire de la police assure la liaison auprès des groupes sociaux plus vulnérables en ce qui a trait au risque de victimisation et au sentiment de sécurité. « Que l'on pense, y énumère-t-on, aux personnes âgées, aux femmes, aux groupes ethniques, aux gais, aux lesbiennes, etc. » CUM et police ratissent large dans ce document. À Lac Bouchette, un collabo de la Sûreté du Québec m'a déjà signalé que le village compte beaucoup… de personnes âgées, cherchant visiblement à me convaincre, indirectement, de la nécessité de la présence de la police et de ses collabos.

Comme tant d'autres, Normandeau et Leighton soutiennent que dans l'ensemble, les personnes qui ont le plus peur d'être victimes d'actes criminels, particulièrement les femmes et les personnes âgées, sont celles qui statistiquement courent le moins de risques. ( André Normandeau et Barry Leighton - Une vision de l'avenir de la police au Canada : Police-défi 2000 - Direction de la police et de la sécurité, Secrétariat du Ministère du Solliciteur général du Canada, 1990 ) Ils ajoutent aussi à leur liste les résidents des villes, les personnes se retrouvant seules, comme celles qui ont perdu leur conjoint, se sont séparées ou ont divorcé, et les victimes récentes d'infractions. Les deux auteurs prédisent que la peur d'être victime d'actes criminels croîtra du fait de l'augmentation du nombre de Canadiens âgés et particulièrement de femmes âgées seules. Ce qui fera augmenter le nombre d'appels adressés à la police pour des incidents sans rapport avec une infraction précise. Normandeau et Leighton se taisent, eux aussi, sur les vraies racines du sentiment d'insécurité.

La peur des autres est un autre élément à l'origine du sentiment d'insécurité dont on ne peut pas ne pas tenir compte, et pourtant on n'en traite jamais. Médecins et psychologues l'identifient sous le nom d' « anxiété sociale ». ( Christophe André et Patrick Légeron - La peur des autres - Éditions Odile Jacob ) Suivant les psychiatres André et Légeron, elle est liée au regard que les autres portent sur nous et représente une entrave au bon déroulement des rapports humains dans tous les domaines. Pour ressentir l'anxiété sociale, il faut être en présence de quelqu'un. Les deux psychiatres ont ce trait d'humour : « Sur son île, Robinson Crusoé n'a jamais connu cette émotion pénible... du moins jusqu'à l'arrivée de Vendredi. » L'anxieux social, on le devine, n'est pas particulièrement sociable.

Les anxieux sociaux souffrent d'une hypertrophie du système de défense : perception exagérée de risques d'agression ( système anti-prédateur ), de la notion de territoire d'autrui et de menace en cas de pénétration dans ce territoire et d'une sensibilité excessive aux rapports de dominance. Ils ont aussi des difficultés à identifier et intégrer des signaux rassurants dans leur environnement, à développer des liens d'attachement, d'être sécurisés par les rituels de connivence. D'après les deux auteurs, l'expression « l'homme est un loup pour l'homme » résume bien, dans le développement de la pathologie, les schémas de danger présents dans l'anxiété sociale. Souvent, ils fonctionnent en anticipant rencontres et événements. « On évite ce qu'on redoute, et plus on l'évite, plus on le redoute », analysent-ils. Chez l'anxieux social, « les cognitions anticipatoires s'agencent systématiquement dans le cadre de véritables scénarios catastrophes à l'intérieur desquels s'enchaînent les pires hypothèses ».

À quels signes reconnaît-on la phobie sociale ? André et Légeron : la personne évitant les autres souffre d'une sensibilité excessive au regard d'autrui. Elle a une peur persistante d'une ou plusieurs situations. Elle les évite donc ou éprouve une anxiété intense à leur approche. Elle bat sans cesse en retraite dès que le regard d'autrui se pose sur elle : « Courage, fuyons ! » Certaines rencontres, certains contextes, s'avèrent ainsi, dépendant des personnes et des moments, déstabilisants. « Le plus souvent sans raison évidente, sans qu'il existe une menace apparente ou un danger quelconque. » Les auteurs étoffent leurs propos d'un cas, un Français se prénommant Loïc.

Celui-ci s'est construit une vie lui permettant d'éviter les situations angoissantes : « Notre maison était comme un petit monde clos, hermétiquement isolé de l'extérieur, raconte-t-il. ( ... ) Le moindre coup de sonnette déclenchait d'ailleurs un vrai branle-bas de combat : tout le monde devait observer le silence, pendant qu'un des parents allait sur la pointe des pieds observer qui était l'intrus et s'il était nécessaire de lui ouvrir la porte. ( ... ) J'ai toujours une vague inquiétude devant les sonneries, de la porte d'entrée ou du téléphone, comme si un danger pouvait survenir et me prendre au dépourvu. » Pas de relations de voisinage non plus, « sources d'embrouille », selon Loïc. « De toute façon, je suis fatigué le soir et le week-end, j'ai envie de me reposer tranquillement en famille, pas de voir des gens. » Les deux psychiatres notent qu'il trouvait toujours une bonne raison pour expliquer sa façon de se tenir à l'écart des contacts sociaux.

Jeudy, un autre auteur, nous fait part de ce témoignage d'une secrétaire ( Henry-Pierre Jeudy - La peur et les média - Éditions PUF ) : « J'ai vu une fois un Arabe qui était un peu saoul dans le métro. Il parlait tout seul et j'ai vu une femme qui faisait comme si elle était agressée par lui, d'une manière hystérique. Elle criait : " N'approchez pas, ne me touchez pas ! " C'était affreux, elle voulait le faire descendre, alors qu'il ne lui faisait rien. Les gens ont réagi, ils ont pris la défense du type. »

Y a-t-il beaucoup d'anxieux sociaux au Québec ? Je l'ignore. Les deux psychiatres André et Légeron rapportent qu'en France, la phobie sociale, dans ses formes complètes et moins complètes quoique invalidantes, touche entre 2 et 4% de la population. ( André et Légeron citent Lepine J-P - Aspects épidémiologiques actuels des phobies sociales - Journal de thérapie comportementale et cognitive - 1994 ) Sur 55 millions de Français, l'équivalent d'une ville comme Lyon ou Marseille, selon eux. Alors que la plupart des troubles anxieux ( agoraphobie, attaques de panique, anxiété généralisée ) touchent deux fois plus de femmes que d'hommes, l'anxiété sociale affecterait les deux sexes à part presque égale. En ce qui touche les États-Unis, ils citent une étude démontrant que plus de 10% de cette population souffre d'anxiété sociale. ( Kesseler RC et coll. - Lifetime and 12-month prevalence of DSM-III-R psychiatric disorders in the United States - Archives of General Psychiatry - 1994 ) À 300 millions d'Américains, chiffre de 2006, cela donne très exactement 30 millions. Cette maladie représenterait la troisième pathologie mentale, après la dépression et l'alcoolisme.

Les deux psychiatres soutiennent que pendant trop longtemps la psychologie s'est intéressée à l'inconscient, au passé, aux fantasmes, aux refoulements, aux désirs. Peut-être est-il temps de considérer aussi l'interface de l'individu avec son environnement social. À l'évidence, l'être humain n'est pas seulement confronté à lui-même. La solution ? La thérapie ou l'intervention de l'entourage. Le thérapeute aidera son patient à affronter les situations qu'il redoute en développant son savoir-faire relationnel, en lui apprenant à contrôler ses pensées excessivement négatives, à ne pas fuir et mieux communiquer. En outre, un individu peut très bien s'en sortir seul. Il lui suffit de s'habituer progressivement à affronter les situations redoutées. Du reste, nombre de personnes que les psy ne verront jamais ont réglé leur anxiété sociale d'elles-mêmes ou avec l'aide de proches.

Les auteurs ne le spécifient pas, cependant il est patent qu'on n'aide pas l'anxieux social à s'en sortir quand on répond à ses peurs en le surprotégeant. Surprotéger, c'est entretenir et même amplifier ses peurs. C'est aussi, et surtout, maintenir une personne dans un état de dépendance et de... contrôle. La surprotection infantilise, castre. Sous prétexte de protéger, on domine l'autre. La femme est l'une des espèces les mieux protégées. C'est ce que font admirablement bien pouvoir, police et féministes de droite. Ne s'agit pas d'être inhumain, la compréhension s'impose. Il faut les aider à vaincre leurs peurs irraisonnées, en n'oubliant pas qu'ils doivent aussi s'aider eux-mêmes. La peur n'est pas toujours ni seulement générée par les autres, elle peut l'être aussi par soi-même. Beaucoup de gens, avides d'émotions fortes, risquent de développer de l'anxiété. Parmi eux, s'en trouve-t-il qui se gavent de violence le soir, à la télé?

Chose certaine, ils ont une part de responsabilité. Parce que sans liens sociaux réussis avec ses semblables, comment espérer redevenir soi-même ? se demandent André et Légeron. On le voit, ces gens n'ont pas besoin d'une omniprésence policière. Que font les CLSC, entre autres organismes gouvernementaux, pour socialiser les personnes âgées et les femmes ? Peur maladive des araignées, des souris, de l'ascenseur, peur de la noirceur, peur de l'eau, peur du feu, peur de l'étranger, etc. Pourquoi la peur injustifiée de la criminalité bénéficierait-elle d'un traitement différent ? On ne va pas empêcher d'honnêtes citoyens de circuler dans l'espace public parce que des gens en ont peur sans aucune raison.

Ce peut être également de l'intolérance générée par l'isolement. Dans un article, la Revue Notre-Dame souligne que plus nous renonçons à saisir les événements, plus ils s'accélèrent, et plus nous sommes placés en retrait de la réalité. ( Revue Notre-Dame de septembre 1999 ) C'est ainsi qu'on en vient à perdre complètement de vue le potentiel de changement que représente la participation démocratique, l'exercice de la citoyenneté. L'illisibilité du monde entraîne aussi la peur, spécifie son auteur. Et quand les citoyens ont peur des soubresauts d'un monde qui leur échappe, quand la confiance dans les dirigeants s'effrite, la meilleure chose à faire, c'est de rentrer dans son petit nid. On a alors tendance à se recroqueviller.

Cependant, il y a un risque à déserter la place publique, nous avertit l'auteur. Celui de se retrouver devant une société éclatée où l'on est moins de son pays ou de sa région que de sa ville, moins de sa ville que de son quartier, moins de son quartier que de sa bande, sa tribu, sa race, sa couleur, sa religion, sa secte. De plus, le repliement sur soi engendre généralement la peur de l'autre, de l'étranger. On se regarde vivre comme dans un musée. Dans la rue surtout, au travail, beaucoup au resto et dans les commerces.

Selon le Français Guy Gilbert, « il faut se battre contre l'esprit de caste qui favorise fermeture et rejet dans tous les domaines. ( Guy Gilbert - Des jeunes y entrent, des fauves en sortent - Éditions Stock, 1982 ) Une famille repliée sur un bonheur égoïste porte en germe toutes les intolérances, tous les racismes. On s'étonne du racisme en France. C'est dans les familles fermées sur elles-mêmes qu'il trouve son meilleur terreau. »

Johanne Gauthier, du Ministère québécois de la Santé et des Services sociaux, traitant implicitement de l'éclatement de la société, écrit que certaines images s'imposent lorsqu'on évoque le phénomène de la solitude. ( Traité des problèmes sociaux - Institut québécois de recherche sur la culture - Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) On pense alors à la vie urbaine ; à la division entre la vie privée et la vie publique ; à l'individualisme ; à l'enfermement ; à toutes les formes de divisions du travail, des sexes, des âges, des ethnies ; aux clientèles de la politique sociale de l'Etat providence ( personnes âgées, jeunes, personnes handicapées, assistés sociaux, femmes monoparentales, sans-abri, etc. ). La solitude est à l'opposé de la condition humaine de la pluralité, la sociabilité vraie et la possibilité d'action.

Michelle Perrot, historienne française, dit que les sociologues Robert Castel et Michel Wieviorka montrent avec pertinence comment « l'horreur économique », le chômage de longue durée, l'absence de projet d'avenir engendrent la dissolution du lien social, les crises identitaires et leurs peurs de toutes sortes qu'il est si facile de cristalliser sur l'autre ( L'intolérance - Éditions Grasset - Ce livre rassemble les textes d'écrivains, de philosophes, d'historiens et de journalistes qui participaient au Forum international sur l'Intolérance en mars 1997, à La Sorbonne, dont Elie Weisel, Paul Ricoeur, Jacqueline de Romilly, Umberto Eco, Jacques Le Goff, Wole Soyinka, Jorge Semprun... ) : l'immigré, l'étranger, fantasmés comme figures de l'intolérable. Ils affirment aussi, enchaîne Perrot, qu'il ne s'agit pas d'une crise conjoncturelle passagère, mais de problèmes structurels fondamentaux. Et sans doute l'analyse, indispensable, ne suffit pas plus que le cri, nécessaire, qui appelle l'un et l'autre à l'action politique décisive. Mais parce que la Cité est l'affaire de tous, il faut rappeler la force de l'intolérable qui nous menace et qui nous requiert aujourd'hui.

Tout cela étant, il faudra désormais examiner à la loupe toutes ces études et sondages qui rebondissent de temps à autre dans les médias, annonçant l'arrivée appréhendée de l'apocalypse. Seule façon d'endiguer le discours de l'insécurité. Revenons à la charge, car l'affaire est trop sérieuse pour ne pas insister. Pourquoi ne va-t-on jamais jusqu'aux racines profondes de l'insécurité ? Pourquoi les sondages québécois, entre autres endroits de la planète, ne comparent jamais la violence criminelle aux autres violences de la vie ? Pourquoi cela n'a-t-il jamais été fait jusqu'à ce jour ? Les dirigeants des maisons de sondage et des médias craignent-ils les conséquences politiques ? On peut penser que si les Québécois apprenaient qu'ils ont davantage peur du chômage, de la pauvreté, de la maladie, de la violence institutionnelle, etc. que de la violence générée par la criminalité, ils pourraient sans doute s'interroger sur l'opportunité d'une police omniprésente. En venir même à se demander s'ils ne font l'objet d'une manipulation politique. Qui osera rompre ce silence ?

Pendant ce temps, dirigeants politiques et corps policiers disent et répètent sur tous les toits et dans tous les médias que le sentiment d'insécurité dont souffre la population est attribuable ( exclusivement ) à la délinquance et à la grande criminalité. La situation les préoccupe à ce point qu'ils lui ont fait avaler ce cobra qu'est la pseudo police communautaire, afin, lui ont-ils seriné, de la « protéger » et la « rassurer ». Les slogans tiennent encore lieu d'analyse. Il faut en finir avec cette sorte de musique de fond permanente. L'absence d'un contre discours au discours officiel n'est pas seulement troublante, elle est éminemment dangereuse pour la démocratie. Car elle ouvre la porte à toujours plus d'excès policiers de toutes natures, et de moins en moins de droits fondamentaux et de présomption d'innocence.