L'idéologie de la peur

Partout dans le monde, la peur de la criminalité est à l'origine de ravages sociétaux considérables. En France, à la différence du Québec et du reste du Canada, on a beaucoup étudié les fausses perceptions que le pouvoir politique, la police, de savants criminologues et des journalistes véhiculent au sujet du sentiment d'insécurité. Au point où on a l'embarras du choix des études et bouquins de toutes sortes en traitant. Les ouvrages consultés disent tous que ce discours de la peur cache autre chose. Quoi ? Une idéologie de droite. Ce qu'il importe de savoir, au départ, c'est qu'une idéologie n'est jamais inoffensive : elle libère ou opprime. ( Edgar Morin - Pour sortir du vingtième siècle - Éditions Fernand Nathan )

Important de savoir également que, selon le sociologue Morin, nos sociétés pluralistes contiennent en elles les germes du camp de concentration mais elles ne peuvent institutionnaliser ni développer durablement un tel enfer dans leur propre territoire. Les sociétés pluralistes contiennent et même - par le libéralisme, note-t-il - tolèrent en elles tous les ferments du totalitarisme, mais ceux-ci ne peuvent y dominer précisément parce que ces sociétés sont pluralistes. Exploitation, domination et asservissement sévissent dans les sociétés pluralistes, mais y rencontrent des contrepoids, des freins, des antagonismes, qui, dans les régimes totalitaires, sont inhibés, détruits, liquidés. Et que l'on comprenne bien, précise Morin : ce ne sont pas ces sociétés qu'il faut défendre, c'est le pluralisme qu'il faut défendre. L'ennemi du pluralisme, c'est le totalitarisme.

La peur de la criminalité menace-t-elle le pluralisme ? L'État et sa police contribuent-il à sa propagation ? Le cas échéant, pourquoi ? Prenons connaissance de résultats d'études effectuées par des chercheurs, dont des sociologues. Jeudy écrit que si la peur fait l'apparente unité d'un corps social, on peut dire que les pouvoirs politiques, au cours de l'histoire des sociétés, n'ont jamais cessé d'y avoir recours pour maintenir une image de cohésion sociale. ( Henry-Pierre Jeudy - La panique - Éditions Galilée ) Dans un autre de ses ouvrages, il souligne que les discours sur l'insécurité permanente et multiforme semblent bel et bien faire durer l'idée d'un pouvoir actif à la résoudre... tout en l'entretenant. ( Henry-Pierre Jeudy - La peur et les média - Éditions PUF ) Il affirme que le repérage de l'agression n'a pas pour effet d'exorciser la violence, mais au contraire de confirmer sa circulation et de la relancer. L'optimalité d'un système de contrôle ( NDLR : …contrôle et nettoyage sociaux… ) va de pair avec la multiplication des foyers de contagion.

Il explique que les représentations de la sécurité sont simultanément menacées et confortées par l'événement perturbateur qui justifie le fait d'un progrès constant du système de sécurité, d'une lutte incessante dont le bénéficiaire est l'État. L'étatisation, comme processus, s'accomplit alors à l'infini dans la gestion de la vie quotidienne. Par exemple, il ne s'agit pas, pour l'État, d'intercepter la violence terroriste dans son trajet, mais au contraire de la laisser circuler, car elle est aussi la sienne propre. La peur, phénomène naturel, équilibrant, quoique source de dévastation et de destruction, devient alors figure sociale idéale pour exprimer les modalités des rapports sociaux. Selon Jeudy, « le besoin de sécurité n'est qu'un alibi de l'étatisation, il en a toujours été ainsi ».

Au milieu des années 1980, Gleizal a effectué une recherche afin de vérifier si « le problème de l'insécurité ne se pose pas désormais sur un terrain socioculturel où elle est une réalité avant d'être une construction idéologique, voire la pièce centrale d'une manipulation politique ». ( Jean-Jacques Gleizal - Le désordre policier - Presses universitaires de France ) Après avoir analysé notamment les recherches des sociologues Lagrange et Dulong, il en est venu à la conclusion que la dialectique de l'insécurité est développée par la droite. Il explique que la sécurité des gouvernements est celle classique et négative de l'ancienne droite. On fait pencher la balance de telle sorte que le fort reste le fort et domine davantage le faible. Il dit qu'à vouloir légitimer la police par la sécurité, on risque de la délégitimer définitivement. La sécurité n'est pas seulement une recherche d'accroissement des moyens de police, elle n'est pas tant une réactivation de l'individualisme que la tentative de redéfinir une façon de vivre en société.

Le discours de la droite est avant tout psychologique : il décrit une situation de peur, d'angoisse, d'inquiétude. Le but ultime de la logique sécuritaire, analyse-t-il, est d'établir le consensus de la peur et « de conduire le citoyen jusqu'à la délation ». La peur, on le sait, est mobilisatrice de l'opinion publique et ouvre tout grand la porte à la démagogie et à ses conséquences, dont le renforcement du système répressif n'est pas la moindre. Une fois que la peur s'est installée dans les murs de la Cité ( ou du petit village ), difficile de convaincre ses citoyens de choisir les libertés contre la sécurité. Le juriste français se fait encore plus précis : alors que la liberté est indissociable de la sécurité, dans l'idéologie sécuritaire, la liberté n'est pas une fin. Pour cette raison, il est donc d'avis qu' « il faut dénoncer le chantage à l'insécurité ».

Il est on ne peut plus à-propos de rappeler ici ce qu'ont écrit Normandeau et Leighton, ces chantres de la prétendue police communautaire ( André Normandeau et Barry Leighton - Une vision de l'avenir de la police au Canada : Police-défi 2000 - Direction de la police et de la sécurité, Secrétariat du Ministère du Solliciteur général du Canada, 1990 ) : « ( ... ) nous sommes engagés, prévenaient-ils en 1990, dans un exercice visant à établir l'équilibre entre, d'une part, les mesures nécessaires pour assurer la sécurité de tous les citoyens et, d'autre part, l'acceptation, par ces mêmes citoyens, d'une diminution consécutive de leurs libertés fondamentales. »

Autres témoignages, dont celui de Roché, du Centre national de recherche scientifique ( CNRS ), en France, et professeur à l'Institut d'études politiques de Grenoble ( Sebastian Roché - Insécurité et libertés - Seuil ) : « Je ne suis pas sûr que la délinquance à son niveau actuel soit plus dangereuse pour la vie collective que les mesures de contrôle social et policier qu'on pourrait prendre pour la contrer. La surveillance et la répression ont toujours du mal à s'accommoder de la démocratie. » Bonnemaison, lui, fustige les « fainéants et démagogues de la sécurité ! ( Gilbert Bonnemaison - La sécurité en liberté - Éditions Syros ) Depuis le temps qu'ils jouent les pourfendeurs vertueux entretenant soigneusement l'insécurité qu'ils dénoncent. Le temps est venu de démasquer ces imposteurs », clame-t-il. ( NDLR: Citation trouvée dans un blog du Oueb dénonçant l'imposture : « I need someone to protect me from all the measures they take in order to protect me. »  )

D'après Bonnemaison, l'un des éléments constitutifs de l'insécurité est le récit, le colportage des cambriolages et des agressions dont chacun s'estime la victime unique tout en rapportant l'événement dans des formes stéréotypées telles que c'est la société tout entière qui bourdonne de ces récits. « La scène de l'intrusion ( … ) donne un contenu - à côté du sport et du tiercé - aux conversations du petit matin ou de l'apéro dans les bars, elle sert d'élément aux propos de voisinage, elle rempli les échanges familiaux ». Le récit de l'agression, la mise en scène de la peur est un événement. Il se passe quelque chose, enfin, dans le quartier et dans la ville. Bien plus, ces événements ont, en retour, des effets considérables. Ils autorisent des formes plus ou moins élaborées d'autodéfense, donnent en quelque sorte carte blanche pour agir. Comme si parler de l'insécurité était un moyen de légitimer l'abandon souhaité face aux difficultés générales de la vie sociale. C'est sans doute à ce moment que de fait social, l'insécurité devient discours politique et en conséquence, la sécurité, projet de société, soutient-il.

De son côté, Roché, pour y revenir, a mis en lumière des corrélations fortes entre les préoccupations de sécurité et ce que certains désignent comme fondement de l'identité collective, ce qui est un fort déterminant des opinions et des choix politiques. ( Sebastian Roché - Insécurité et libertés - Édition du Seuil ) Ainsi, ceux estimant que les personnes se définissent largement par l'appartenance à une « nation » ou, plus encore, à une « race », vivent dans une plus grande insécurité que ceux considérant que l'identité des personnes tient surtout à des convictions morales et politiques. Mathieu qualifie d'importants les éléments soulevés par Roché, car ils montrent qu'un sentiment d'insécurité se construit, chez les individus, à partir de faits mais aussi en fonction d'une interprétation qui met en oeuvre divers facteurs psychosociaux. ( Jean-Luc Mathieu - L'insécurité - Éditions Que sais-je ? )

Sur de telles bases, des forces politiques organisées peuvent avoir intérêt à jouer sur l'insécurité et à l'orchestrer comme objet collectif d'une demande adressée au pouvoir politique, en faisant converger des peurs, des préoccupations et des demandes individuelles. « Lorsque le désir légitime de sécurité se focalise sur les moyens purement répressifs d'y parvenir, peur et désir de répression s'autoalimentant de façon obsessionnelle, la société dérive vers des excès, situation qu'orchestre particulièrement bien, en France, Le Pen et le Front national. » L'idéologie sécuritaire annonce une forme de régression collective. Et la légitimité même de la demande de vivre en sécurité tente d'innocenter malencontreusement les manifestations de la xénophobie.

Il est un fait cent fois constaté que l' « imaginaire social », qui a peu avoir avec la réalité bien concrète des faits, est quasi sans limite. D'après Touraine, il est rempli de violence criminelle ou de sexualité agressive, qui sont rejetées par une majorité avide de sécurité et de cocooning. ( Alain Touraine - Qu'est-ce que la démocratie ? - Éditions Fayard ) Nous en sommes venus à l'image qu'avait d'elle la société bourgeoise au début du XIXe siècle, qui se sentait menacée par les « classes dangereuses », parce qu'elle n'acceptait pas les revendications des « classes laborieuses ». Il fait remarquer que la démocratie s'affaiblit quand elle réduit à l'excès la gravité des problèmes qu'elle doit traiter.

Ackermann, Dulong et Jeudy, tous trois du Centre nationale de recherche scientifique ( CNRS ), en France, explicitent davantage ( Werner Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy - Imaginaires de l'Insécurité - Librairie des Méridiens ) : « ( … ) la cristallisation d'un corps social autour de l'insécurité engendre surtout une véritable dynamique de l'imaginaire qui pallie les effets de la déstructuration d'un ordre symbolique. » L'idéal sécuritaire est une manière de gérer les formes multiples d'une crise économique et sociale, présente l'avantage de faciliter les déplacements des contradictions sociales, de les focaliser sur des objets substituts. Roché, de son côté, signale qu'on réclame de nos jours, à gauche comme à droite, plus d'État, plus de prévention en matière de sécurité, c'est-à-dire un contrôle social renforcé, « par la manière douce ou par la manière forte ». ( Sebastian Roché - Insécurité et libertés - Édition du Seuil )

Le criminologue québécois Jean-Paul Brodeur fait valoir, quant à lui, que « l'accroissement prodigieux » de la visibilité de la violence est notamment un produit de sa politisation. ( Traité des problèmes sociaux - Institut québécois de recherche sur la culture - Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) Elle provient, d'une part, de ce que ses victimes réelles ou potentielles appartiennent à des groupes de pression puissants auxquels un politicien qui désire se faire élire ne peut rester sourd. Il en donne un « exemple frappant » : la publication en mai 1991 de The Preliminary Report of the Task Force on Sexual Abuse of Patients. Commandité par le Collège des médecins et chirurgiens de l'Ontario, et rédigé par des femmes militant activement contre la violence faite à leurs consoeurs. Les recommandations y étaient radicales, dont la radiation à vie d'un médecin reconnu coupable de harcèlement sexuel contre une patiente. Le criminologue cite aussi le carnage de 1989, à l'École polytechnique de l'Université de Montréal, qu'il désigne comme étant l'illustration la plus dramatique de la politisation de la violence.

Ainsi qu'il le précise, on ne saurait nier que toute personne a pleinement droit à la sécurité. Il faudrait toutefois éviter qu'une stratégie sécuritaire trop agressive se développe au détriment des libertés fondamentales. Il craint que les revendications légitimes de certains groupes trop longtemps soumis à des agressions impunies soient débordées par le ressentiment et une volonté débridée de punir. Il y a politisation aussi lorsque des citoyens sont témoins de désordre et de violence, et c'est davantage le cas quand ces événements sont amplifiés dans les médias, car il en résulte un sentiment parfois très profond d'insécurité. ( NDLR : Brodeur, toutefois, ne traite pas des vraies racines de l'insécurité analysée plus haut. ) « Comme ce sentiment d'insécurité touche des masses d'électeurs, certains partis politiques n'hésitent pas à faire campagne en affichant des propositions répressives à l'égard de boucs émissaires qui sont associés dans l'opinion publique à des comportements violents. »

Le criminologue met là le doigt sur un effet vraiment méconnu de la médiatisation. Dans un premier temps, il règle la fameuse question voulant que la violence diffusée par les médias incite à la violence. Selon lui, ils ont peu d'influence réelle sur les comportements individuels : « Les résultats de la recherche sont à cet égard ambigus ». Ensuite, il révèle que les médias ont par contre un effet à court terme sur l'opinion des citoyens. « Comme ( ces derniers ) sont très souvent consultés par voie de sondages et que les gouvernements ont tendance à gouverner d'après ceux-ci, les médias ont une influence grandissante sur l'élaboration des politiques gouvernementales en façonnant les attitudes du public ( … ). » Il dit que ces hypothèses d'une influence indirecte mais sensible des médias sur la détermination des politiques gouvernementales en matière de sécurité devraient faire l'objet d'une validation empirique.

Normandeau et Leighton confirment qu'effectivement les Canadiens sont partisans de mesures plus sévères à l'égard de la criminalité et de pouvoirs plus vastes pour la police. ( André Normandeau et Barry Leighton - Une vision de l'avenir de la police au Canada : Police-défi 2000 - Direction de la police et de la sécurité, Secrétariat du Ministère du Solliciteur général du Canada, 1990 ) « Leur perception semble être influencée moins par le véritable travail de la police et des tribunaux que par des impressions fausses véhiculées par les médias de masse. » Les deux auteurs prédisaient, dans leur rapport publié en 1990, que les organismes gouvernementaux, souhaitant réduire les budgets de la police, s'efforceront désormais d'éduquer le public au sujet du niveau réel de la criminalité... « tandis que les médias et les forces policières continueront d'insister sur les risques qu'il y a d'être victime en dramatisant les incidents violents ». Notons que près de 15 ans plus tard, la loi du silence perdure au sein des organismes gouvernementaux.

Grandement dramatisée par les médias, la violence dans la société contemporaine pose à la recherche une série de problèmes dont la difficulté pourrait expliquer le peu d'études qu'on lui a consacrées jusqu'à maintenant, écrit pour sa part Cantin. ( Serge Cantin - Traité des problèmes sociaux - Institut québécois de recherche sur la culture - Synthèse de l'ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin ) Signalons au passage la carence et l'absence d'études québécoises en matière sociale sur nombre de problématiques, dont celle que soulève Cantin. Au Québec, nos chercheurs sont trop souvent à la remorque d'études effectuées dans des contextes socioculturels et politiques différents du nôtre, dont les États-Unis. Baromètre permettant de mesurer l'intérêt du pouvoir à rétablir les faits.

Les médias responsables des peurs irraisonnées ? Essayons d'en savoir davantage. Glissons ici un sondage effectué par CREDOC, une firme française, et auquel se réfère Mathieu. ( Jean-Luc Mathieu - L'insécurité - Éditions Que sais-je ? ) Sondage annuel sérieux, précise-t-il, étalé sur une décennie, de 1981 à 1990, avec une batterie de questions basées sur quatre indicateurs d'inquiétudes : le risque d'une maladie grave, celui d'un accident de la route, d'une agression dans la rue et d'un accident de centrale nucléaire. Qu'a-t-on découvert ? De nouveaux inquiets : les 25-34 ans, les femmes de 50 à 64 ans, les employés, les ouvriers et les foyers disposant de revenus moyens. Des groupes importants du fait de leurs poids démographiques, signale Mathieu. On a découvert des causes n'ayant pas grand-chose à voir avec les quatre sujets d'inquiétude. Il a mis en évidence le caractère « objectif » ou « subjectif » de l'inquiétude montante des Français. « On remarque - sans vouloir parler d'un lien de causalité entre ces deux faits, précise-t-il - que ceux qui déclarent regarder la télévision tous les jours sont plus inquiets que ceux qui ne la regardent jamais. ( ... ) C'est que, à quelques exceptions près, la télé est très souvent le vecteur de sentiments qui attisent les craintes. »

Mathieu avance une explication. À la télévision comme au cinéma, les images - crimes, incendies et explosions de violences en tous genres - sont souvent déconnectées de tout contexte et de tout traitement sérieux et rationnel qui permettraient de faire d'une émotion ravageuse une information maîtrisable. Elles laissent les spectateurs gavés de sensations sans recul. Au lieu de jouer un rôle de formation à la vie en société et d'éducation du citoyen, explique-t-il, ces médias se contentent trop souvent d'abaisser les défenses immunitaires des spectateurs avant de les laisser seuls avec leurs peurs. Ajoutons à son propos que des hommes et des femmes se laissent trop submerger par les affaires de nature criminelle rapportées par les télés et les films violents. Ils vivent cela comme si l'assassin allait soudainement jaillir de l'écran et sauter sur le plancher du salon pour violer et trucider tous ceux qui s'y trouvent. Plusieurs citoyens, et des journalistes aussi, se complaisent dans les histoires morbides.

Nos médias québécois, ni pires ni mieux qu'ailleurs, à quelques nuances près, sont le véhicule de l'idéologie de la peur. Compréhensible, toute l'information, réelle et fictive, passe entre leurs mains. Cependant, avant d'élaborer davantage, dissipons tout malentendu. L'objectif de ce qui suit ne vise pas à museler les médias, surtout pas, parce que la liberté ne peut émaner que de l'information. Là où il n'y a pas de publicité, il n'y a pas justice : comptes rendus d'actes criminels, depuis leur commission jusqu'à la condamnation de leurs auteurs, ou leur acquittement, par un juge. La publicité est l'âme de la justice. ( Rony Brauman et Eyal Sivan - Éloge de la désobéissance - Éditions du Pommier, 1999 ) On comprend pourquoi liberté d'expression et liberté de presse soient devenues des droits inaliénables.

Dans le fond, il importe peu que des médias fassent dans le sensationnalisme, s'ils relativisent les événements. Deux réalités inconciliables ? Bien au contraire parce que le sensationnalisme agit comme rempart protégeant la liberté d'expression et de presse. C'est ce pas de plus permettant d'aller à la limite de la liberté. Interdisez-le, et la liberté sera nue devant le pouvoir. Muselez la violence médiatique et demain, c'est à vous qu'on clouera le bec. N'empêche qu'en même temps la liberté comporte aussi des responsabilités. S'agit donc tout bonnement de les encourager, sans les y obliger, à relativiser événements réels et fictifs. Tout est là. Examinons des faits concrets où les médias propagent le virus de la peur au sein de la Société civile.

À l'été 1998, le journaliste Charles Grandmont de La Presse faisait part aux lecteurs de la programmation d'automne de Télévision Quatre-Saisons ( TQS ). ( Charles Grandmont - La Presse du 14 août 1998 ) « La soirée policière du vendredi accueillera deux nouvelles émissions à forte teneur en gyrophares, annonçait-il. Scènes de crime repiquera des images spectaculaires de faits divers d'ici et d'ailleurs, tandis que Coroner reconstituera des drames examinés par le Bureau du coroner du Québec, pimentés de témoignages et d'analyses d'experts. » Les réalisateurs de ces émissions relativiseraient-ils les événements sanglants dont ils feraient état ? C'était à voir, puisque nous étions en août, la programmation d'automne n'étant pas encore à l'affiche.

L'automne venu, sa collègue Louise Cousineau avait vu et commentait. ( Louise Cousineau - La Presse du 28 octobre 1998 ) Elle faisait le constat que les téléspectateurs québécois aiment manifestement les vendredis du crime de TQS. L'auditoire de la télésérie Coroner, produite par Jean-Luc Mongrain, a augmenté de 82% par rapport à l'année précédente. Immédiatement après sa diffusion, TQS enchaîne avec la télésérie Métier policier, produite par Trinôme Inter, une émission de « télévision-vérité », selon l'expression même de la journaliste, où les caméras suivent des policiers de l'île de Montréal dans leurs enquêtes et déplacements. « Vous découvrirez une ville que vous n'avez peut-être pas envie de connaître, bien à l'abri chez vous, prévenait-elle. L'émission est commanditée par une compagnie de système d'alarme. On comprend pourquoi. » Notons-le : commanditée par un fabricant de systèmes d'alarme.

Cette télésérie soulevait points d'interrogation et d'exclamation aussi. Ordinairement, une « télévision-vérité » ne cache rien. Montrerait-elle les policiers en uniforme tels qu'ils sont ou comme ils désirent paraître ? Comment être certain aussi que les personnes arrêtées on camera ne seraient pas des flics en civil, placées là par la police, à l'insu de Trinôme Inter, et campant des personnages à la mine patibulaire ? Et dont les médias ne parlent plus par la suite. En outre, la police n'arrête pas que des coupables. Autre question : s'il y avait bavure policière, Trinôme Inter la montrerait-elle aux téléspectateurs de TQS ? On pouvait en douter, car ce corps policier n'apprécierait pas du tout, mettrait fin à sa collaboration, et Trinôme Inter en serait le grand perdant, financièrement s'entend. Et le montage de toutes ces scènes vidéofilmées ? Serré, afin d'éviter que le téléspectateur ne zappe sur un autre canal. Spectaculaire et inédit doivent se succéder, et les temps morts distillant l'ennui, disparaître.

Donc, à la fois spectacle payant pour le producteur et TQS, et opération de relations publiques des plus rentables pour la police de l'île de Montréal, pour ne pas parler d'auto-propagande grossière. Tout ce monde y gagnaient, sauf la Société civile. Car lorsque les téléspectateurs ont découvert l'image - biaisée, tronquée - d'une ville qu'ils n'avaient peut-être pas envie de connaître, pour paraphraser la journaliste Cousineau, certains sinon plusieurs ont probablement cru que celle-ci était infestée d'assassins, de violeurs, de pédophiles, etc., que les rues n'étaient pas sûres, sont restés « bien à l'abri » chez eux. Ils ont peut-être pensé que davantage de police et de répression seraient bien utile pour rendre la Cité plus sécuritaire. Triomphe de l'idéologie de la peur.

Dans les journaux et bulletins d'informations radio et télé, cette idéologie marque des points quasi quotidiennement. La police, on l'a vu, a tendance à gonfler et dramatiser événements et statistiques, et les journalistes lui emboîtent le pas comme de gentils caniches. Le pire de tous est l'hebdo Allô Police, spécialisé depuis des lunes dans les histoires les plus morbides, qui défilent régulièrement. Son impact, en 2003, était réduit du fait qu'il ne tirait plus qu'à moins de 20 000 exemplaires par mois, contrairement aux belles années où il atteignait les 100 000. Étrangement, en novembre 2003, il modifiera du tout au tout son approche. ( Cyberpresse du 12 juillet 2004 ) Tout un virage, vraiment ?! Allô Police, écrit La Presse, veut devenir « acceptable ». ( Nathalie Collard - La Presse du 6 novembre 2003 ) Bien connu pour ses premières pages scabreuses et ses titres sensationnalistes, l'hebdo retire le mot " police " de son nom et tout sujet à caractère sexuel ou violent. « Nous voulons faire compétition au magazine Dernière Heure qui est venu jouer sur notre terrain », explique Richard Desmarais, président éditeur. Cependant, ses journalistes demeureront les mêmes.

Que penser aussi des articles de fond et topos sur le trafic et la consommation de drogues ou le phénomène des gangs criminalisés ? Surtout quand on sait que l'info provient la grande majorité du temps de sources policières, souvent d'une seule d'entre-elles ? Dans un tel contexte, jusqu'à quel point le journaliste peut-il exercer son sens critique ? Ce n'est qu'à la suite de bavures de la police en uniforme que les médias retrouvent vraiment liberté et sens critique, font du vrai journalisme d'enquête. Les affaires, dont la mort de Barnabé, le prouvent amplement. Le reste du temps, dans le train-train quotidien, ils sont à la merci de leurs sources policières, gobent tout sans poser de question, ni confronter l'information à des sources indépendantes de la police. À leurs yeux, celle-ci jouit d'une crédibilité blindée, et son message médiatique passe comme une tonne de plomb, à l'image de l'osmose plombée qui est la nôtre.

La promiscuité entre certains journalistes et la police est notoire. Laplante écrit que, dans le « conditionnement » de l'opinion publique, la police peut compter sur la « collaboration » d'une certaine presse. ( Laurent Laplante - La police et les valeurs démocratiques - Institut québécois de recherche sur la culture ) La police veille d'ailleurs, précise-t-il, à ne pas manquer de semblables collaborateurs. Les chroniqueurs spécialisés perçoivent vite, en tout cas, qu'ils n'auront d'information qu'à la condition « de comprendre et même de partager en tous points les perspectives policières ». Une telle connivence entre le journaliste et la police est, dira-t-on, courante et même normale. Laplante ajoute d'ailleurs qu'elle est présente dans tous les secteurs d'activité. Que la police exerce, elle aussi, « son magnétisme particulier sur les journalistes spécialisés, faut-il donc s'en surprendre ou s'en scandaliser ? Peut-être pas, nuance-t-il. Constatons pourtant que la police cultive particulièrement bien leur " compréhension  ". Et qu'elle est particulièrement claire quand elle établit l'alternative : ou bien on joue son jeu, ou bien on n'a pas d'information. »

L'expérience journalistique m'a appris que le milieu policier est probablement l'un des rares organismes publics à rejeter le journaliste ne respectant pas cette connivence dont traite Laplante. Vous pouvez faire preuve de sens critique dans des articles traitant d'activités gouvernementales ou municipales, et n'en continuer pas moins d'avoir accès à l'information. Il peut arriver que certaines portes se ferment. Mais s'agissant d'instances démocratiques, le journaliste manoeuvrant bien réussit habituellement à se faufiler par des portes entrouvertes. Pas dans le milieu policier, qui est un monde hermétique. La manipulation de l'opinion publique à laquelle la police se livre régulièrement représente un réel danger pour la démocratie. Il est temps que les médias développent, au plus vite, une nouvelle approche dans la couverture de ses activités.

Car la police, peu importe les pays, désinforme souvent les médias. Quand l'affaire Matticks s'était enclenchée, en 1995, la Sûreté du Québec avait mis au point une stratégie de communication afin d' « atténuer les effets du message actuellement très négatif des médias écrits », rapporte l'anthropologue Geneviève Brisson. ( Geneviève Brisson - Analyse de la littérature corporative de la Sûreté du Québec, juillet 1998 - Étude présentée à la Commission Poitras qui a enquêté sur la fabrication et la déposition de quatre preuves par des policiers de la Sûreté du Québec lors du procès du clan Matticks ) Celle-ci se réfère notamment à des documents corporatifs produits par ce corps policier, dont celui intitulé Stratégie de la Sûreté du Québec - 1996. Les médias y faisaient l'objet d'une attention spéciale. Trois groupes d'intervenants étaient particulièrement ciblés : les journalistes qui influencent l'opinion publique, « les journalistes qui sont des alliés ( sic ) de la Sûreté du Québec » et les experts qui sont invités par les médias à analyser la situation. « Le contexte juridique en cause nous oblige à commenter, avec une très grande prudence, les événements, et ce, même si l'interprétation qui en est tirée n'est pas toujours exacte ( resic ) », précise-t-on dans le document.

Outre les alliés de la police, il arrive aussi à certains journalistes, pourtant bien intentionnés, de souligner l'inefficacité policière, et indirectement de suggérer un resserrement de l'Étau policier. Citons deux cas. La Presse écrivait en septembre 1998 que la police de Laval accuse un recul de 5% sur ses prévisions quant au taux de solution des crimes. ( Jean-Paul Charbonneau - La Presse du 19 septembre 1998 ) À ce rythme, prédisait le journaliste, elle va enregistrer au 31 décembre son plus faible taux de solution des cinq dernières années. Pour sa part, un autre journaliste du même quotidien écrivait en décembre de cette même année que la guerre des motards représente le plus gros défi du ministre péquiste de la Sécurité publique, Serge Ménard ( Philippe Cantin - La Presse du 23 décembre 1998 ) : « Voilà sa chance de véritablement aider Montréal ( … ) ». Il citait un lecteur qui lui avait demandé s'il était utopique de croire que quelqu'un, quelque part, peu importe la bannière politique, saura s'occuper véritablement de Montréal. ( NDLR : Au fait, qui était ce lecteur, simple citoyen ou flic déguisé en citoyen préoccupé ? )

Le journaliste affirmait avoir des frissons dans le dos quand il se remémorait une déclaration faite par le délateur Stéphane Gagné au cours du premier procès de Maurice Boucher, chef des Hell's Angels. Gagné avait raconté ce que l'un de ses complices lui avait dit peu avant le meurtre gratuit, en 1997, de deux gardiens de prison, Diane Lavigne et Pierre Rondeau : « Recevoir une peine de 25 ans pour avoir tué un Rock Machine, c'est correct. Mais pour un gardien de prison ne t'ayant rien fait, je ne sais pas... » Et le journaliste de conclure que lorsqu'un homme fait la paix avec l'idée de passer des années en tôle pour s'être débarrassé d'un membre d'une bande rivale, c'est signe que la situation est hors de contrôle. Il rappelait également la tuerie dans un resto situé en face du métro Papineau, où deux clients avaient été touchés.

Reconnaissons-le : oui, c'est déplorable. Seulement voilà, la criminalité a toujours existé et existera toujours. Comme la maladie, les accidents routiers, les ouragans, etc. Ce qui ne signifie pas baisser les bras, remarquez bien. Tout est dans la manière. Doit-on aller jusqu'à couper les arbres pour éviter les feux de forêt ? Ackermann, Dulong et Jeudy émettent une opinion à ce sujet. ( Werner Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy - Imaginaires de l'Insécurité - Librairie des Méridiens ) Tout peut être de plus en plus géré et contrôlé, et pourtant les agressions continuent à se perpétrer comme si de rien n'était. On peut prévoir qu'il y aura tant de vols, tant de viols et effectivement ils arrivent. Alors la quête des moyens de protection devient elle-même infinie et le « marché de la peur » ne cesse de se développer au s'autofinalisant. Les auteurs font aussi le constat du décalage entre l'augmentation du nombre de citoyens préoccupés de leur sécurité et celle des faits délinquants, de la démesure de certaines pratiques de protection eu égard à la valeur des biens protégés, de l'importance prise par ces problèmes dans le débat politique, tout cela qui spécifie que l'insécurité n'est pas seulement réponse à l'augmentation de la délinquance. Ils ne sont pas les seuls à le dire.

La police serait-elle aussi efficace que pouvoir, police ainsi que certains journalistes le prétendent ou pensent ? Normandeau et Leighton indiquent que différentes forces sociales influent sur le taux de criminalité, en déterminent davantage le taux que les actes de la police ( André Normandeau et Barry Leighton - Une vision de l'avenir de la police au Canada : Police-défi 2000 - Direction de la police et de la sécurité, Secrétariat du Ministère du Solliciteur général du Canada, 1990 ) : facteurs socio-économiques, démographie, cohésion du quartier, caractéristiques familiales, alcoolisme et toxicomanie et facteurs culturels. Cela étant, ils soutiennent qu' « il n'est pas possible d'attribuer à l'inefficacité de la police l'augmentation du taux de criminalité pas plus qu'elle ne peut s'attribuer le mérite de sa diminution ». Affirmation de taille, et à souligner deux fois plutôt qu'une : la-police-ne-peut-s'attribuer-le-mérite-de-la-diminution-de-la-criminalité.

Vignola, ex-directeur de la police de l'île de Montréal, aborde la question aussi. ( Henri-Paul Vignola - Police, le défi des années 2000 - Éditions Stanké ) Il se réfère à un article rédigé par Samuel G. Chapman et Donald E. Clark, deux Américains reconnus, d'après lui, pour leur expérience et compétence dans le domaine de la police et des enquêtes. ( L'indice de priorité dans les enquêtes, publié dans la Revue internationale de police criminelle ) L'ex-directeur qualifie du reste leur opinion de particulièrement valable et intéressante. « La vérité, écrit-il, est que la police, même à 100 pour cent efficace, même avec beaucoup plus de latitude en matière d'enquête, même avec des effectifs plus considérables, même avec une coopération plus grande du public, ne pourrait pas pour autant améliorer davantage le nombre des arrestations. Tout au plus pourrait-elle espérer faire accroître quelque peu le pourcentage des affaires graves élucidées. »

Pourquoi donc ? La Société de criminologie du Québec répond à cette interrogation. Elle considère le phénomène criminel comme étant universel. Aucun trait national, aucun régime politique, aucune législation, aucun système de police, de justice, de punition ou même de terreur n'a mis un pays à l'abri de la criminalité... ( Société de criminologie du Québec 1981 - Participation de la communauté au fonctionnement du système judiciaire, p. 358 ) ( Martine Fourcaudot et Lionel Prévost - Prévention de la criminalité et relations communautaires - Éditions Modulo ) Un exemple concret de cette terreur. Labrousse raconte qu'en Iran, le Guide Suprême Khomeny, pour qui une vie humaine ne pesait pas bien lourd, a tenté de juguler le fléau de la drogue. ( Alain Labrousse - La drogue, l'argent et les armes - Éditions Fayard ) Il a pris les grands moyens. En l'espace de deux ans, entre 1989 et 1990, il a fait exécuter 1 500 trafiquants et mis en prison des dizaines de milliers de consommateurs, mais sans jamais réussir à venir à bout du fléau. Et l'histoire s'est répétée en Turquie et dans d'autres pays.

Une certaine approche philosophique permet d'appréhender encore d'un peu plus près cette réalité : nous vivons dans un univers perfectible. En somme, la criminalité fait parti de ce puzzle inhérent à la vie appelée les aléas, les hasards, les risques, faites votre choix. Dédramatisons en citant encore Alvaro Pieres, du Département de criminologie de l'Université d'Ottawa, qui a étudié les enjeux épistémologiques, théoriques et éthiques de la criminalité ( Traité des problèmes sociaux - Institut québécois de recherche sur la culture - Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) : « ( ... ) on peut raisonnablement accepter que les actes les plus graves - tuer, commettre des attentats à la bombe, faire un vol de banque, etc. - soient vus comme plus rares et que ceux qui les pratiquent à plusieurs reprises soient encore davantage représentés comme faisant partie d'un petit nombre de cas. »

Nuançons davantage en soulignant qu'au Québec, on ne dénombre pas 500 000 Hell's Angels et autres motards et individus criminalisés, associés au crime organisé ou opérant seuls. Ils sont quelques milliers peut-être ? Et même s'ils étaient 5 000, sur un bassin de population de 7,4 millions, ils n'en représenteraient même pas 1%. Cela ne signifie nullement qu'il faut cesser de combattre la criminalité. Cela signifie que même s'il y avait un policier devant chaque établissement et résidence, elle continuerait d'exister. On peut l'endiguer, mais l'éradiquer, jamais. La pureté n'est pas de ce monde. On peut dire de même des accidents routiers : devrait-on interdire tout ce qui roule sur les routes ?

Dans ces conditions, pourquoi la pseudo police communautaire ? Et la coupe à blanc de la forêt sociétale ? La destruction de l'osmose et du tissu social ? D'autant plus que les statistiques sur la criminalité de ceux-là même propageant la peur, n'ont pas cessé de diminuer depuis 1990, la tendance a même commencé à se manifester à la fin des années 1980. Tout simplement parce qu'elle est un prétexte à la domination, aux contrôles et nettoyages sociaux des dominés, notamment des vitres cassées du mobilier urbain et rural. En plus clair, la police utilisée à d'autres fins : police du puritainement correct, police de la rectitude politique, etc. Le tout au détriment des libertés. Déjà, la militarisation de la police cause plus de dégât à la société que le problème que le pouvoir prétend vouloir régler. Alors, avant d'armer davantage une police qu'il l'est déjà beaucoup trop... Bigrement dangereux pour les droits fondamentaux de lancer un SOS à un ministre responsable de la Sécurité publique. Surtout à Serge Ménard, un enflammé qui propageait le feu de la prévention partout.

La solution à la médiatisation de la violence ? Surtout pas la censure des messagers, remède pire que le mal. N'ajoutons pas une autre Guerre Sainte, il y a déjà suffisamment de fanatiques de la pureté qui sillonnent notre société, brandissant le sabre et des oriflammes à tolérance zéro. Si l'on veut réduire l'impact de l'idéologie de la peur, et stopper et même repousser la répression policière injustifiée et illégale jusque dans ses derniers retranchements, nécessité il y a de pondérer événements criminels et fictions violentes. Encourager les médias à aider le citoyen à faire la part des choses. Rééduquer ceux qui les informent, les flics, particulièrement ceux jetant régulièrement de l'huile sur le feu. La police dramatise tout. Résultat, la société baigne quotidiennement dans un état de tueries à la chaîne appréhendées. Et quand elle radoucit le ton, nous sommes un peu beaucoup estomaqués.

Ainsi Georges-André Parent, criminologue à l'emploi de la police de l'île de Montréal, dans une déclaration livrée à La Presse, en janvier 1999 ( Paul Roy - La Presse du 8 janvier 1999 ) : « Quand tu regardes ce dont les gens ont peur et que tu examines les homicides qui se commettent, ça ne correspond pas du tout. ( ... ) On dit à nos enfants de faire attention aux étrangers. Or, les 15 à 20 enfants tués chaque année au Québec le sont très rarement par des étrangers. En 1998, ils l'ont tous été par leurs parents, dans leurs résidences ». Les personnes âgées ont peur d'être victime d'une agression meurtrière dans la rue ou le métro alors que c'est dans leur résidence que cela se produit. Par leur conjoint ou un petit-neveu ou un petit-fils venue les voler. Quant aux femmes, elles sont moins souvent victimes de meurtre que les hommes, rapporte également Parent. Habituellement, des jeunes tuent surtout des jeunes, des vieux des vieux et des motards des motards. Depuis le début des années 1990, la criminalité a connu une baisse significative, tant au Canada qu'aux États-Unis. Comme d'autres avant lui, Parent l'attribue à la baisse de la démographie enregistrée dans la tranche des 15-21 ans, la plus susceptible de commettre un crime violent.

Pour le moins inédit le propos de Parent, habitué que nous sommes d'entendre la police, et c'est davantage le cas de la police en civil, répéter que tout peut arriver à n'importe qui, n'importe où. Alors on s'interroge. Son intervention médiatique faisait probablement écho à un article du journaliste Réal Pelletier de La Presse publié plus tôt. ( Réal Pelletier - La Presse du 22 novembre 1998 ) On y constatait que depuis le début des années 1990, la criminalité diminue aux États-Unis et au Canada. Ainsi, le journaliste Pelletier, citant lui aussi des statistiques, nous apprenait que dans des quartiers comme Harlem et le Bronx-Sud, à New York, en quatre ans, la criminalité a diminué de 39 et 45% respectivement. Il notait qu'aux États-Unis, politiciens et policiers cherchent à s'en attribuer les mérites. Le maire de New York, Rudolph Giuliani, l'attribue à sa tolérance zéro. Des chefs de police, dont celui de Boston, au concept de police communautaire. Paradoxalement, faisait remarquer le journaliste, une ville comme Washington connaît aussi une diminution de la criminalité, même si sa police est la plus corrompue du pays.

Reste la presse américaine. Certaines publications affirmaient que la diminution est proportionnelle au taux d'emprisonnement. Signalons qu'au Canada, selon l'Agence canadienne de statistique, la population carcérale, dans les prisons fédérales et provinciales, a chuté de 3,3% en 1997-1998 pour la première fois depuis plus d'une décennie, vraisemblablement en raison d'une baisse du taux de criminalité. ( Presse canadienne - La Presse du 7 avril 1999 ) Dans ce pays, il y aurait donc moins de crimes et moins de monde en prison, pendant que la diminution de la criminalité, aux États-Unis, serait proportionnelle au taux d'emprisonnement. Où se situe la vérité ? Ohé ! Y a-t-il quelqu'un qui mente quelque part ?

On fait état également de la plus grande accessibilité au divorce : entre 1976 et 1996, les meurtres de conjointes ont diminué de 40%. Remarquons, en passant, que c'est ce qui arrive quand le pouvoir, voulant gendarmer la vie des citoyens, impose des carcans. Immanquablement, il génère de la violence. Au Canada, on a dû constater le même phénomène depuis que le gouvernement canadien a rendu le divorce plus accessible, à la fin des années 1960. Ramenons le journaliste Pelletier qui, citant The Economist, écrivait en outre que voler un téléviseur pour le revendre n'est plus une bonne affaire : tout le monde est maintenant équipé. Autre lien rapporté par celui-ci : l'engouement des gens pour le cocooning fait qu'ils sont moins souvent absents de leur domicile. Il y a aussi la carte de crédit qui remplace de plus en plus le portefeuilles garni de billets.

Greffons un autre élément à cette liste : se peut-il aussi que les taux précédents de la criminalité aient été gonflés pour justifier une répression policière injustifiée ? C'est-à-dire servant d'alibis à une plus grande intrusion dans la vie des citoyens ? On l'a vu, les statistiques policières sont peu fiables. Pourquoi les dégonflerait-on ? Pour les mêmes raisons qu'une valeur boursière gonflée à bloc implose à la baisse quand les gens s'y désintéressent ou y croient de moins en moins, ou plus du tout. Les tenants de la démesure sont incapables de contrôler leurs excès. Alors arrive toujours un moment où le brouillard idéologique se dissipe, que la démesure apparaisse pour ce qu'elle est réellement : une supercherie. On peut tout autant en diminuer le taux pour démontrer l'efficacité du concept de la police communautaire : on l'a vue, des chefs de police des États-Unis lui attribuent la diminution de la criminalité. Ce qui n'est pas sans rappeler les discours dithyrambiques de l'ex-directeur de la police de l'île de Montréal, Jacques Duchesneau, au sujet du fameux concept.

Statistique Canada désignait 1998 comme étant la septième année consécutive où la criminalité a chuté au pays, atteignant un plancher jamais vu en presque 20 ans. ( Presse canadienne - La Presse du 22 juillet 1999 ) Le recul global était de 4,1%. Seules les infractions liées à la drogue et la prostitution avaient augmenté, respectivement de 6 et 1,7%. ( NDLR : À ce propos, signalons que, à l'image du divorce quand il était difficilement accessible, drogue et prostitution continueront de générer de la violence aussi longtemps qu'ils ne seront pas légalisés. ) Le taux de crimes de violence avait également diminué, d'1,5%. C'est au Québec et à l'Île-du-Prince-Édouard que l'on avait relevé les plus faibles. À Montréal, il avait régressé de 4,8%.

Un an plus tard, en octobre 2000, l'Agence fédérale indiquera que le taux d'homicides a atteint, en 1999, son point le plus bas en plus de trente ans, soit 536 ( sur un bassin de population de plus de 30 millions ). ( Presse canadienne - La Presse du 19 octobre 2000 ) Tout en estimant qu'il n'y a pas d'explications simples à ce phénomène, elle en attribuera en partie la raison à la régression du poids démographique des 15 à 24 ans. Cependant, elle est consciente que ces données ne disent pas tout : « Tout semble indiquer qu'il y a nettement d'autres facteurs qui peuvent l'expliquer. Par exemple le taux de chômage, l'évolution des structures familiales, les niveaux de scolarité et l'usage de drogues. »

Selon le journaliste André Pratte de La Presse, l'insistance des médias sur la criminalité a amené le public à croire que la société où nous vivons est plus violente que jamais, écrit-il dans un livre où il traite les médias d' « oiseaux de malheur ». ( André Pratte - Les oiseaux de malheur - Éditions VLB ) On fait donc sans cesse pression sur les gouvernements pour qu'ils rendent lois et sentences plus sévères, constate-t-il. Or, Statistique Canada indiquent que, après avoir atteint un sommet au début des années 1990, la criminalité est maintenant en baisse. Il y a eu 133 meurtres au Québec en 1998, alors que dans les années 1980, on en déplorait en moyenne 180 annuellement, fait-il remarquer avec à-propos.

Devant l'effet cumulatif de ces articles décrivant le phénomène, difficile de continuer à crier au meurtre de ce côté-ci de la frontière, plus précisément sur l'île de Montréal. C'est dans cette portée que s'insère le bémol en majeur apporté par Parent, criminologue à l'emploi de la police. La situation étant ce qu'elle est, pourquoi donc toujours plus de police et de répression ? La question n'a pas été posée à Parent. De son côte, il a peut-être jugé bon de ne pas la soulever, si tant est qu'elle ait traversée son esprit. Les milieux policiers n'aurait pas apprécié l'initiative. Cela irait à l'encontre de l'idéologie y prévalant, cette habitude qu'ils ont d'alourdir continuellement le climat de gravité pour maintenir la pression par la peur. On peut même prédire que, à moins d'événements imprévisibles, on n'y entendra pas de sitôt un discours semblable à celui de Parent. Notons que ce dernier n'a pas non plus traité des racines profondes du sentiment d'insécurité des citoyens… Il n'a pas dit toute la vérité, rien que…

Examinons des faits illustrant ce que cache le discours de la peur. L'affaire d'un dépliant portant sur l'insécurité des femmes et distribué par TANDEM, organisme de la Ville de Montréal promouvant la sécurité urbaine, est instructif à cet égard. C'est à Yves Coutu, alors président du Groupe d'entraide aux pères et de soutien à l'enfance, association de pères divorcés, que nous devons cette trouvaille. En juin 1998, il dénonçait le fait que la surutilisation du mot violence contribue à former des perceptions erronées. ( Marie-Claude Girard - La Presse du 20 juin 1998 ) Il s'en prenait à ce dépliant où on peut lire qu'un « regard trop insistant qui oblige une femme à baisser les yeux ou à s'éloigner, c'est une forme de violence. » Coutu devait en saisir la Commission des droits de la personne, j'ignore s'il l'a fait.

Dans les médias, à l'époque, TANDEM avait écopé, alors qu'il y a deux bonnes raisons de croire que ce dépliant avait été produit par... la police de l'île de Montréal. Les faits, les voici. L'ex-directeur Alain St-Germain écrivait, en 1992, dans son rapport annuel des activités de ce corps policier, que « la Police de la CUM ( Communauté urbaine de Montréal ) a entrepris de produire une série de dépliants sur de nombreux sujets qui intéressent les citoyens ( Alain St-Germain, directeur - Police de la CUM - Rapport d'activités 1991 ) : la prévention du crime, la sécurité des personnes âgées et des touristes, les programmes offerts » et ainsi de suite. À retenir : la police, pas TANDEM. Et de une.

Il y a aussi ce qu'on peut appeler la preuve du gros bon sens. Qui est considéré comme l'expert en matière de sécurité publique, TANDEM ou la police ? Il importe de savoir que, suivant la documentation que m'a transmise Accès Montréal, la ville a confié la gestion de TANDEM à des organismes communautaires et sportifs. Ceux-ci « distribuent » divers dépliants relatifs à la sécurité, que les Montréalais peuvent se procurer dans l'un de leurs 18 bureaux disséminés sur le territoire. Distribuer n'est pas concevoir et produire. Enfin, qui possèdent l'expertise en matière de sécurité publique ? Difficile de croire que la police en laisserait l'initiative à ces néophytes. Alors, qui d'autres que la police ? On a beau scruter l'horizon, la main droite placée en visière au-dessus des yeux, on ne voit personne d'autre qu'elle.

À la suite de la publication de cette nouvelle dans La Presse, j'ai essayé d'obtenir un exemplaire du fameux dépliant dénoncé par Coutu, tant à Accès Montréal qu'à deux des nombreux bureaux de TANDEM. On m'a répondu qu'il n'en restait plus. Il semble avoir complètement disparu de la circulation. L'hygiénisme social a tendance à se volatiliser quand il est exposé à la lumière crue des médias. Par contre, on m'a remis un exemplaire de tous les autres. Regardons de près l'un d'eux, celui-là intitulé La sécurité des Montréalaises. La police y donne certains conseils de sécurité pour le moins étonnants. Ainsi, sur le quai du métro, tenez-vous près des gens qui vous inspirent confiance, des escaliers ou du téléphone de secours ( « téléphone rouge », y indique-t-on entre parenthèses ). Cependant, l'information est incomplète. La police informe, certes, mais la façon dont elle s'y prend a pour effet d'accroître en même temps le climat d'insécurité et de peur au sein de la population, particulièrement des femmes.

Il saute aux yeux qu'inciter la citoyenne à traverser la rue seulement aux intersections et quand le feu passe au vert n'a pas le même impact que de lui dire que, sur le quai du métro, elle doit se tenir près du « téléphone rouge ». Il faut éviter d'effrayer les gens. Nécessité il y a de comparer le niveau de dangerosité avec d'autres aléas de la vie. La femme meurt-elle plus souvent du cancer du col de l'utérus ou du sein, ou du sida, entre autres ? Court-elle un plus grand risque quand elle conduit un véhicule ? La femme n'est pas la seule exposée aux risques. Combien de morts et de blessés, lors d'accidents de la route et de la rue sur l'île de Montréal ? En 1997, tous sexes confondus, on a dénombré 56 accidents mortels et 7 318 accidents avec blessés. ( Claude Rochon, directeur intérimaire - Bilan 1997 - Police de la CUM ) Dans l'ensemble du Québec, cette même année, le bilan s'établissait à 805 morts et 5 924 blessés graves. ( Normand Delisle, Presse canadienne - La Presse du 21 avril 1999 )

Après la route, selon Statistique Canada, le lieu de résidence est l'endroit où surviennent le plus d'accidents mortels. ( Emmanuelle Tassé - La Presse du 30 août 1998 ) La dernière compilation remonte à 1987 : 461 Québécois y avaient perdu la vie à la suite de chutes, noyades, intoxications involontaires, brûlures, soit 17,5% des décès. Et les accidents et maladies générés en milieu de travail ? Au Québec, entre 1996 et 1998, plus de 600 ouvriers et ouvrières ont perdu la vie, soit plus de 200 pour chacune de ces années. ( André Noël - La Presse du 26 juin 1999 ) En 1999, la Commission de la santé et de la sécurité du travail ( CSST ) en dénombrait 164. ( Claude-V Marsolais - La Presse du 19 septembre 2000 ) Un bémol en majeur s'impose ici : ils ne sont pas toujours attribuables à la fatalité, mais aussi à la négligence d'employeurs. Ce ne sont pas là les seuls risques associés aux plaisirs de vivre.

À ce chapitre, la pollution de l'air est une grande faucheuse. Le démontre une étude de l'Organisation mondiale de la santé dévoilée, en juin 1999, à 70 ministres de l'environnement et de la santé au cours d'une conférence tenue à Londres. ( Agence France-Presse - La Presse du 19 juin 1999 ) En France, en Autriche et en Suisse, la pollution causée par l'automobile fait annuellement plus de victimes que les accidents routiers : on y rapportent notamment la mort prématurée de 21 000 adultes de plus de 30 ans qui succombent chaque année à des maladies respiratoires ou cardiaques. Combien sur l'île de Montréal subissent le même sort ? Y meurt-on plus souvent de pollution que découpé en rondelles comme un saucisson par un assassin atteint de démence profonde ? Oui. Mille neuf cents ( 1 900 ! ) y perdent la vie chaque année. ( Isabelle Hachey - La Presse du 2 juin 1999 ) Écoutons Martin Beauchemin, chercheur en qualité de l'air chez Environnement Canada, qui se réfère à une enquête publiée en juin 1999 par David Suzuki, un scientifique canadien : « La qualité de l'air se dégrade à Montréal, principalement en raison de l'augmentation continue du trafic routier ».

 D'autres chercheurs le confirment aussi, notamment dans des articles publiés en novembre 2001 par la revue scientifique American Journal of Epidemiology, sous la direction du Dr Mark Goldberg, de l'Université McGill de Montréal. ( Bruno Bisson - La Presse du 29 novembre 2001 ) L'ozone, durant les journées chaudes de l'été, et les particules microscopiques émises par les véhicules et les systèmes de chauffage, durant les jours froids et sans vent de l'hiver, sont à l'origine de la hausse de 5 à 9% du nombre de décès chez les Montréalais souffrant de problèmes respiratoires et cardiaques. Lors des épisodes de smog estival à Montréal, la mortalité chez les premiers augmente de 6,6% et chez les seconds, de 2,5%. L'ozone n'est pas l'unique tueur en série identifié. Sans entrer dans tous les détails, notons que les microparticules en suspension dans l'air auraient des effets encore plus graves.

Rapportons un cas démontrant que la pollution fait plus de ravages chez les jeunes que drogue, pédophilie et taxage dans les cours d'écoles. On y trouve là de quoi mettre sur pied des patrouilles… communautaires pour repérer et rééduquer, bien entendu à leur insu, les pollueurs. Une équipe de chercheurs de l'Université de Californie du Sud a enquêté pendant cinq ans dans douze municipalité différentes de l'État californien : six étaient polluées - forte concentration en ozone, composé chimique à l'origine du smog -, les six autres ne l'étaient pas. ( Washington Post et Silvia Galipeau - La Presse du 3 février 2002 ) Elle a porté sur plus de 3 500 jeunes, plus spécifiquement ceux s'adonnant à divers sports extérieurs : soccer, baseball, basket et natation, activités où on inspire jusqu'à 17 fois plus d'oxygène dans les poumons.

Les résultats ont été publiés, début de 2002, dans la revue médicale britannique Lancet. Deux cent soixante cinq ( 265 ) de ces jeunes souffraient d'asthme. Ceux des municipalités à forte concentration d'ozone et pratiquant plus de trois sports, risquaient trois fois plus de développer la maladie que ceux des municipalités non polluées. Quant aux autres en pratiquant moins mais passant tout de même du temps au grand air les risques étaient moindre, d'1,4 fois. Et Rob McConnell, professeur associé en médecine préventive à l'Université de Californie du Sud, de faire observer que… « (…) les jours où les taux de pollution dans l'air sont élevés, peut-être vaudrait-il mieux limiter les activités extérieures ».

On dénombre également des morts attribuables à des erreurs médicales. Selon un reportage de la revue Macleans, paru en août 2001, elles entraîneraient pas moins de 10 000 décès par année au Canada. ( Silvia Galipeau - La Presse du 12 août 2001 ) En rajoutant ceux reliés à la médication et aux infections attrapées dans les hôpitaux et tous les décès constatés à l'extérieur des centres hospitaliers, le chiffre pourrait même grimper jusqu'à 40 000 : prescriptions illisibles, surdoses et erreurs de médications et dossiers mal suivis. L'hebdomadaire s'inspirait d'études américaines, britanniques, néo-zélandaises et australiennes. En 2003, dans un secteur d'activités similaires, l'Association des médecins microbiologistes infectiologues du Québec ( AMMIQ ) a révélé, lors de son congrès, que de 2 000 et 3 000 personnes meurent chaque année à la suite d'une infection contractée dans les hôpitaux du Québec. ( Pascale Breton - La Presse du 7 juin 2003 ) C'est presque cinq fois plus que le nombre de morts sur les routes.

Environ un an plus tard, la problématique figurait à l'ordre du jour d'une réunion des ministres de la Santé des provinces et du Canada, à Banff, en Alberta. ( Carol Harrington, Presse canadienne - La Presse du 3 septembre 2002 ) La ministre fédérale libérale de la Santé, Anne McLellan, et son homologue d'Alberta, Gary Mar, étaient persuadés qu'il est possible d'éviter plusieurs de ces erreurs médicales. On songeait à mettre sur pied un institut afin de les recenser, de former les travailleurs de la santé et doter le système de mesures de prévention. Novembre 2002, le Collège des médecins du Québec adoptait un code de déontologie pour éviter les accidents évitables. ( Alexandre Sirois - La Presse du 8 novembre 2002 ) Il oblige désormais les praticiens à dévoiler à leurs patients tout incident, accident ou complication qui pourrait avoir des implications sur leur santé.

Tous les jours, des gens entrent et sortent des hôpitaux, un nombre non chiffré les pieds devant, morts de toutes sortes de maladies et d'accidents. À ce qu'on sache, médecins, infirmières, policiers et journalistes ne passent pas leur temps sur la place publique à crier au meurtre ni chercher à gendarmer la vie du citoyen. Comment expliquer que des gens ont peur de la criminalité et craignent beaucoup moins les autres violences de la vie ? Pourtant, on meurt considérablement plus souvent pour d'autres raisons que d'une balle dans la tête, étranglé ou éviscéré à l'aide d'un couteau mal aiguisé. La peur d'attraper le cancer du poumon n'en empêche pas de fumer la cigarette. Ni la peur du rétrécissement des artères et du cholestérol de manger gras. Face à ces autres risques de la vie, leur attitude est plutôt fataliste. Police et médias seraient-ils à l'origine de ce zooming sur la criminalité ? Aucun doute là-dessus. Il est vrai, en contrepartie, que la population doit être informée des actes criminels, ne serait-ce que pour s'en prémunir. Cependant, il y a la façon, car plus souvent qu'autrement policiers et journalistes dramatisent.

Alors qu'en matière d'épidémies appréhendées, bizarrement, ils ont tendance à multiplier les nuances. Contradiction significative. En juin 2000, on annonçait avoir trouvé des traces de la bactérie E. coli dans de la viande hachée de trois magasins d'alimentation du Québec. ( Stéphanie Bérubé - La Presse du 15 juin 2000 ) La manchette " Viande contaminée à E. coli : pas de panique " chapeautait l'article publié dans La Presse. De mise, cet appel au calme, car quelques semaines auparavant sept personnes infectées par la même bactérie en buvant de l'eau de l'aqueduc municipal de Walkerton, en Ontario, étaient décédées. ( Presse canadienne - La Presse du 16 juin 2000 ) L'attachée de presse du ministre péquiste de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, Lyne Gagné, tenait des propos rassurants. La situation n'a rien d'exceptionnelle et nous ne sommes pas à l'aube d'une deuxième crise à la bactérie. Avec l'arrivée des beaux jours, les gens achètent davantage de viande hachée. Comme il y en a plus sur le marché, plus de tests s'avèrent positifs. « Il y aura certainement d'autres cas », prévenait-elle, refusant de parler d'épidémie.

Le virus du Nil occidental en est un autre exemple. À l'été 1999, 2 000 citoyens de cinq États américains avaient été victimes de maringouins porteurs du virus ( Nadine Filion - La Presse du 6 août 2000 ) : 7 étaient morts d'une encéphalite, principale séquelle de l'affection, et 62 tombés gravement malades. La Presse rapportait en août 2000 qu'aucun signe du virus n'avait été décelé en terre canadienne. Christian Back, spécialiste en lutte antivectorielle chez GDG Environnement, trouvait normal de s'en préoccuper mais ajoutait qu'il ne faut pas paniquer pour autant. Une personne en santé qui en serait contaminée hériterait de l'équivalent d'une grosse grippe. En comparaison avec les victimes de la route, ce virus n'est pas en tête de liste des causes de mortalité, signalait-il. On avait déjà planifié l'épandage d'un insecticide. Les Québécois pouvaient donc profiter de l'été en toute tranquillité. Mais ne perdaient rien à se montrer prudents en s'aspergeant de chasse-moustiques, conseillait-il.

Par contre, lorsqu'une tragédie aérienne survient, les médias s'affolent. Exceptionnellement, il arrive que quelques journalistes cherchent à rétablir le juste équilibre entre la terrible catastrophe et la réalité des faits. Ainsi Lucie Lavigne de La Presse, à la suite de l'écrasement du MD-11 de la Swissair, en septembre 1998, au large de Peggy's Cove, en Nouvelle-Écosse, qui a provoqué la mort de ses 229 occupants. ( Lucie Lavigne - La Presse 12 septembre 1998 ) Elle rapporte les propos de Glenn Burns, commandant de bord et fondateur de Avserve Canada qui, en collaboration avec Air Canada, propose, depuis 1996, le programme Vaincre la peur en avion. « Cet écrasement d'avion de la Swissair va sûrement accroître l'anxiété et confirmer, chez les phobiques, leur peur de périr dans un écrasement. Malgré tout, je persiste à dire que l'avion demeure un des moyens de transport les plus sécuritaires qui soit. » Rapporte aussi ceux du Dr Jeff Nayman, psychologue, l'un des responsables de ce programme : « Étrangement, les médias parlent rarement des 17 000 décollages et atterrissages qui s'effectuent sans problème tous les jours à travers le monde. »

L'écrasement du Concorde d'Air France, fin juillet 2000, près de l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle, en France, a mobilisé la machine médiatique, qui « carbure à la catastrophe », pour utiliser la formulation du journaliste Richard Hétu de La Presse. ( Richard Hétu - La Presse du 26 juillet 2000 ) Aux États-Unis, relate-t-il, les chaînes d'information continue en avaient plein les bras : point de presse du président Clinton sur les négociations entre Barak d'Israël et Arafat de la Palestine, discours de Bush junior, candidat à l'investiture républicaine, et finalement Concorde et ses 113 victimes. Pendant toute la journée, les présentateurs de CNN et cie n'ont pas arrêté de s'exclamer, sur un ton presque joyeux, note-t-il : « What a busy day ! »

On profite souvent de ces tragédies pour dresser la liste des pires catastrophes du genre survenues les dix ou vingt années précédentes. Pourtant, l'avion tue considérablement moins souvent que l'auto. D'après l'Organisation de l'aviation civile internationale ( OACI ), en 1999, au cours de vols réguliers à travers le monde, on a dénombré vingt crashs d'avions, qui ont causé la mort de... 492 passagers. ( Presse canadienne - La Presse du 4 avril 2000 ) Ce chiffre inclut celui d'EgyptAir qui, en octobre de cette année-là, a fait 217 morts, au large du Massachusetts. Pendant cette même année, le nombre de voyageurs transportés à l'échelle de la planète, à bord de vols réguliers, a dépassé 1,5 milliard. Le nombre de morts par 100 millions a reculé, passant de 0,035 en 1998 à 0,02 en 1999. Pour les vols autres que réguliers, principalement les vols nolisés : 24 accidents ont entraîné 142 décès, contre 25 accidents et 210 décès l'année précédente. Ces statistiques, vérifiables, ne tiennent pas compte des avions légers transportant entre une et sept personnes. Cette année 1999, combien y avait-il eu de morts sur les routes de la planète ?

En matière de criminalité, il est éminemment souhaitable que la fanfare médiatique ajoute aussi à son répertoire de marches militaires des pièces plus relaxantes. Jeudy est explicite : les médias fournissent des objets de peur, entretiennent des raisons de phobies, argumentent les causes de l'angoisse. ( Henry-Pierre Jeudy - La peur et les média - Éditions PUF ) Tant que la violence est exprimée par des images stéréotypées, la menace de destruction trouve non seulement son fondement mais aussi sa fonction. Les médias sont souvent accusés de surenchérir sur la peur collective en diffusant des informations incomplètes, en grossissant des événements, des agressions. Pour Jeudy, les formes de l'agression et de la destruction circulent de la même manière qu'un virus contagieux, elles se développent comme des épidémies. Dans les faits sociaux en apparence si dissemblables, ce sont les formes nouvelles d'une violence virale et diffuse qui se manifestent, comme si l'imagerie sociale de la violence l'emportait sur les agressions elles-mêmes. Les médias réactivent alors cette forme de la peur collective la plus archaïque : celle de la contagion.

On peut parler dans des cas semblables d'alarmisme, de sensationnalisme. Rentable : les gens s'arrachent les journaux, les téléspectateurs s'agglutinent devant le petit écran. La vente des quotidiens grimpe, la cote d'écoute aussi. Et des journalistes se mettent en valeur. Valorisant aussi pour la police, chaque événement sanglant justifiant sa présence, même s'il s'est déroulé au fin fond des États-Unis, n'hésitant pas à dénoncer les pauvres moyens dont elle dispose pour y faire face : lois inefficaces, manque d'argent, d'équipement, d'effectifs, delà, on le comprendra, l'essoufflement chronique dont elle est atteinte… À moins que ce soit de l'asthme.

Mais enfin, se demandera-t-on encore, pourquoi ce climat de gravité ambiante ? D'après Lasierra et Lauret, pour créer un climat de délation, pouvoir et police se doivent absolument d'isoler le citoyen en faisant en sorte que personne ne puisse se fier à quiconque. ( Lasierra R. et Lauret JC - La torture et les pouvoirs - Éditions Ballano ) Selon les deux auteurs, ils y parviennent en gonflant démesurément le phénomène de la criminalité, et en dramatisant chaque événement. C'est de cette façon que le policier qui sommeille en beaucoup d'individus se réveille. Jouant sur la malveillance, la rancune personnelle, le goût de l'intrigue, la fascination du pouvoir, le goût de l'aventure, le dédouanement et l'indifférence, pouvoir et police rallient donc à leur cause des individus susceptibles d'avoir des renseignements précis sur la vie quotidienne de leurs semblables. Tout cela alourdit l'atmosphère, précisent Lasierra et Lauret. La masse de renseignements ainsi obtenue n'a pas seulement une valeur policière, elle contribue à accréditer l'idée auprès de la population que la police est omniprésente et que rien ne lui échappe. Le citoyen se trouve comme placé de manière permanente sur la lamelle d'un microscope. Ses moindres faits et gestes sont susceptibles d'être connus de la police, soulignent-ils.

Le journaliste Behr parle de personnes atteintes de la maladie de l'hypothèse, notamment issue et entretenue par les médias. ( Edward Behr - Une Amérique qui fait peur - Éditions Plon ) Il croit que la peur est mise en valeur par la suggestion. C'est ce qui arrive, fait-il observer, quand on franchit la ligne de démarcation séparant la réalité du fantasme. Seule la thérapie peut en venir à bout, par la contre suggestion. Cette façon de faire des médias, qui dramatisent tout, a des effets dévastateurs sur la Société civile. « Il faut traiter les vrais problèmes plutôt que les fantasmes », soutient-il avec justesse. Mais, ainsi qu'on la vu, le pouvoir politique préfère entretenir les fantasmes de la peur. Par sa police interposée, notamment, qui loupe rarement une occasion de s'infiltrer de plus en plus dans la vie de tous les jours des citoyens.

Établissons un parallèle avec la rage au volant, qui permettra de saisir, si besoin est encore, toute l'amplitude de la démesure policière, et fortement médiatisée en plus, au point de faire la une des quotidiens et téléjournaux. C'est tout dire. Guy Paquette, professeur au département d'information et de communication de l'Université Laval de Québec et directeur du Groupe de recherche en sécurité routière, a voulu savoir ce qu'il en était vraiment. ( André Duchesne - La Presse du 10 avril 2002 ) En 2002, lui et son équipe ont mené un sondage postal auprès d'un échantillon de 5 000 conducteurs auquel 60,1% ont participé. Il a été étonné des résultats : la quasi-totalité des répondants disent avoir été témoins, victimes ou avoir commis un acte d'agressivité routière. Il en a conclu que l'influence des médias altère la perception du public face à ce phénomène. Paquette n'implique pas la police, alors que c'est elle qui transmet cette info aux médias, qui la refilent ensuite à leur auditoire respectif, sans vérification préalable.

Selon lui, il faut faire la distinction entre le manque de courtoisie au volant, l'agressivité routière et la rage au volant, phénomène où une personne perd carrément le contrôle d'elle-même. En analysant ses résultats, il s'est rendu compte que dans les cas d'irritants les plus fréquents, la perception varie énormément, que l'on soit agressé ou agresseur. Ainsi, suivre de trop près un véhicule. Peu importe l'endroit où l'on se trouve au Québec, plus de 90% des répondants disent avoir été victimes de ce comportement, mais moins de 5% disent avoir causé ce désagrément à autrui. « C'est une bonne illustration de l'interprétation de la réalité : on ne se rend pas compte qu'on suit quelqu'un de trop près, mais la personne suivie s'imagine être agressée », commente Paquette.

D'où vient le sentiment d'insécurité en matière d'agressivité routière ? De l'expérience vécue par un membre de son entourage ou pour l'avoir soi-même vécu ? lui demande le journaliste André Duchesne de La Presse. « Dans la plupart des cas, ces sources ne comptent pour presque rien, lui répond Paquette. Alors qu'au contraire, dans 60% des cas, les répondants affirment avoir découvert l'importance du phénomène à la télévision, 50% l'ont lu dans la presse ou entendu à la radio. ( … ) On se rend compte que dès le moment où l'on dit aux gens que l'agressivité routière est un problème grave, ils se mettent à en avoir partout. Alors qu'aussitôt qu'on leur dit que c'est un problème d'interprétation, ils vont classer ces mêmes scènes comme étant dans certains cas tout aussi dangereuses mais pas agressives. »

Il y a quelques années, les histoires de rage au volant étaient traitées dans la rubrique des faits divers. Aujourd'hui, elles font la une, pourquoi ? interroge encore le journaliste. « Parce qu'on a cru trouver une sorte de dénominateur commun, une explication à toutes une série d'événements disparates », explique Paquette. Reste que, selon lui, le traitement médiatique des incidents d'agressivité routière répand des sentiments d'insécurité chez les conducteurs. Le phénomène a engendré une forme d'industrie dans laquelle sont engloutis chaque année des millions de dollars en formation d'escouades policières spécialisées, en systèmes de caméras de surveillance, en sites Web et autres mesures visant à rassurer les gens. Paquette s'étonne de son ampleur : « On commence à accumuler des données, mais objectivement, on n'a rien nous permettant d'indiquer qu'on est face à une épidémie, à une croissance vraiment inquiétante pour la population. »

Que voilà un beau cas où chercheur et journaliste ont mis les points sur les i et les barres sur les t sur une nouvelle forme de répression policière. Pendant ce temps, combien d'autres peurs sont-elles créées de toutes pièces par la police ? La tuerie survenue le 20 avril 1999 dans une école de Littleton, au Colorado, aux États-Unis, où deux ados ont tué 14 étudiants et un professeur, a été une autre de ces occasions où celle-ci en a profité pour instaurer du pouvoir. Plus ou moins quatre jours plus tard, le 24 avril, la Sûreté du Québec saute sur l'aubaine pour lancer son programme " Cool pour vrai " dans les écoles. ( Raymond Gervais - La Presse du 25 avril 1999 ) Pourquoi ce programme ? Pour éviter un drame comme celui qui est survenu à Littleton, rapporte le journaliste Raymond Gervais de La Presse. Le capitaine Claude Levac lui a expliqué que la Sûreté du Québec apprendra aux ados à désamorcer tous les conflits qui pourraient naître dans les écoles. Elle souhaite rejoindre également les jeunes qui pourraient avoir des problèmes de comportement face à leurs semblables et à leur entourage, tant à la maison qu'à l'école.

Qui peut-être contre un objectif d'une aussi grande noblesse ? L'ennui, c'est que ce n'est pas un job de police mais de psychologues. Sachant que les écoles en disposent, ou devraient, pourquoi donc la police ? Notons que ce programme était en gestation depuis... six mois et devait impliquer... 600 policiers à travers le Québec. Depuis six mois, donc bien avant la tuerie de Littleton. On peut s'attendre à ce que d'autres corps policiers, dont celui de l'île de Montréal, profitent éventuellement d'autres événements morbides pour s'infiltrer davantage dans les écoles et procéder aux contrôles et aux nettoyage sociaux, et à l'implantation du conformisme. Quand des policiers mettent le pied quelque part, ils font toujours beaucoup plus que ce qu'ils prétendent publiquement vouloir y faire. Les jeunes de plus en plus pris en charge par la police, quel beau projet de société !

Une épidémie, ces tueries ? Un an après celle de Littleton, le New York Times a enquêté et placé les faits dans leur juste perspective, ce que Sûreté du Québec et médias québécois auraient dû faire. ( Agence France-Presse - La Presse du 10 avril 2000 ) Cette dédramatisation permet de voir la manipulation cachée derrière le discours policier. Selon une dépêche de l'Agence France-Presse, au cours des cinquante années précédentes ( un demi siècle ! ), 425 personnes ont été tuées et 510 blessées lors de 100 tueries à l'arme à feu aux États-Unis. L'Agence France-Presse, qui se réfère à l'enquête exhaustive de ce quotidien, rapporte que ces crimes représentent une infime partie des 15 000 à 22 000 homicides commis chaque années dans ce pays qui, suivant le recensement de 2000, comptait 286 millions d'habitants. Dans plus de la moitié des cas, ces tueurs en série avaient des antécédents psychiatriques graves. Et 47 sur 102 avaient perdu leur emploi. Voilà les faits. Nous sommes bien loin du carnage appréhendé par la Sûreté du Québec.

À la décharge de La Presse, notons que ce quotidien a mis la pédale douce, mais plus d'un an après la grande peur… Mieux vaut tard que jamais. Oui, mais à la condition que les journalistes qui devront traiter ultérieurement de tragédies semblables, fouillent dans les archives pour équilibrer la terreur, la placer dans sa juste trajectoire. Car au Québec, et ailleurs au Canada, les accusations d'homicide portées contre des ados demeurent rares, malgré ce que la forte médiatisation de certains cas peut laisser croire, rapporte le journaliste Jean-François Bégin. ( Jean-François Bégin - La Presse du 15 juin 2000 ) Leur caractère sordide frappe certes l'imagination, écrit-il, mais les meurtres commis par des mineurs ne sont pas plus fréquents qu'avant.

Il cite une étude réalisée au début de 2000 par le Centre canadien de la statistique juridique démontrant que, depuis 25 ans, on dénombre annuellement de 40 à 60 homicides commis par des adolescents au Canada, pays de plus de 30 millions d'habitants, n'oublions pas, dont 4 à 6 au Québec, dans un bassin de population de 7,4 millions. Ces homicides ne comptent que pour une part infime ( 0,3% ) de toutes les accusations d'infractions violentes portées contre des ados. Les voies de faits simples ( poussées, gifles, coups de poing ou menaces ) comptent à elles seules pour près d'une accusation sur deux. Ces chiffres et commentaires lui ont été communiqués par le psychiatre Louis Morissette, chef de l'unité des adolescents à l'Institut Philippe-Pinel.

Le défaut majeur des journalistes tient au fait qu'ils n'interrogent pas l'événement de nature criminel, se bornent à rapporter bêtement les renseignements policiers, comme des perroquets : pendant longtemps, j'en ai été un moi-même. Contrairement aux courriéristes parlementaires, par exemple, ils font rarement appel à leur sens critique. La prochaine fois qu'un porte-parole de la Sûreté du Québec fera l'éloge de son programme " Cool pour vrai ", quel journaliste pensera d'attirer son attention sur l'enquête exhaustive du New York Times, ou les propos du psychiatre Morissette ? Compréhensible que le journaliste ne sache pas tout. Enfin, disons que ce l'était avant l'avènement de l'informatique. Aujourd'hui, avec les mégabanques informatisées permettant de communiquer une information plus pointue, et accessibles sur le Web, disons que ce l'est un peu moins. Il est vrai que le journaliste travaille souvent à cheval sur l'heure de tombée, mais qu'est-ce qui l'empêche de revenir sur un sujet le lendemain ou quelques jours plus tard ?

Écoutons d'autres bribes du discours de la peur que la police de l'île de Montréal, entre autres, sérine sans relâche, et tirées d'un document publié en 1996 par l'ex-Communauté urbaine de Montréal ( CUM ) et son corps policiers, alors que Jacques Duchesneau en était le directeur. ( La Police de quartier - Ensemble pour mieux servir - Communauté urbaine de Montréal et Police de la CUM, 1996 ) Celui-ci parlait d'« une vie urbaine au visage changeant et où les tensions recèlent un potentiel menaçant de violence ». Dans ce document, l'expression « sentiment d'insécurité » revient souvent, sous différentes formes, page après page, et sans jamais qu'on en explique franchement les fondements : « renforcer le sentiment de sécurité des citoyens », « contrer la criminalité et le sentiment d'insécurité sur le territoire », « la police, à elle seule, ne peut résoudre les problèmes de criminalité, de désordre et de peur du crime ( sic)», etc.

Normandeau et Leighton affirment, quant à eux, que la lutte de la police contre la criminalité est un échec. ( André Normandeau et Barry Leighton - Une vision de l'avenir de la police au Canada : Police-défi 2000 - Direction de la police et de la sécurité, Secrétariat du Ministère du Solliciteur général du Canada, 1990 ) Où ça, l'échec ? La police enquête, arrête des individus, les amène devant les juges qui, s'ils sont trouvés coupables, les condamnent à des amendes, à des travaux communautaires ou compensatoires ou à des peines de prison. La criminalité officielle diminue, d'après les statistiques de ceux-là même propageant peur et angoisse, et ce, depuis la fin des années 1980. Alors, encore une fois, il est où, l'échec ? On a beau regarder derrière soi, on n'en voit que deux à l'horizon : la lutte contre la drogue et la prostitution. Mais ça, tous ceux qui étaient au courant des " succès " de la prohibition de l'alcool aux États-Unis, dans les années 1930, savaient que ces luttes se traduiraient par des flops retentissants. Les fanatiques de la pureté imposent toujours à la population des obligations trop lourdes à porter. Les utopies sont meurtrières.

Dans son livre, Normandeau croit, lui, que ce que les gens craignent le plus, c'est la violence collective de la part des groupes défavorisés dans les communautés urbaines, souvent répartis selon des lignes de démarcation raciales et ethniques. ( André Normandeau - Une police professionnelle de type communautaire - Éditions du Méridien ) Le criminologue fait manifestement allusion à un sondage, sans toutefois nous en indiquer la source. Encore un sondage bidon ? Et que craint-il donc ? Que Montréal connaisse des émeutes du genre de celle qu'a provoqué, en 1992, à Los Angeles, l'acquittement des quatre policiers blancs accusés d'avoir battu sauvagement un Noir, Rodney King ? Les images vidéos, prises par un témoin de l'agression policière, dévoilent tout. S'en était suivie une flambée de violence qui avait fait 54 morts, 2 000 blessés, des milliers de commerces avaient été vandalisés, sans compter les incendies.

D'après Normandeau, la police communautaire est la seule stratégie permettant de rejoindre ces groupes, les communautés culturelles, les jeunes en révolte, et d'améliorer leurs conditions sociales. « Seule, dit-il, la police ne peut réhabiliter le tissu social, mais en partenariat.... » C'est faux, et totalement. La réhabilitation du tissu social, pour employer sa formulation, est un job que seuls les citoyens sont en mesure de mener à terme, ce n'est pas celui de la police et de ses collabos, surtout pas. Mais encore faut-il que pouvoir et police cessent d'avoir peur de l'osmose entre citoyens et la favorisent au lieu de la combattre. Ce discours de Normandeau, consciemment ou non, ne vise qu'un but : permettre à la police de s'infiltrer davantage dans la vie des citoyens. Il ouvre grand la porte à Big Brother et Big Sister, voilà la vérité.

Tous ces gens ont tendance, là aussi consciemment ou non, à amalgamer criminalité américaine et canadienne. La culture de la violence est autrement plus développée aux États-Unis. Normal aussi qu'il y ait plus de crimes dans ce pays de 286 millions d'habitants qu'au Canada, pays de plus de 30 millions, qu'au Québec également, petite province de 7,4 millions. La loi des proportions joue. Selon le rapport quantitatif, en dénombre-t-on plus de l'autre côté de la frontière qu'ici ? Je ne saurais dire. Ce que je sais, par contre, c'est que le contexte politico-social diffère totalement. En Occident, les États-Unis sont sans nul doute le pays où la droite politique génère le plus de violence. La tolérance zéro est la bannière usuelle. La peine de mort y est appliquée sur une grande échelle, les peines de prison sont incroyablement lourdes, pouvant s'étaler sur plus d'une vie, et - parfois ou souvent ? - dans le béton de cellules étroites, au plafond bas.

En juin 2000, une étude, couvrant 23 années de procès débouchant sur des peines de mort et effectuée à la grandeur des États-Unis, démontrait que près de sept condamnations sur dix sont cassées en raison d'erreurs judiciaires. ( Léon Bruneau, Agence France-Presse - La Presse du 13 juin 2000 ) Les chercheurs, tous de la faculté de droit de l'université de Columbia, à New York, et dirigés par le professeur James Liebman, ont établi que 68% des 4 578 peines de mort prononcées entre 1973 et 1995 et ayant fait l'objet d'un recours, ont été cassées. En outre, environ 7% des personnes rejugées ont ensuite été déclarées innocentes. Le taux d'erreur dans les trois États où l'on dénombre le plus d'exécutions est de 18% en Virginie, 52% au Texas et... 73% en Floride. Professeur Liebman : « C'est un système qui est conçu pour générer des erreurs et qui ensuite tente de les corriger. ( ... ) C'est un système qui met deux à trois mois pour condamner des personnes à la peine de mort ( ... ) et dix à vingt ans pour corriger l'erreur. » Les États-Unis, pays des droits de l'homme, vraiment ?

L'injustice génère aussi de la violence chez ceux qui la subissent. Parfois ou souvent ? On est tout de même justifié de penser que des Américains, particulièrement des Noirs, n'acceptant pas les illégalités policières à leur encontre, les inégalités sociales et le racisme de la droite républicaine, aient développé une hypersensibilité à l'Étau policier américain, solidement implanté dans plus d'un État. Par conséquent, ces Américains seraient davantage portés à la révolte et la vengeance. Poussés à bout aussi par le sentiment d'impuissance d'arriver un jour à construire une société plus équitable. Cela aurait plus à voir avec la mini guerre civile larvée contre l'État répressif qu'avec la véritable criminalité. Une réalité qu'il vaudrait la peine d'étudier empiriquement.

Revenons au document de l'ex-CUM, pour illustrer d'autres éléments du discours de la peur. ( La Police de quartier - Ensemble pour mieux servir - Communauté urbaine de Montréal et Police de la CUM, 1996 ) Le dépeuplement de l'île de Montréal serait aussi attribuable au sentiment d'insécurité. La police communautaire a pour mission d'y « rétablir ( sic ) la loi et l'ordre, de façon à ramener la population sur le territoire de la CUM ou l'inciter à y demeurer », y apprend-on. Les auteurs du document vont plus loin : le sentiment d'insécurité freinerait l'expansion et l'implantation des commerces dans les quartiers urbains. Là aussi, l'écrire ne suffit pas, faut également le prouver. Duchesneau, alors directeur du corps policier, l'affirme sans préciser les raisons profondes à l'origine du sentiment d'insécurité. Vraiment la première fois que nous entendons ces arguments. Les avait-on cachés pour ne pas nuire à la réputation de l'île de Montréal ou les invente-t-on pour justifier " la nécessité " de l'omniprésence policière ?

Le discours usuel a toujours attribué l'exode de citoyens de l'île de Montréal aux taxes municipales trop élevées, à la qualité de l'air, au besoin de vivre plus près de la nature que de la grande Cité urbaine, etc. Ayant habité Montréal, je me souviens encore de la bataille acharnée livrée, à la fin des années 1980, par Peter Sergakis, de l'Association des propriétaires de bâtiments commerciaux au Québec. ( Karim Benessaieh - La Presse du 7 novembre 2002 ) Il s'était opposé à la surtaxe du maire de Montréal Jean Doré. Selon cette formule d'imposition ruineuse, les propriétaires de locaux commerciaux, que ces derniers soient vacants ou non, devaient assumer une taxe professionnelle en plus des impôts fonciers. Elle avait finalement été réduite en novembre 2000 par son successeur, Pierre Bourque.

Autre fait. En février 2001, des commerçants du Plateau Mont-Royal, un quartier de Montréal, ont sursauté lorsqu'ils ont reçu leur relevé de taxe d'affaires. ( Sylvain Larocque - La Presse du 4 février 2001 ) La Presse rapporte que, avec le dégel du rôle d'évaluation, certains d'entre eux ont vu le montant qu'ils doivent à la ville bondir de 30 à 125%. Elle cite le cas de Stuart Steinberg, propriétaire du Shed Café, dont le compte de l'année précédente est passé de 12 000 $ à 27 000 $ : « C'est ridicule, s'indigne-t-il. Je pourrais me permettre une hausse de 30 ou 50%, mais là, ça plus que doublé. » Cite celui aussi de la propriétaire de la petite librairie L'Androgine de la rue St-Laurent, France Desilets, dont la taxe d'affaires a augmenté de 30%, passant de 3 200 à 4 200 $ : « Ça donne un coup. Nous sommes une petite librairie, je ne peux pas monter mes prix comme ça ( ... ) ». Environ un an plus tard, elle fermera du reste ses portes.

En mars 2003, la taxe d'affaires, qui avait rapporté l'année précédente 283M$ à Montréal, reprenait du poil de la bête mais sous une autre forme. Selon le journaliste Michel Girard de La Presse, le maire Gérald Tremblay l'a abolie et intégrée dans le compte de taxes foncières. ( Michel Girard - La Presse du 8 mars 2003 ) Les propriétaires d'édifices la divisent ensuite au prorata de l'espace occupé par les locataires et la leur refilent. Ce n'est pas tout. Sous prétexte qu'il s'agit d'un service relié à la location, le ministère québécois du Revenu force les propriétaires à imposer aux locataires les taxes de vente, les TVQ et TPS. À l'hôtel de ville, on laissait entendre que les commerçants allaient les récupérer. Cependant, ce n'est pas le cas de tous, précise le journaliste. Les praticiens de la santé - médecins, dentistes, psychologues, etc. - qui ne sont pas assujettis aux taxes de vente, la paient quand même parce que le locateur l'inclut dans le loyer, donc ne peuvent de ce fait la récupérer. Idem des entreprises et travailleurs autonomes non inscrits à celles-ci, parce que générant un revenu inférieur à 30 000$. À la taxe d'affaires calculée sur la base de 21,8% du montant total du loyer annuel, le locataire doit désormais ajouter 15,3% - coût total des TPS et TVQ -, soit plus du tiers du loyer : 37,1%.

S'ajoute à cela les taxes que doivent défrayer annuellement les propriétaires de maisons. En octobre 1998, l'éditorialiste Agnès Gruda de La Presse dénonçait le fait que « ( ... ) le propriétaire d'une maison unifamiliale moyenne de Longueuil, à deux pas de Montréal, paie mille dollars de taxes de moins que le propriétaire d'une maison équivalente de l'autre côté du pont ( séparant les deux villes ). Cet écart est suicidaire pour Montréal ». ( Agnès Gruda - La Presse du 17 octobre 1998 ) Elle n'est pas la seule à le déplorer.

Continuons de nous référer au document de l'ex-CUM et de son corps policiers. Les efforts que la police communautaire doit consacrer à ce problème de dépeuplement attribuable au sentiment s'insécurité ( sic ) sont donc importants pour le développement économique urbain. ( NDLR : Et les coûts sociétaux et économiques de l'hygiénisme policier ? Duchesneau, le directeur de ce corps policiers, n'en traite pas ni ne traite des vraies raisons à l'origine de l'insécurité. ) Les auteurs du docu soutiennent que la détermination et la solution de problèmes du quartier permettront notamment de stimuler l'interaction sociale. « La participation des résidents de la communauté locale dans des projets visant à contrer la criminalité, écrivent-ils, peut renforcer les contrôles sociaux à l'échelon du quartier. »

Enfin, nous y voici, les deux pieds dedans ! Qui s'occupe des contrôle et nettoyage sociaux et implante le conformisme ? Les policiers et policières en civil de l'île de Montréal, avec la collaboration des agents et agentes de sécurité en civil, des organismes partenaires et des citoyens-mouchards. Tout le monde derrière la police, et créons une société où la moitié des citoyens espionnera clandestinement l'autre moitié. Selon les fanatiques de la pureté, l'avenir est nulle part ailleurs. On s'acharne à détruire davantage le tissu social, déjà passablement troué.

Attardons-nous également à cet autre volet du discours de la peur : la victimisation généralisable à tout le corps social. Selon Vignola, l'ex-directeur de la police de l'île de Montréal, « personne n'est plus complètement protégé et aucun endroit n'est entièrement exempté de l'envahissement de la criminalité. ( Henri-Paul Vignola - Police, le défi des années 2000 - Éditions Stanké ) En conséquence, combien de citoyens s'enferment à clef, à double tour, dans leur résidence et dans leur appartement ou ne sortent plus de leur domicile après la tombée du jour ou encore refusent d'aller dans les magasins du centre-ville par crainte d'être assaillis à leur retour ? Toutes ces personnes sont autant de victimes de cette hantise du crime ( sic ) qui pourtant ne seront pas comptabilisées et n'apparaissent jamais dans les données statistiques officielles publiées par les divers services policiers ».

L'ex-directeur ne désigne pas seulement les victimes réelles d'actes criminels, celles aussi qui ne l'ont jamais été et constituent la quasi totalité de la population. Alors que le risque qu'elles le soient un jour est dans l'ordre des données infinitésimales. Des victimes de l'hypothèse, quoi. Lui non plus ne dit mot de la véritable origine du sentiment d'insécurité. Par exemple, combien d'intolérants et d'anxieux sociaux parmi eux ? De plus, il néglige de préciser qu'il y a pas mal plus de danger d'être victime d'un accident ou de mourir du cancer, entre autres.

Vignola traite aussi des droits fondamentaux. Il relate que durant les périodes de crise sociale, la société, par l'entremise de ses législateurs, n'hésite pas à prendre tous les moyens pour accroître les pouvoirs de la police afin de rétablir l'ordre. « Cette paix est-elle aussitôt rétablie qu'un espèce de sentiment collectif de remords fait surface pour réprouver les actes posés, en excluant souvent circonstances et contexte historique qui entouraient cette crise sociale, déplore-t-il. La base de notre système démocratique repose sur cette ambivalence et je devrais plutôt dire sur cette alternance ( sic ) entre la protection de la société et la sauvegarde des droits individuels. Mais vous admettrez que cette situation rend difficile l'effort du policier de maintenir un équilibre convenable entre l'application efficace des lois et le respect des droits individuels ».

Prenons le temps de bien mastiquer la portée de ses propos. Voulait-il dire qu'il faut sacrifier illégalement certains droits fondamentaux ? Que le policier, lorsqu'il impose son arbitraire, agit délibérément, en toute connaissance de cause ? Ces questions sont justifiées. Quand la police, au sens universel du mot, est débordée, logique qu'elle laisse tomber les vols de cordes à linge pour s'occuper d'enquêtes plus importantes. Sauf que là, on parle des droits fondamentaux. Il n'appartient pas à la police d'y autoriser des atteintes. Cet arbitraire place le citoyen, à son insu, ou contre son gré lorsqu'il en est conscient, dans un no men's land où c'est la police qui fait la loi, pas le législateur.

Disons-le : près d'un quart de siècle après son adoption, en 1982, bien des policiers ont encore en travers de la gorge la Charte canadienne des droits et libertés. Le démontre cet extrait du Rapport de la Commission Poitras portant sur des illégalités commises par la Sûreté du Québec, et publié en 1999 : «  Vingt ans après ( … ) on en est encore à promouvoir une vision des droits fondamentaux comme obstacles, toujours grandissants, au travail policier et ainsi à nier leur valeur instrumentale. Ce genre de discours donne l'impression que les enquêteurs se placent dans une position prioritaire au droit, eux qui sont pourtant chargés d'en assurer le respect ! ( … ) Ce faisant, ce discours corrobore la perception, largement répandue, que les policiers se situent " au-dessus " de la loi. »

En matière de " risque de victimisation ", pouvoir politique et police de l'île de Montréal, on l'a déjà dit, râtellent large, et ils ne sont pas les seuls en Occident. Leur document sur la police de quartier le démontre. ( La Police de quartier - Ensemble pour mieux servir - Communauté urbaine de Montréal et Police de la CUM, 1996 ) Opportun de rappeler qu'ils ne veulent pas seulement sécuriser les personnes âgées et les femmes, mais aussi « les groupes sociaux plus vulnérables en ce qui a trait au risque de victimisation et au sentiment de sécurité ( ... ). Que l'on pense ( ... ) aux groupes ethniques, aux gais, aux lesbiennes, etc. » L'et caetera à la fin de la phrase indique que d'autres groupes sont également « vulnérables ». En somme, la tactique consiste à compartimenter la Société civile en autant de tiroirs pour mieux les isoler socialement, et empêcher la solidarisation citoyenne.

À l'automne 2000, le ministre péquiste de la Sécurité publique, Serge Ménard, utilisait, lui aussi, la même approche. ( Presse canadienne - La Presse du 8 novembre 2000 ) Il déclarait que la criminalité à l'endroit des femmes et des enfants est aussi importante que celle liée au crime organisé. Il comptait élaborer une politique de prévention qui permettrait de déployer « à une grande échelle » le concept de police communautaire. Il faisait part de son intention de créer à cette fin, cet automne-là, le Conseil québécois en prévention de la criminalité qui rassemblerait une vingtaine d'intervenants sociocommunautaires. Il avait également annoncé la tenue de consultations publiques au début de 2001 qui mèneraient à l'élaboration d'une politique intégrée de prévention de la criminalité. On ignore ce qu'il est advenu de ces deux derniers projets.

On peut penser que le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard, réalisant que son discours de la peur contre le crime organisé risquait de ne pas tenir l'eau indéfiniment, était à la recherche d'un autre bateau pour justifier sa répression policière clandestine et illégale. Dans l'histoire des guerres, la tactique consistant à envahir un territoire sous prétexte de défendre une minorité n'est pas nouvelle, les militaires l'ont utilisé couramment, les nazis notamment, pour défendre des minorités allemandes. En ce qui concerne sa police communautaire bidon, elle fut l'objet d'une opération sans précédent au Québec, pratiquement l'équivalent d'un raid à l'encontre de la Société civile et magistralement orchestrée. Ménard profitera du momentum créé par les fusions municipales pour fusionner au pas de charge plusieurs corps policiers, accorder davantage de territoire à la Sûreté du Québec, sa « police nationale », pour ensuite greffer à la Société civile le nouveau concept policier à la grandeur du territoire.

Autre exemple du discours de la peur, celui-là émanant aussi du sommet de la pyramide hiérarchique. « Le coeur de la Ville de Montréal éprouve ( ... ) de profonds problèmes sociaux, comme l'itinérance, la prostitution et la drogue, créant une pression énorme sur l'ensemble des infrastructures et rendant nécessaire une présence policière accrue. » ( Pierre Bourque - La Presse du 27 mai 1999 ) Pierre Bourque, maire de Montréal, a fait cette déclaration en mai 1999. Ironiquement, ce même jour, le directeur de la police de l'île de Montréal, Michel Sarrazin, déposait son bilan de l'année écoulée, 1998, qui contredisait le discours du maire Bourque. On y apprenait que la criminalité sur le territoire de l'île a chuté de 5% par rapport à 1997, et de 29% par rapport à 1991. ( Hugue Dumas - La Presse du 27 mai 1999 ) Mais de nombreux Montréalais craignent toujours pour leur propre sécurité, déclarait néanmoins Sarrazin : « Il y a encore du travail à faire au niveau de la perception, d'où l'implantation de la police de quartier, ajoutait-il. Il faut rassurer les gens, les informer, leur parler. C'est un peu comme le métro : on a beau dire qu'il est sécuritaire, beaucoup de personnes ont peur de le prendre le soir. »

Un ou deux mois après, dans un article publié par La Presse, des agents de la paix de la Société de transport de l'ex-CUM chargés de la sécurité dans le métro soutenaient, au contraire, que la criminalité y était à la hausse. Leurs propos n'avaient rien de rassurants. Comme d'habitude, les médias n'ont fait preuve d'aucun sens critique. Heureusement, un citoyen veillait au grain. Paul-André Allard a tiqué et expédié une lettre à La Presse ( Paul-André Allard - La Presse du 20 août 1999 ) : « Cela fait douze ans que je prends le métro pour aller travailler à minuit, et non seulement n'ai-je jamais été victime de violence, mais jamais non plus n'y ai-je été témoin de tels actes, écrit-il. Votre article, qui couvrait une page entière, donne à penser que l'on court de fortes chances d'être agressé en prenant le métro, ce qui n'est pas le cas », concluait-il.

Ayant habité Montréal près de vingt ans, j'avalise ses propos : je n'y ai jamais été témoin d'un seul acte violent. Je ne dis pas que cela n'arrive jamais, je dis que je n'en ai jamais vu. Et personne de mon entourage non plus. Police et pouvoir jouent continuellement sur la peur, que ce soit dans un sens ou dans l'autre. Le directeur Sarrazin, lui, en tout cas dans le contexte précité, la sécurité dans le métro, a utilisé la peur irraisonnée des citoyens pour justifier la luxueuse et prétendue police communautaire, et rassurer les usagers. C'est à Alain Simoneau, président de la Fraternité des policiers de l'île de Montréal, que nous devons l'expression « police de luxe » ( André Cédilot - La Presse du 20 mars 1999 ) N'y a-t-il pas des moyens moins coûteux et moins lourds socialement pour sécuriser les citoyens ?

Le maire Bourque revenait à la charge près d'un an après au cours d'une table ronde sur " La ville et sa sécurité " tenue à Paris, en mars 2000, à laquelle participait notamment un représentant de la Ville de… Mexico. ( Marie-France Léger - La Presse du 17 mars 2000 ) Cherchait-on à passer le message que si les villes occidentales ne souhaitent pas devenir aussi criminalisées que la mégapole mexicaine, il y avait lieu d'appesantir davantage la répression ? Décrivant Montréal comme une Cité relativement paisible, il avait précisé qu'elle change et qu'il faudra « renforcer la sécurité » de manière à préserver sa qualité de vie. Il soulignait que la pauvreté était très présente au centre-ville, où prostitution, drogues et bandes motorisées étaient bien implantées. Il expliquait que des efforts étaient déployés pour accroître la sécurité, parlait de la police de quartier oeuvrant sur le terrain « à pied, en patin à roues alignées, à cheval, à vélo ».

Comme la presque totalité des élus de la planète, Bourque était nul en matière policière. Ce qu'il savait de la situation, il en était donc informé par ceux-là même ayant intérêt à maintenir leur propre conception de la vie en société. Un élu ne doit pas se contenter de la ritournelle que lui susurrent le directeur du corps policier de sa ville, ou de son village, et des fonctionnaires de l'État. Il a la responsabilité, et dans ce cas-ci l'obligation même, d'aller quérir d'autres opinions. Notamment, auprès de ceux oeuvrant au sein d'organismes sans but lucratif, par exemple défendant les droits et libertés, et des travailleurs de rue. L'inverse est aussi vrai, ces organismes ayant l'obligation de l'en sensibiliser. Bien que plusieurs d'eux soient muselés par les subventions gouvernementales, il s'en trouve encore ayant conservé intact leur liberté d'expression. Ils pataugent à la journée longue dans les problèmes sociaux, sont les témoins les plus rapprochés des activités répressives de la police, et inutilement mutilantes.

Vignola, l'ex-directeur de la police de l'île de Montréal, tenait à peu près le même discours, mais allait pas mal plus loin que le maire Bourque ( Henri-Paul Vignola - Police, le défi des années 2000 - Éditions Stanké ) : « Bien qu'il soit extrêmement difficile d'identifier la violence criminelle à l'une des classes sociales de la société en particulier, il convient de souligner que les agresseurs qui ont le plus souvent maille à partir avec la justice proviennent des milieux défavorisés. Ils sont parfois chômeur, adeptes de l'alcool, de la drogue ; ils occupent des emplois mal rémunérés, ne travaillent que de façon intermittente et, souvent aussi ( sic ), sont membres de groupes reliés au crime organisé, à des clubs de motards, etc. »

Pauvreté et criminalité sont-elles liées ? Alvaro Pieres, du Département de criminologie de l'Université d'Ottawa, a démontré que le système pénal a tendance à recruter largement sa clientèle dans les couches sociales moins favorisées. ( Traité des problèmes sociaux - Institut québécois de recherche sur la culture - Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) Il aborde le sujet en relatant que des chercheurs ont voulu établir le chiffre noir de la criminalité, formulation désignant le terrain inoccupé par la justice pénale. Il signale que ceux-ci croyaient tellement aux effets bénéfiques de la peine qu'ils regrettaient cette défaillance du système et voulaient redresser la situation. Or leurs recherches ont démontré, et bien malgré eux, que la criminalité se distribue également ( uniformément ) dans l'ensemble de la structure sociale mais ne se distribue pas également dans la justice. « Du même coup, précise-t-il, la criminalité apparaît à la fois comme une réalité partiale et comme un concept sélectif, biaisé et stigmatisant. »

Pieres cite aussi une enquête québécoise portant sur le chiffre noir de la délinquance juvénile et mettant en évidence cet écart à propos de la délinquance officielle. ( M. Fréchette et M. Le Blanc - La délinquance cachée des adolescents montréalais - Groupe de recherche sur l'inadaptation juvénile - Université de Montréal ) D'autres encore ont contribué à dévoiler assez clairement, rapporte-t-il, les biais de classes, entre autres, du droit et du système pénal. « Elles ont généralement indiqué qu'il existe une relation négative entre le statut social et la criminalité officielle, alors qu'on sait que les gens qui se retrouvent en prison viennent surtout des classes défavorisées et des groupes les plus vulnérables de ces classes sociales », constate-t-il : minorités ethniques, immigrants, etc. Suivant son propos, la violence policière, les illégalismes des corporations, etc., sont encore délaissés sous prétexte parfois qu'ils sont moins inquiétants pour l'opinion publique, même si leur coût économique pour la société sont largement plus élevé.

Les illégalismes des corporations… Il y en aurait tout un pavé à écrire sur la manipulation des états financiers d'entreprises d'envergure nationale et internationale inscrites en bourse. Sans entrer dans le détail, énumérons seulement quelques uns des scandales financiers, qui feront cliquer le lecteur : Bre-X Minerals Ltée ( années 1990 : contrairement à ce que l'entreprise affirmait, il n'y avait pas d'or dans sa mine en Indonésie ) ; Micheline Charest et Ronald Weinberg ( en 2000 : Cinar recourait à des illégalités pour obtenir d'importants crédits d'impôts, et ce n'est pas le seul méfait ) ; Gestion de placements TR ( même année 2000 : des employés « tripotaient » le marché boursier pour augmenter artificiellement leur performance trimestrielle ) ; Nortel Networks ( début de 2001 : John Roth, président, liquidait massivement une partie de son portefeuille d'actions, pendant qu'il annonçait faussement une forte croissance et des bénéfices ) ; Enron ( automne 2001 : la compagnie avait multiplié les filiales pour camoufler des pertes colossales ) ; Tyco International ( février 2002 : l'entreprise croulait sous les dettes après une orgie d'acquisitions, évaluée à 8 milliards US et dissimulées ) ; Firme comptable Arthur Anderson ( printemps 2002 : elle falsifiait, à la demande de certains de ses clients, dont Enron, les états financiers ) ; Xerox ( avril 2002 : elle admettait avoir gonfler les revenus de près de 2 milliards US ) ; WorldCom ( juin 2002 : elle avouait avoir gonflé ses profits de 3,8 milliards US ) ; Merck ( juillet 2002 : elle inscrivait des revenus non encaissés de 14 milliards US ) ; etc.

Ces activités illégales ont entraîné la dégringolade de la valeur des actions, des milliers de mises à pied, certains perdant même leur fond de retraite. Des analystes financiers conseillaient aussi à des Canadiens, dont des Québécois, de faire l'acquisition de leurs actions. Bien qu'on en ignore le nombre, ces derniers ont enregistré des pertes, et parmi eux des citoyens à la retraite. Même la Caisse de dépôt du Québec, qui gère le bas de laine des Québécois, a également perdu de l'argent dans quelques uns de ces scandales financiers. Ces faits démontrent que le monde financier est loin d'être blanc comme neige et que la police en civil, qui s'investit massivement dans les contrôle et nettoyage sociaux des vitres cassées, ne lève même pas le petit doigt pour en protéger la Société civile : de fait, seule la GRC s'y est essayée, mais en vain, la Commission des valeurs mobilières du Québec refusant de porter plainte dans le cas Cinar. En matière de dommages sociétaux, nous sommes à quelques bonnes années lumière des « fraudeurs » de denrées alimentaires distribuées gratuitement aux pauvres.

À l'été 2002, le criminaliste québécois Jean-Claude Hébert constatait que « (…) les services policiers ne disposent pas d'un personnel suffisamment aguerri en matière de délinquance financière. ( Me Jean-Claude Hébert - La Presse du 8 août 2002 ) L'efficacité de la justice pénale favorise donc la mise sur pied de brigades financières mixtes : d'un côté, des policiers rompus aux finesses du marché boursier ; de l'autre, des traqueurs d'irrégularités oeuvrant dans le domaine des valeurs mobilières. Cette synergie suppose un acte politique de fédéralisme pragmatique. Est-ce trop demander aux élus ? »

Environ deux ans plus tard, rien n'avait encore été fait. La caisse de retraite Teachers, la deuxième en importance au Canada, avait investi et perdu des plumes lors de certains de ces scandales financiers. Son gestionnaire Claude Lamoureux s'interrogeait en mai 2004. ( Stéphane Paquet - La Presse du 3 mai 2004 ) Est-ce que les gens de Cinar sont en prison ? Non. Est-ce que quelqu'un de Bre-X est en prison ? Non. Micheal Cowplant, de Coral, avait écoulé 20,4$ millions d'actions un mois avant que le titre ne plonge. Est-ce qu'il est en prison pour délit d'initié ? Non. Il a remboursé 25¢ pour chaque dollar encaissé. « Je peux faire ça ( … ) moi aussi : aller voler des banques puis, en sortant, je donne 25¢ au policier. Puis, je me rends dans ( une autre ) banque et je continue ». Selon lui, les lois canadiennes ne sont pas suffisamment contraignantes. « Il reste un paquet de choses à faire au Canada, mais le législateur ne semble pas en avoir vraiment le goût. »

Finalement, ce n'est qu'à la mi septembre 2004 que le gouvernement canadien mettra en vigueur sa loi relative aux fraudes sur les marchés financiers. ( Martin Vallières - La Presse du 15 septembre 2004 ) Jusque là, les hommes d'affaires malhonnêtes avaient eu les coudées franches. Et encore, l'organisme mis sur pied pour enquêter est loin d'être efficace. Volez une enveloppe de jus de moins d'un dollar canadien dans une épicerie et vous serez arrêté, traduit en cour, condamné, hériterez d'un dossier judiciaire. Vous pouvez vous attendre aussi à ce que la police en civil vous rappelle à l'occasion, subliminalement, votre méfait, pour mieux vous imposer son emprise psychologique. Et police communautaire et prévention étant, qu'elle demandera aux commerçants de votre quartier de vous avoir à l'œil.

D'après Cantin, un autre chercheur, l'effet sélectif et discriminatoire du système pénal au chapitre des sentences accroît les inégalités sociales en peuplant les prisons de jeunes des groupes défavorisés, d'autochtones, etc. ( Serge Cantin - Traité des problèmes sociaux - Synthèse de l'ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin - Institut québécois de recherche sur la culture ) Cantin parle de « ( ... ) l'effet de diversion qu'exercent le système pénal et la prison en détournant l'attention de certains problèmes et en désignant des boucs émissaires. » Souligne le caractère très lacunaire des données et des recherches sur la prison. Il soutient que les chercheurs ont aussi le devoir de dénoncer les injustices du système carcéral et d'élaborer d'autres modes de gestion, non répressifs, des problèmes sociaux.

En mai 2000, le Conseil national du bien-être social dévoilait une étude prouvant encore que les personnes pauvres courent plus de risques que les autres d'être arrêtées par la police, de se faire refuser un cautionnement et de croupir en prison. ( Jules Richer, Presse canadienne - La Presse du 16 mai 2000 ) De l'avis du Conseil, « les problèmes commencent avec la police qui est trop prompte à embarquer les gens les plus pauvres. ( … ) Alors que les criminels se retrouvent dans toutes les classes de la société ( sic ), les services policiers se concentrent fortement sur la surveillance des jeunes hommes dans les quartiers pauvres. » Avec un pareil système, pas étonnant, soutiennent les auteurs de l'étude, que les suspects proviennent de ces milieux.

L'organisme déplore que le crime soit devenu au Canada « un enjeu politique ». Il émet une série de recommandations à l'intention des gouvernements fédéral et provinciaux dans le but de rendre le système plus juste et plus humain, et de réduire les écarts entre les couches sociales. Notamment, réviser les règles de remise en liberté sous cautionnement, de façon qu'elles soient moins arbitraires ; et, pareillement, établir des lignes directrices pour les peines afin d'éviter « les disparités considérables » qui existent actuellement entre les juges.

Insérons ici cette citation opportune de Casamayor ( Louis Casamayor - La Police - Gallimard ) : « De tout temps, une grande parenté existait entre les pauvres et les coupables. Si les pauvres n'étaient pas tous coupables, les coupables étaient tous pauvres ». ( Louis Casamayor - La Justice - Éditions Gallimard ) Il écrit également que si la police quittait la piste où elle est payée pour courir après des cibles numérotées comme des lévriers, et qu'elle levait, non plus des lièvres cybernétiques, mais de vrais lièvres, où irait-on ? « À cette question, le pouvoir n'ose pas répondre, aussi met-il tout en oeuvre pour qu'elle ne se pose pas. En effet, tant qu'on peut retarder le moment où une question se pose, on est dispensé d'y répondre. »

Notons que, en 1999, selon la Cour suprême du Canada, le taux d'incarcération au Canada était le deuxième ou troisième en importance en Occident : 130 prisonniers par 100 000 citoyens. ( Presse canadienne - La Presse du 24 avril 1999 ) Autre constat des juges : le nombre d'autochtones emprisonnés au pays dépasse de beaucoup leur poids démographique. Alors qu'ils représentent 3% de la population canadienne, leur taux d'incarcération atteignait, en 1997, 12% au sein des pénitenciers fédéraux. Situation que les juges qualifiaient de grave. Ces chiffres, énoncés par la cour, permettent de comprendre un petit peu mieux l'hypersensibilité des autochtones à l'endroit du pouvoir blanc et de sa police, traduite dans les faits par la crise d'Oka. Bien que la situation ait sensiblement changée, l'histoire des autochtones est éloquente à ce sujet. Pour avoir grandi à proximité d'une réserve indienne, Pointe-Bleue, aujourd'hui Mashteuiatsh, près de Roberval, au Lac St-Jean, je parle en connaissance de cause.

La Cour suprême traitait des prisons fédérales ( pour ceux purgeant des peines de deux ans et plus ), examinons brièvement celles relevant de la juridiction du Québec ( pour ceux purgeant des peines de moins de deux ans ). Citons une enquête effectuée par trois chercheurs de la Société de criminologie du Québec entre le 4 juin et le 15 octobre 2001 ( Jean-Paul Charbonneau - La Presse du 21 septembre 2002 ) : 1 726 personnes ont été interviewées, 40% de celles-ci dans 11 prisons et 60% auprès de 20 directions d'évaluation et de services en milieu ouvert. La conclusion : les personnes issues de communautés culturelles représentent environ 10% de la clientèle, idem chez les Autochtones. « Mais dans ce cas, a expliqué le ministre péquiste de la Sécurité publique, Normand Jutras, qui commentait l'étude, ils semblent surreprésentés par rapport à leur proportion dans la population générale qui n'est que d'1,2%. » En outre, la grande partie des citoyens détenus dans les prisons québécoises sont des démunis. Leur réinsertion dans la société, ainsi que le souhaitait Jutras, qui malheureusement n'a pas fait long feu à ce ministère, nécessiterait l'intervention de plusieurs ministères.

D'après Mathieu, aucune des causes ne peut être isolées pour expliquer la délinquance. ( Jean-Luc Mathieu - L'insécurité - Éditions Que sais-je ? ) Ainsi le chômage, souvent invoqué, ne se traduit pas forcément, tant s'en faut, par la délinquance. Les taux de criminalité sont en général assez bas dans les villes touchées le plus directement par la crise industrielle. C'est en définitive l'ensemble des causes qui alimente la délinquance tout comme il peut engendrer la folie, le suicide, susciter la consommation de drogues ou d'alcool, explique-t-il. L'auteur cite, sans le nommer, le maire d'une commune française qui, en 1993, déclarait que « trois millions de personnes, 7% de la population urbaine, vivent aujourd'hui dans 500 quartiers où se creuse l'écart avec le reste du pays et où se constituent des poches de pauvreté, terreau des inégalités et des handicaps ». Dans ces quartiers, la délinquance n'est que le symptôme de tous les autres dérèglements, « mais c'est le seul auquel on soit de longue date sensible dans les beaux quartiers », fait remarquer Mathieu.

Se référant à une étude de Chevrier, les auteurs Fourcaudot et Prévost écrivent que les fluctuations de l'économie ont une incidence sur la criminalité, mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce sont les périodes de croissance économique et de fort taux d'emploi qui permettent des hausses de la criminalité. ( Pierre Chevrier - Validation de méthodes de prévisions en criminologie - Université de Montréal, école de criminologie ) ( Martine Fourcaudot et Lionel Prévost - Prévention de la criminalité et relations communautaires - Éditions Modulo ) Pour sa part, l'économiste américain Christopher Ruhm, chercheur associé au National Bureau of Economic Research et professeur à l'Université de Caroline du Nord, à Greensboro, a analysé les statistiques sur le chômage aux États-Unis entre 1972 et 1991. ( André Pratte - La Presse du 28 août 2000 ) Il a notamment découvert que le nombre de meurtres baisse d'1,9% chaque fois que le chômage augmente d'un point. En période de récession, les décès attribuables à diverses maladies et des accidents diminuent aussi, pendant que le taux de suicide augmente.

Fourcaudot et Prévost, pour revenir à eux, sont d'avis que le discours de l'insécurité suscite des effets secondaires comme la peur ou une suspicion maladive. La peur de la criminalité peut se révéler pire que la réalité du phénomène criminel, soutiennent-ils. Des opportunistes peuvent même en tirer profit en se faisant les promoteurs de méthodes et de dispositifs de protection superflus et coûteux. La prévention de la criminalité, comme toute noble cause, « peut être récupérées par des filous ». Les auteurs énumèrent les conditions favorisant l'approche intégrée de la prévention de la criminalité. Retenons en deux. Donner aux citoyens une information juste sur les réalités du phénomène criminel afin de diminuer la peur, en détruisant certains mythes qui nuisent à la mobilisation. Apprendre aussi aux victimes potentielles à réduire au minimum les occasions de subir un préjudice, sans pour autant susciter un sentiment d'insécurité. Les approches doivent être rassurantes et positives. L'alarmisme risque de provoquer des mesures excessives de défense ou d'auto justice plutôt que de prévention, affirment les deux auteurs.

Citons, parmi d'autres, un cas d'alarmisme impliquant un ex-policier : Normand Inkster, ex-commissaire à la Gendarmerie royale du Canada, qui, au moment d'une intervention médiatique, occupait la présidence de la section enquête et sécurité d'une agence de sécurité privée, la firme KPMG. En avril 1999, il déclarait à la Presse canadienne que la criminalité est à la hausse, tout comme la technologie pour la combattre. ( Presse canadienne - La Presse du 6 avril 1999 ) Dans son article, le journaliste ne rétablit pas les faits. Pourtant, il y avait obligation puisqu'il est faux d'affirmer que la criminalité augmente, au contraire, elle diminue depuis la fin des années 1980. Le journaliste rapporte aussi ce commentaire explicite de l'ex-commissaire : « Les Canadiens sont en amour avec les gadgets et sont constamment à la recherche du dernier cri en matière de sécurité. »

Pour approfondir davantage notre réflexion, abordons un autre discours de la peur, celui-là relatif à la pornographie infantile disponible sur l'Internet. Notons qu'ici, la démarche ne vise pas à nier son existence sur le Web, mais de relever le cas d'une autre étude qui n'avait de vraie que le nom. Selon le sociologue Brian Major, la panique qui s'est emparée de divers milieux à ce sujet n'est pas justifiée, qu'elle a été fabriquée de toutes pièces par les médias et des politiciens américains. ( André Pratte - La Presse du 9 juin 1999 ) La Presse rapporte qu'une fausse étude scientifique en avait été l'élément enclencheur. Supposément menée par une équipe de l'Université Carnegie Mellon de Pittsburg, elle démontrait, aux dires de son principal auteur, Marty Rimm, que l'Internet rendait facilement accessible des images de bestialité et de pornographie infantile. Il s'est avéré par la suite que celui-ci, simple étudiant au baccalauréat, n'était membre d'aucun groupe de recherche. Les images qu'il décrivait ne provenaient pas du Web, mais de groupes de discussion.

Il n'empêche qu'entre-temps sa prétendue étude avait causé certains ravages. Le Time y avait consacré sa une. Des membres du Congrès américain s'étaient portés à la défense de la morale, adoptant même une loi qui occupait beaucoup de terrain. Major raconte qu'elle interdisait « tout commentaire, requête, suggestion, proposition, image, ou autre communication qui soit obscène, impudique, lascive, sale, ou indécente, et dont l'intention est d'ennuyer, d'abuser, de menacer ou de harceler une autre personne ». La Cour suprême des États-Unis devait par la suite l'invalider. Major souligne que ce n'est pas la première fois que « les autorités créent ( sic ) des paniques morales pour justifier une intervention coercitive ».

D'après lui, ce fut notamment le cas des peurs exagérées provoquées par l'agression, le cambriolage et la porno. « Qu'il s'agisse du cambriolage, du mugging ( agression ) ou de la pornographie, il n'est absolument pas nécessaire pour les gens qui participent à la panique d'avoir fait l'expérience de ce qu'ils craignent. » Il fait observer que « les gens qui ont vraiment peur, sont surtout ceux qui ne sont pas branchés sur le réseau ». Selon Major, il n'est pas nécessaire de réglementer l'autoroute électronique. « Les parents inquiets peuvent acheter des programmes qui bloquent l'accès aux sites pornos. Une décision familiale est de loin préférable à une intervention du gouvernement qui déciderait que, comme il ne veut pas que les enfants aient accès à la pornographie, personne ne pourra y avoir accès. »

Faisons état également d'une pseudo étude sur la violence à la télévision effectuée par Jacques de Guise et Guy Paquette, deux chercheurs du Centre d'étude sur les médias, de l'Université Laval, et publiée par La Presse en 1999. Dans une lettre, Daniel Gourd, directeur général des programmes de la Société Radio-Canada, s'en était pris à ses auteurs. ( Daniel Gourd - La Presse du 14 décembre 1999 ) C'est qu'il y avait découvert une faille de taille : un film violent diffusé par TVA avait été attribué à Radio-Canada... « Si une erreur aussi bête suffit à faire grimper de 30% la cote de violence présumée de l'ensemble de notre programmation, il est évident que les chercheurs ont travaillé sur un échantillon beaucoup trop restreint. Quand, de plus, la semaine ciblée par les chercheurs inclut l'un des très rares épisodes de Virginie ( une télésérie ) contenant une scène de violence et une dramatique aux Beaux Dimanche qui tourne autour d'un meurtre non résolu, on peut craindre le pire... Et c'est ce qu'on a obtenu avec les résultats aberrants publiés dans les journaux ».

Peu après, de Guise et Paquette reconnaissaient, dans une lettre à La Presse, la « malencontreuse erreur de saisie d'une donnée ». ( Jacques de Guise et Guy Paquette - La Presse du 10 janvier 2000 ) On peut y lire également ce passage révélateur : « L'échantillonnage d'une semaine de programmation est fragile, nous en convenons, mais nous n'avons pas les ressources nécessaires pour faire porter nos analyses sur une portion plus grande de la programmation. » Quand on ne dispose pas des ressources nécessaire, ne devrait-on pas se dispenser d'en produire plutôt que de propager des faussetés ? On ne peut s'empêcher de penser que n'avait été de la vigilance de Gourd, l'affaire était entendue, jugée et classée aux archives comme référence, journalistique notamment. Cette affaire n'est pas, et absolument pas, le seul cas en l'espèce.

Il y a aussi, notamment, cette « recherche » effectuée par la Régie régionale de la santé et de services sociaux de Montréal-Centre. ( La Presse du 9 janvier 2000 ) Dans un article non signé et publié dans La Presse de janvier 2000, on apprend que la Régie, après avoir consulté 200 écrits scientifiques récents, conclut que 30% de la population québécoise a peur du crime, contre 40% à Montréal. Femmes et personnes âgées sont les plus atteintes par cette peur. Les Montréalaises disent ne pas se sentir en sécurité seules le soir dans les transports en commun ( 90% ) et dans les lieux publics ( 60% ). Dans l'ensemble de la province, une femme sur dix craint d'être agressée sexuellement. Deux cent écrits " scientifiques " récents et pas un seul ne donne l'heure juste sur le fameux sentiment d'insécurité. Intrigant, suspect même. Conclusion : cette Régie, de surcroît organisme paragouvernemental, participe au discours de la peur. Qui sont les auteurs des 200 écrits auxquels elle se réfère ? Et les fonctionnaires qui les ont sélectionnés, qui sont-ils ?

En mai 2002, La Presse publiait un sondage du Comité d'action femmes et sécurité urbaine ( CAFSU ). ( Sébastien Rodrigue - La Presse du 12 mai 2002 ) Anne Michaud, porte parole de l'organisme, déclarait que près de deux femmes sur trois ont peur de circuler après la tombée du jour à Montréal. Cette seule phrase a suffit pour que son message passe comme une tonne de brique. Autre sondage bidon ? Indubitablement, puisqu'il ne va pas aux racines de l'insécurité. Le journaliste a tout gobé sans poser de question. Désormais, il faut examiner à la loupe toutes ces études et sondages qui rebondissent de temps à autre dans les médias, annonçant l'arrivée appréhendée de l'apocalypse. CAFSU, on l'a vu, est l'un des quelque vingt organismes qui, en octobre 1995, ont été consultés par l'ex-CUM avant que le concept brumeux de sa pseudo police communautaire ne soit lancé à Montréal. ( La Police de quartier - Ensemble pour mieux servir - Communauté urbaine de Montréal et Police de la CUM, 1996 ) On a vu aussi que CAFSU est membre de comités consultatifs communautaires de la police de l'île de Montréal.

Quand on veut caporaliser la vie des citoyens, tous les prétextes sont bons. De tout temps, on a su comment manipuler l'opinion publique. Ainsi, au Québec, dans les années 1940 et antérieures, l'église catholique maintenait la cohésion au sein du troupeau en le menaçant de brûler éternellement en enfer. Écoutons ce témoignage d'Henri Tranquille, qui était un libraire réputé au Québec ( Yves Beauchemin - Henri Tranquille : entretiens sur la passion de lire - Éditions Québec/Amérique, 1993 ) « C'est véritablement la seule crainte de la mort qui fait penser à cette récupération dans une autre vie. Pour moi, c'était strictement ça. Les cléricaux savaient qu'ils tenaient les gens par la peur. Moi, la peur, loin de me retenir, m'a froissé, tout simplement. Je me disais :  ce n'est pas de l'argumentation ça, ce sont simplement des menaces. (…) J'admets qu'on n'est probablement pas libre, même dans les démocraties, et qu'on se fait manœuvrer d'une façon assez considérable. (…) Là où il y a dictature, on brime l'intelligence. »

Le sociologue Morin écrit que toute foi virulente suscite la fabrication de faux pour la certifier aux yeux des incrédules, pour convaincre du satanisme de l'ennemi. ( Edgar Morin - Pour sortir du vingtième siècle - Éditions Fernand Nathan ) L'ennemi satanique, comme dans la vision chrétienne, est toujours sur le point d'être victorieux, mais ses horribles machinations sont toujours vouées à l'échec. Ainsi dans l'ex-URSS, plus l'impérialisme américain reculait et s'effondrait, plus il devenait menaçant, plus il importait de ne pas relâcher la vigilance. Bien des textes font état du développement d'une idéologie catastrophiste s'appuyant sur le contexte d'une simulation générale. Behr écrit que le pouvoir politique et la police suscitent et entretiennent la peur via les médias, par une mobilisation permanente et une prise de conscience officielle ( Edward Behr - Une Amérique qui fait peur - Éditions Plon ) : « Pour asseoir sa propre réputation, il est bon de maximaliser le danger, même largement imaginaire ».

Pour sa part, Jeudy affirme qu'on peut parler d'un gigantesque simulacre quotidien où on multiplie les opérations de simulation et d'anticipation du risque, de la menace quelle qu'elle soit, « le pot-pourri des discours sur la sécurité. ( Henry-Pierre Jeudy - La peur et les média - Éditions PUF ) ( … ) Ce n'est donc plus la peur qui est obsédante mais la représentation anticipante de la peur », constate l'auteur. Pour Baudrillard, ce développement implique une passivité absolue du citoyen qui s'accomplit idéalement par une soumission aux moyens de contrôles, légitimés ou non. ( Jean Baudrillard - Simulacres et simulation - Éditions Galilée ) Redonnons la parole à Ackermann, Dulong et Jeudy ( Werner Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy, tous trois du CNRS - Imaginaires de l'Insécurité - Librairie des Méridiens ) : simuler la menace discursivement dans diverses figures de boucs émissaires, la simuler pratiquement dans toutes sortes de manipulations par quoi on actualise le sentiment que, partout et à tout moment, tout peut arriver. Vous n'êtes à l'abri de rien.

Allons plus loin dans notre argumentation en identifiant des politiciens utilisant le discours de la peur. Puisons ces exemples concrets en France, la problématique étant universelle. Évaluer ce qui s'est passé ou se passe ailleurs aide à mieux saisir la réalité québécoise, notamment. Nous allons assister à des batailles politiques entre droite et gauche, assister à la violence physique de la droite. Dès le début de ce que nous allons voir, il importe de savoir que, selon le sociologue Morin, la droite polarise les solutions d'ordre, de hiérarchie, de conformité, et la gauche les solutions de liberté, d'égalité, de solidarité. ( Edgar Morin - Pour sortir du vingtième siècle - Éditions Fernand Nathan )

Gleizal, un juriste et sociologue français, estime que l'activité de police, d'un point de vue sociologique, relève plus du contrôle social que du maintien de l'ordre à proprement parlé. ( NDLR : L'auteur fait ici référence aux contrôles et nettoyages sociaux, consistant notamment à épurer tout ce qui est politiquement et puritainement incorrects. Comme disait l'autre : Un pur trouve toujours un plus pur qui l'épure. ) ( Jean-Jacques Gleizal - Le désordre policier - Presses universitaires de France ) Dans l'un de ses ouvrages, il cite le Syndicat de la magistrature qui, à son congrès de 1981, en appelait à un meilleur encadrement des forces françaises de l'ordre : « Face à l'existence d'une petite et moyenne délinquance qui perturbe la vie des citoyens, la police met en oeuvre un ensemble considérable de moyens qui sont particulièrement inopérants et utilisés à d'autres fins comme par exemple le fichage et le quadrillage des populations. En outre ces méthodes ont pour résultat de couper la police de la population et lui permettent de s'affranchir de la légalité. Dans l'exercice quotidien de leur mission, la police et la justice font passer les impératifs d'une rentabilité de leurs services mesurés au nombre des affaires traitées avant le respect de la légalité. »

Gleizal rapporte également une déclaration de François Mitterrand, peu de temps avant d'accéder à la présidence de la République : « Un juste emploi de la police est nécessaire. Mais à compter du moment où l'on donne la primauté à l'ordre moral, pris dans son sens historique, sur le respect des principes de liberté, la police, souvent malgré elle, ne sert plus qu'à défendre ( ... ) les choix, les exigences, les préférences, les comportements de ceux qui gouvernent. On entre dans le système répressif. »

On peut critiquer le règne de Mitterrand pour quelques bonnes raisons mais un fait demeure, et ce n'est pas le seul : au cours de son premier septennat, il a tenté de transformer en profondeur la mission de la police française. Tâche difficile puisque la droite avait gouverné depuis 1958 et utilisé la police à d'autres fins, dont politiques. Un faux pli culturel que Mitterrand n'a jamais réussi à faire disparaître complètement. L'un des rares chefs d'État, sinon le seul, à avoir oser s'attaquer de front à la confrérie policière : sur ce plan, nos élus canadiens, eux, se sont toujours comportés comme des poules mouillées, rien de moins. Explorons un peu le contexte politique de la bataille livrée par Mitterrand. Nous verrons que le pouvoir français a servi aux citoyens, à deux époques différentes, 1981 et 2002, exactement le même scénario de la peur, avec les mêmes résultats.

Décrivons la situation qui prévalait avant et peu après son arrivée au pouvoir. Appelons à la barre quelques témoins, dont Viansson-Ponté, journaliste et ex-directeur du journal Le Monde. ( Pierre Viansson-Ponté - Lettre ouverte aux hommes politiques - Éditions Albin Michel, 1976 ) Son témoignage date de 1976, plus ou moins cinq ans avant l'élection de Mitterrand à la présidence. « On leur a inculqué ( aux policiers ) une notion fondamentale : l'obéissance aveugle. Ne jamais discuter les ordres et ne pas chercher à comprendre. En échange, on leur a promis la sécurité d'emploi, des avantages matériels accrus au moindre flottement, à la moindre velléité de revendication, et une quasi-immunité dans l'exercice de leurs fonctions. (…) Ils savent bien qu'ils seront en tout état de cause "couverts ", que les excès et abus ne leur vaudront guère de réprimandes et bien plus souvent des félicitations, alors que la modération, l'hésitation, la simple réflexion risque fort d'être ressentie comme la pire des fautes : l'insubordination. »

Se voyant redoutés et se jugeant méprisés, ils cherchent d'instinct une compensation sur le dos des plus désarmés, travailleurs immigrés, marginaux, jeunes, énumère le journaliste. Le faible leur devient par nature suspect, le contestataire leur semble insupportable surtout si c'est leur petite autorité qu'il discute. Le manifestant est à leurs yeux un dangereux trublion et tout homme qui court est un fuyard : c'est donc qu'il a quelque chose à se reprocher. « Tous les policiers, bien sûr, ne sont pas ainsi, mais presque toute la police est plus ou moins imprégnée de cet état d'esprit et, compte tenu de l'emploi qui en est fait, il serait d'ailleurs bien difficile qu'il en soit autrement », signale-t-il.

Introduisons aussi ce passage du livre de Guy Gilbert, un prêtre éducateur spécialisé en matière d'intervention de rue auprès des démunis, à Paris. ( Guy Gilbert - Des jeunes y entrent, des fauves en sortent - Éditions Stock, 1982 ) Son témoignage remonte à 1982. Certes l'équipe Mitterrand était au pouvoir depuis environ un an mais n'avait pas encore eu le temps de s'attaquer à la problématique policière. Curé Gilbert : « Un inspecteur de police ( … ) m'a confié ceci, relate-t-il : " La première fois que j'ai fait une vérification de papier sur une route, j'étais écoeuré de voir tout le monde, jeunes, vieux, bourgeois, ouvriers, tendre en tremblant des papiers de bagnole. " Qu'est-ce que c'est que cette police devant qui on tremble ? se demande le curé. Un pays qui a peur de sa police est un pays qu'un jour on ne contrôlera plus. De multiples bavures ont donné raison à cette peur. Leur nombre augmente dangereusement », écrit-il.

Le curé, qui n'est pas antiflic, raconte que « douze ans dans le XIXe ( un arrondissement de Paris ) m'en ont appris le sens et les raisons. C'est capitale de l'avoir appris lentement. ( NDLR : J'ai fait le même constat lors de mon enquête journalistique. ) Je suis très rarement tombé sur un adolescent mineur qui n'ait pas été frappé par un ou plusieurs policiers. » Il cite le cas de Paul, 17 ans, qui avait eu le pouce déplacé avec double fracture. Sans généraliser, il soutient que les « policiers savent qui et quand frapper. Ils ne sont pas cons pour ça. Un mec bien habillé donnant tout de suite référence parentale, profession, adresse, etc., le policier ne le touchera pas. Le mec paumé - et ça se voit -, sale, tatoué, cheveux longs, vieux cuir et jean, pas d'adresse, celui-là on n'a rien à craindre de lui. Les coups, il a l'habitude. » Selon Gilbert, « la loi d'aujourd'hui ( 1982 ), c'est trop souvent la loi des flics. »

Il raconte s'être fait lui-même arrêter par une brigade de nuit qui lui barrait la route, au risque d'une collision, et sans avertissement. Le policier l'a pratiquement arraché de son siège et fouillé en l'insultant « comme d'habitude ». Quand il a su qu'il était curé son ton a baissé de bémol en bémol. « Je lui ai dit ma fureur de n'être respecté qu'en qualité de prêtre. (…) Pourquoi as-tu fouillé ma bagnole alors que tu n'en as pas le droit ? Le flic a rétorqué : " On n'a pas le droit, sauf cas d'urgence. Mais c'est moi qui décide que l'urgence c'est ta bagnole ou n'importe quelle autre. La nuit, je fais ce que je veux. La loi, c'est moi. " Belle application de la loi ! Ma réponse a toujours été la même : Non, mon pote. La loi, c'est quelque chose de décidée, de votée pour le service de l'homme, c'est-à-dire pour sa liberté et sa sécurité, et non pour le service de cow-boys qui en font ce qu'ils veulent. »

Gilbert reconnaît qu'il existe des policiers se comportant correctement. ( NDLR : Existe-t-il des policiers se comportant correctement ? Que les policiers en civil n'ayant jamais enfreint les droits fondamentaux lèvent la main. ) « Quand à ceux qui estiment que leur métier consiste à s'acharner sur le plus faible et à pisser sur la loi, je ne me battrai jamais assez pour dénoncer leur comportement et leurs prétendues bavures. Que pouvons-nous faire ? À un homme qui me disait avoir assisté écoeuré à un tabassage public d'un jeune Noir, dans une rue de sa ville, j'ai demandé : Qu'as-tu fait ? " Rien ". Alors ferme ta gueule. Ton écoeurement, tu peux te le foutre où je pense. Tu devais réagir, dire que tu n'es pas d'accord, au risque de te faire embarquer avec le jeune Noir. Et puis porter plainte. ( … ) Et à toi, Français, qui craches sur ta police, je répondrai : nous avons la police que nous méritons. À nous, qui payons pour qu'elle existe, de vouloir et de mériter une autre police. »

Jacqueline Gatti-Montain, de l'Université des sciences sociales de Grenoble, relate qu'un an après son arrivée au pouvoir, en 1981, la gauche française de Mitterrand a mis sur pied la Commission Bonnemaison, afin d'étudier le phénomène de la délinquance. ( Les mécanismes de régulation sociale - Éditions Boréal/Presses universitaires de Lyon - Ouvrage collectif sous la direction de Gérard Boismenu, du Département de science politique de l'Université de Montréal, et Jean-Jacques Gleizal, de l'Université des sciences sociales de Grenoble, et faisant la synthèse des recherches françaises et québécoises en science politique, juridique et en criminologie ) S'en est suivi un débat public où « la situation est devenu explosive ». Alors que la gauche expliquait l'insécurité par les méfaits du libéralisme et de la croissance industrielle, la droite l'expliquait par la montée de la délinquance. Soutenue par l'extrême droite, elle a tellement bien joué son jeu auprès de la population, analyse Gatti-Montain, que la gauche a dû ajuster son tir, car son discours portait à faux. L'extrême droite n'avait pas hésité à jouer sur la peur irrationnelle du citoyen français pour gagner son point.

Le commissaire Diamant nous éclaire sur les réactions de la police aux mesures mises de l'avant par Mitterrand. ( Diamant - Les réseaux secrets de la police - Éditions La Découverte ) Diamant est le pseudonyme d'un flic qui a pris ses fonctions quelque temps après l'arrivée du général De Gaulle au pouvoir. Il a bénéficié, en raison de ses affectations successives d'un poste d'observateur privilégié, tant à la préfecture de police de Paris qu'au ministère de l'Intérieur, ministère de tous les corps policiers du pays, donc au sein même du giron du pouvoir politique. Et sous quatre présidents : outre De Gaulle, Pompidou, Giscard d'Estaing et Mitterrand. Diamant : « La droite, qui exerça le pouvoir sans discontinuer de 1958 à 1981, a profondément marqué la culture policière. ( ... ) Bon nombre de cadres de la police exerçant encore leur activité en 1981 ont engagé leur carrière avant l'avènement de la Ve République en 1958, parfois même sous la gestion du régime de Vichy. ( ... ) Mais ces hauts fonctionnaires, nommés aux postes de responsabilité tout au long des vingt-trois années où, sans discontinuer, la droite exerça le pouvoir, ont, par goût ou par la force des choses, souvent épousé les options des hommes politiques à qui ils doivent leur carrière. »

Diamant raconte qu'en succédant à la droite, en 1981, la gauche a bouleversé toute une conception de l'approche policière. C'est que les socialistes de Mitterrand s'étaient faits les champions de notions s'opposant à la culture policière de la droite : abolition de la peine de mort - par décapitation -, élargissement du champ des libertés, culte des droits de l'homme, création d'un code de déontologie policière. « Autant de concepts qui prennent à rebrousse-poil des policiers, décrit Diamant. ( ... ) Il conviendra de faire cesser une bonne fois pour toutes les trop nombreuses violences policières, définir une nouvelle approche de l'utilisation des forces de l'ordre, jusqu'alors bien souvent employée pour réprimer les manifestations sociales. » Dans les postes de police, continue l'auteur, les esprits s'échauffent : « On ne va plus pouvoir bosser, entend-on ici et là. Les truands vont faire la loi. Tu te rends compte ! Si la peine de mort est supprimée, ils n'auront plus peur de rien ! On va se faire tirer comme des lapins ! D'ailleurs, les " socialos " vont autoriser les avocats à assister les détenus en garde à vue. Ça va être le bordel, je te dis ! »

Ainsi qu'en témoigne également Claude Journès, de l'Université de Lyon II, le virage politique est majeur. ( Les mécanismes de régulation sociale - Éditions Boréal/Presses universitaires de Lyon - Ouvrage collectif sous la direction de Gérard Boismenu, du Département de science politique de l'Université de Montréal, et Jean-Jacques Gleizal, de l'Université des sciences sociales de Grenoble, et faisant la synthèse des recherches françaises et québécoises en science politique, juridique et en criminologie ) Après l'arrivée de la gauche au pouvoir, l'essentiel de la démocratisation de la police est l'oeuvre de Gaston Defferre, ministre de l'Intérieur, qui manifeste une volonté de changement exprimée parfois brutalement. Journès le cite : « Les ratonnades ( expédition punitive ou brutalités exercées par des Européens contre des Maghrébins ), c'est fini ! Pendant des années, la police était sous l'autorité de gouvernements de droite qui lui ont confié des tâches essentiellement répressives, contre la gauche, l'extrême gauche, contre les usines occupées, les grévistes, les immigrés, etc. Des mauvaises habitudes se prennent trop vite. J'ai entrepris de changer ça. »

Par la suite, Defferre désigne à la police un nouvel adversaire, l'extrême droite, « qui, nous apprend Journès, a souvent constitué le service d'ordre des personnalités politiques de l'ancienne majorité, a bénéficié de la complaisance sinon de l'appui de la police. Ainsi s'explique sans doute l'insuccès des enquêtes sur les délits et les crimes racistes, soupçonne-t-il. À cela s'ajoute l'orientation préférentielle donnée avant 1981 au renseignement policier visant la gauche et l'extrême gauche ». Pas surprenant que le tout-puissant ministre de l'Intérieur ait par la suite rencontré l'hostilité des forces de droite et d'extrême droite au sein de la police. Defferre disait considérer comme « un honneur » le fait « d'être attaqué par un syndicat ( policier ) d'extrême droite ».

Toutefois, les choses changent en 1986. Le Rassemblement pour la République ( RPR ) de Jacques Chirac bat la gauche et prend le pouvoir à l'Assemblée nationale. Victoire attribuable au discours de la peur de la droite et l'extrême droite ? Compte tenu du contexte politique qui précède et suit, on est justifié de l'affirmer. Mitterrand, qui n'a guère le choix, le nomme premier ministre. Et Chirac nomme Charles Pasqua, qui symbolise assez bien ce que la gauche avait combattu dans la police, signale Journès, titulaire du ministère de l'Intérieur. Mitterrand, de son côté, est condamné à la cohabitation avec la droite, donc à l'immobilité, sauf pour ce qui touche les Affaires étrangères. Et tout recommence comme avant l'arrivée de la gauche, bien qu'à un degré moindre.

Prévost, une journaliste française, nous donne un aperçu de la violence policière dont est capable un gouvernement de droite, dans cet Occident démocratique. ( Nathalie Prévost - La mort indigne de Malik Oussekine - Éditions Bernard Barrault ) Les événements qu'elle raconte se sont déroulés à la fin de 1986. Étudiants et lycéens français refusaient le projet de réforme de l'enseignement supérieur proposé par le secrétaire d'État aux Universités, Alain Devaquet. Ils décident de manifester dans la rue. Pasqua, ministre de l'Intérieur, fait alors intervenir la compagnie motocycliste de la préfecture de Paris, mieux connu sous le nom du Peloton de voltigeurs moto-portés ( PVM ).

C'est un commando musclé utilisé lorsque l'ordre public est gravement menacé, explique la journaliste. Une unité brutale, violente, conçue et formée militairement dans le but de briser moralement et physiquement la détermination de manifestants armés. Tout citoyen qui a eu le malheur de la croiser une fois dans sa vie, en garde un souvenir épouvanté, note-t-elle. Quarante motos surgissant dans la nuit en formation serrée, moteur hurlant, chevauchée chacune par deux athlètes casqués, cagoulés et bardés de cuir, dont l'un, le passager, brandit une matraque de près d'un mètre de long... « ( ... ) un spectacle que personne ne peut raisonnablement associer à la dispersion d'une manifestation estudiantine », précise-t-elle.

Son arrivée soudaine dans une petite rue près du Quartier Latin, vers 1 heure du matin, sème la panique. Les moteurs s'affolent, les sirènes hurlent, les voltigeurs se dressent sur les cale-pieds, les matraques frappent. Terrorisés par cette horde qui les pourchasse jusque sur les trottoirs, les passants ne savent plus que faire ni où aller, ils assistent impuissants au tabassage de tous ceux qui n'ont pas eu l'agilité ou la chance d'échapper à leur furie, relate la journaliste. Malik Oussekine n'en survivra pas. Il s'était réfugié sur un terrain privé bordé d'une clôture. Trois voltigeurs descendront de leur moto et le tueront à coups de matraque. Un fonctionnaire du ministère des finances, témoin, sera blessé. Il échappera aux coups en brandissant sa carte d'identité du ministère. Un autre aussi, en criant appartenir au RPR, parti de Chirac. Bilan de cette folle équipée : outre ce jeune homme mort, deux blessés graves parmi les manifestants et une dizaine parmi les forces de l'ordre. La manif s'est déroulée un samedi. Le lundi suivant, Chirac annoncera le retrait pur et simple du projet de loi Devaquet.

Peu après, à l'occasion d'une intervention télévisée, Bernard Deleplace, secrétaire général de la Fédération autonome des syndicats de police ( FASP ), rappellera que le tir tendu de grenades lacrymogènes est prohibé, affirmera aussi que « frapper un manifestant à terre, c'est se déshonorer soi-même ». Puis il accusera les hommes politiques d' « encourager la présence dans nos rangs d'une minorité d'extrémistes qui déshonorent la police », invitera les jeunes à ne pas céder à un « racisme antiflics ». Notons que Deleplace avait ses entrées au bureau du ministre de l'Intérieur, Gaston Defferre, de l'équipe Mitterrand, avant que Pasqua, de l'équipe Chirac, ne le remplace à cette fonction.

De nos jours, dans les pays occidentaux en tout cas, ce genre de violence physique de la police en uniforme n'est plus nécessaire, car tout se passe désormais dans la clandestinité. C'est que la police a développé, grâce aux mégabanques informatisées et autres nouvelles technologies de l'information, sa capacité d'aseptiser par l'infiltration et les déstabilisations psychologiques les gêneurs potentiels et anticonformistes. Elle peut ainsi tuer dans l'oeuf tout soubresaut social. C'est du pas-vu-pas-pris parce que ces flics sont en civil. Et c'est davantage le cas, en ces temps de la pseudo police communautaire, où l'adhésion de tous les citoyens est fortement sollicitée. Casamayor fait une description réaliste de l'approche " moderne " du pouvoir en la matière. ( Louis Casamayor - La Police - Gallimard ) Il dit que les sanglantes répressions des temps barbares ne sont pas des effets policiers. « C'est, au contraire, les sociétés lisses dont la surface n'est pas plus agitée que celle d'un étang qui révèlent la puissance de l'emprise policière. La meilleure répression est celle qui ne se voit pas. »

Nous disions plus haut que la droite politique a servi aux citoyens, à deux époques différentes, exactement le même scénario, basé sur la peur et l'insécurité. Nous avons vu celui de 1981, transportons-nous maintenant vingt ans plus tard. Nous sommes au début de 2002, des élections présidentielles et législatives sont prévues pour le printemps. Jacques Chirac, homme de droite, a gagné du galon. Il n'est plus premier ministre, comme au milieu des années 1980, mais président de la République et sollicite un deuxième mandat. Février 2002, il lance sa campagne électorale sur le thème « impunité zéro » pour les délinquants, au moment où les Français font de la sécurité leur première préoccupation. ( Agence France-Presse - La Presse du 20 février 2002 )

Il s'érige, selon la formulation de l'Agence France-Presse, en gardien de la loi et de l'ordre à l'occasion de son premier discours prononcé à Garges-les-Gonesse, en banlieue parisienne : « (…) Il y a urgence à agir et à réagir, (…) ( car ) la violence est en train de changer le visage de notre république. (…) Plus personne en France n'est à l'abri. Plus personne ne se sent à l'abri. (…) Pour les serviteurs de la loi comme pour tous les citoyens, l'impunité de ceux qui bafouent la loi est aussi décourageante qu'insupportable. » L'histoire des années 1980 se répète, car ce discours de Chirac oblige la gauche à adopter un profil bas. Lionel Jospin, premier ministre sortant et candidat de la gauche à la présidence, forcé de faire publiquement son mea culpa, dresse la liste de ses « regrets » après cinq ans à la tête du gouvernement français ( Agence France-Presse - La Presse du 7 mars 2002 ) : « J'ai péché par naïveté, non par rapport à l'insécurité, mais je me disais pendant un certain temps que si on fait reculer le chômage, on fera reculer l'insécurité. Or, 928 000 personnes ont retrouvé un emploi et cela n'a pas d'effets direct sur l'insécurité ».

En final, Chirac accède à ce deuxième mandat présidentiel en obtenant 82,21% des voix au deuxième tour, face au finaliste surprise, le dirigeant d'extrême droite Jean-Marie Le Pen. L'Union pour la majorité présidentielle ( UMP ), créée le lendemain du premier tour et constituée de candidats de la droite et de l'extrême droite, obtient, le mois suivant, la majorité aux législatives ( Agence France-Presse - La Presse du 17 novembre 2002 ) : 365 sièges de députés sur 577 à l'Assemblée nationale, chambre basse du Parlement. La gauche, certes encore debout, mais décimée… Gros à parier que le discours de la peur véhiculé par Chirac, et qui devait être propagé par les membres de son ex-parti, le RPR, a été à l'origine de la polarisation du vote.

À la lumière d'articles publiés dans La Presse, examinons rapidement les racines à l'origine de l'insécurité dénoncée par Chirac. Je précise n'avoir pas enquêté en France. J'admets aussi la difficulté d'établir des parallèles dissemblables, l'histoire de ce pays ne pouvant être comparée à celle du Québec. Mais, en y regardant de plus près, cette difficulté n'est qu'apparente puisque les méthodes policières sont les mêmes partout en Occident. Mon enquête de six années et demi en sol québécois ainsi que mes multiples lectures de bouquins et d'études en la matière m'en ont suffisamment appris pour savoir comment s'exerce la répression clandestine, agressive et illégale de la police en civil. Pour des raisons historiques, que j'ai relatées brièvement un peu plus haut, en France, je le crains, la situation serait pire qu'au Québec. D'autant qu'on y a adopté le modèle de la police communautaire… bidon. C'est d'ailleurs pourquoi j'affirme que ce pays n'est surtout pas un modèle à imiter. Et m'étonne que le gouvernement péquiste de Bernard Landry, et son ministre de l'Intérieur, Serge Ménard, ait noué des liens avec la police française.

Dans ce pays, la police a la gâchette facile… Elle semble avoir un penchant marqué pour les jeunes cibles. En toile de fond, quelque quatre millions de musulmans vivant en France. ( Louis-Bernard Robitaille - La Presse du 30 septembre 2001 ) D'origine maghrébine ( algérienne, marocaine, tunisienne ) en immense majorité, cette population, sans être intégrée aux « Français de souche », loin de là, n'en reste pas moins étroitement imbriquée à la société française, rapporte le journaliste Louis-Bernard Robitaille de La Presse. Si les jeunes immigrés de la seconde génération forment souvent le gros des troupes dans les banlieues explosives, ils se mélangent également à des jeunes « Français de souche ». Les jeunes «  beurs » - d'origine maghrébine - complètement largués des banlieues sont aussi français que ces derniers, qui subissent la même exclusion et pratiquent la même violence.

Banlieues explosives ? En mars 2002, le journaliste Gilles Toupin de La Presse y a enquêté et produit une série d'articles particulièrement éclairants. ( Gilles Toupin - La Presse du 16 mars 2002 ) Il y a découvert, décrit-il, une autre France, peu connue hors de ses frontières, celle des banlieues et de ses quartiers « sensibles » en périphérie de Paris et des grandes villes de province. Une France tiers-mondiste où règne la violence et l'incivilité, où toute une jeunesse, issue surtout de l'immigration, aux prises avec des frustrations identitaires et sociales, refuse tous les symboles de l'autorité.

Il signale que « les récits tumultueux de jeunes abattus par la police sont monnaie courante ( sic ) dans les journaux français ». Dans la nuit de la St-Sylvestre, deux jeunes ont été tués par la police aux Mureaux et à Vitry-sur-Seine. Ces « bavures » ne font qu'exacerber les tensions et mènent, comme ce fut le cas à Strasbourg le 1er janvier 2002, à des rixes de plus en plus violentes entre les jeunes, qui n'ont plus rien à perdre, et les policiers. Cette nuit-là, une cinquantaine de voitures ont été incendiées dans cette seule ville. Mais il y a pire, comme à Vitry-sur-Seine, dans la banlieue parisienne, où le 29 décembre 2001 une grenade d'origine yougoslave a été lancée sur un commissariat de police.

La France, beaucoup le reconnaissent un peu tard, le journaliste, a négligé de se donner une vraie politique d'intégration de ses immigrants. Des années durant, les hommes politiques des gouvernements successifs ont laissé se développer de véritables quartiers ghettos. Parcourir cette France des banlieues, écrit le journalistel, c'est se buter aux mauvaises conditions de vie, à l'exploitation sociale particulièrement intense, mais aussi à des réflexes de xénophobie ou de racisme, d'intolérance à l'égard de l'autre. Tout cela produit de l'exclusion. En plus de cette misère, de ce prolétariat à bon marché, ajoute-t-il, les banlieues ont été construites dans la précipitation pour répondre rapidement à la demande. Aujourd'hui, ces logements sociaux déglingués et grotesques sont à leur tour des témoignages d'exclusion. Ils ont été construits sans que rien n'ait été pensé autour, sans infrastructures économiques susceptibles d'employer de la main-d'œuvre. Les habitants sont livrés à eux-mêmes, signale-t-il.

Tous les observateurs s'accordent à dire que le bilan de cet urbanisme français des années 1950-60 est une véritable catastrophe. C'est là un autre visage de la ségrégation, comme celui de l'école dans ces zones qui ne répond guère non plus au profond désir de reconnaissance de ces jeunes Français qui sont sans cesse renvoyés à leur origine ethnique. Enfin, la famille est souvent déstructurée dans les zones dites « sensibles », l'autorité parentale y est totalement brisée et les enfants en quête de reconnaissance ont tendance à aller ailleurs pour avoir de l'espace. Cet ailleurs, c'est celui de la bande, du gang, de la délinquance, quand ça n'a pas été, dans certains cas, « celui du camp d'entraînement en Afghanistan », ajoute-t-il.

L'éditorialiste Mario Roy de La Presse fait le constat, ce même mois de mars 2002, que, en France, la délinquance a atteint en 2001 un sommet historique, la hausse du nombre des crimes violents, 10% de plus qu'en 2000, étant la plus importante. ( Mario Roy - La Presse du 25 mars 2002 ) « Plus de 800 quartiers sont désormais hors la loi ». Selon lui, bien des pays ont fait l'erreur de planter les logements sociaux dans des no man's land invivables. Mais la France l'a fait avec une ardeur à la mesure de sa formidable bureaucratie. Un million de ces 3,7 millions de logements, devenus des camps retranchés, devront être démolis et remplacés - une tâche herculéenne qui, pour l'instant, progresse à pas de tortue. 

Sans nier l'existence d'un problème majeur, je m'interroge sur la fiabilité des statistiques sur la criminalité que l'éditorialiste cite dans son papier. J'ignore où il les a puisées. Elles sont fort probablement d'origine gouvernementale, même si elles émanent d'articles de la presse française. Tous les journalistes rapportent des statistiques fournies par l'État et sa police. Aucun média ne dispose des moyens nécessaires au recensement des actes criminels commis annuellement sur le territoire d'un pays ou à la vérification des statistiques policières et gouvernementales : de fait, seules les statistiques juridiques sont valables. Pouvoir et police sont passés maîtres dans l'art de gonfler l'importance de situations sociales pour justifier des interventions plus musclées.

Amenons à la barre des témoins inusités, d'origine arabe : les musiciens du groupe français Zebda, constitué des deux frères Amokrane, de Cabero, Cherfi, Sanchez, Saurin et de Sauvage. Traitant de leur dernier CD, le journaliste Alexandre Vigneault de La Presse écrit, en août 2002 ( Alexandre Vigneault - La Presse du 24 août 2002 ) : « Plus qu'une aventure artistique, plus qu'un groupuscule politique, Zebda est ce que la colère a fait de meilleur depuis des lustres sur la scène française. ( … ) ressouder la fracture sociale, ( … ) programme politico poétique décliné en 13 chansons savoureuses cousues de fil barbelé », etc. Selon Hakim Amokrane, « ( … ) la chanson est un véhicule pour partager ce qu'on a à dire ».

Le journaliste relate que, en 2001, le groupe a parrainé une liste de candidats aux élections municipales de Toulouse - la  Liste Motivé-e-s, d'après le titre d'une de leur chansons-choc. En avril 2002, ce fut le coup de masse des législatives, alors que les Français avaient le choix entre la droite de Chirac et l'extrême droite de Le Pen. Le coup a été dur pour Zebda, qui a vertement critiqué Chirac en échantillonnant - dans sa chanson Le Bruit et l'odeur - un discours xénophobe prononcé par le future président en 1986. ( NDLR : On la vue, c'est cette même année 1986 que le Rassemblement pour la République de Jacques Chirac bat la gauche et prend le pouvoir à l'Assemblée nationale. )

Écoutons Hakim Amokrane : « On s'est rendu compte que la France d'aujourd'hui veut bien des jeunes issus de l'immigration, ce que nous sommes, à condition qu'ils soient des Zidane ( Zinédine Zidane, joueur étoile de l'équipe de soccer Real Madrid ) ou des Zebda. Des jeunes qui ont des succès sportifs ou artistiques. Les jeunes de mon quartier sont encore exclus. Quand ils cherchent un travail, ils sont triés en fonction de leur code postal et doivent encore subir la sélection aux portes des discothèques ( … ). »

Toutes ces remontrances et cicatrices, on les retrouve dans Utopie d'occase, à travers « la plume agile et acide » de Magid Cherfi, décrit le journaliste. Dans L'erreur est humaine, la France est dépeinte comme un pays de flics, « le képi de la planète », « un pays qui veut être le gendarme et c'est nous les voleurs ». Sur Goota ma différence, Sheitan, Le Paranoïaque et les autres chansons, Cherfi décrit avec toute l'ironie, le mordant et l'immense talent qu'on lui connaît un quotidien marqué par la xénophobie, l'ignorance et l'exclusion. L'amertume des chroniques sociales est contrebalancée par des musiques toujours aussi festives, où rock, funk, rap et même samba - J'y suis, j'y reste - se mêlent en un tourbillon exaltant, décrit le journaliste.

Quelques années après ces événements, d'autres surviendront, beaucoup plus graves encore. Tout commence en octobre 2005, à Clichy-sous-Bois, alors que trois ados, poursuivis par la police, se réfugient dans le périmètre interdit d'un transformateur électrique. Bouna Traoré et Zyed Benna, tous deux d'origine africaine, meurent brûlés vifs, le troisième, Muhittin Altun, survit à ses blessures : début de 2007, le tribunal correctionnel de Bobigny le trouvera coupable d'avoir lancé un pavé sur une autopatrouille. ( Yahoo Actualité du 12 janvier 2007 ) La police avait nié les avoir poursuivies. Décembre 2006, une enquête de l'Inspection générale des services (« la police des polices » ) confirmera la poursuite. ( Cyberpresse du 7 décembre 2006 ) L'un des avocats des familles des victimes, Me Jean-Pierre Mignard, affirmera que certains policiers, tout en sachant que ces jeunes s'étaient introduits dans le transformateur, n'ont rien fait pour les protéger. Ce drame sera le point de départ des émeutes des banlieues, une crise sans précédent qui amènera le gouvernement Dominique de Villepin à décréter l'état d'urgence, appuyé par le Président Chirac. Des milliers et des milliers de voitures seront incendiées.

Dès le début de la crise, Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, président de l'UMP et alors candidat avoué aux élections présidentielles, avait, dans une tentative de faire passer un problème social pour un problème de sécurité, traité les responsables des émeutes de voyous, de racailles, ce qui avait jeté de l'huile sur le feu. Alors qu'il est un fait avéré que la police française effectue régulièrement des contrôles « intempestifs ». ( Marie-Joëlle Gros - site Web du Centre des médias alternatifs du Québec, 11 novembre 2005 ) Surveillés, exclus, raflés, contrôlés, enfermés, parce que pauvres, les " jeunes " des banlieues trouvent à dire leur révolte et cherchent à être entendus. Cette implosion de violence est l'expression d'un affrontement contre un système capitaliste qui les marginalise. ( NDLR : Signalons que Sarkozy a dévoilé que la police communautaire faisait du renseignement, précisant que cette activité relevait d'un autre niveau, qu'elle n'avait pas à s'en occuper. )

La France droitière et extrême droitière est à l'origine d'une bonne partie de la violence sévissant dans les cités de HLM. On dit que la police ( en uniforme ) n'ose plus y patrouiller par peur d'agressions physiques. Mais il y a gros à parier que la police en civil ( hommes et femmes ) y est massivement présente et y sème la zizanie sociétale, aidée qu'elle doit être de ses collabos. Et que lorsque des locataires sortent des HLM pour circuler dans des grands centres de consommation, elle doit veiller à ce qu'ils ne s'y sentent pas bien. Bref, vivant non seulement dans un enfer socio-économique, mais obligés d'y rester confinés en plus, parce qu'ils sont fort probablement éjectés partout ailleurs.

Je garde en mémoire la violence inouïe d'un Français d'origine maghrébine qui, en décembre 2001, a lancé une grenade sur un commissariat de police, à Vitry-sur-Seine. Comment en arrive-t-on à haïr à ce point la police ? Une enquête approfondie révélerait fort probablement que la police en civil et de ses collabos l'avaient tellement harcelé et déstabilisé psychologiquement, au cours des mois précédents, peut-être même pendant des années, qu'ils l'ont enfermé dans un cul de sac, sans espoir d'en sortir, donc désespéré. En somme, ce citoyen serait tombé dans le piège policier. En usant lui-même de violence pour combattre la violence policière, il a donné raison à la police. On peut probablement dire de même de l'émeute de Strasbourg, relatée plus haut, où une cinquantaine de voitures ont été incendiées. Le fascisme génère la violence qu'il dénonce. Une police destructrice de la socialité, de la cohésion sociale. Et la propagande policière et politicienne est orientée de façon à faire croire aux citoyens que les délinquants en sont les seuls responsables. Les médias français traitent-ils des activités clandestines de la police en civil ? Le cas échéant, j'en serais étonné, agréablement dois-je dire. Tant qu'ils se tairont, si tel est le cas, cette violence perdurera.

Ramenons le curé Gilbert : bien que son témoigne remonte au début des années 1980, il reflète encore la réalité d'aujourd'hui. ( Guy Gilbert - Des jeunes y entrent, des fauves en sortent - Éditions Stock, 1982 ) Il ne traite pas spécifiquement des jeunes Maghrébins. Il explique que la violence découle pratiquement toujours de l'injustice, quand ceux qui la subissent sont acculés au désespoir. Violence anarchique, incontrôlable. Selon lui, notre société compte trop de gens en mal de châtiments, de sentences dures. Notre justice ne cherche pas à guérir mais semble se venger.

« Guérir quelqu'un, expose-t-il, c'est lui apporter, avec le réconfort, ce qu'il faut pour qu'il aille mieux. Se venger, c'est donner au condamné une occasion supplémentaire de haïr. Sa vie est souvent faite déjà de haine profonde vis-à-vis de ses parents et de tous ceux qui n'ont pas su l'aider ou qui l'ont laissé tomber. Le comportement vengeur de la justice ne fera que le conforter dans sa vision d'un monde féroce et violent. »

Le cas français n'est pas unique. Stigmatiser seulement ce pays serait faire preuve d'une bien courte vue. Peu importe l'endroit où l'on jette l'œil dans ce vaste monde, pouvoir et police utilisent le même modus operendi. À des degrés divers tout de même.

À quoi reconnaît-on le discours de la peur ? Akermann, Dulong et Jeudy donnent une grille d'analyse. ( Werner Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy - Imaginaires de l'Insécurité - Librairie des Méridiens ) Résumons-la. « Toute agitation gouvernementale, médiatique ou politicienne » ayant pour objet l'insécurité doit être scrutée à la loupe, seule façon de départager ce qui procède vraiment de la volonté d'assurer la protection des personnes et des biens de ce qui n'est que volonté de faire de la peur des citoyens le moteur de l'action. Par exemple, entretenir et renouveler la peur, le tout au service de la conservation, voir du rétablissement d'un ordre antérieur. Quand l'insécurité est utilisée pour masquer le social en lui donnant la peur comme motif unique, comme seul mode de relation, on se trouve manifestement en présence d'une manipulation du politique.

Selon les trois sociologues, les discours de l'insécurité théâtralisent, dramatisent les rapports sociaux, ils se renvoient les uns aux autres dans un tel jeu d'équivocité qu'ils deviennent porteurs de l'angoisse collective, de sa circulation à travers le corps social. L'insécurité, notion équivoque et applicable à tous les secteurs de l'activité comme à toutes les pratiques de la vie quotidienne, est manipulable aisément. « La peur des citoyens, argument du politique, ce n'est rien de plus qu'une métaphore référentielle qui s'intègre au jeu circulaire du discours de la peur. La gestion des risques, comme la victimisation généralisable à tout le corps social, présentent les avantages de légitimer toutes les entreprises politiques, sociales et économiques qui s'y réfèrent. Une telle démarche apparaît comme une idéalisation de l'organisation optimale de la société, au-delà des tendances politiques contradictoires. »

Citant les sociologues Domenack et Montain, Bonnemaison apporte un autre point de vu  ( Gilbert Bonnemaison - La sécurité en libertés - Éditions Syros ) : « Quand une instance politique n'a d'autre enjeu que de récupérer le pouvoir, quand elle n'a pas, au sens large, de projet de société, elle use du discours de l'insécurité. » Il ajoute que « le discours politique de l'insécurité est celui pour lequel le maintien de l'ordre économique et social est une fin en soi qui justifie tous les contrôles et tous les débordements que devrait s'interdire un État libéral au sens plein du terme. »

Ackermann, Dulong et Jeudy, pour y revenir, nous dévoilent un autre volet particulièrement significatif du discours de la peur. Ils affirment que l'expression « peur des citoyens » est à double tranchant. Certes, constatent-ils, les citoyens ont peur. Mais le pouvoir a peur des citoyens ou plutôt peur du sens que la notion peut signifier : les citoyens sont des personnes conscientes, autonomes, qui agissent. « Lorsque la mentalité est étriquée il est toujours plus rassurant pour un pouvoir politique de régner sur un peuple d'individus frileux, barricadés et séparés les uns des autres par des systèmes de protection plus ou moins efficaces que de devoir, sans trêve, négocier avec des collectivités et des communautés organisées, cherchant à transformer leur environnement. »

Un peuple d'individus frileux, barricadés, séparés les uns des autres... Creusons encore un petit peu. Pour Defrance, pédagogue, la resocialisation suppose tout un tissu de relations extrêmement complexes, de réseaux de solidarité spontanée, de possibilités de rencontres, une participation à l'élaboration ou à l'évolution du cadre de vie lui-même, l'engagement dans une vie associative et de loisirs suffisamment diversifiés. ( Bernard Defrance - La violence à l'école - Éditions Syros ) Bref, une socialité dont on constate aujourd'hui qu'elle est détruite, voire qu'elle n'a jamais pu exister. « Et quand cette socialité se reconstitue, explicite-t-il, tout est fait du côté des pouvoirs pour en entraver le développement. On met ensemble des gens de sorte qu'ils ne soient pas ensemble. Le logement social est d'abord pensé comme un moyen privilégié d'hygiène sociale, de normalisation des comportements, de discipline des moeurs, selon les valeurs héritées de la bourgeoisie. »

On ne le répétera jamais assez : l'osmose fait peur au pouvoir politique et à sa police. Tout à coup que ces citoyens décidaient collectivement de passer aux choses sérieuses : s'occuper enfin de leurs affaires ? Mais n'est-ce-pas exercer un droit démocratique ?