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Consultations et sondages
bidons sur le présumé sentiment d'insécurité
Le temps est venu de passer
au peigne fin les sondages… bidons, entre autres. Ils sont dangereusement
infectés de parasites. Plus concrètement, nous allons parler de propagande, de
manipulation de l'opinion publique. Au cours de la période qui a précédé et
suivi le lancement médiatique de la pseudo police communautaire, au milieu des
années 1990, pouvoir politique et police de l'île de Montréal se réclamaient du
support des citoyens afin d'en
justifier l'implantation, seule apte, affirmaient-ils sans broncher, à « réduire la criminalité » et le « sentiment d'insécurité » (
NDLR : On a démontré plus haut que le concept ne réduit ni l'une ni
l'autre, pire, qu'il contribue même à propager l'insécurité. ) Inlassablement,
ils le répétaient aux médias, l'ont même écrit dans un document officiel,
étaient catégoriques : ils avaient consulté la population, qui se disait dans
un état d'insécurité et réclamait la police communautaire. Regardons cela à la
loupe, nous allons découvrir autres choses derrière ces discours.
Dans un
document clé de l'ex-Communauté urbaine de Montréal ( CUM ) et de la police de
l'île de Montréal, on apprend que les membres de sa Commission de la Sécurité publique,
avant de donner le feu vert à la nouvelle approche policière, avaient tenu deux
séances « publiques » de consultation, les 24 et
25 octobre 1995, où plus d'une vingtaine d'intervenants avaient fait part de
leurs commentaires. ( La Police de quartier - Ensemble pour mieux servir ) Cependant, tout
indique qu'elles n'étaient pas publiques mais de nature privée : ceux-ci
auraient été invités à y participer. On peut penser que si un citoyen ou un
groupe ne figurant pas sur la liste s'y étaient rendus, ils les auraient sans
doute acceptés. Mais comment auraient-ils pu s'y rendre et donner leur opinion,
s'ils n'en avaient pas été informés ? Autre point : les médias est-il admis
?
À lire la liste de ces
intervenants publié dans ce document, il est en effet permis de penser que la
consultation était ciblée : 3 conseillers municipaux de la Ville de Montréal :
André Lavallée, Louise Roy et Jeremy
Searle ( présentation verbale, au lieu du dépôt d'un mémoire en bonne et due
forme, bien argumenté, et sa lecture publique ) ; 6 représentants du milieu
institutionnel : Ville de Montréal, Comité consultatif de la CUM sur les
relations interculturelles et interraciales ( CCRII ) ; Roger Côté,
organisateur communautaire du CLSC Côte-des-Neiges ( présentation verbale ),
Bureau d'intervention clinique et communautaire ( BICC ), SIDAC-Lachine (
Société d'initiatives et de développement des artères commerciales ), Régie des
alcools, des courses et des jeux du Québec ; Fraternité des policiers de l'île
de Montréal ( un syndicat ), André Normandeau, criminologue ; 8 représentants
d'organismes communautaires : Comité d'action femmes et sécurité urbaine (
CAFSU ), Groupe de la communauté noire francophone, SOS Racisme Québec-Canada,
Association jamaïcaine de Montréal, Alliance Sénégal-Québec ( présentation
verbale ), Coalition démocratique, Montréal écologique, des Citoyen-ne-s
opposé-e-s à la brutalité policière ( COBP ) ( présentation verbale ) et
« un citoyen » ( désigné
tel quel dans le document ) : Harold Geltman.
L'année précédente, les « partenaires clés » de la police avaient
été consultés par une firme spécialisée, apprend-on dans le même document, qui
énumère, sans les désigner de leur nom : les élus de la CUM, les groupes
d'intérêt ( ? ), les médias ( ? ), les organismes partenaires en matière de
sécurité publique ( ? ) ainsi que les syndicats et regroupements d'employés ( ?
). Il en avait été de même des directeurs de services de la CUM, du Comité de
liaison police-tribunaux et des « associations
et organismes partenaires » : le document mentionne TANDEM, organisme
de la Ville de Montréal, et des CLSC, organismes du gouvernement du Québec,
qui, eux, avaient transmis leurs commentaires au cours de rencontres avec des
cadres civils et des policiers de l'île de Montréal.
Résultat de ces
consultations ? Les invités de la CUM souhaitent, dans une belle unanimité,
semble-t-il, que la police s'attaque aux causes de la criminalité au lieu d'en
enrayer seulement les symptômes, s'efforce de rendre plus tangible et plus
concret le « sentiment de sécurité des
citoyens ». Notons que, hormis quelques initiés comme la Fraternité des
policiers de l'île de Montréal, le criminologue André Normandeau, l'un des
propagandistes de la police communautaire au Canada, et les COBP, tous les
autres intervenants interrogés ignoraient l'abc de l'underground policier. Le
moins que l'on puisse dire est que la CUM et sa police n'ont pas pris grand
risque. Comme il n'y a pas eu de débat public non plus, peut-on légitimement
parler d'une véritable consultation ? Absolument pas.
Curieusement, le document de
la CUM est muet sur le rôle joué par les premiers ministres et ministres des
gouvernements du Québec et du Canada, notamment du ministre québécois de la
Sécurité publique et du Solliciteur général du Canada. On reste avec
l'impression que l'implantation était exclusivement une initiative de la
défunte CUM. Est-on justifié d'avancer que ces messieurs dames, membres de la
haute hiérarchie politique, ne tenaient pas à se mouiller les pieds ? Par la
suite, les années s'écouleront et nos courageux élus continueront de les garder
bien au sec. Le ministre péquiste de la sécurité publique, Serge Ménard, et
quelques autres se permettront à l'occasion de brèves déclarations, du bout des
lèvres. Cela n'aura rien à voir avec une information suffisamment complète pour
renseigner adéquatement la population, tout à voir avec les slogans. La
stratégie consistait probablement à en dire le moins possible.
Reste les sondages. Voyons
ce qu'ils ont révélé. Le document de l'ex-CUM en cite un effectué par La
Presse, en 1994, indiquant que 71% des Montréalais étaient satisfaits de sa
police. Comme ce taux élevé ne renseignait guère sur les attentes précises à
son égard, y lit-on encore, la CUM en a commandé un à la firme CROP. Près de
98% des 1 019 résidents de l'île de Montréal interrogés ont jugé importante la
collaboration entre policiers et citoyens pour solutionner des problèmes de
sécurité dans les quartiers. Près de 98% ! On précise même que « la moitié des personnes consultées se disent
prêtes à payer une surtaxe pour avoir des services policiers supplémentaires
dans leur quartier ». Des sondages et commentaires de cette eau gluante, il
y en a plein.
Ainsi, à l'automne 1998, au
cours de la campagne électorale municipale, à Montréal, Jacques Duchesneau,
ex-directeur de la police de l'île de Montréal, alors candidat à la mairie,
avait affirmé sans sourciller que la police communautaire produisait déjà des
fruits : « Les gens me disent qu'ils se
sentent plus en sécurité, que les policiers sont plus visibles. D'ailleurs, ajoutait-il, les statistiques le
prouvent, la criminalité a baissé ». ( Christiane Desjardins - La
Presse, automne 1998 ) À une autre occasion, commentant la résistance de
policiers relativement à ce concept, Duchesneau récidivait : « Le plus important, c'est le taux de
satisfaction de la population, et des sondages montrent qu'il est élevé ».
( André Noël - La Presse du 3 octobre 1998 )
Il serait instructif de
connaître la méthodologie de tous ces sondages rebondissant de temps à autres
dans les médias. Les citoyens sondés savent-ils ou sont-ils informés que leur
quartier est envahi de civils et de collabos, qu'ils sont aussi surveillés,
contrôlés et nettoyés socialement que les Hell's Angels ? Sont-ils au courant
des multiples atteintes aux droits fondamentaux, dont celles à la dignité de la
personne ? S'ils savaient ce qui se passe dans le sous-sol de la démocratie,
pas sûr qu'ils appuieraient aussi massivement la police. Dans un contexte
d'ignorance totale des faits, ces sondages sont-ils valables ? On dit d'une
démocratie qu'elle fonctionne bien quand les citoyens décident en ayant accès à
tous les faits. Mais là, on voit bien que ce n'est pas du tout le cas. Sommes-nous en présence d'un cas de
manipulation de l'opinion publique ? Oui.
Tout ça s'apparente aussi
aux méthodes… cubaines. Pierre et Renée Gosset racontent que « politiquement, Cuba vit à l'heure de la
démocratie directe ». ( Pierre et Renée Gosset - L'adieu aux barbus - Éditions
Julliard ) Les deux auteurs ont vu cette forme de démocratie se dérouler selon
le scénario suivant :
- Voulez-vous, hurle Fidel
Castro en s'adressant à la foule ( NDLR : Foule noyautée de partisans ? ),
voulez-vous que les Américains décampent comme des chiens de Guantanamo ?
- Si, si, si, clame le peuple
souverain.
- Et nos amis russes,
voulez-vous aussi qu'ils s'en aillent ?
- No, no, no...
- Voulez-vous des élections ?
Sont-elles bien nécessaires ?
- No, no, no !
D'accord, Québec n'est pas
Cuba, ni Montréal La Havane, mais il y a tout de même des ressemblances. Au
Québec, en matière policière, on est guère plus subtile. L'information
véhiculée par le pouvoir et sa police ne poursuit qu'un but : assurer la
pérennité des méthodes policières clandestines illégales. Ils fournissent donc
à la population une information minimaliste qui l'incitera à manifester
massivement sa satisfaction à l'endroit de la police municipale et provinciale.
Tout le reste, ils le lui cachent. Si l'on veut améliorer les rapports entre la
police et la démocratie, il y a lieu de démocratiser l'accès au savoir de ses
activités souterraines. Celles-ci ne sont pas sans conséquences sur la Société
civile. On fait donc au nom de la population des choses qu'elle n'accepterait
pas si elle apprenait de quoi il en retourne exactement.
On peut faire dire n'importe
quoi aux citoyens sondés. Ainsi ce cas loufoque. Dans La Presse Libérale de
mars 2002, le journal interne des militants fédéraux libéraux, le sondeur
officiel de ce parti politique, Michael Marzolini, condamnait la « mauvaise habitude » des médias de
publier des sondages portant sur l'avenir du premier ministre Jean Chrétien,
estimant que les résultats ne valent pas plus que le papier sur lequel ils sont
imprimés. ( Alexandre Robillard - La Presse du 11 mars 2002 ) « Une telle question était injuste,
déséquilibrée et ne pouvait que susciter des réponses désinvoltes et
irréfléchies qui donnent des résultats défiant toute interprétation sérieuse »,
soutenait-il. Il relatait avoir réalisé intentionnellement un sondage bidon
auprès de 1 000 Canadiens au sujet de son cousin Charles Williamson, un
ingénieur de formation qui n'a jamais fait de politique. À la question « Pensez-vous que l'honorable Charles
Williamson, ministre d'État à l'Intégration économique, devrait démissionner? »,
73% des sondés avaient répondu « OUI
! ».
Lorsqu'un
sondage est orienté, ça s'appelle souffler la réponse. Et, dans le cas nous
préoccupant, ce n'est pas le seul aspect du problème. La satisfaction de la
population à l'endroit de la police est étroitement liée au sentiment de
sécurité ou d'insécurité. Évaluer ce sentiment est un exercice complexe, comme
nous allons le voir. Mathieu écrit que le sentiment d'insécurité est un domaine
« extraordinairement difficile à manier
», si l'on veut le faire honnêtement. ( Jean-Luc Mathieu - L'insécurité - Éditions
Que sais-je ? ) Parce qu'on mesure un sentiment, qui plus est, très
synthétique, se distinguant d'un fait objectif et que nombre de facteurs
influent sur les réponses. Une déontologie stricte s'impose si l'on veut éviter
de manipuler l'opinion publique ce qui est, au contraire, l'objectif même de
certains hommes politiques et organes de presse, signale l'auteur, en se
référant probablement aux mœurs politiques de son pays, la France, qui sont de
fait universelles.
Il conseille d'éviter
absolument la question « fermée » évoquant directement la sécurité ou l'insécurité
parce qu'on enferme les personnes sondées dans un carcan où il leur est
impossible de relativiser par rapport à d'autres préoccupations touchant
l'insécurité. Normandeau et Leighton, nécessaire de le signaler, émettent une
opinion contraire ( André Normandeau et Barry Leighton - Une vision de l'avenir de
la police au Canada : Police-défi 2000 - Direction de la police et
de la sécurité, Secrétariat du Ministère du Solliciteur général du Canada, 1990
) : « L'analyse des renseignements
quantitatifs et des réponses à des questions ouvertes est toujours plus subjectives qu'équitables, écrivent-ils. » Par conséquent, ils préconisent la
question fermée, donc orientée, sans toutefois le dire explicitement.
Chacun sait que la façon
même de poser une question peut influencer la réponse. Cela ressemble aux
émissions de lignes ouvertes et entrevues effectuées sur la rue par certains
médias où l'as reporter demande aux piétons s'ils ont peur de la criminalité
et, le cas échéant, s'ils pensent qu'il devrait y avoir plus de policiers.
Selon ce que je retiens de Mathieu, c'est ce qu'on appelle tendre la perche
pour qu'ils répondent par un degré sur l'échelle d'un sentiment complexe, qui
réalise la somme de peurs élémentaires. D'après lui, le sérieux des instituts
de sondage doit, sur ce point, être mis en doute. Comment ne pas donner la
réponse aux sondés ? En utilisant des questions « non-réflexives ». Celles-ci visent à dégager des indices de
préoccupations, alors que les questions « réflexives » visent à mesurer des « peurs ».
Mathieu cite l'exemple de la
maison de sondage CREDOC qui, chaque année, en France, réalise une vaste
enquête sur les conditions de vie et aspirations des citoyens. Elle pose une
batterie de vingt-huit ( 28 ) questions, ce qui, explique-t-il, est une bonne
façon de relativiser le poids de chacune d'entre elles. L'auteur poursuit sa
démonstration en référant le lecteur à une autre maison de sondage, SOFRES,
qui, en 1992, a invité un échantillon représentatif de Français à indiquer, sur
vingt-cinq ( 25 ) sujets, s'ils en avaient très peur, assez peur, pas vraiment
peur ou pas peur du tout. Les personnes interrogées ont avoué avoir, en
majorité, très ou assez peur de 21 de ces sujets. « Violence-insécurité » ne venait qu'en septième place : chômage,
maladies graves, dégradation de l'environnement, pauvreté en France, pauvreté
dans le monde, drogue, «
violence-insécurité », tensions internationales, etc. Tous les sondages
dont fait état Mathieu démontrent que lorsqu'on interroge les gens sur une
liste de motifs susceptibles de susciter des inquiétudes, on obtient des
réponses qui ne placent pas les violences ( crimes, vols, viols... ) au premier
plan.
L'auteur, se référant au sociologue
Lagrange, explique que ceux qui ont réfléchi sur la complexité de l'âme humaine
connaissent les phénomènes de « déplacement » des sentiments, qu'on appelle aussi des « transferts
». ( Hugues Lagrange - Réponses à l'insécurité - Grenoble CERAT ) Le support apparent d'un
sentiment, d'un ressentiment, n'est pas celui qui en est véritablement à
l'origine. Ce mécanisme entre en jeu lorsqu'on questionne des personnes sur
leur insécurité.
Il cite Lagrange : « On peut voir dans l'altération des liens
sociaux, dans le bouleversement des équilibres démographiques et économiques,
les déterminations d'un mal-vivre, d'un sentiment de frustration et
d'incertitude à l'égard de l'avenir qui, par un transfert sur cette catégorie
d'actes universellement condamnés que sont les crimes, produit dans l'esprit
public une réalité nouvelle : le sentiment de sécurité ». Il se produit un
renversement dans l'ordre des facteurs. Le sentiment d'inquiétude naît d'une
dégradation générale des liens sociaux, précède les « fixations » sur des éléments précis. «Ce sentiment est alors la matrice de peurs spécifiques - d'être cambriolé, d'être agressé - et non une expression
synthétique, décentrée, issue de ces appréhensions éparses. La donnée
psychologique est première, elle cherche des objets adéquats dans lesquels
s'incarner, prenant alors l'apparence de peurs particulières.»
Un exemple québécois, parmi
tant d'autres, où il est permis de penser que les auteurs d'un sondage auraient
tendu la perche aux personnes sondées. C'est-à-dire qu'ils n'auraient pas
relativisé le poids d'un événement qui avait effrayé la population en le
comparant avec d'autres grandes peurs. En novembre 1999, le dixième
anniversaire de la tuerie de 14 étudiantes survenue à l'École polytechnique de
Montréal a fait l'objet d'une série d'articles dans La Presse. ( Marie-Claude
Lortie - La Presse du 29 novembre 1999 ) On y publiait, notamment, un sondage
CROP-La Presse révélant que près des trois quarts de la population du Québec (
73% ) croit que la violence a augmenté au cours des 10 à 15 années précédentes.
Et 63% pensent que l'accroissement continuera aux cours des 10 à 15 années qui
suivront.
Les Québécois, précisait-on,
veulent par « d'écrasantes majorités »
que leurs gouvernements respectifs soient plus actifs contre la violence.
Quatre-vingt pour cent ( 80% ) des Québécois, parfois quatre-vingt-dix ( 90% ),
seraient prêts à approuver une gamme de mesures nouvelles, que ce soient des
peines plus sévères aux auteurs d'actes violents, des actions plus strictes
contre la violence dans les écoles ou alors un resserrement des règlements
contre la violence à la télé ou les cassettes vidéos. De plus, CROP a même
demandé aux personnes sondées si elles se souvenaient de la tuerie et si elle
avait influencé leur attitude face à la violence. Cette question, éminemment
orientée et d'un poids particulièrement lourd, avait-elle été posée au début,
au milieu ou à la fin du sondage ?
À regarder la manière dont
les choses se passent au Québec, et particulièrement dans les médias, on a
vraiment l'impression que la peur de la criminalité dépasse toutes les autres
peurs, et de plusieurs coudées. Prenons le cas du chômage et tout ce qui a
trait à l'assistance sociale, à la pauvreté. Moins angoissants que la
criminalité ? Chômage et pauvreté sont une tragédie dans la vie d'une personne
et sa famille. Mathieu écrit que la baisse des revenus provoque, dans tous les
domaines, une baisse de la consommation et une dégradation des genres de vies
de ceux qui en sont victimes. Les conséquences sont aussi sociales et
psychologiques. Cette situation entraîne l'exclusion sociale et l'affaiblissement
des liens sociaux. L'emploi joue un rôle structurant et sécurisant essentiel.
Autre point, en France, note Mathieu, les personnes ayant un emploi stable sont
beaucoup plus nombreuses à vivre en couple, avec des enfants, que celles à
emploi instable ou au chômage. Lorsque l'instabilité face à l'emploi est
durable, elle risque de maintenir certaines personnes dans le célibat, en dépit
de leur volonté. Et plus la situation est précaire vis-à-vis de l'emploi, plus
élevés sont les risques de ruptures des couples.
Sans négliger maladies mentales
et suicides. Frédéric Lesemann, de l'École de service social, à l'Université de
Montréal, indique que plusieurs études ont cherché à cerner les processus
sociaux par lesquels les conditions économiques, l'absence de travail, sont
associées à des problèmes de santé mentale. ( Traité des problèmes sociaux - Institut
québécois de recherche sur la culture - Ouvrage collectif sous la
direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 )
Les explications peuvent être de type biologique ou de type écologique. Parmi
ces dernières, celle de la « fragilité
sociale » rallie nombre de chercheurs. D'après eux, les conditions de vie
des pauvres sont marquées par le stress, le manque de soutien social et l'infériorisation
ou l'absence de pouvoir. Cela favorise le développement de sentiments tel que
celui d'une incapacité à avoir prise sur l'avenir. « Un écosystème de méfiance » affecte leurs attitudes et
personnalité. Cela se traduit par un haut degré d'impuissance. Il en résulte
une plus grande vulnérabilité et le développement d'un plus grand nombre de
problèmes de santé mentale.
Et encore, les chiffres sur
le chômage ne dévoilent pas tout. Par exemple, quand on affirmait en 1999 que
le Québec comptait 10% de chômeurs, on additionnait parmi les non chômeurs ceux
dont les emplois sont garantis à vie ou presque par des conventions collectives
bétonnées, ainsi celles des employés municipaux et gouvernementaux, dont les
policiers. À la fin de 2000, Statistique Canada révélait que le secteur public,
toutes juridictions confondues, comptait 2,7 millions de fonctionnaires (
Presse canadienne - La Presse du 19 décembre 2000 ) : 341 381 dans l'administration
fédérale, 1,3 million dans les gouvernements provinciaux et territoriaux, 802
649 dans les municipalités et 273 106 dans les entreprises publiques. Parlant
de ces groupes sans toutefois les identifier, Mathieu dit que si on les
retranchait de la population active, le taux de chômage serait bien plus élevé
et il apparaîtrait que l'insécurité chez les citoyens n'ayant pas le privilège
d'occuper des emplois garantis à vie est beaucoup plus forte que les chiffres
globaux ne le laissent entendre.
On pourrait croire qu'il est
moins insécurisant et stressant de vivre seulement dans la hantise du chômage
et de l'exclusion. Détrompons-nous. À la fin de 1993, selon Mathieu, 77,8% des
Français étaient très ou assez inquiets de l'éventualité du chômage alors
qu'ils n'étaient que 56% en 1981. Il relate également qu'en 1994, le Centre
d'études des revenus et des coûts ( CERC ) a publié les résultats d'une
importante analyse sur la précarité et le risque d'exclusion en France. Sur 25
millions de citoyens actifs, 9,5 millions ( 38% ) faisaient face, à des degrés
divers, à un avenir incertain, inquiétant, les plaçant fondamentalement en
insécurité. Mathieu fait état aussi d'un sondage de CSA où l'on demandait :
qu'est-ce qui vous inquiète le plus dans le fait d'être exclu ? Les réponses,
par ordre décroissant : la crainte pour l'avenir de nos enfants, ne plus avoir
de revenus, devenir inutile, être seul, ne plus avoir de logement, être en
moins bonne santé.
En France, on a enquêté
également auprès de médecins. Ces sondages montrent que leurs patients parlent
de plus en plus souvent de leurs difficultés croissantes : désespoir de la
marginalisation annoncée ou réalisée, stress qu'impose un combat toujours plus
intense pour surnager dans une société toujours plus exigeante, et moins
solidaire. En 1989, CREDOC a interrogé les Français sur 12 thèmes en leur
demandant ce qui les préoccupaient le plus. La maladie grave venait en premier,
était « un sujet de forte inquiétude
». Mathieu rapporte ce commentaire d'un représentant de la maison de sondage :
« ( ... ) Tout se passe comme si les succès
de la médecine qui permettent l'allongement régulier de la durée de la vie
n'étaient pas en mesure de rassurer les individus, mais, paradoxalement,
contribuaient à amplifier leurs craintes en rendant plus perceptibles, plus
longtemps, le spectre de la maladie grave ( ... ). Cette inquiétude massive, si elle n'est pas sans fondement objectif,
renferme aussi de nombreux aspects irrationnels. La maladie grave est la peur
moderne de nos sociétés. » Ceux la redoutant le plus craignent davantage
d'autres risques, signale Mathieu : accidents du travail, accidents de la route
et même la guerre.
Alain Dubuc, éditorialiste
de La Presse, faisait le constat, en juin 2000, que le choc des réformes et des
compressions a provoqué une véritable perte de confiance envers le système de
santé. ( Alain Dubuc - La Presse du 3 juin 2000 ) La chose est assez sérieuse, écrit-il, pour
que les Québécois, surtout ceux du baby boom, qui approchent de l'âge de la
retraite, puissent se demander si le
système public sera capable de s'occuper d'eux quand ils en auront vraiment besoin. Dubuc n'est pas le
seul à le dire. Cela étant, ces citoyens craignent-ils davantage la criminalité
que les ratées du système de santé ? Ça, c'est une question que nos médias
n'abordent jamais. Pourtant, on meurt davantage d'une maladie qu'assassiné ou
violé.
Il est un fait avéré que les Canadiens craignent de
ne pas avoir accès, comme par le passé, aux soins de santé, ont peur aussi pour
leur avenir économique et ne sont pas très rassurés non plus sur la sécurité.
Le démontre une étude du Conseil canadien de développement social ( CCDS ), un
institut de recherche indépendant à but non lucratif, intitulée L'Indice de
sécurité personnelle 2002. ( Gilles Toupin - La Presse du 15 juillet
2002 ) Intéressante, l'étude, cependant ses auteurs ne comparent pas, en terme
de pourcentage, la peur de la criminalité aux autres peurs de la vie. En plus
clair, cette peur ne figurait pas sur la liste des questions posées aux personnes
sondées. Dans leur document publié après le sondage, les auteurs se contentent
en effet de rassurer les Canadiens, en signalant que, selon des indicateurs
objectifs, ils n'ont pas plus à craindre autant que par le passé d'être
victimes de crimes violents ou de vols, qu'ils sont plus à l'aise économiquement,
vivent dans une société où les accidents de la route diminuent et le potentiel
de longévité augmente.
Alors pourquoi cet écart entre la réalité des faits
et la perception des gens ? demande le journaliste de La Presse. Ce qui
ne va pas, explique le CCDS, ce sont certains aspects de la vie de tous les
jours qui tendent à assombrir l'ensemble du tableau. Les tendances du marché du
travail, des revenus, des taux de criminalité ou l'accès aux soins de santé,
par exemple, ont vite fait de faire voir la vie en noir à bon nombre de
citoyens. Les chômeurs n'ont pas la vie facile non plus. En cette année 2002,
la couverture de l'assurance emploi est nettement inférieure à celle des années
antérieures, où plus de 80% y avaient accès. Cependant, l'endettement des
ménages constitue la plus grande source d'insécurité. Beaucoup de gens, indique
l'étude, utilisent leur marge de crédit pour joindre les deux bouts. La taille
des hypothèques fait le plus mal : en 1984, elle rognait 38% de leur
revenu disponible, en 2001, elle en bouffe 67,9%.
À
ma connaissance, il s'agit là du seul sondage médiatisé où on amalgame peur de
la criminalité aux autres peurs de la vie quotidienne, certes, mais sans les
comparer, en terme de pourcentages, les unes aux autres. On n'a donc pu savoir,
par ordre décroissant, de quoi le citoyen avait le plus peur et le moins peur.
J'insiste : le seul sondage. On ne mélange jamais criminalité et autres
peurs de la vie. Les cas pullulent… Ainsi, ce sondage CROP-La Presse publié en
décembre 2001, quelques jours avant les vœux de Noël et du Nouvel An, et
portant sur l'amour, la prospérité et la santé. ( Louise Leduc - La Presse du 22 décembre 2001 ) La santé
l'emportait sur les autres. De la santé, toujours de la santé et encore de la
santé qu'il faudra souhaiter à ses proches, suggérait-on, la maladie étant,
révèle le sondage, ce qui nuit le plus au bonheur des Québécois. Pas moins de
41% des répondants ont en effet choisi cette réponse et ce, loin devant les
problèmes de travail ( 9% ), ou dans leur famille ( 15% ), loin de… l'argent
aussi ( 15% ). On n'a pas posé la question sur la criminalité. Un oubli… se
renouvelant à chaque sondage…
Gleizal
a également étudié le sentiment d'insécurité. ( Jean-Jacques Gleizal - Le désordre policier - Presses universitaires de France ) Lui aussi se réfère notamment à
Lagrange qui, en France, semble l'une des principales références en ce domaine.
( Hugues Lagrange - Perceptions de la violence et
sentiment d'insécurité - IEP de Grenoble, Banque de données
socio-politiques ) Il rapporte que ce chercheur démontre que le sentiment
d'insécurité n'a pas de relation avec l'expérience individuelle de la violence,
mais qu'il est lié au degré d'intégration sociale des individus. Ainsi, les
personnes sortant le soir sont moins insécurisées que celles sortant peu. De
même, la participation à une activité associative diminue le sentiment
d'insécurité. Gleizal conclut que l'insécurité relève des sentiments, du
subjectif, d'un vécu, mais sur une base de changement social incontestable. Il
désigne du reste l'insécurité comme étant une crise de société qui n'est certes
pas à chercher dans une prétendue montée de la violence, mais bien dans une
dissolution du lien social.
Et cette démonstration de
Lagrange est confortée par celle de Dulong, qui estime que les fusils de
l'autodéfense visent... « la disparition
des valeurs, l'affaiblissement des institutions, la mise en cause des normes,
l'effacement de repères sociaux de l'existence, tout ce à partir de quoi chacun
se pensait jusqu'à maintenant membre d'une société ». ( R. Dulong - L'autodéfense - Librairie des Méridiens ) Trois autres sociologues, de Gaulejac,
Bonetti et Fraisse, le confirment également ( V. de Gaulejac, M. Bonetti, J.
Fraisse - L'ingénierie sociale - Édition Syros ) : « ( … ) quand des gens réclament des portes blindées
et un renforcement de la surveillance, il ne faut pas prendre cette demande au
pied de la lettre. » Ils soutiennent que l'insécurité est la
résultante de différents processus : conception du bâti, isolement social,
difficultés économiques, absence de régulation sociale, comportement des
gardiens de sécurité ( NDLR : Les auteurs n'explicitant pas, peut-on
présumer qu'ils font allusion au discours de la peur que ceux-ci propagent ? Si
oui, il faudrait y ajouter la police et son maître-mot panzer : la
prévention. ), cloisonnements institutionnels, circulation de l'information et
mode de communication.
Roché, un autre chercheur
français, est d'opinion que l'insécurité est présente dans notre vie parce
qu'elle constitue le tribut incontournable à payer à la modernité, à
l'hétérogénéité et à la complexité de nos sociétés. ( Sebastian Roché - Insécurité et libertés - Édition du Seuil ) L'insécurité souligne le
fractionnement entre groupes sociaux et ethniques, l'absence de dynamique
d'intégration collective, brisant nette l'illusion d'une société une et
indivisible. « Le sentiment d'insécurité
est un processus de lecture du monde environnant. On le saisit chez les
individus comme un syndrome d'émotions - peur, haine, jalousie - cristallisées sur le crime et ses auteurs.
Comme toute lecture, le sentiment d'insécurité est réducteur », fait-il remarquer.
Mathieu a analysés les
travaux de Roché, et les valide ( Jean-Luc Mathieu - L'insécurité - Éditions
Que sais-je ? ) : le sentiment d'insécurité ne peut pas être interprété,
sans contresens, comme la prise en compte réaliste de faits, au niveau
individuel. Il montre, sur la base d'enquêtes, qu'il n'est pas besoin d'avoir
été soi-même victime ou de connaître directement la victime d'un crime ou d'un
délit pour se sentir inquiet. L'élaboration mentale du sentiment d'insécurité
dépend, chez chacun d'entre nous, de son système de relations
interpersonnelles. Plus les relations sociales sont pauvres, plus l'inquiétude
est forte. A contrario, il est moins fort chez des personnes qui entretiennent
des rapports sociaux multiples.
Roché a tracé le profil des
personnes se sentant menacées. Sa recherche a porté sur tous les pays
occidentaux, et s'étale sur près de deux décennies, de 1975 à 1994. Il n'a
constaté aucune différence dans la structure des inquiétudes : le niveau a
augmenté, mais la distribution relative de l'inquiétude suivant le sexe et
l'âge demeure inchangée. Il ressort, ainsi que le démontrent d'autres auteurs,
que les personnes les moins touchées par le crime et la délinquance sont les
plus préoccupées. Précision significative : la nuit s'impose comme réceptacle
de la peur, car elle diminue la capacité d'être prévenu, restreint la
possibilité de se soustraire à une situation non désirée. L'analyse de leur
réseau de sociabilité révèle qu'elles sont repliées sur leur famille ou leur
quartier et très désinvestis de la vie publique. Il s'agit surtout de femmes de
moins de 25 ans ou de plus de 55, d'hommes âgés, d'ouvriers et d'employés. Une
constante se dégage : femmes et personnes âgées sont toujours les plus
inquiètes, bien que les premières manifestent une peur plus fréquente. Les personnes âgées, en revanche, s'avèrent plus préoccupées de l'ordre
social en général : un phénomène de cycle de vie se combine à un effet de génération
Vieillissement physique et
social ? L'interprétation que l'on peut faire de ce constat de Roché est que la
peur émane aussi du conflit de générations opposant les ados aux adultes, et
particulièrement aux personnes âgées. Les jeunes sont beaucoup moins soumis à
l'autorité, plus indépendants, bruyants et nonchalants, portent parfois des
vêtements et des coupes de cheveux bizarroïdes, etc. Cette " délinquance " n'a rien à voir avec la criminalité, tout à voir avec le choc de l'ancien et
du moderne, la morale et le conformisme d'un temps révolu et le besoin de
nouvelles libertés.
Jesus Jimenez Orte,
président de la Ligue des droits et libertés, section de Québec, confirme que
les personnes âgées ont peur des jeunes. ( Jesus Jimenez Orte - Revue
Notre-Dame de décembre 2000 ) « Il faut
dire qu'en vieillissant les gens se sentent plus ( insécurisés ). Ils ont plus de choses à protéger. Voilà
qui pourrait expliquer leur intolérance. » Il relate qu'aux États-Unis, on
leur construit de véritables villes fortifiées, dotées de murailles et de
dispositifs de sécurité absolument incroyables. « Avec son faible taux de natalité, la société québécoise finira-t-elle
par imiter sa voisine ? Il faudrait réfléchir sérieusement à cette question. Il
y a là un énorme débat à faire », souligne-t-il.
Avant de fermer la boucle,
consultons quelques autres chercheurs. Domenack et Montain ( Domenack et
Montain - Communes et Sécurité - Éditions ouvrières ) : « Les catégories sociales dont le taux de
victimisation est le plus faible sont celles qui appréhendent le plus une
agression potentielle. ( ... ) Les
personnes âgées, particulièrement les femmes, sont les plus nombreuses à
déclarer hésiter à aller seules dans certains lieux, à se déclarer en
insécurité chez elles alors qu'elles ont le taux de victimisation le plus bas.
» Le sentiment d'insécurité varie en raison pratiquement inverse des risques
d'exposition à la violence. Consultons également Bonnemaison, qui fait écho à
une opinion émise par un professionnel sur l'évolution du marché des systèmes d'alarmes électroniques ( Gilbert Bonnemaison
- La sécurité en libertés - Éditions Syros ) : « Le volume de notre industrie est croissant. Il n'a pas de rapport avec
les niveaux globalement constant de la criminalité. Inversement, il suit la
baisse du taux de l'épargne. Comme s'il était lié à la peur de l'avenir. »
N'en mettons plus, la cour est pleine…
Pendant ce temps, en
certains milieux, on aborde la question sans traiter des racines profondes de
la peur ou du sentiment d'insécurité. Ainsi, dans le document produit par la
CUM et son corps policier, en 1996, on indique que les personnes âgées
éprouvent un sentiment d'insécurité plus élevé que d'autres groupes sociaux. (
La Police de quartier - Ensemble pour mieux servir - Communauté urbaine de Montréal et Police de
la CUM, 1996 ) Le nombre de retraités augmentant, on signale que cela modifiera
la nature et l'ampleur de la demande faite à la police. Dans une autre page, on
précise que le spécialiste sociocommunautaire de la police assure la liaison
auprès des groupes sociaux plus vulnérables en ce qui a trait au risque de
victimisation et au sentiment de sécurité. « Que l'on pense, y énumère-t-on,
aux personnes âgées, aux femmes, aux groupes ethniques, aux gais, aux
lesbiennes, etc. » CUM et police ratissent large dans ce document. À Lac
Bouchette, un collabo de la Sûreté du Québec m'a déjà signalé que le village
compte beaucoup… de personnes âgées, cherchant visiblement à me convaincre,
indirectement, de la nécessité de la présence de la police et de ses collabos.
Comme tant d'autres, Normandeau
et Leighton soutiennent que dans l'ensemble, les personnes qui ont le plus peur
d'être victimes d'actes criminels, particulièrement les femmes et les personnes
âgées, sont celles qui statistiquement courent le moins de risques. ( André
Normandeau et Barry Leighton - Une vision de l'avenir de la police au
Canada : Police-défi 2000 - Direction de la police et de la sécurité, Secrétariat
du Ministère du Solliciteur général du Canada, 1990 ) Ils ajoutent aussi à leur
liste les résidents des villes, les personnes se retrouvant seules, comme
celles qui ont perdu leur conjoint, se sont séparées ou ont divorcé, et les
victimes récentes d'infractions. Les deux auteurs prédisent que la peur d'être
victime d'actes criminels croîtra du fait de l'augmentation du nombre de
Canadiens âgés et particulièrement de femmes âgées seules. Ce qui fera
augmenter le nombre d'appels adressés à la police pour des incidents sans
rapport avec une infraction précise. Normandeau et Leighton se taisent, eux
aussi, sur les vraies racines du sentiment d'insécurité.
La peur des autres est un
autre élément à l'origine du sentiment d'insécurité dont on ne peut pas ne pas
tenir compte, et pourtant on n'en traite jamais. Médecins et psychologues
l'identifient sous le nom d' « anxiété
sociale ». ( Christophe André et Patrick Légeron - La peur des autres - Éditions
Odile Jacob ) Suivant les psychiatres André et Légeron, elle est liée au regard
que les autres portent sur nous et représente une entrave au bon déroulement
des rapports humains dans tous les domaines. Pour ressentir l'anxiété sociale,
il faut être en présence de quelqu'un. Les deux psychiatres ont ce trait
d'humour : « Sur son île, Robinson Crusoé
n'a jamais connu cette émotion pénible... du moins jusqu'à l'arrivée de
Vendredi. » L'anxieux social, on le devine, n'est pas particulièrement
sociable.
Les anxieux sociaux
souffrent d'une hypertrophie du système de défense : perception exagérée de
risques d'agression ( système anti-prédateur ), de la notion de territoire
d'autrui et de menace en cas de pénétration dans ce territoire et d'une
sensibilité excessive aux rapports de dominance. Ils ont aussi des difficultés
à identifier et intégrer des signaux rassurants dans leur environnement, à
développer des liens d'attachement, d'être sécurisés par les rituels de connivence.
D'après les deux auteurs, l'expression « l'homme
est un loup pour l'homme » résume bien, dans le développement de la
pathologie, les schémas de danger présents dans l'anxiété sociale. Souvent, ils
fonctionnent en anticipant rencontres et événements. « On évite ce qu'on redoute, et plus on l'évite, plus on le redoute »,
analysent-ils. Chez l'anxieux social, «
les cognitions anticipatoires s'agencent systématiquement dans le cadre de
véritables scénarios catastrophes à l'intérieur desquels s'enchaînent les pires
hypothèses ».
À quels signes reconnaît-on
la phobie sociale ? André et Légeron : la personne évitant les autres
souffre d'une sensibilité excessive au regard d'autrui. Elle a une peur
persistante d'une ou plusieurs situations. Elle les évite donc ou éprouve une
anxiété intense à leur approche. Elle bat sans cesse en retraite dès que le regard
d'autrui se pose sur elle : « Courage,
fuyons ! » Certaines rencontres, certains contextes, s'avèrent ainsi,
dépendant des personnes et des moments, déstabilisants. « Le plus souvent sans raison évidente, sans qu'il existe une menace
apparente ou un danger quelconque. » Les auteurs étoffent leurs propos d'un
cas, un Français se prénommant Loïc.
Celui-ci s'est construit une
vie lui permettant d'éviter les situations angoissantes : « Notre maison était comme un petit monde
clos, hermétiquement isolé de l'extérieur, raconte-t-il. ( ... ) Le moindre coup de
sonnette déclenchait d'ailleurs un vrai branle-bas de combat : tout le monde
devait observer le silence, pendant qu'un des parents allait sur la pointe des
pieds observer qui était l'intrus et s'il était nécessaire de lui ouvrir la
porte. ( ... ) J'ai toujours une
vague inquiétude devant les sonneries, de la porte d'entrée ou du téléphone,
comme si un danger pouvait survenir et me prendre au dépourvu. » Pas de
relations de voisinage non plus, « sources
d'embrouille », selon Loïc. « De
toute façon, je suis fatigué le soir et le week-end, j'ai envie de me reposer
tranquillement en famille, pas de voir des gens. » Les deux psychiatres
notent qu'il trouvait toujours une bonne raison pour expliquer sa façon de se
tenir à l'écart des contacts sociaux.
Jeudy, un autre auteur, nous
fait part de ce témoignage d'une secrétaire ( Henry-Pierre Jeudy - La peur
et les média - Éditions PUF ) : « J'ai vu une
fois un Arabe qui était un peu saoul dans le métro. Il parlait tout seul et
j'ai vu une femme qui faisait comme si elle était agressée par lui, d'une
manière hystérique. Elle criait : " N'approchez pas, ne me touchez pas ! " C'était affreux, elle voulait le faire
descendre, alors qu'il ne lui faisait rien. Les gens ont réagi, ils ont pris la
défense du type. »
Y a-t-il beaucoup d'anxieux
sociaux au Québec ? Je l'ignore. Les deux psychiatres André et Légeron
rapportent qu'en France, la phobie sociale, dans ses formes complètes et moins
complètes quoique invalidantes, touche entre 2 et 4% de la population. ( André
et Légeron citent Lepine J-P - Aspects épidémiologiques
actuels des phobies sociales - Journal de thérapie comportementale et
cognitive - 1994 ) Sur 55 millions de Français, l'équivalent d'une ville comme Lyon
ou Marseille, selon eux. Alors que la
plupart des troubles anxieux ( agoraphobie, attaques de panique, anxiété
généralisée ) touchent deux fois plus de femmes que d'hommes, l'anxiété sociale
affecterait les deux sexes à part presque égale. En ce qui touche les
États-Unis, ils citent une étude démontrant que plus de 10% de cette population
souffre d'anxiété sociale. ( Kesseler RC et coll. - Lifetime and 12-month
prevalence of DSM-III-R psychiatric disorders in the United States - Archives
of General Psychiatry - 1994 ) À 300 millions d'Américains, chiffre de 2006, cela donne très
exactement 30 millions. Cette maladie représenterait la troisième pathologie
mentale, après la dépression et l'alcoolisme.
Les deux psychiatres
soutiennent que pendant trop longtemps la psychologie s'est intéressée à
l'inconscient, au passé, aux fantasmes, aux refoulements, aux désirs. Peut-être
est-il temps de considérer aussi l'interface de l'individu avec son
environnement social. À l'évidence, l'être humain n'est pas seulement confronté
à lui-même. La solution ? La thérapie ou l'intervention de l'entourage. Le
thérapeute aidera son patient à affronter les situations qu'il redoute en
développant son savoir-faire relationnel, en lui apprenant à contrôler ses
pensées excessivement négatives, à ne pas fuir et mieux communiquer. En outre,
un individu peut très bien s'en sortir seul. Il lui suffit de s'habituer
progressivement à affronter les situations redoutées. Du reste, nombre de
personnes que les psy ne verront jamais ont réglé leur anxiété sociale
d'elles-mêmes ou avec l'aide de proches.
Les auteurs ne le spécifient
pas, cependant il est patent qu'on n'aide pas l'anxieux social à s'en sortir
quand on répond à ses peurs en le surprotégeant. Surprotéger, c'est entretenir
et même amplifier ses peurs. C'est aussi, et surtout, maintenir une personne
dans un état de dépendance et de... contrôle. La surprotection infantilise,
castre. Sous prétexte de protéger, on domine l'autre. La femme est l'une des
espèces les mieux protégées. C'est ce que font admirablement bien pouvoir,
police et féministes de droite. Ne s'agit pas d'être inhumain, la compréhension
s'impose. Il faut les aider à vaincre leurs peurs irraisonnées, en n'oubliant
pas qu'ils doivent aussi s'aider eux-mêmes. La peur n'est pas toujours ni
seulement générée par les autres, elle peut l'être aussi par soi-même. Beaucoup
de gens, avides d'émotions fortes, risquent de développer de l'anxiété. Parmi
eux, s'en trouve-t-il qui se gavent de violence le soir, à la télé?
Chose certaine, ils ont une
part de responsabilité. Parce que sans liens sociaux réussis avec ses
semblables, comment espérer redevenir soi-même ? se demandent André et Légeron. On le voit, ces gens n'ont
pas besoin d'une omniprésence policière. Que font les CLSC, entre autres
organismes gouvernementaux, pour socialiser les personnes âgées et les femmes ?
Peur maladive des araignées, des souris, de l'ascenseur, peur de la noirceur,
peur de l'eau, peur du feu, peur de l'étranger, etc. Pourquoi la peur
injustifiée de la criminalité bénéficierait-elle d'un traitement différent ? On
ne va pas empêcher d'honnêtes citoyens de circuler dans l'espace public parce
que des gens en ont peur sans aucune raison.
Ce peut être également de
l'intolérance générée par l'isolement. Dans un article, la Revue Notre-Dame
souligne que plus nous renonçons à saisir les événements, plus ils
s'accélèrent, et plus nous sommes placés en retrait de la réalité. ( Revue
Notre-Dame de septembre 1999 ) C'est ainsi qu'on en vient à perdre complètement
de vue le potentiel de changement que représente la participation démocratique,
l'exercice de la citoyenneté. L'illisibilité du monde entraîne aussi la peur,
spécifie son auteur. Et quand les citoyens ont peur des soubresauts d'un monde
qui leur échappe, quand la confiance dans les dirigeants s'effrite, la
meilleure chose à faire, c'est de rentrer dans son petit nid. On a alors
tendance à se recroqueviller.
Cependant, il y a un risque
à déserter la place publique, nous avertit l'auteur. Celui de se retrouver
devant une société éclatée où l'on est moins de son pays ou de sa région que de
sa ville, moins de sa ville que de son quartier, moins de son quartier que de
sa bande, sa tribu, sa race, sa couleur, sa religion, sa secte. De plus, le
repliement sur soi engendre généralement la peur de l'autre, de l'étranger. On
se regarde vivre comme dans un musée. Dans la rue surtout, au travail, beaucoup
au resto et dans les commerces.
Selon le Français Guy Gilbert, « il
faut se battre contre l'esprit de caste qui favorise fermeture et rejet dans
tous les domaines. ( Guy Gilbert - Des jeunes y entrent, des
fauves en sortent - Éditions Stock, 1982 ) Une
famille repliée sur un bonheur égoïste porte en germe toutes les intolérances,
tous les racismes. On s'étonne du racisme en France. C'est dans les familles
fermées sur elles-mêmes qu'il trouve son meilleur terreau. »
Johanne Gauthier, du
Ministère québécois de la Santé et des Services sociaux, traitant implicitement
de l'éclatement de la société, écrit que certaines images s'imposent lorsqu'on
évoque le phénomène de la solitude. ( Traité des problèmes sociaux - Institut
québécois de recherche sur la culture - Ouvrage collectif sous la
direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 )
On pense alors à la vie urbaine ; à la division entre la vie privée et la vie
publique ; à l'individualisme ; à l'enfermement ; à toutes les formes de
divisions du travail, des sexes, des âges, des ethnies ; aux clientèles de la
politique sociale de l'Etat providence ( personnes âgées, jeunes, personnes
handicapées, assistés sociaux, femmes monoparentales, sans-abri, etc. ). La
solitude est à l'opposé de la condition humaine de la pluralité, la sociabilité
vraie et la possibilité d'action.
Michelle Perrot, historienne
française, dit que les sociologues Robert Castel et Michel Wieviorka montrent
avec pertinence comment « l'horreur
économique », le chômage de longue durée, l'absence de projet d'avenir
engendrent la dissolution du lien social, les crises identitaires et leurs
peurs de toutes sortes qu'il est si facile de cristalliser sur l'autre (
L'intolérance - Éditions Grasset - Ce livre rassemble les textes d'écrivains,
de philosophes, d'historiens et de journalistes qui participaient au Forum
international sur l'Intolérance en mars 1997, à La Sorbonne, dont Elie Weisel,
Paul Ricoeur, Jacqueline de Romilly, Umberto Eco, Jacques Le Goff, Wole
Soyinka, Jorge Semprun... ) : l'immigré, l'étranger, fantasmés comme figures de
l'intolérable. Ils affirment aussi, enchaîne Perrot, qu'il ne s'agit pas d'une
crise conjoncturelle passagère, mais de problèmes structurels fondamentaux. Et
sans doute l'analyse, indispensable, ne suffit pas plus que le cri, nécessaire,
qui appelle l'un et l'autre à l'action politique décisive. Mais parce que la
Cité est l'affaire de tous, il faut rappeler la force de l'intolérable qui nous
menace et qui nous requiert aujourd'hui.
Tout cela étant, il faudra
désormais examiner à la loupe toutes ces études et sondages qui rebondissent de
temps à autre dans les médias, annonçant l'arrivée appréhendée de l'apocalypse.
Seule façon d'endiguer le discours de l'insécurité. Revenons à la charge, car
l'affaire est trop sérieuse pour ne pas insister. Pourquoi ne va-t-on jamais
jusqu'aux racines profondes de l'insécurité ? Pourquoi les sondages québécois,
entre autres endroits de la planète, ne comparent jamais la violence criminelle
aux autres violences de la vie ? Pourquoi cela n'a-t-il jamais été fait jusqu'à
ce jour ? Les dirigeants des maisons de sondage et des médias craignent-ils les
conséquences politiques ? On peut penser que si les Québécois apprenaient
qu'ils ont davantage peur du chômage, de la pauvreté, de la maladie, de la
violence institutionnelle, etc. que de la violence générée par la criminalité,
ils pourraient sans doute s'interroger sur l'opportunité d'une police
omniprésente. En venir même à se demander s'ils ne font l'objet d'une
manipulation politique. Qui osera rompre ce silence ?
Pendant ce temps, dirigeants
politiques et corps policiers disent et répètent sur tous les toits et dans
tous les médias que le sentiment d'insécurité dont souffre la population est
attribuable ( exclusivement ) à la délinquance et à la grande criminalité. La
situation les préoccupe à ce point qu'ils lui ont fait avaler ce cobra qu'est
la pseudo police communautaire, afin, lui ont-ils seriné, de la « protéger » et la « rassurer ». Les slogans tiennent encore lieu d'analyse. Il faut en
finir avec cette sorte de musique de fond permanente. L'absence d'un contre
discours au discours officiel n'est pas seulement troublante, elle est
éminemment dangereuse pour la démocratie. Car elle ouvre la porte à toujours
plus d'excès policiers de toutes natures, et de moins en moins de droits
fondamentaux et de présomption d'innocence.
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