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L'idéologie de la peur
Partout dans le monde, la
peur de la criminalité est à l'origine de ravages sociétaux considérables. En
France, à la différence du Québec et du reste du Canada, on a beaucoup étudié
les fausses perceptions que le pouvoir politique, la police, de savants
criminologues et des journalistes véhiculent au sujet du sentiment
d'insécurité. Au point où on a l'embarras du choix des études et bouquins de
toutes sortes en traitant. Les ouvrages consultés disent tous que ce discours
de la peur cache autre chose. Quoi ? Une idéologie de droite. Ce qu'il importe
de savoir, au départ, c'est qu'une idéologie n'est jamais inoffensive : elle
libère ou opprime. ( Edgar Morin - Pour sortir du vingtième siècle - Éditions
Fernand Nathan )
Important de savoir
également que, selon le sociologue Morin, nos sociétés pluralistes contiennent
en elles les germes du camp de concentration mais elles ne peuvent
institutionnaliser ni développer durablement un tel enfer dans leur propre
territoire. Les sociétés pluralistes contiennent et même - par le libéralisme, note-t-il - tolèrent
en elles tous les ferments du totalitarisme, mais ceux-ci ne peuvent y dominer
précisément parce que ces sociétés sont pluralistes. Exploitation, domination
et asservissement sévissent dans les sociétés pluralistes, mais y rencontrent
des contrepoids, des freins, des antagonismes, qui, dans les régimes
totalitaires, sont inhibés, détruits, liquidés. Et que l'on comprenne bien,
précise Morin : ce ne sont pas ces sociétés qu'il faut défendre, c'est le
pluralisme qu'il faut défendre. L'ennemi du pluralisme, c'est le totalitarisme.
La peur de la criminalité
menace-t-elle le pluralisme ? L'État et sa police contribuent-il à sa
propagation ? Le cas échéant, pourquoi ? Prenons connaissance de résultats
d'études effectuées par des chercheurs, dont des sociologues. Jeudy écrit que
si la peur fait l'apparente unité d'un corps social, on peut dire que les
pouvoirs politiques, au cours de l'histoire des sociétés, n'ont jamais cessé
d'y avoir recours pour maintenir une image de cohésion sociale. ( Henry-Pierre
Jeudy - La panique - Éditions Galilée ) Dans un autre de ses ouvrages, il souligne que les
discours sur l'insécurité permanente et multiforme semblent bel et bien faire
durer l'idée d'un pouvoir actif à la résoudre... tout en l'entretenant. (
Henry-Pierre Jeudy - La peur et les média - Éditions PUF ) Il affirme que le repérage de
l'agression n'a pas pour effet d'exorciser la violence, mais au contraire de
confirmer sa circulation et de la relancer. L'optimalité d'un système de
contrôle ( NDLR : …contrôle et nettoyage sociaux… ) va de pair avec la
multiplication des foyers de contagion.
Il explique que les
représentations de la sécurité sont simultanément menacées et confortées par l'événement
perturbateur qui justifie le fait d'un progrès constant du système de sécurité,
d'une lutte incessante dont le bénéficiaire est l'État. L'étatisation, comme
processus, s'accomplit alors à l'infini dans la gestion de la vie quotidienne.
Par exemple, il ne s'agit pas, pour l'État, d'intercepter la violence
terroriste dans son trajet, mais au contraire de la laisser circuler, car elle
est aussi la sienne propre. La peur, phénomène naturel, équilibrant, quoique
source de dévastation et de destruction, devient alors figure sociale idéale
pour exprimer les modalités des rapports sociaux. Selon Jeudy, « le besoin de sécurité n'est qu'un alibi de
l'étatisation, il en a toujours été ainsi ».
Au milieu des années 1980,
Gleizal a effectué une recherche afin de vérifier si « le problème de l'insécurité ne se pose pas désormais sur un terrain
socioculturel où elle est une réalité avant d'être une construction
idéologique, voire la pièce centrale d'une manipulation politique ». (
Jean-Jacques Gleizal - Le désordre policier - Presses universitaires de France ) Après
avoir analysé notamment les recherches des sociologues Lagrange et Dulong, il
en est venu à la conclusion que la dialectique de l'insécurité est développée
par la droite. Il explique que la sécurité des gouvernements est celle
classique et négative de l'ancienne droite. On fait pencher la balance de telle
sorte que le fort reste le fort et domine davantage le faible. Il dit qu'à
vouloir légitimer la police par la sécurité, on risque de la délégitimer définitivement.
La sécurité n'est pas seulement une recherche d'accroissement des moyens de
police, elle n'est pas tant une réactivation de l'individualisme que la
tentative de redéfinir une façon de vivre en société.
Le discours de la droite est
avant tout psychologique : il décrit une situation de peur, d'angoisse,
d'inquiétude. Le but ultime de la logique sécuritaire, analyse-t-il, est
d'établir le consensus de la peur et « de
conduire le citoyen jusqu'à la délation ». La peur, on le sait, est
mobilisatrice de l'opinion publique et ouvre tout grand la porte à la démagogie
et à ses conséquences, dont le renforcement du système répressif n'est pas la
moindre. Une fois que la peur s'est installée dans les murs de la Cité ( ou du
petit village ), difficile de convaincre ses citoyens de choisir les libertés
contre la sécurité. Le juriste français se fait encore plus précis : alors que
la liberté est indissociable de la sécurité, dans l'idéologie sécuritaire, la
liberté n'est pas une fin. Pour cette raison, il est donc d'avis qu' « il faut dénoncer le chantage à l'insécurité ».
Il est on ne peut plus
à-propos de rappeler ici ce qu'ont écrit Normandeau et Leighton, ces chantres
de la prétendue police communautaire ( André Normandeau et Barry Leighton - Une vision
de l'avenir de la police au Canada : Police-défi 2000 - Direction de la police et
de la sécurité, Secrétariat du Ministère du Solliciteur général du Canada, 1990
) : « ( ... ) nous sommes engagés, prévenaient-ils
en 1990, dans un exercice visant à établir
l'équilibre entre, d'une part, les mesures nécessaires pour assurer la sécurité
de tous les citoyens et, d'autre part, l'acceptation, par ces mêmes citoyens,
d'une diminution consécutive de leurs libertés fondamentales. »
Autres témoignages, dont
celui de Roché, du Centre national de recherche scientifique ( CNRS ), en
France, et professeur à l'Institut d'études politiques de Grenoble ( Sebastian
Roché - Insécurité et libertés - Seuil ) : « Je ne suis pas sûr que la délinquance à son niveau actuel soit plus
dangereuse pour la vie collective que les mesures de contrôle social et
policier qu'on pourrait prendre pour la contrer. La surveillance et la
répression ont toujours du mal à s'accommoder de la démocratie. »
Bonnemaison, lui, fustige les « fainéants et démagogues de la sécurité !
( Gilbert Bonnemaison - La sécurité en liberté - Éditions Syros ) Depuis le temps qu'ils jouent les pourfendeurs vertueux entretenant
soigneusement l'insécurité qu'ils dénoncent. Le temps est venu de démasquer ces
imposteurs », clame-t-il. ( NDLR: Citation trouvée dans
un blog du Oueb dénonçant l'imposture : « I need someone to protect me from all the
measures they take in order to protect me. » )
D'après Bonnemaison, l'un
des éléments constitutifs de l'insécurité est le récit, le colportage des
cambriolages et des agressions dont chacun s'estime la victime unique tout en
rapportant l'événement dans des formes stéréotypées telles que c'est la société
tout entière qui bourdonne de ces récits. « La
scène de l'intrusion ( … ) donne un
contenu - à côté du sport et du tiercé - aux conversations du petit
matin ou de l'apéro dans les bars, elle sert d'élément aux propos de voisinage,
elle rempli les échanges familiaux ». Le récit de l'agression, la mise en scène de la
peur est un événement. Il se passe quelque chose, enfin, dans le quartier et
dans la ville. Bien plus, ces événements ont, en retour, des effets
considérables. Ils autorisent des formes plus ou moins élaborées d'autodéfense,
donnent en quelque sorte carte blanche pour agir. Comme si parler de
l'insécurité était un moyen de légitimer l'abandon souhaité face aux
difficultés générales de la vie sociale. C'est sans doute à ce moment que de
fait social, l'insécurité devient discours politique et en conséquence, la
sécurité, projet de société, soutient-il.
De son côté, Roché, pour y
revenir, a mis en lumière des corrélations fortes entre les préoccupations de
sécurité et ce que certains désignent comme fondement de l'identité collective,
ce qui est un fort déterminant des opinions et des choix politiques. (
Sebastian Roché - Insécurité et libertés - Édition du Seuil ) Ainsi, ceux estimant que
les personnes se définissent largement par l'appartenance à une « nation » ou, plus encore, à une « race », vivent dans une plus grande
insécurité que ceux considérant que l'identité des personnes tient surtout à
des convictions morales et politiques. Mathieu qualifie d'importants les
éléments soulevés par Roché, car ils montrent qu'un sentiment d'insécurité se
construit, chez les individus, à partir de faits mais aussi en fonction d'une
interprétation qui met en oeuvre divers facteurs psychosociaux. ( Jean-Luc
Mathieu - L'insécurité - Éditions Que sais-je ? )
Sur de telles bases, des
forces politiques organisées peuvent avoir intérêt à jouer sur l'insécurité et
à l'orchestrer comme objet collectif d'une demande adressée au pouvoir
politique, en faisant converger des peurs, des préoccupations et des demandes
individuelles. « Lorsque le désir
légitime de sécurité se focalise sur les moyens purement répressifs d'y
parvenir, peur et désir de répression s'autoalimentant de façon obsessionnelle,
la société dérive vers des excès, situation qu'orchestre particulièrement bien,
en France, Le Pen et le Front national. » L'idéologie sécuritaire annonce
une forme de régression collective. Et la légitimité même de la demande de
vivre en sécurité tente d'innocenter malencontreusement les manifestations de
la xénophobie.
Il est un fait cent fois
constaté que l' « imaginaire social »,
qui a peu avoir avec la réalité bien concrète des faits, est quasi sans limite.
D'après Touraine, il est rempli de violence criminelle ou de sexualité
agressive, qui sont rejetées par une majorité avide de sécurité et de
cocooning. ( Alain Touraine - Qu'est-ce que la démocratie ? - Éditions
Fayard ) Nous en sommes venus à l'image qu'avait d'elle la société bourgeoise
au début du XIXe siècle, qui se sentait menacée par les « classes dangereuses », parce qu'elle n'acceptait pas les
revendications des « classes laborieuses ». Il fait remarquer que la démocratie s'affaiblit quand elle réduit à l'excès
la gravité des problèmes qu'elle doit traiter.
Ackermann, Dulong et Jeudy,
tous trois du Centre nationale de recherche scientifique ( CNRS ), en France,
explicitent davantage ( Werner Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre
Jeudy - Imaginaires de l'Insécurité - Librairie des Méridiens ) : « ( … ) la cristallisation d'un corps social autour de l'insécurité engendre
surtout une véritable dynamique de l'imaginaire qui pallie les effets de la
déstructuration d'un ordre symbolique. » L'idéal sécuritaire est une
manière de gérer les formes multiples d'une crise économique et sociale,
présente l'avantage de faciliter les déplacements des contradictions sociales,
de les focaliser sur des objets substituts. Roché, de son côté, signale qu'on
réclame de nos jours, à gauche comme à droite, plus d'État, plus de prévention
en matière de sécurité, c'est-à-dire un contrôle social renforcé, « par la manière douce ou par la manière forte ». ( Sebastian Roché - Insécurité et libertés - Édition du Seuil )
Le criminologue québécois
Jean-Paul Brodeur fait valoir, quant à lui, que « l'accroissement prodigieux » de la visibilité de la violence est
notamment un produit de sa politisation. ( Traité des problèmes sociaux - Institut
québécois de recherche sur la culture - Ouvrage collectif sous la
direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 )
Elle provient, d'une part, de ce que ses victimes réelles ou potentielles
appartiennent à des groupes de pression puissants auxquels un politicien qui
désire se faire élire ne peut rester sourd. Il en donne un « exemple frappant » : la publication en
mai 1991 de The Preliminary Report of the Task Force on Sexual Abuse of
Patients. Commandité par le Collège des médecins et chirurgiens de l'Ontario,
et rédigé par des femmes militant activement contre la violence faite à leurs
consoeurs. Les recommandations y étaient radicales, dont la radiation à vie
d'un médecin reconnu coupable de harcèlement sexuel contre une patiente. Le
criminologue cite aussi le carnage de 1989, à l'École polytechnique de
l'Université de Montréal, qu'il désigne comme étant l'illustration la plus
dramatique de la politisation de la violence.
Ainsi qu'il le précise, on ne
saurait nier que toute personne a pleinement droit à la sécurité. Il faudrait
toutefois éviter qu'une stratégie sécuritaire trop agressive se développe au
détriment des libertés fondamentales. Il craint que les revendications
légitimes de certains groupes trop longtemps soumis à des agressions impunies
soient débordées par le ressentiment et une volonté débridée de punir. Il y a
politisation aussi lorsque des citoyens sont témoins de désordre et de
violence, et c'est davantage le cas quand ces événements sont amplifiés dans
les médias, car il en résulte un sentiment parfois très profond d'insécurité. (
NDLR : Brodeur, toutefois, ne traite pas des vraies racines de
l'insécurité analysée plus haut. ) « Comme
ce sentiment d'insécurité touche des masses d'électeurs, certains partis
politiques n'hésitent pas à faire campagne en affichant des propositions
répressives à l'égard de boucs émissaires qui sont associés dans l'opinion
publique à des comportements violents. »
Le criminologue met là le
doigt sur un effet vraiment méconnu de la médiatisation. Dans un premier temps,
il règle la fameuse question voulant que la violence diffusée par les médias
incite à la violence. Selon lui, ils ont peu d'influence réelle sur les
comportements individuels : « Les
résultats de la recherche sont à cet égard ambigus ». Ensuite, il révèle
que les médias ont par contre un effet à court terme sur l'opinion des
citoyens. « Comme ( ces derniers ) sont très souvent consultés par voie de
sondages et que les gouvernements ont tendance à gouverner d'après ceux-ci, les
médias ont une influence grandissante sur l'élaboration des politiques
gouvernementales en façonnant les attitudes du public ( … ). » Il dit que
ces hypothèses d'une influence indirecte mais sensible des médias sur la détermination
des politiques gouvernementales en matière de sécurité devraient faire l'objet
d'une validation empirique.
Normandeau et Leighton
confirment qu'effectivement les Canadiens sont partisans de mesures plus
sévères à l'égard de la criminalité et de pouvoirs plus vastes pour la police.
( André Normandeau et Barry Leighton - Une vision de l'avenir de
la police au Canada : Police-défi 2000 - Direction de la police et
de la sécurité, Secrétariat du Ministère du Solliciteur général du Canada, 1990
) « Leur perception semble être
influencée moins par le véritable travail de la police et des tribunaux que par
des impressions fausses véhiculées par les médias de masse. » Les deux
auteurs prédisaient, dans leur rapport publié en 1990, que les organismes gouvernementaux,
souhaitant réduire les budgets de la police, s'efforceront désormais d'éduquer
le public au sujet du niveau réel de la criminalité... « tandis que les médias et les forces policières continueront d'insister
sur les risques qu'il y a d'être victime en dramatisant les incidents violents ». Notons que près de 15 ans plus tard, la loi du silence perdure au sein des
organismes gouvernementaux.
Grandement dramatisée par
les médias, la violence dans la société contemporaine pose à la recherche une série
de problèmes dont la difficulté pourrait expliquer le peu d'études qu'on lui a
consacrées jusqu'à maintenant, écrit pour sa part Cantin. ( Serge Cantin - Traité
des problèmes sociaux - Institut québécois de recherche sur la culture - Synthèse de l'ouvrage
collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin )
Signalons au passage la carence et l'absence d'études québécoises en matière
sociale sur nombre de problématiques, dont celle que soulève Cantin. Au Québec,
nos chercheurs sont trop souvent à la remorque d'études effectuées dans des
contextes socioculturels et politiques différents du nôtre, dont les
États-Unis. Baromètre permettant de mesurer l'intérêt du pouvoir à rétablir les
faits.
Les médias responsables des
peurs irraisonnées ? Essayons d'en savoir davantage. Glissons ici un sondage
effectué par CREDOC, une firme française, et auquel se réfère Mathieu. (
Jean-Luc Mathieu - L'insécurité - Éditions Que sais-je ? ) Sondage annuel sérieux, précise-t-il, étalé
sur une décennie, de 1981 à 1990, avec une batterie de questions basées sur
quatre indicateurs d'inquiétudes : le risque d'une maladie grave, celui d'un
accident de la route, d'une agression dans la rue et d'un accident de centrale
nucléaire. Qu'a-t-on découvert ? De nouveaux inquiets : les 25-34 ans, les
femmes de 50 à 64 ans, les employés, les ouvriers et les foyers disposant de
revenus moyens. Des groupes importants du fait de leurs poids démographiques,
signale Mathieu. On a découvert des causes n'ayant pas grand-chose à voir avec
les quatre sujets d'inquiétude. Il a mis en évidence le caractère « objectif » ou « subjectif » de l'inquiétude montante des Français. « On remarque - sans vouloir parler d'un
lien de causalité entre ces deux faits, précise-t-il - que ceux qui déclarent
regarder la télévision tous les jours sont plus inquiets que ceux qui ne la
regardent jamais. ( ... ) C'est que, à quelques
exceptions près, la télé est très souvent le vecteur de sentiments qui attisent
les craintes. »
Mathieu avance une explication.
À la télévision comme au cinéma, les images - crimes, incendies et explosions
de violences en tous genres - sont souvent déconnectées de tout contexte et de
tout traitement sérieux et rationnel qui permettraient de faire d'une émotion
ravageuse une information maîtrisable. Elles laissent les spectateurs gavés de
sensations sans recul. Au lieu de jouer un rôle de formation à la vie en
société et d'éducation du citoyen, explique-t-il, ces médias se contentent trop
souvent d'abaisser les défenses immunitaires des spectateurs avant de les
laisser seuls avec leurs peurs. Ajoutons à son propos que des hommes et des femmes se
laissent trop submerger par les affaires de nature criminelle rapportées par
les télés et les films violents. Ils vivent cela comme si l'assassin allait
soudainement jaillir de l'écran et sauter sur le plancher du salon pour violer
et trucider tous ceux qui s'y trouvent. Plusieurs citoyens, et des journalistes
aussi, se complaisent dans les histoires morbides.
Nos médias québécois, ni
pires ni mieux qu'ailleurs, à quelques nuances près, sont le véhicule de
l'idéologie de la peur. Compréhensible, toute l'information, réelle et fictive,
passe entre leurs mains. Cependant, avant d'élaborer davantage, dissipons tout
malentendu. L'objectif de ce qui suit ne vise pas à museler les médias, surtout
pas, parce que la liberté ne peut émaner que de l'information. Là où il n'y a
pas de publicité, il n'y a pas justice : comptes rendus d'actes criminels,
depuis leur commission jusqu'à la condamnation de leurs auteurs, ou leur
acquittement, par un juge. La publicité est l'âme de la justice. ( Rony Brauman
et Eyal Sivan - Éloge de la désobéissance - Éditions du Pommier, 1999 ) On comprend
pourquoi liberté d'expression et liberté de presse soient devenues des droits
inaliénables.
Dans le fond, il importe peu
que des médias fassent dans le sensationnalisme, s'ils relativisent les
événements. Deux réalités inconciliables ? Bien au contraire parce que le
sensationnalisme agit comme rempart protégeant la liberté d'expression et de
presse. C'est ce pas de plus permettant d'aller à la limite de la liberté.
Interdisez-le, et la liberté sera nue devant le pouvoir. Muselez la violence
médiatique et demain, c'est à vous qu'on clouera le bec. N'empêche qu'en même
temps la liberté comporte aussi des responsabilités. S'agit donc tout bonnement
de les encourager, sans les y obliger, à relativiser événements réels et
fictifs. Tout est là. Examinons des faits concrets où les médias propagent le
virus de la peur au sein de la Société civile.
À l'été 1998, le journaliste
Charles Grandmont de La Presse faisait part aux lecteurs de la programmation
d'automne de Télévision Quatre-Saisons ( TQS ). ( Charles Grandmont - La Presse
du 14 août 1998 ) « La soirée policière
du vendredi accueillera deux nouvelles émissions à forte teneur en gyrophares, annonçait-il. Scènes de crime repiquera
des images spectaculaires de faits divers d'ici et d'ailleurs, tandis que
Coroner reconstituera des drames examinés par le Bureau du coroner du Québec,
pimentés de témoignages et d'analyses d'experts. » Les réalisateurs de ces
émissions relativiseraient-ils les événements sanglants dont ils feraient état
? C'était à voir, puisque nous étions en août, la programmation d'automne
n'étant pas encore à l'affiche.
L'automne venu, sa collègue
Louise Cousineau avait vu et commentait. ( Louise Cousineau - La Presse
du 28 octobre 1998 ) Elle faisait le constat que les téléspectateurs québécois
aiment manifestement les vendredis du crime de TQS. L'auditoire de la télésérie
Coroner, produite par Jean-Luc Mongrain, a augmenté de 82% par rapport à
l'année précédente. Immédiatement après sa diffusion, TQS enchaîne avec la
télésérie Métier policier, produite par Trinôme Inter, une émission de « télévision-vérité », selon l'expression
même de la journaliste, où les caméras suivent des policiers de l'île de
Montréal dans leurs enquêtes et déplacements. « Vous découvrirez une ville que vous n'avez peut-être pas envie de
connaître, bien à l'abri chez vous, prévenait-elle. L'émission est commanditée par une compagnie de système d'alarme. On
comprend pourquoi. » Notons-le : commanditée par un fabricant de systèmes
d'alarme.
Cette télésérie soulevait
points d'interrogation et d'exclamation aussi. Ordinairement, une « télévision-vérité » ne cache rien.
Montrerait-elle les policiers en uniforme tels qu'ils sont ou comme ils
désirent paraître ? Comment être certain aussi que les personnes arrêtées on
camera ne seraient pas des flics en civil, placées là par la police, à l'insu
de Trinôme Inter, et campant des personnages à la mine patibulaire ? Et dont
les médias ne parlent plus par la suite. En outre, la police n'arrête pas que
des coupables. Autre question : s'il y avait bavure policière, Trinôme
Inter la montrerait-elle aux téléspectateurs de TQS ? On pouvait en douter, car
ce corps policier n'apprécierait pas du tout, mettrait fin à sa collaboration,
et Trinôme Inter en serait le grand perdant, financièrement s'entend. Et le
montage de toutes ces scènes vidéofilmées ? Serré, afin d'éviter que le
téléspectateur ne zappe sur un autre canal. Spectaculaire et inédit doivent se
succéder, et les temps morts distillant l'ennui, disparaître.
Donc, à la fois spectacle
payant pour le producteur et TQS, et opération de relations publiques des plus
rentables pour la police de l'île de Montréal, pour ne pas parler d'auto-propagande
grossière. Tout ce monde y gagnaient, sauf la Société civile. Car lorsque les
téléspectateurs ont découvert l'image - biaisée, tronquée - d'une ville qu'ils
n'avaient peut-être pas envie de connaître, pour paraphraser la journaliste
Cousineau, certains sinon plusieurs ont probablement cru que celle-ci était
infestée d'assassins, de violeurs, de pédophiles, etc., que les rues n'étaient
pas sûres, sont restés « bien à
l'abri » chez eux. Ils ont peut-être pensé que davantage de police et
de répression seraient bien utile pour rendre la Cité plus sécuritaire.
Triomphe de l'idéologie de la peur.
Dans les journaux et
bulletins d'informations radio et télé, cette idéologie marque des points quasi
quotidiennement. La police, on l'a vu, a tendance à gonfler et dramatiser
événements et statistiques, et les journalistes lui emboîtent le pas comme de
gentils caniches. Le pire de tous est l'hebdo Allô Police, spécialisé depuis
des lunes dans les histoires les plus morbides, qui défilent régulièrement. Son
impact, en 2003, était réduit du fait qu'il ne tirait plus qu'à moins de
20 000 exemplaires par mois, contrairement aux belles années où il
atteignait les 100 000. Étrangement, en novembre 2003, il modifiera du
tout au tout son approche. ( Cyberpresse du 12 juillet 2004 ) Tout un virage,
vraiment ?! Allô Police, écrit La Presse, veut devenir « acceptable ». ( Nathalie Collard - La Presse
du 6 novembre 2003 ) Bien connu pour ses premières pages scabreuses et ses
titres sensationnalistes, l'hebdo retire le mot " police " de son nom et tout sujet à caractère sexuel ou violent.
« Nous voulons faire compétition au
magazine Dernière Heure qui est venu jouer sur notre terrain »,
explique Richard Desmarais, président éditeur. Cependant, ses journalistes
demeureront les mêmes.
Que penser aussi des
articles de fond et topos sur le trafic et la consommation de drogues ou le
phénomène des gangs criminalisés ? Surtout quand on sait que l'info provient la
grande majorité du temps de sources policières, souvent d'une seule
d'entre-elles ? Dans un tel contexte, jusqu'à quel point le journaliste peut-il
exercer son sens critique ? Ce n'est qu'à la suite de bavures de la police en
uniforme que les médias retrouvent vraiment liberté et sens critique, font du
vrai journalisme d'enquête. Les affaires, dont la mort de Barnabé, le prouvent
amplement. Le reste du temps, dans le train-train quotidien, ils sont à la
merci de leurs sources policières, gobent tout sans poser de question, ni
confronter l'information à des sources indépendantes de la police. À leurs
yeux, celle-ci jouit d'une crédibilité blindée, et son message médiatique passe
comme une tonne de plomb, à l'image de l'osmose plombée qui est la nôtre.
La promiscuité entre
certains journalistes et la police est notoire. Laplante écrit que, dans le « conditionnement » de l'opinion publique,
la police peut compter sur la « collaboration
» d'une certaine presse. ( Laurent Laplante - La police et les valeurs
démocratiques - Institut québécois de recherche sur la culture ) La police veille
d'ailleurs, précise-t-il, à ne pas manquer de semblables collaborateurs. Les
chroniqueurs spécialisés perçoivent vite, en tout cas, qu'ils n'auront d'information
qu'à la condition « de comprendre et
même de partager en tous points les perspectives policières ». Une
telle connivence entre le journaliste et la police est, dira-t-on, courante et
même normale. Laplante ajoute d'ailleurs qu'elle est présente dans tous les
secteurs d'activité. Que la police exerce, elle aussi, « son magnétisme particulier sur les
journalistes spécialisés, faut-il donc s'en surprendre ou s'en scandaliser ?
Peut-être pas, nuance-t-il. Constatons pourtant que la police cultive particulièrement
bien leur " compréhension ". Et qu'elle est particulièrement claire quand
elle établit l'alternative : ou bien on joue son jeu, ou bien on n'a pas
d'information.
»
L'expérience journalistique m'a appris que le milieu
policier est probablement l'un des rares organismes publics à rejeter le
journaliste ne respectant pas cette connivence dont traite Laplante. Vous
pouvez faire preuve de sens critique dans des articles traitant d'activités
gouvernementales ou municipales, et n'en continuer pas moins d'avoir accès à
l'information. Il peut arriver que certaines portes se ferment. Mais s'agissant
d'instances démocratiques, le journaliste manoeuvrant bien réussit
habituellement à se faufiler par des portes entrouvertes. Pas dans le milieu
policier, qui est un monde hermétique. La manipulation de l'opinion publique à
laquelle la police se livre régulièrement représente un réel danger pour la
démocratie. Il est temps que les médias développent, au plus vite, une nouvelle
approche dans la couverture de ses activités.
Car la police, peu importe les pays, désinforme
souvent les médias. Quand l'affaire Matticks s'était enclenchée, en 1995, la
Sûreté du Québec avait mis au point une stratégie de communication afin d'
« atténuer les effets du message
actuellement très négatif des médias écrits », rapporte
l'anthropologue Geneviève Brisson. ( Geneviève Brisson - Analyse de la littérature
corporative de la Sûreté du Québec, juillet 1998 - Étude présentée à la
Commission Poitras qui a enquêté sur la fabrication et la déposition de quatre
preuves par des policiers de la Sûreté du Québec lors du procès du clan
Matticks ) Celle-ci se réfère notamment à des documents corporatifs produits
par ce corps policier, dont celui intitulé Stratégie de la Sûreté du Québec - 1996. Les
médias y faisaient l'objet d'une attention spéciale. Trois groupes
d'intervenants étaient particulièrement ciblés : les journalistes qui
influencent l'opinion publique, « les
journalistes qui sont des alliés ( sic ) de la Sûreté du Québec » et les experts qui sont invités par
les médias à analyser la situation. « Le
contexte juridique en cause nous oblige à commenter, avec une très grande
prudence, les événements, et ce, même si l'interprétation qui en est tirée
n'est pas toujours exacte ( resic ) », précise-t-on dans le document.
Outre les alliés de la police, il arrive aussi à
certains journalistes, pourtant bien intentionnés, de souligner l'inefficacité
policière, et indirectement de suggérer un resserrement de l'Étau policier.
Citons deux cas. La Presse écrivait en septembre 1998 que la police de Laval
accuse un recul de 5% sur ses prévisions quant au taux de solution des crimes.
( Jean-Paul Charbonneau - La Presse du 19 septembre 1998 ) À ce
rythme, prédisait le journaliste, elle va enregistrer au 31 décembre son plus
faible taux de solution des cinq dernières années. Pour sa part, un autre
journaliste du même quotidien écrivait en décembre de cette même année que la
guerre des motards représente le plus gros défi du ministre péquiste de la
Sécurité publique, Serge Ménard ( Philippe Cantin - La Presse du 23 décembre
1998 ) : « Voilà sa chance de
véritablement aider Montréal ( … ) ». Il citait un lecteur qui lui avait
demandé s'il était utopique de croire que quelqu'un, quelque part, peu importe
la bannière politique, saura s'occuper véritablement de Montréal. ( NDLR :
Au fait, qui était ce lecteur, simple citoyen ou flic déguisé en citoyen
préoccupé ? )
Le
journaliste
affirmait avoir des frissons dans le dos quand il se remémorait une déclaration
faite par le délateur Stéphane Gagné au cours du premier procès de Maurice
Boucher, chef des Hell's Angels. Gagné avait raconté ce que l'un de ses
complices lui avait dit peu avant le meurtre gratuit, en 1997, de deux gardiens
de prison, Diane Lavigne et Pierre Rondeau : « Recevoir une peine de 25 ans pour avoir tué un Rock Machine, c'est
correct. Mais pour un gardien de prison
ne t'ayant rien fait, je ne sais pas... » Et le journaliste de conclure que
lorsqu'un homme fait la paix avec l'idée de passer des années en tôle pour
s'être débarrassé d'un membre d'une bande rivale, c'est signe que la situation
est hors de contrôle. Il rappelait également la tuerie dans un resto situé en
face du métro Papineau, où deux clients avaient été touchés.
Reconnaissons-le : oui,
c'est déplorable. Seulement voilà, la criminalité a toujours existé et existera
toujours. Comme la maladie, les accidents routiers, les ouragans, etc. Ce qui
ne signifie pas baisser les bras, remarquez bien. Tout est dans la manière.
Doit-on aller jusqu'à couper les arbres pour éviter les feux de forêt ? Ackermann, Dulong et Jeudy
émettent une opinion à ce sujet. ( Werner Ackermann, Renaud Dulong et
Henri-Pierre Jeudy - Imaginaires de l'Insécurité - Librairie des Méridiens )
Tout peut être de plus en plus géré et contrôlé, et pourtant les agressions
continuent à se perpétrer comme si de rien n'était. On peut prévoir qu'il y
aura tant de vols, tant de viols et effectivement ils arrivent. Alors la quête
des moyens de protection devient elle-même infinie et le « marché de la peur » ne cesse de se développer au s'autofinalisant.
Les auteurs font aussi le constat du décalage entre l'augmentation du nombre de
citoyens préoccupés de leur sécurité et celle des faits délinquants, de la
démesure de certaines pratiques de protection eu égard à la valeur des biens
protégés, de l'importance prise par ces problèmes dans le débat politique, tout
cela qui spécifie que l'insécurité n'est pas seulement réponse à l'augmentation
de la délinquance. Ils ne sont pas les seuls à le dire.
La police serait-elle aussi
efficace que pouvoir, police ainsi que certains journalistes le prétendent ou pensent
? Normandeau et Leighton indiquent que différentes forces sociales influent sur
le taux de criminalité, en déterminent davantage le taux que les actes de la
police ( André Normandeau et Barry Leighton - Une vision de l'avenir de la police au Canada : Police-défi 2000 - Direction
de la police et de la sécurité, Secrétariat du Ministère du Solliciteur général
du Canada, 1990 ) : facteurs socio-économiques, démographie, cohésion du
quartier, caractéristiques familiales, alcoolisme et toxicomanie et facteurs
culturels. Cela étant, ils soutiennent qu' « il n'est pas possible d'attribuer à l'inefficacité de la police
l'augmentation du taux de criminalité pas plus qu'elle ne peut s'attribuer le
mérite de sa diminution ». Affirmation de taille, et à souligner deux fois
plutôt qu'une :
la-police-ne-peut-s'attribuer-le-mérite-de-la-diminution-de-la-criminalité.
Vignola, ex-directeur de la
police de l'île de Montréal, aborde la question aussi. ( Henri-Paul Vignola - Police,
le défi des années 2000 - Éditions Stanké ) Il se réfère à un article
rédigé par Samuel G. Chapman et Donald E. Clark, deux Américains reconnus,
d'après lui, pour leur expérience et compétence dans le domaine de la police et
des enquêtes. ( L'indice de priorité dans les enquêtes, publié dans la Revue
internationale de police criminelle ) L'ex-directeur qualifie du reste leur
opinion de particulièrement valable et intéressante. « La vérité, écrit-il, est que
la police, même à 100 pour cent efficace, même avec beaucoup plus de latitude
en matière d'enquête, même avec des effectifs plus considérables, même avec une
coopération plus grande du public, ne pourrait pas pour autant améliorer
davantage le nombre des arrestations. Tout au plus pourrait-elle espérer faire
accroître quelque peu le pourcentage des affaires graves élucidées. »
Pourquoi donc ? La Société
de criminologie du Québec répond à cette interrogation. Elle considère le
phénomène criminel comme étant universel. Aucun trait national, aucun régime
politique, aucune législation, aucun système de police, de justice, de punition
ou même de terreur n'a mis un pays à l'abri de la criminalité... ( Société de
criminologie du Québec 1981 - Participation de la communauté au
fonctionnement du système judiciaire, p. 358 ) ( Martine Fourcaudot et Lionel
Prévost - Prévention de la criminalité et relations communautaires - Éditions
Modulo ) Un exemple concret de cette terreur. Labrousse raconte qu'en Iran, le
Guide Suprême Khomeny, pour qui une vie humaine ne pesait pas bien lourd, a
tenté de juguler le fléau de la drogue. ( Alain Labrousse - La drogue, l'argent et les
armes - Éditions Fayard ) Il a pris les grands moyens. En l'espace de deux
ans, entre 1989 et 1990, il a fait exécuter 1 500 trafiquants et mis en prison
des dizaines de milliers de consommateurs, mais sans jamais réussir à venir à
bout du fléau. Et l'histoire s'est répétée en Turquie et dans d'autres pays.
Une certaine approche
philosophique permet d'appréhender encore d'un peu plus près cette réalité :
nous vivons dans un univers perfectible. En somme, la criminalité fait parti de
ce puzzle inhérent à la vie appelée les aléas, les hasards, les risques, faites
votre choix. Dédramatisons en citant encore Alvaro Pieres, du Département de
criminologie de l'Université d'Ottawa, qui a étudié les enjeux
épistémologiques, théoriques et éthiques de la criminalité ( Traité des
problèmes sociaux - Institut québécois de recherche sur la culture - Ouvrage collectif sous la
direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 )
: « ( ... ) on peut raisonnablement
accepter que les actes les plus graves - tuer, commettre des attentats à la
bombe, faire un vol de banque, etc. - soient vus comme plus rares et que ceux
qui les pratiquent à plusieurs reprises soient encore davantage représentés
comme faisant partie d'un petit nombre de cas. »
Nuançons davantage en
soulignant qu'au Québec, on ne dénombre pas 500 000 Hell's Angels et autres
motards et individus criminalisés, associés au crime organisé ou opérant seuls.
Ils sont quelques milliers peut-être ? Et même s'ils étaient 5 000, sur un
bassin de population de 7,4 millions, ils n'en représenteraient même pas 1%.
Cela ne signifie nullement qu'il faut cesser de combattre la criminalité. Cela
signifie que même s'il y avait un policier devant chaque établissement et
résidence, elle continuerait d'exister. On peut l'endiguer, mais l'éradiquer,
jamais. La pureté n'est pas de ce monde. On peut dire de même des accidents
routiers : devrait-on interdire tout ce qui roule sur les routes ?
Dans ces conditions,
pourquoi la pseudo police communautaire ? Et la coupe à blanc de la forêt
sociétale ? La destruction de l'osmose et du tissu social ? D'autant plus que
les statistiques sur la criminalité de ceux-là même propageant la peur, n'ont
pas cessé de diminuer depuis 1990, la tendance a même commencé à se manifester
à la fin des années 1980. Tout simplement parce qu'elle est un prétexte à la
domination, aux contrôles et nettoyages sociaux des dominés, notamment des
vitres cassées du mobilier urbain et rural. En plus clair, la police utilisée à
d'autres fins : police du puritainement correct, police de la rectitude
politique, etc. Le tout au détriment des libertés. Déjà, la militarisation de
la police cause plus de dégât à la société que le problème que le pouvoir
prétend vouloir régler. Alors, avant d'armer davantage une police qu'il l'est
déjà beaucoup trop... Bigrement dangereux pour les droits fondamentaux de
lancer un SOS à un ministre responsable de la Sécurité publique. Surtout à
Serge Ménard, un enflammé qui propageait le feu de la prévention partout.
La solution à la
médiatisation de la violence ? Surtout pas la censure des messagers, remède
pire que le mal. N'ajoutons pas une autre Guerre Sainte, il y a déjà
suffisamment de fanatiques de la pureté qui sillonnent notre société,
brandissant le sabre et des oriflammes à tolérance zéro. Si l'on veut réduire
l'impact de l'idéologie de la peur, et stopper et même repousser la répression
policière injustifiée et illégale jusque dans ses derniers retranchements,
nécessité il y a de pondérer événements criminels et fictions violentes.
Encourager les médias à aider le citoyen à faire la part des choses. Rééduquer
ceux qui les informent, les flics, particulièrement ceux jetant régulièrement
de l'huile sur le feu. La police dramatise tout. Résultat, la société baigne
quotidiennement dans un état de tueries à la chaîne appréhendées. Et quand elle
radoucit le ton, nous sommes un peu beaucoup estomaqués.
Ainsi Georges-André Parent,
criminologue à l'emploi de la police de l'île de Montréal, dans une déclaration
livrée à La Presse, en janvier 1999 ( Paul Roy - La Presse du 8 janvier 1999
) : « Quand tu regardes ce dont les gens
ont peur et que tu examines les homicides qui se commettent, ça ne correspond
pas du tout. ( ... ) On dit à nos
enfants de faire attention aux étrangers. Or, les 15 à 20 enfants tués chaque
année au Québec le sont très rarement par des étrangers. En 1998, ils l'ont
tous été par leurs parents, dans leurs résidences ». Les personnes âgées ont
peur d'être victime d'une agression meurtrière dans la rue ou le métro alors
que c'est dans leur résidence que cela se produit. Par leur conjoint ou un
petit-neveu ou un petit-fils venue les voler. Quant aux femmes, elles sont
moins souvent victimes de meurtre que les hommes, rapporte également Parent.
Habituellement, des jeunes tuent surtout des jeunes, des vieux des vieux et des
motards des motards. Depuis le début des années 1990, la criminalité a connu
une baisse significative, tant au Canada qu'aux États-Unis. Comme d'autres
avant lui, Parent l'attribue à la baisse de la démographie enregistrée dans la
tranche des 15-21 ans, la plus susceptible de commettre un crime violent.
Pour le moins inédit le
propos de Parent, habitué que nous sommes d'entendre la police, et c'est
davantage le cas de la police en civil, répéter que tout peut arriver à n'importe
qui, n'importe où. Alors on s'interroge. Son intervention médiatique
faisait probablement écho à un article du journaliste Réal Pelletier de La
Presse publié plus tôt. ( Réal Pelletier - La Presse du 22 novembre
1998 ) On y constatait que depuis le début des années 1990, la criminalité
diminue aux États-Unis et au Canada. Ainsi, le journaliste Pelletier, citant
lui aussi des statistiques, nous apprenait que dans des quartiers comme Harlem
et le Bronx-Sud, à New York, en quatre ans, la criminalité a diminué de 39 et
45% respectivement. Il notait qu'aux États-Unis, politiciens et policiers
cherchent à s'en attribuer les mérites. Le maire de New York, Rudolph Giuliani,
l'attribue à sa tolérance zéro. Des chefs de police, dont celui de Boston, au
concept de police communautaire. Paradoxalement, faisait remarquer le
journaliste, une ville comme Washington connaît aussi une diminution de la
criminalité, même si sa police est la plus corrompue du pays.
Reste la presse américaine.
Certaines publications affirmaient que la diminution est proportionnelle au
taux d'emprisonnement. Signalons qu'au Canada, selon l'Agence canadienne de
statistique, la population carcérale, dans les prisons fédérales et
provinciales, a chuté de 3,3% en 1997-1998 pour la première fois depuis plus
d'une décennie, vraisemblablement en raison d'une baisse du taux de
criminalité. ( Presse canadienne - La Presse du 7 avril 1999 ) Dans ce pays, il
y aurait donc moins de crimes et moins de monde en prison, pendant que la
diminution de la criminalité, aux États-Unis, serait proportionnelle au taux
d'emprisonnement. Où se situe la vérité ? Ohé ! Y a-t-il quelqu'un qui mente
quelque part ?
On fait état également de la
plus grande accessibilité au divorce : entre 1976 et 1996, les meurtres de
conjointes ont diminué de 40%. Remarquons, en passant, que c'est ce qui arrive
quand le pouvoir, voulant gendarmer la vie des citoyens, impose des carcans.
Immanquablement, il génère de la violence. Au Canada, on a dû constater le même
phénomène depuis que le gouvernement canadien a rendu le divorce plus
accessible, à la fin des années 1960. Ramenons le journaliste Pelletier qui, citant The
Economist, écrivait en outre que voler un téléviseur pour le revendre n'est
plus une bonne affaire : tout le monde est maintenant équipé. Autre lien rapporté
par celui-ci : l'engouement des gens pour le cocooning fait qu'ils sont moins
souvent absents de leur domicile. Il y a aussi la carte de crédit qui remplace
de plus en plus le portefeuilles garni de billets.
Greffons un autre élément à cette
liste : se peut-il aussi que les taux précédents de la criminalité aient été
gonflés pour justifier une répression policière injustifiée ? C'est-à-dire
servant d'alibis à une plus grande intrusion dans la vie des citoyens ? On l'a
vu, les statistiques policières sont peu fiables. Pourquoi les dégonflerait-on
? Pour les mêmes raisons qu'une valeur boursière gonflée à bloc implose à la
baisse quand les gens s'y désintéressent ou y croient de moins en moins, ou
plus du tout. Les tenants de la démesure sont incapables de contrôler leurs
excès. Alors arrive toujours un moment où le brouillard idéologique se dissipe,
que la démesure apparaisse pour ce qu'elle est réellement : une supercherie. On
peut tout autant en diminuer le taux pour démontrer l'efficacité du concept de
la police communautaire : on l'a vue, des chefs de police des États-Unis lui
attribuent la diminution de la criminalité. Ce qui n'est pas sans rappeler les
discours dithyrambiques de l'ex-directeur de la police de l'île de Montréal,
Jacques Duchesneau, au sujet du fameux concept.
Statistique Canada désignait
1998 comme étant la septième année consécutive où la criminalité a chuté au
pays, atteignant un plancher jamais vu en presque 20 ans. ( Presse canadienne - La Presse
du 22 juillet 1999 ) Le recul global était de 4,1%. Seules les infractions
liées à la drogue et la prostitution avaient augmenté, respectivement de 6 et
1,7%. ( NDLR : À ce propos, signalons que, à l'image du divorce quand il
était difficilement accessible, drogue et prostitution continueront de générer
de la violence aussi longtemps qu'ils ne seront pas légalisés. ) Le taux de
crimes de violence avait également diminué, d'1,5%. C'est au Québec et à
l'Île-du-Prince-Édouard que l'on avait relevé les plus faibles. À Montréal, il
avait régressé de 4,8%.
Un an plus tard, en octobre
2000, l'Agence fédérale indiquera que le taux d'homicides a atteint, en 1999,
son point le plus bas en plus de trente ans, soit 536 ( sur un bassin de
population de plus de 30 millions ). ( Presse canadienne - La Presse du 19 octobre
2000 ) Tout en estimant qu'il n'y a pas d'explications simples à ce phénomène,
elle en attribuera en partie la raison à la régression du poids démographique des 15 à 24 ans.
Cependant, elle est consciente que ces données ne disent pas tout : « Tout semble indiquer qu'il y a nettement
d'autres facteurs qui peuvent l'expliquer. Par exemple le taux de chômage,
l'évolution des structures familiales, les niveaux de scolarité et l'usage de
drogues. »
Selon le journaliste André
Pratte de La Presse, l'insistance des médias sur la criminalité a amené le
public à croire que la société où nous vivons est plus violente que jamais,
écrit-il dans un livre où il traite les médias d' « oiseaux de malheur ». ( André Pratte - Les oiseaux de malheur - Éditions VLB ) On fait donc
sans cesse pression sur les gouvernements pour qu'ils rendent lois et sentences
plus sévères, constate-t-il. Or, Statistique Canada indiquent que, après avoir
atteint un sommet au début des années 1990, la criminalité est maintenant en
baisse. Il y a eu 133 meurtres au Québec en 1998, alors que dans les années
1980, on en déplorait en moyenne 180 annuellement, fait-il remarquer avec
à-propos.
Devant l'effet cumulatif de
ces articles décrivant le phénomène, difficile de continuer à crier au meurtre
de ce côté-ci de la frontière, plus précisément sur l'île de Montréal. C'est
dans cette portée que s'insère le bémol en majeur apporté par Parent, criminologue
à l'emploi de la police. La situation étant ce qu'elle est, pourquoi donc toujours
plus de police et de répression ? La question n'a pas été posée à Parent. De
son côte, il a peut-être jugé bon de ne pas la soulever, si tant est qu'elle
ait traversée son esprit. Les milieux policiers n'aurait pas apprécié
l'initiative. Cela irait à l'encontre de l'idéologie y prévalant, cette
habitude qu'ils ont d'alourdir continuellement le climat de gravité pour
maintenir la pression par la peur. On peut même prédire que, à moins
d'événements imprévisibles, on n'y entendra pas de sitôt un discours semblable
à celui de Parent. Notons que ce dernier n'a pas non plus traité des racines
profondes du sentiment d'insécurité des citoyens… Il n'a pas dit toute la
vérité, rien que…
Examinons des faits
illustrant ce que cache le discours de la peur. L'affaire d'un dépliant portant
sur l'insécurité des femmes et distribué par TANDEM, organisme de la Ville de
Montréal promouvant la sécurité urbaine, est instructif à cet égard. C'est à
Yves Coutu, alors président du Groupe d'entraide aux pères et de soutien à
l'enfance, association de pères divorcés, que nous devons cette trouvaille. En
juin 1998, il dénonçait le fait que la surutilisation du mot violence contribue
à former des perceptions erronées. ( Marie-Claude Girard - La Presse du 20 juin 1998 )
Il s'en prenait à ce dépliant où on peut lire qu'un « regard trop insistant qui oblige une femme à baisser les yeux ou à
s'éloigner, c'est une forme de violence. » Coutu devait en saisir la
Commission des droits de la personne, j'ignore s'il l'a fait.
Dans les médias, à l'époque,
TANDEM avait écopé, alors qu'il y a deux bonnes raisons de croire que ce
dépliant avait été produit par... la police de l'île de Montréal. Les faits,
les voici. L'ex-directeur Alain St-Germain écrivait, en 1992, dans son rapport
annuel des activités de ce corps policier, que « la Police de la CUM ( Communauté urbaine de Montréal ) a entrepris de produire une série de
dépliants sur de nombreux sujets qui intéressent les citoyens ( Alain
St-Germain, directeur - Police de la CUM - Rapport d'activités 1991 ) : la prévention du crime, la sécurité des
personnes âgées et des touristes, les programmes offerts » et ainsi de
suite. À retenir : la police, pas TANDEM. Et de une.
Il y a aussi ce qu'on peut
appeler la preuve du gros bon sens. Qui est considéré comme l'expert en matière
de sécurité publique, TANDEM ou la police ? Il importe de savoir que, suivant
la documentation que m'a transmise Accès Montréal, la ville a confié la gestion
de TANDEM à des organismes communautaires et sportifs. Ceux-ci « distribuent » divers dépliants relatifs
à la sécurité, que les Montréalais peuvent se procurer dans l'un de leurs 18
bureaux disséminés sur le territoire. Distribuer n'est pas concevoir et
produire. Enfin, qui possèdent l'expertise en matière de sécurité publique ?
Difficile de croire que la police en laisserait l'initiative à ces néophytes.
Alors, qui d'autres que la police ? On a beau scruter l'horizon, la main droite
placée en visière au-dessus des yeux, on ne voit personne d'autre qu'elle.
À la suite de la publication
de cette nouvelle dans La Presse, j'ai essayé d'obtenir un exemplaire du fameux
dépliant dénoncé par Coutu, tant à Accès Montréal qu'à deux des nombreux
bureaux de TANDEM. On m'a répondu qu'il n'en restait plus. Il semble avoir
complètement disparu de la circulation. L'hygiénisme social a tendance à se
volatiliser quand il est exposé à la lumière crue des médias. Par contre, on
m'a remis un exemplaire de tous les autres. Regardons de près l'un d'eux,
celui-là intitulé La sécurité des Montréalaises. La police y donne certains
conseils de sécurité pour le moins étonnants. Ainsi, sur le quai du métro,
tenez-vous près des gens qui vous inspirent confiance, des escaliers ou du
téléphone de secours ( « téléphone
rouge », y indique-t-on entre parenthèses ). Cependant, l'information
est incomplète. La police informe, certes, mais la façon dont elle s'y prend a
pour effet d'accroître en même temps le climat d'insécurité et de peur au sein
de la population, particulièrement des femmes.
Il saute aux yeux qu'inciter
la citoyenne à traverser la rue seulement aux intersections et quand le feu
passe au vert n'a pas le même impact
que de lui dire que, sur le quai du métro, elle doit se tenir près du « téléphone rouge ». Il faut éviter
d'effrayer les gens. Nécessité il y a de comparer le niveau de dangerosité avec
d'autres aléas de la vie. La femme meurt-elle plus souvent du cancer du col de
l'utérus ou du sein, ou du sida, entre autres ? Court-elle un plus grand risque
quand elle conduit un véhicule ? La femme n'est pas la seule exposée aux
risques. Combien de morts et de blessés, lors d'accidents de la route et de la
rue sur l'île de Montréal ? En 1997, tous sexes confondus, on a dénombré 56
accidents mortels et 7 318 accidents avec blessés. ( Claude Rochon, directeur
intérimaire - Bilan 1997 - Police de la CUM ) Dans l'ensemble du Québec, cette même année, le
bilan s'établissait à 805 morts et 5 924 blessés graves. ( Normand Delisle,
Presse canadienne - La Presse du 21 avril 1999 )
Après la route, selon
Statistique Canada, le lieu de résidence est l'endroit où surviennent le plus
d'accidents mortels. ( Emmanuelle Tassé - La Presse du 30 août 1998 )
La dernière compilation remonte à 1987 : 461 Québécois y avaient perdu la
vie à la suite de chutes, noyades, intoxications involontaires, brûlures, soit
17,5% des décès. Et les accidents et maladies générés en milieu de travail ? Au Québec, entre 1996 et 1998, plus de 600 ouvriers et ouvrières ont perdu
la vie, soit plus de 200 pour chacune de ces années. ( André Noël - La Presse
du 26 juin 1999 ) En 1999, la Commission de la santé et de la
sécurité du travail ( CSST ) en dénombrait 164. (
Claude-V Marsolais - La Presse du 19 septembre 2000 ) Un bémol en majeur s'impose
ici : ils ne sont pas toujours attribuables à la fatalité, mais aussi à la
négligence d'employeurs. Ce ne sont pas là les seuls risques associés aux
plaisirs de vivre.
À ce chapitre, la pollution
de l'air est une grande faucheuse. Le démontre une étude de l'Organisation
mondiale de la santé dévoilée, en juin 1999, à 70 ministres de l'environnement
et de la santé au cours d'une conférence tenue à Londres. ( Agence
France-Presse - La Presse du 19 juin 1999 ) En France, en Autriche et en Suisse, la
pollution causée par l'automobile fait annuellement plus de victimes que les
accidents routiers : on y rapportent notamment la mort prématurée de 21
000 adultes de plus de 30 ans qui succombent chaque année à des maladies
respiratoires ou cardiaques. Combien sur l'île de Montréal subissent le même
sort ? Y meurt-on plus souvent de pollution que découpé en rondelles comme un
saucisson par un assassin atteint de démence profonde ? Oui. Mille neuf cents (
1 900 ! ) y perdent la vie chaque année. ( Isabelle Hachey - La Presse
du 2 juin 1999 ) Écoutons Martin Beauchemin, chercheur en qualité de l'air chez
Environnement Canada, qui se réfère à une enquête publiée en juin 1999 par
David Suzuki, un scientifique canadien : « La qualité de l'air se dégrade à Montréal, principalement en raison de
l'augmentation continue du trafic routier ».
D'autres chercheurs le confirment
aussi, notamment dans des articles publiés en novembre 2001 par la revue
scientifique American Journal of Epidemiology, sous la direction du Dr Mark
Goldberg, de l'Université McGill de Montréal. ( Bruno Bisson - La Presse du 29 novembre 2001 ) L'ozone, durant les
journées chaudes de l'été, et les particules microscopiques émises par les
véhicules et les systèmes de chauffage, durant les jours froids et sans vent de
l'hiver, sont à l'origine de la hausse de 5 à 9% du nombre de décès chez les
Montréalais souffrant de problèmes respiratoires et cardiaques. Lors des
épisodes de smog estival à Montréal, la mortalité chez les premiers augmente de
6,6% et chez les seconds, de 2,5%. L'ozone n'est pas l'unique tueur en série
identifié. Sans entrer dans tous les détails, notons que les microparticules en
suspension dans l'air auraient des effets encore plus graves.
Rapportons un cas démontrant que
la pollution fait plus de ravages chez les jeunes que drogue, pédophilie et
taxage dans les cours d'écoles. On y trouve là de quoi mettre sur pied des
patrouilles… communautaires pour repérer et rééduquer, bien entendu à leur
insu, les pollueurs. Une équipe de chercheurs de l'Université de Californie du
Sud a enquêté pendant cinq ans dans douze municipalité différentes de l'État
californien : six étaient polluées - forte concentration en ozone, composé
chimique à l'origine du smog -, les six autres ne l'étaient pas. ( Washington
Post et Silvia Galipeau - La
Presse du 3 février 2002 ) Elle a porté sur plus de 3 500 jeunes, plus
spécifiquement ceux s'adonnant à divers sports extérieurs : soccer,
baseball, basket et natation, activités où on inspire jusqu'à 17 fois plus
d'oxygène dans les poumons.
Les résultats ont été publiés,
début de 2002, dans la revue médicale britannique Lancet. Deux cent soixante
cinq ( 265 ) de ces jeunes souffraient d'asthme. Ceux des municipalités à forte
concentration d'ozone et pratiquant plus de trois sports, risquaient trois fois
plus de développer la maladie que ceux des municipalités non polluées. Quant
aux autres en pratiquant moins mais passant tout de même du temps au grand air
les risques étaient moindre, d'1,4 fois. Et Rob McConnell, professeur associé
en médecine préventive à l'Université de Californie du Sud, de faire observer
que… « (…) les jours où les
taux de pollution dans l'air sont élevés, peut-être vaudrait-il mieux limiter
les activités extérieures ».
On dénombre également des
morts attribuables à des erreurs médicales. Selon un reportage de la revue
Macleans, paru en août 2001, elles entraîneraient pas moins de 10 000 décès par
année au Canada. ( Silvia Galipeau - La Presse du 12 août 2001 ) En rajoutant
ceux reliés à la médication et aux infections attrapées dans les hôpitaux et
tous les décès constatés à l'extérieur des centres hospitaliers, le chiffre
pourrait même grimper jusqu'à 40 000 : prescriptions illisibles,
surdoses et erreurs de médications et dossiers mal suivis. L'hebdomadaire s'inspirait
d'études américaines, britanniques, néo-zélandaises et australiennes. En 2003,
dans un secteur d'activités similaires, l'Association des médecins
microbiologistes infectiologues du Québec ( AMMIQ ) a révélé, lors de son
congrès, que de 2 000 et 3 000 personnes meurent chaque année à la suite d'une
infection contractée dans les hôpitaux du Québec. ( Pascale Breton - La Presse
du 7 juin 2003 ) C'est presque cinq fois plus que le nombre de morts sur les
routes.
Environ un an plus tard, la problématique figurait à
l'ordre du jour d'une réunion des ministres de la Santé des provinces et du
Canada, à Banff, en Alberta. ( Carol Harrington, Presse canadienne - La Presse
du 3 septembre 2002 ) La ministre fédérale libérale de la Santé, Anne McLellan,
et son homologue d'Alberta, Gary Mar, étaient persuadés qu'il est possible
d'éviter plusieurs de ces erreurs médicales. On songeait à mettre sur pied un
institut afin de les recenser, de former les travailleurs de la santé et doter
le système de mesures de prévention. Novembre 2002, le Collège des médecins du
Québec adoptait un code de déontologie pour éviter les accidents évitables.
( Alexandre Sirois - La Presse
du 8 novembre 2002 ) Il oblige désormais les praticiens à dévoiler à leurs
patients tout incident, accident ou complication qui pourrait avoir des
implications sur leur santé.
Tous les jours, des gens entrent et sortent des
hôpitaux, un nombre non chiffré les pieds devant, morts de toutes sortes de
maladies et d'accidents. À ce qu'on sache, médecins, infirmières, policiers et
journalistes ne passent pas leur temps sur la place publique à crier au meurtre
ni chercher à gendarmer la vie du citoyen. Comment expliquer que des gens ont
peur de la criminalité et craignent beaucoup moins les autres violences de la
vie ? Pourtant, on meurt considérablement plus souvent pour d'autres raisons
que d'une balle dans la tête, étranglé ou éviscéré à l'aide d'un couteau mal
aiguisé. La peur d'attraper le cancer du poumon n'en empêche pas de fumer la
cigarette. Ni la peur du rétrécissement des artères et du cholestérol de manger
gras. Face à ces autres risques de la vie, leur attitude est plutôt fataliste. Police et
médias seraient-ils à l'origine de ce zooming sur la criminalité ? Aucun doute
là-dessus. Il est vrai, en contrepartie, que la population doit être informée
des actes criminels, ne serait-ce que pour s'en prémunir. Cependant, il y a la
façon, car plus souvent qu'autrement policiers et journalistes dramatisent.
Alors
qu'en
matière d'épidémies appréhendées, bizarrement, ils ont tendance à multiplier
les nuances. Contradiction significative. En
juin 2000, on annonçait avoir trouvé des traces de la bactérie E. coli dans de
la viande hachée de trois magasins d'alimentation du Québec. ( Stéphanie Bérubé - La Presse du 15 juin 2000 ) La manchette " Viande
contaminée à E. coli : pas de panique " chapeautait l'article publié dans La
Presse. De mise, cet appel au calme, car quelques semaines auparavant sept
personnes infectées par la même bactérie en buvant de l'eau de l'aqueduc
municipal de Walkerton, en Ontario, étaient décédées. ( Presse canadienne - La Presse du 16 juin 2000 ) L'attachée de presse du
ministre péquiste de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, Lyne
Gagné, tenait des propos rassurants. La situation n'a rien d'exceptionnelle et
nous ne sommes pas à l'aube d'une deuxième crise à la bactérie. Avec l'arrivée
des beaux jours, les gens achètent davantage de viande hachée. Comme il y en a
plus sur le marché, plus de tests s'avèrent positifs. « Il y aura certainement d'autres cas », prévenait-elle, refusant de
parler d'épidémie.
Le virus du Nil occidental en est un autre exemple.
À l'été 1999, 2 000 citoyens de cinq États américains avaient été victimes
de maringouins porteurs du virus ( Nadine Filion - La Presse du 6 août 2000
) : 7 étaient morts d'une encéphalite, principale séquelle de l'affection,
et 62 tombés gravement malades. La Presse rapportait en août 2000 qu'aucun
signe du virus n'avait été décelé en terre canadienne. Christian Back,
spécialiste en lutte antivectorielle chez GDG Environnement, trouvait normal de
s'en préoccuper mais ajoutait qu'il ne faut pas paniquer pour autant. Une
personne en santé qui en serait contaminée hériterait de l'équivalent d'une
grosse grippe. En comparaison avec les victimes de la route, ce virus n'est pas
en tête de liste des causes de mortalité, signalait-il. On avait déjà planifié
l'épandage d'un insecticide. Les Québécois pouvaient donc profiter de l'été en
toute tranquillité. Mais ne perdaient rien à se montrer prudents en s'aspergeant
de chasse-moustiques, conseillait-il.
Par contre, lorsqu'une
tragédie aérienne survient, les médias s'affolent. Exceptionnellement, il arrive
que quelques journalistes cherchent à rétablir le juste équilibre entre la
terrible catastrophe et la réalité des faits. Ainsi Lucie Lavigne de La Presse,
à la suite de l'écrasement du MD-11 de la Swissair, en septembre 1998, au large
de Peggy's Cove, en Nouvelle-Écosse, qui a provoqué la mort de ses 229
occupants. ( Lucie Lavigne - La Presse 12 septembre 1998 ) Elle rapporte
les propos de Glenn Burns, commandant de bord et fondateur de Avserve Canada
qui, en collaboration avec Air Canada, propose, depuis 1996, le programme
Vaincre la peur en avion. « Cet
écrasement d'avion de la Swissair va sûrement accroître l'anxiété et confirmer,
chez les phobiques, leur peur de périr dans un écrasement. Malgré tout, je
persiste à dire que l'avion demeure un des moyens de transport les plus
sécuritaires qui soit. » Rapporte aussi ceux du Dr Jeff Nayman,
psychologue, l'un des responsables de ce programme : « Étrangement, les médias parlent rarement des 17 000 décollages et
atterrissages qui s'effectuent sans problème tous les jours à travers le monde. »
L'écrasement du Concorde
d'Air France, fin juillet 2000, près de l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle, en
France, a mobilisé la machine médiatique, qui « carbure à la catastrophe », pour utiliser la formulation du
journaliste Richard Hétu de La Presse. ( Richard Hétu - La Presse du 26 juillet
2000 ) Aux États-Unis, relate-t-il, les chaînes d'information continue en
avaient plein les bras : point de
presse du président Clinton sur les négociations entre Barak d'Israël et Arafat
de la Palestine, discours de Bush junior, candidat à l'investiture
républicaine, et finalement Concorde et ses 113 victimes. Pendant toute la
journée, les présentateurs de CNN et cie n'ont pas arrêté de s'exclamer, sur un
ton presque joyeux, note-t-il : « What a
busy day ! »
On
profite souvent de ces tragédies pour dresser la liste des pires catastrophes du genre
survenues les dix ou vingt années précédentes. Pourtant, l'avion tue
considérablement moins souvent que l'auto. D'après l'Organisation de l'aviation
civile internationale ( OACI ), en 1999, au cours de vols réguliers à travers
le monde, on a dénombré vingt crashs d'avions, qui ont causé la mort de... 492
passagers. ( Presse canadienne - La Presse du 4 avril 2000 ) Ce chiffre
inclut celui d'EgyptAir qui, en octobre de cette année-là, a fait 217 morts, au
large du Massachusetts. Pendant cette même année, le nombre de voyageurs
transportés à l'échelle de la planète, à bord de vols réguliers, a dépassé 1,5
milliard. Le nombre de morts par 100 millions a reculé, passant de 0,035 en
1998 à 0,02 en 1999. Pour les vols autres que réguliers, principalement les
vols nolisés : 24 accidents ont entraîné 142 décès, contre 25 accidents et
210 décès l'année précédente. Ces statistiques, vérifiables, ne tiennent pas
compte des avions légers transportant entre une et sept personnes. Cette année
1999, combien y avait-il eu de morts sur les routes de la planète ?
En matière de criminalité,
il est éminemment souhaitable que la fanfare médiatique ajoute aussi à son
répertoire de marches militaires des pièces plus relaxantes. Jeudy est
explicite : les médias fournissent des objets de peur, entretiennent des
raisons de phobies, argumentent les causes de l'angoisse. ( Henry-Pierre Jeudy - La peur
et les média - Éditions PUF ) Tant que la violence est exprimée par des images
stéréotypées, la menace de destruction trouve non seulement son fondement mais
aussi sa fonction. Les médias sont souvent accusés de surenchérir sur la peur
collective en diffusant des informations incomplètes, en grossissant des
événements, des agressions. Pour Jeudy, les formes de l'agression et de la destruction
circulent de la même manière qu'un virus contagieux, elles se développent comme
des épidémies. Dans les faits sociaux en apparence si dissemblables, ce sont
les formes nouvelles d'une violence virale et diffuse qui se manifestent, comme
si l'imagerie sociale de la violence l'emportait sur les agressions
elles-mêmes. Les médias réactivent alors cette forme de la peur collective la
plus archaïque : celle de la contagion.
On peut parler dans des cas
semblables d'alarmisme, de sensationnalisme. Rentable : les gens
s'arrachent les journaux, les téléspectateurs s'agglutinent devant le petit
écran. La vente des quotidiens grimpe, la cote d'écoute aussi. Et des
journalistes se mettent en valeur. Valorisant aussi pour la police, chaque
événement sanglant justifiant sa présence, même s'il s'est déroulé au fin fond
des États-Unis, n'hésitant pas à dénoncer les pauvres moyens dont elle dispose
pour y faire face : lois inefficaces, manque d'argent, d'équipement,
d'effectifs, delà, on le comprendra, l'essoufflement chronique dont elle est
atteinte… À moins que ce soit de l'asthme.
Mais enfin, se
demandera-t-on encore, pourquoi ce climat de gravité ambiante ? D'après
Lasierra et Lauret, pour créer un climat de délation, pouvoir et police se
doivent absolument d'isoler le citoyen en faisant en sorte que personne ne
puisse se fier à quiconque. ( Lasierra R. et Lauret JC - La torture et les pouvoirs - Éditions
Ballano ) Selon les deux auteurs, ils y parviennent en gonflant démesurément le
phénomène de la criminalité, et en dramatisant chaque événement. C'est de cette
façon que le policier qui sommeille en beaucoup d'individus se réveille. Jouant
sur la malveillance, la rancune personnelle, le goût de l'intrigue, la
fascination du pouvoir, le goût de l'aventure, le dédouanement et
l'indifférence, pouvoir et police rallient donc à leur cause des individus
susceptibles d'avoir des renseignements précis sur la vie quotidienne de leurs
semblables. Tout cela alourdit l'atmosphère, précisent Lasierra et Lauret. La
masse de renseignements ainsi obtenue n'a pas seulement une valeur policière,
elle contribue à accréditer l'idée auprès de la population que la police est
omniprésente et que rien ne lui échappe. Le citoyen se trouve comme placé de
manière permanente sur la lamelle d'un microscope. Ses moindres faits et gestes
sont susceptibles d'être connus de la police, soulignent-ils.
Le journaliste Behr parle de
personnes atteintes de la maladie de l'hypothèse, notamment issue et entretenue
par les médias. ( Edward Behr - Une Amérique qui fait peur - Éditions
Plon ) Il croit que la peur est mise en valeur par la suggestion. C'est ce qui
arrive, fait-il observer, quand on franchit la ligne de démarcation séparant la
réalité du fantasme. Seule la thérapie peut en venir à bout, par la contre
suggestion. Cette façon de faire des médias, qui dramatisent tout, a des effets
dévastateurs sur la Société civile. « Il
faut traiter les vrais problèmes plutôt que les fantasmes », soutient-il
avec justesse. Mais, ainsi qu'on la vu, le pouvoir politique préfère entretenir
les fantasmes de la peur. Par sa police interposée, notamment, qui loupe
rarement une occasion de s'infiltrer de plus en plus dans la vie de tous les
jours des citoyens.
Établissons un parallèle
avec la rage au volant, qui permettra de saisir, si besoin est encore, toute
l'amplitude de la démesure policière, et fortement médiatisée en plus, au point
de faire la une des quotidiens et téléjournaux. C'est tout dire. Guy Paquette,
professeur au département d'information et de communication de l'Université
Laval de Québec et directeur du Groupe de recherche en sécurité routière, a
voulu savoir ce qu'il en était vraiment. ( André Duchesne - La Presse du 10 avril 2002
) En 2002, lui et son équipe ont mené un sondage postal auprès d'un échantillon
de 5 000 conducteurs auquel 60,1% ont participé. Il a été étonné des
résultats : la quasi-totalité des répondants disent avoir été témoins,
victimes ou avoir commis un acte d'agressivité routière. Il en a conclu que
l'influence des médias altère la perception du public face à ce phénomène.
Paquette n'implique pas la police, alors que c'est elle qui transmet cette info
aux médias, qui la refilent ensuite à leur auditoire respectif, sans
vérification préalable.
Selon lui, il faut faire la distinction entre le
manque de courtoisie au volant, l'agressivité routière et la rage au volant,
phénomène où une personne perd carrément le contrôle d'elle-même. En analysant ses résultats, il s'est rendu compte que
dans les cas d'irritants les plus fréquents, la perception varie énormément, que l'on soit
agressé ou agresseur. Ainsi, suivre de trop près un véhicule. Peu importe
l'endroit où l'on se trouve au Québec, plus de 90% des répondants disent avoir
été victimes de ce comportement, mais moins de 5% disent avoir causé ce
désagrément à autrui. « C'est une
bonne illustration de l'interprétation de la réalité : on ne se rend pas
compte qu'on suit quelqu'un de trop près, mais la personne suivie s'imagine
être agressée », commente Paquette.
D'où vient le sentiment d'insécurité en matière
d'agressivité routière ? De l'expérience vécue par un membre de son entourage
ou pour l'avoir soi-même vécu ? lui demande le journaliste André Duchesne de La
Presse. « Dans la plupart des cas,
ces sources ne comptent pour presque rien, lui répond Paquette. Alors qu'au contraire, dans 60% des cas,
les répondants affirment avoir découvert l'importance du phénomène à la
télévision, 50% l'ont lu dans la presse ou entendu à la radio. ( … ) On se rend compte que dès le moment où l'on
dit aux gens que l'agressivité routière est un problème grave, ils se mettent à
en avoir partout. Alors qu'aussitôt qu'on leur dit que c'est un problème
d'interprétation, ils vont classer ces mêmes scènes comme étant dans certains
cas tout aussi dangereuses mais pas agressives. »
Il y a quelques années, les histoires de rage au
volant étaient traitées dans la rubrique des faits divers. Aujourd'hui, elles
font la une, pourquoi ? interroge encore le journaliste. « Parce qu'on a cru trouver une sorte de dénominateur
commun, une explication à toutes une série d'événements disparates »,
explique Paquette. Reste que, selon lui, le traitement médiatique des incidents
d'agressivité routière répand des sentiments d'insécurité chez les conducteurs.
Le phénomène a engendré une forme d'industrie dans laquelle sont engloutis
chaque année des millions de dollars en formation d'escouades policières
spécialisées, en systèmes de caméras de surveillance, en sites Web et autres
mesures visant à rassurer les gens. Paquette s'étonne de son ampleur :
« On commence à accumuler des
données, mais objectivement, on n'a rien nous permettant d'indiquer qu'on est
face à une épidémie, à une croissance vraiment inquiétante pour la population. »
Que voilà un beau cas où
chercheur et journaliste ont mis les points sur les i et les barres sur les t
sur une nouvelle forme de répression policière. Pendant ce temps, combien
d'autres peurs sont-elles créées de toutes pièces par la police ? La tuerie
survenue le 20 avril 1999 dans une école de Littleton, au Colorado, aux
États-Unis, où deux ados ont tué 14 étudiants et un professeur, a été une autre
de ces occasions où celle-ci en a profité pour instaurer du pouvoir. Plus ou
moins quatre jours plus tard, le 24 avril, la Sûreté du Québec saute sur
l'aubaine pour lancer son programme " Cool pour vrai " dans les écoles. (
Raymond Gervais - La Presse du 25 avril 1999 ) Pourquoi ce programme ? Pour éviter un
drame comme celui qui est survenu à Littleton, rapporte le journaliste Raymond
Gervais de La Presse. Le capitaine Claude Levac lui a expliqué que la Sûreté du
Québec apprendra aux ados à désamorcer tous les conflits qui pourraient naître
dans les écoles. Elle souhaite rejoindre également les jeunes qui pourraient
avoir des problèmes de comportement face à leurs semblables et à leur
entourage, tant à la maison qu'à l'école.
Qui peut-être contre un
objectif d'une aussi grande noblesse ? L'ennui, c'est que ce n'est pas un job
de police mais de psychologues. Sachant que les écoles en disposent, ou devraient,
pourquoi donc la police ? Notons que ce programme était en gestation depuis...
six mois et devait impliquer... 600 policiers à travers le Québec. Depuis six
mois, donc bien avant la tuerie de Littleton. On peut s'attendre à ce que
d'autres corps policiers, dont celui de l'île de Montréal, profitent
éventuellement d'autres événements morbides pour s'infiltrer davantage dans les
écoles et procéder aux contrôles et aux nettoyage sociaux, et à l'implantation
du conformisme. Quand des policiers mettent le pied quelque part, ils font
toujours beaucoup plus que ce qu'ils prétendent publiquement vouloir y faire.
Les jeunes de plus en plus pris en charge par la police, quel beau projet de
société !
Une épidémie, ces tueries ?
Un an après celle de Littleton, le New York Times a enquêté et placé les faits
dans leur juste perspective, ce que Sûreté du Québec et médias québécois
auraient dû faire. ( Agence France-Presse - La Presse du 10 avril 2000
) Cette dédramatisation permet de voir la manipulation cachée derrière le
discours policier. Selon une dépêche de l'Agence France-Presse, au cours des
cinquante années précédentes ( un demi siècle ! ), 425 personnes ont été tuées
et 510 blessées lors de 100 tueries à l'arme à feu aux États-Unis. L'Agence
France-Presse, qui se réfère à l'enquête exhaustive de ce quotidien, rapporte
que ces crimes représentent une infime partie des 15 000 à 22 000 homicides
commis chaque années dans ce pays qui, suivant le recensement de 2000, comptait
286 millions d'habitants. Dans plus de la moitié des cas, ces tueurs en série
avaient des antécédents psychiatriques graves. Et 47 sur 102 avaient perdu leur
emploi. Voilà les faits. Nous sommes bien loin du carnage appréhendé par la Sûreté
du Québec.
À la décharge de La Presse,
notons que ce quotidien a mis la pédale douce, mais plus d'un an après la
grande peur… Mieux vaut tard que jamais. Oui, mais à la condition que les
journalistes qui devront traiter ultérieurement de tragédies semblables,
fouillent dans les archives pour équilibrer la terreur, la placer dans sa juste
trajectoire. Car au Québec, et ailleurs au Canada, les accusations d'homicide
portées contre des ados demeurent rares, malgré ce que la forte médiatisation
de certains cas peut laisser croire, rapporte le journaliste Jean-François
Bégin. ( Jean-François Bégin - La Presse du 15 juin 2000 ) Leur caractère
sordide frappe certes l'imagination, écrit-il, mais les meurtres commis par des
mineurs ne sont pas plus fréquents qu'avant.
Il cite une étude réalisée
au début de 2000 par le Centre canadien de la statistique juridique démontrant
que, depuis 25 ans, on dénombre annuellement de 40 à 60 homicides commis par
des adolescents au Canada, pays de plus de 30 millions d'habitants, n'oublions
pas, dont 4 à 6 au Québec, dans un bassin de population de 7,4 millions. Ces
homicides ne comptent que pour une part infime ( 0,3% ) de toutes les
accusations d'infractions violentes portées contre des ados. Les voies de faits
simples ( poussées, gifles, coups de poing ou menaces ) comptent à elles seules
pour près d'une accusation sur deux. Ces chiffres et commentaires lui ont été
communiqués par le psychiatre Louis Morissette, chef de l'unité des adolescents
à l'Institut Philippe-Pinel.
Le défaut majeur des
journalistes tient au fait qu'ils n'interrogent pas l'événement de nature
criminel, se bornent à rapporter bêtement les renseignements policiers, comme
des perroquets : pendant longtemps, j'en ai été un moi-même. Contrairement
aux courriéristes parlementaires, par exemple, ils font rarement appel à leur
sens critique. La prochaine fois qu'un porte-parole de la Sûreté du Québec fera
l'éloge de son programme " Cool pour vrai ", quel journaliste pensera d'attirer
son attention sur l'enquête exhaustive du New York Times, ou les propos du
psychiatre Morissette ? Compréhensible que le journaliste ne sache pas tout.
Enfin, disons que ce l'était avant l'avènement de l'informatique. Aujourd'hui,
avec les mégabanques informatisées permettant de communiquer une information
plus pointue, et accessibles sur le Web, disons que ce l'est un peu moins. Il
est vrai que le journaliste travaille souvent à cheval sur l'heure de tombée,
mais qu'est-ce qui l'empêche de revenir sur un sujet le lendemain ou quelques
jours plus tard ?
Écoutons d'autres bribes du
discours de la peur que la police de l'île de Montréal, entre autres, sérine
sans relâche, et tirées d'un document publié en 1996 par l'ex-Communauté
urbaine de Montréal ( CUM ) et son corps policiers, alors que Jacques
Duchesneau en était le directeur. ( La Police de quartier - Ensemble pour mieux servir - Communauté urbaine de Montréal et Police de la CUM, 1996 ) Celui-ci parlait d'«
une vie urbaine au visage changeant et où
les tensions recèlent un potentiel menaçant de violence ». Dans ce
document, l'expression « sentiment
d'insécurité » revient souvent, sous différentes formes, page après page,
et sans jamais qu'on en explique franchement les fondements : « renforcer le sentiment de sécurité des
citoyens », « contrer la criminalité
et le sentiment d'insécurité sur le territoire », « la police, à elle seule,
ne peut résoudre les problèmes de criminalité, de désordre et de peur du crime
( sic)», etc.
Normandeau et Leighton
affirment, quant à eux, que la lutte de la police contre la criminalité est un
échec. ( André Normandeau et Barry Leighton - Une vision de l'avenir de
la police au Canada : Police-défi 2000 - Direction de la police et
de la sécurité, Secrétariat du Ministère du Solliciteur général du Canada, 1990
) Où ça, l'échec ? La police enquête, arrête des individus, les amène devant
les juges qui, s'ils sont trouvés coupables, les condamnent à des amendes, à
des travaux communautaires ou compensatoires ou à des peines de prison. La
criminalité officielle diminue, d'après les statistiques de ceux-là même
propageant peur et angoisse, et ce, depuis la fin des années 1980. Alors,
encore une fois, il est où, l'échec ? On a beau regarder derrière soi, on n'en
voit que deux à l'horizon : la lutte contre la drogue et la prostitution. Mais
ça, tous ceux qui étaient au courant des " succès " de la prohibition de
l'alcool aux États-Unis, dans les années 1930, savaient que ces luttes se
traduiraient par des flops retentissants. Les fanatiques de la pureté imposent
toujours à la population des obligations trop lourdes à porter. Les utopies
sont meurtrières.
Dans son livre, Normandeau
croit, lui, que ce que les gens craignent le plus, c'est la violence collective
de la part des groupes défavorisés dans les communautés urbaines, souvent
répartis selon des lignes de démarcation raciales et ethniques. ( André
Normandeau - Une police professionnelle de type communautaire - Éditions du Méridien ) Le
criminologue fait manifestement allusion à un sondage, sans toutefois nous en
indiquer la source. Encore un sondage bidon ? Et que craint-il donc ? Que
Montréal connaisse des émeutes du genre de celle qu'a provoqué, en 1992, à Los
Angeles, l'acquittement des quatre policiers blancs accusés d'avoir battu
sauvagement un Noir, Rodney King ? Les images vidéos, prises par un témoin de
l'agression policière, dévoilent tout. S'en était suivie une flambée de violence qui
avait fait 54 morts, 2 000 blessés, des milliers de commerces avaient été
vandalisés, sans compter les incendies.
D'après Normandeau, la
police communautaire est la seule stratégie permettant de rejoindre ces
groupes, les communautés culturelles, les jeunes en révolte, et d'améliorer
leurs conditions sociales. « Seule,
dit-il, la police ne peut réhabiliter le tissu social, mais en partenariat....
» C'est faux, et totalement. La réhabilitation du tissu social, pour employer
sa formulation, est un job que seuls les citoyens sont en mesure de mener à
terme, ce n'est pas celui de la police et de ses collabos, surtout pas. Mais
encore faut-il que pouvoir et police cessent d'avoir peur de l'osmose entre
citoyens et la favorisent au lieu de la combattre. Ce discours de Normandeau,
consciemment ou non, ne vise qu'un but : permettre à la police de s'infiltrer
davantage dans la vie des citoyens. Il ouvre grand la porte à Big Brother et
Big Sister, voilà la vérité.
Tous ces gens ont tendance,
là aussi consciemment ou non, à amalgamer criminalité américaine et canadienne.
La culture de la violence est autrement plus développée aux États-Unis. Normal
aussi qu'il y ait plus de crimes dans ce pays de 286 millions d'habitants qu'au
Canada, pays de plus de 30 millions, qu'au Québec également, petite province de
7,4 millions. La loi des proportions joue. Selon le rapport quantitatif,
en dénombre-t-on plus de l'autre côté de la frontière qu'ici ? Je ne saurais
dire. Ce que je sais, par contre, c'est que le contexte politico-social diffère
totalement. En Occident, les États-Unis sont sans nul doute le pays où la
droite politique génère le plus de violence. La tolérance zéro est la bannière usuelle.
La peine de mort y est appliquée sur une grande échelle, les peines de prison
sont incroyablement lourdes, pouvant s'étaler sur plus d'une vie, et - parfois
ou souvent ? - dans le béton de cellules étroites, au plafond bas.
En juin 2000, une étude, couvrant 23 années de
procès débouchant sur des peines de mort et effectuée à la grandeur des
États-Unis, démontrait que près de sept condamnations sur dix sont cassées en
raison d'erreurs judiciaires. ( Léon Bruneau, Agence France-Presse - La Presse
du 13 juin 2000 ) Les chercheurs, tous de la faculté de droit de l'université
de Columbia, à New York, et dirigés par le professeur James Liebman, ont établi
que 68% des 4 578 peines de mort prononcées entre 1973 et 1995 et ayant fait
l'objet d'un recours, ont été cassées. En outre, environ 7% des personnes
rejugées ont ensuite été déclarées innocentes. Le taux d'erreur dans les trois
États où l'on dénombre le plus d'exécutions est de 18% en Virginie, 52% au
Texas et... 73% en Floride. Professeur Liebman : « C'est un système qui est conçu pour générer des erreurs et qui ensuite
tente de les corriger. ( ... ) C'est
un système qui met deux à trois mois pour condamner des personnes à la peine de
mort ( ... ) et dix à vingt ans pour
corriger l'erreur. » Les États-Unis, pays des droits de l'homme, vraiment ?
L'injustice génère aussi de la violence chez ceux
qui la subissent. Parfois ou souvent ? On est tout de même justifié de penser
que des Américains, particulièrement des Noirs, n'acceptant pas les illégalités
policières à leur encontre, les inégalités sociales et le racisme de la droite
républicaine, aient développé une hypersensibilité à l'Étau policier américain,
solidement implanté dans plus d'un État. Par conséquent, ces Américains
seraient davantage portés à la révolte et la vengeance. Poussés à bout aussi
par le sentiment d'impuissance d'arriver un jour à construire une société plus
équitable. Cela aurait plus à voir avec la mini guerre civile larvée contre
l'État répressif qu'avec la véritable criminalité. Une réalité qu'il vaudrait
la peine d'étudier empiriquement.
Revenons au document de
l'ex-CUM, pour illustrer d'autres éléments du discours de la peur. ( La Police
de quartier - Ensemble pour mieux servir - Communauté urbaine de Montréal et Police de
la CUM, 1996 ) Le dépeuplement de l'île de Montréal serait aussi attribuable au
sentiment d'insécurité. La police communautaire a pour mission d'y « rétablir ( sic ) la loi et l'ordre, de façon à ramener la population sur le territoire
de la CUM ou l'inciter à y demeurer », y apprend-on. Les auteurs du document vont plus loin : le sentiment
d'insécurité freinerait l'expansion et l'implantation des commerces dans les
quartiers urbains. Là aussi, l'écrire ne suffit pas, faut également le prouver.
Duchesneau, alors directeur du corps policier, l'affirme sans préciser les
raisons profondes à l'origine du sentiment d'insécurité. Vraiment la première
fois que nous entendons ces arguments. Les avait-on cachés pour ne pas nuire à
la réputation de l'île de Montréal ou les invente-t-on pour justifier " la
nécessité " de l'omniprésence policière ?
Le discours usuel a toujours attribué l'exode de citoyens de
l'île de Montréal aux taxes municipales trop élevées, à la qualité de l'air, au
besoin de vivre plus près de la nature que de la grande Cité urbaine, etc.
Ayant habité Montréal, je me souviens encore de la bataille acharnée livrée, à
la fin des années 1980, par Peter
Sergakis, de l'Association des propriétaires de bâtiments commerciaux au
Québec. ( Karim Benessaieh - La Presse du 7 novembre 2002 ) Il s'était
opposé à la surtaxe du maire de Montréal Jean Doré. Selon cette formule
d'imposition ruineuse, les propriétaires de locaux commerciaux, que ces
derniers soient vacants ou non, devaient assumer une taxe professionnelle en
plus des impôts fonciers. Elle avait finalement été réduite en novembre 2000
par son successeur, Pierre Bourque.
Autre fait. En février 2001,
des commerçants du Plateau Mont-Royal, un quartier de Montréal, ont sursauté
lorsqu'ils ont reçu leur relevé de taxe d'affaires. ( Sylvain Larocque - La Presse
du 4 février 2001 ) La Presse rapporte que, avec le dégel du rôle d'évaluation,
certains d'entre eux ont vu le montant qu'ils doivent à la ville bondir de 30 à
125%. Elle cite le cas de Stuart Steinberg, propriétaire du Shed Café, dont le
compte de l'année précédente est passé de 12 000 $ à 27 000 $ : « C'est ridicule, s'indigne-t-il. Je pourrais me permettre une hausse de 30
ou 50%, mais là, ça plus que doublé. » Cite celui aussi de la propriétaire
de la petite librairie L'Androgine de la rue St-Laurent, France Desilets, dont
la taxe d'affaires a augmenté de 30%, passant de 3 200 à 4 200 $ : « Ça donne un coup. Nous sommes une petite
librairie, je ne peux pas monter mes prix comme ça ( ... ) ». Environ un an
plus tard, elle fermera du reste ses portes.
En mars 2003, la taxe d'affaires, qui avait rapporté
l'année précédente 283M$ à Montréal, reprenait du poil de la bête mais sous une
autre forme. Selon le journaliste Michel Girard de La Presse, le maire Gérald
Tremblay l'a abolie et intégrée dans le compte de taxes foncières. ( Michel
Girard - La Presse du 8 mars 2003 ) Les propriétaires d'édifices la divisent
ensuite au prorata de l'espace occupé par les locataires et la leur refilent.
Ce n'est pas tout. Sous prétexte qu'il s'agit d'un service relié à la location,
le ministère québécois du Revenu force les propriétaires à imposer aux
locataires les taxes de vente, les TVQ et TPS. À l'hôtel de ville, on laissait
entendre que les commerçants allaient les récupérer. Cependant, ce n'est pas le
cas de tous, précise le journaliste. Les praticiens de la santé - médecins,
dentistes, psychologues, etc. - qui ne sont pas assujettis aux taxes de vente,
la paient quand même parce que le locateur l'inclut dans le loyer, donc ne
peuvent de ce fait la récupérer. Idem des entreprises et travailleurs autonomes
non inscrits à celles-ci, parce que générant un revenu inférieur à
30 000$. À la taxe d'affaires calculée sur la base de 21,8% du montant
total du loyer annuel, le locataire doit désormais ajouter 15,3% - coût total
des TPS et TVQ -, soit plus du tiers du loyer : 37,1%.
S'ajoute à cela les taxes que doivent défrayer
annuellement les propriétaires de maisons. En octobre 1998, l'éditorialiste
Agnès Gruda de La Presse dénonçait le fait que « ( ... ) le propriétaire d'une maison unifamiliale moyenne de Longueuil, à deux
pas de Montréal, paie mille dollars de taxes de moins que le propriétaire d'une
maison équivalente de l'autre côté du pont ( séparant les deux villes ). Cet écart est suicidaire pour Montréal ». ( Agnès Gruda - La Presse du 17 octobre
1998 ) Elle n'est pas la seule à le déplorer.
Continuons de nous référer
au document de l'ex-CUM et de son corps policiers. Les efforts que la police
communautaire doit consacrer à ce problème de dépeuplement attribuable au
sentiment s'insécurité ( sic ) sont donc importants pour le développement
économique urbain. ( NDLR : Et les coûts sociétaux et économiques de
l'hygiénisme policier ? Duchesneau, le directeur de ce corps policiers, n'en
traite pas ni ne traite des vraies raisons à l'origine de l'insécurité. ) Les
auteurs du docu soutiennent que la détermination et la solution de problèmes du
quartier permettront notamment de stimuler l'interaction sociale. « La participation des résidents de la
communauté locale dans des projets visant à contrer la criminalité, écrivent-ils, peut renforcer les
contrôles sociaux à l'échelon du quartier. »
Enfin, nous y voici, les
deux pieds dedans ! Qui s'occupe des contrôle et nettoyage sociaux et implante le
conformisme ? Les policiers et policières en civil de l'île de Montréal, avec
la collaboration des agents et agentes de sécurité en civil, des organismes
partenaires et des citoyens-mouchards. Tout le monde derrière la police, et créons
une société où la moitié des citoyens espionnera clandestinement l'autre
moitié. Selon les fanatiques de la pureté, l'avenir est nulle part ailleurs. On
s'acharne à détruire davantage le tissu social, déjà passablement troué.
Attardons-nous également à
cet autre volet du discours de la peur : la victimisation généralisable à
tout le corps social. Selon Vignola, l'ex-directeur de la police de l'île de Montréal, « personne n'est plus complètement protégé et aucun endroit n'est
entièrement exempté de l'envahissement de la criminalité. ( Henri-Paul
Vignola - Police, le défi des années 2000 - Éditions Stanké ) En conséquence, combien de citoyens
s'enferment à clef, à double tour, dans leur résidence et dans leur appartement
ou ne sortent plus de leur domicile après la tombée du jour ou encore refusent
d'aller dans les magasins du centre-ville par crainte d'être assaillis à leur
retour ? Toutes ces personnes sont autant de victimes de cette hantise du crime ( sic ) qui pourtant ne seront pas
comptabilisées et n'apparaissent jamais dans les données statistiques
officielles publiées par les divers services policiers ».
L'ex-directeur ne désigne
pas seulement les victimes réelles d'actes criminels, celles aussi qui ne l'ont
jamais été et constituent la quasi totalité de la population. Alors que le
risque qu'elles le soient un jour est dans l'ordre des données infinitésimales.
Des victimes de l'hypothèse, quoi. Lui non plus ne dit mot de la véritable origine
du sentiment d'insécurité. Par exemple, combien d'intolérants et d'anxieux sociaux parmi eux ? De plus, il néglige de préciser qu'il y a
pas mal plus de danger d'être victime d'un accident ou de mourir du cancer,
entre autres.
Vignola traite aussi des
droits fondamentaux. Il relate que durant les périodes de crise sociale, la
société, par l'entremise de ses législateurs, n'hésite pas à prendre tous les
moyens pour accroître les pouvoirs de la police afin de rétablir l'ordre. « Cette paix est-elle aussitôt rétablie qu'un
espèce de sentiment collectif de remords fait surface pour réprouver les actes
posés, en excluant souvent circonstances et contexte historique qui entouraient
cette crise sociale, déplore-t-il. La
base de notre système démocratique repose sur cette ambivalence et je devrais
plutôt dire sur cette alternance ( sic ) entre la protection de la société et la sauvegarde des droits
individuels. Mais vous admettrez que cette situation rend difficile l'effort du
policier de maintenir un équilibre convenable entre l'application efficace des
lois et le respect des droits individuels ».
Prenons le temps de bien mastiquer
la portée de ses propos. Voulait-il dire qu'il faut sacrifier illégalement
certains droits fondamentaux ? Que le policier, lorsqu'il impose son
arbitraire, agit délibérément, en toute connaissance de cause ? Ces questions
sont justifiées. Quand la police, au sens universel du mot, est débordée,
logique qu'elle laisse tomber les vols de cordes à linge pour s'occuper d'enquêtes
plus importantes. Sauf que là, on parle des droits fondamentaux. Il
n'appartient pas à la police d'y autoriser des atteintes. Cet arbitraire place
le citoyen, à son insu, ou contre son gré lorsqu'il en est conscient, dans un
no men's land où c'est la police qui fait la loi, pas le législateur.
Disons-le : près d'un quart de siècle après son
adoption, en 1982, bien des policiers ont encore en travers de la gorge la
Charte canadienne des droits et libertés. Le démontre cet extrait du Rapport de
la Commission Poitras portant sur des illégalités commises par la Sûreté du Québec,
et publié en 1999 : « Vingt
ans après ( … ) on en est encore à
promouvoir une vision des droits fondamentaux comme obstacles, toujours
grandissants, au travail policier et ainsi à nier leur valeur instrumentale. Ce
genre de discours donne l'impression que les enquêteurs se placent dans une
position prioritaire au droit, eux qui sont pourtant chargés d'en assurer le
respect ! ( … ) Ce faisant, ce
discours corrobore la perception, largement répandue, que les policiers se
situent " au-dessus " de la loi. »
En matière de " risque de victimisation ", pouvoir
politique et police de l'île de Montréal, on l'a déjà dit, râtellent large, et
ils ne sont pas les seuls en Occident. Leur document sur la police de quartier
le démontre. ( La Police de quartier - Ensemble pour mieux servir - Communauté urbaine de Montréal et Police de la CUM, 1996 ) Opportun de rappeler
qu'ils ne veulent pas seulement sécuriser les personnes âgées et les femmes,
mais aussi « les groupes sociaux plus
vulnérables en ce qui a trait au risque de victimisation et au sentiment de
sécurité ( ... ). Que l'on pense (
... ) aux groupes ethniques, aux gais,
aux lesbiennes, etc. » L'et caetera à la fin de la phrase indique que
d'autres groupes sont également « vulnérables ». En somme, la tactique consiste à compartimenter la Société civile en autant
de tiroirs pour mieux les isoler socialement, et empêcher la solidarisation
citoyenne.
À l'automne 2000, le ministre péquiste de la
Sécurité publique, Serge Ménard, utilisait, lui aussi, la même approche. (
Presse canadienne - La Presse du 8 novembre 2000 ) Il déclarait que la criminalité à
l'endroit des femmes et des enfants est aussi importante que celle liée au
crime organisé. Il comptait élaborer une politique de prévention qui
permettrait de déployer « à une grande
échelle » le concept de police communautaire. Il faisait part de son
intention de créer à cette fin, cet automne-là, le Conseil québécois en
prévention de la criminalité qui rassemblerait une vingtaine d'intervenants
sociocommunautaires. Il avait également annoncé la tenue de consultations
publiques au début de 2001 qui mèneraient à l'élaboration d'une politique
intégrée de prévention de la criminalité. On ignore ce qu'il est advenu de ces
deux derniers projets.
On peut penser que le gouvernement péquiste de
Lucien Bouchard, réalisant que son discours de la peur contre le crime organisé
risquait de ne pas tenir l'eau indéfiniment, était à la recherche d'un autre
bateau pour justifier sa répression policière clandestine et illégale. Dans
l'histoire des guerres, la tactique consistant à envahir un territoire sous
prétexte de défendre une minorité n'est pas nouvelle, les militaires l'ont
utilisé couramment, les nazis notamment, pour défendre des minorités
allemandes. En ce qui concerne sa police communautaire bidon, elle fut l'objet
d'une opération sans précédent au Québec, pratiquement l'équivalent d'un raid à
l'encontre de la Société civile et magistralement orchestrée. Ménard profitera
du momentum créé par les fusions municipales pour fusionner au pas de charge
plusieurs corps policiers, accorder davantage de territoire à la Sûreté du
Québec, sa « police nationale »,
pour ensuite greffer à la Société civile le nouveau concept policier à la
grandeur du territoire.
Autre exemple du discours de
la peur, celui-là émanant aussi du sommet de la pyramide hiérarchique. « Le coeur de la Ville de Montréal éprouve
( ... ) de profonds problèmes sociaux,
comme l'itinérance, la prostitution et la drogue, créant une pression énorme
sur l'ensemble des infrastructures et rendant nécessaire une présence policière
accrue. » ( Pierre Bourque - La Presse du 27 mai 1999 ) Pierre Bourque, maire
de Montréal, a fait cette déclaration en mai 1999. Ironiquement, ce même jour,
le directeur de la police de l'île de Montréal, Michel Sarrazin, déposait son
bilan de l'année écoulée, 1998, qui contredisait le discours du maire Bourque.
On y apprenait que la criminalité sur le territoire de l'île a chuté de 5% par
rapport à 1997, et de 29% par rapport à 1991. ( Hugue Dumas - La Presse
du 27 mai 1999 ) Mais de nombreux Montréalais craignent toujours pour leur
propre sécurité, déclarait néanmoins Sarrazin : « Il y a encore du travail à faire au niveau de la perception, d'où
l'implantation de la police de quartier, ajoutait-il. Il faut rassurer les gens, les informer, leur parler. C'est un peu
comme le métro : on a beau dire qu'il est sécuritaire, beaucoup de personnes
ont peur de le prendre le soir. »
Un ou deux mois après, dans
un article publié par La Presse, des agents de la paix de la Société de
transport de l'ex-CUM chargés de la sécurité dans le métro soutenaient, au
contraire, que la criminalité y était à la hausse. Leurs propos n'avaient rien
de rassurants. Comme d'habitude, les médias n'ont fait preuve d'aucun sens critique.
Heureusement, un citoyen veillait au grain. Paul-André Allard a tiqué et
expédié une lettre à La Presse ( Paul-André Allard - La Presse du 20 août 1999
) : « Cela fait douze ans que je
prends le métro pour aller travailler à minuit, et non seulement n'ai-je jamais
été victime de violence, mais jamais non plus n'y ai-je été témoin de tels
actes, écrit-il. Votre article, qui
couvrait une page entière, donne à penser que l'on court de fortes chances
d'être agressé en prenant le métro, ce qui n'est pas le cas »,
concluait-il.
Ayant habité Montréal près
de vingt ans, j'avalise ses propos : je n'y ai jamais été témoin d'un seul acte
violent. Je ne dis pas que cela n'arrive jamais, je dis que je n'en ai jamais
vu. Et personne de mon entourage non plus. Police et pouvoir jouent
continuellement sur la peur, que ce soit dans un sens ou dans l'autre. Le
directeur Sarrazin, lui, en tout cas dans le contexte précité, la sécurité dans
le métro, a utilisé la peur irraisonnée des citoyens pour justifier la luxueuse
et prétendue police communautaire, et rassurer les usagers. C'est à Alain
Simoneau, président de la Fraternité des policiers de l'île de Montréal, que
nous devons l'expression « police de luxe » ( André Cédilot - La Presse du 20 mars 1999 ) N'y a-t-il pas des moyens moins coûteux et
moins lourds socialement pour sécuriser les citoyens ?
Le maire Bourque revenait à
la charge près d'un an après au cours d'une table ronde sur " La ville et sa
sécurité " tenue à Paris, en mars 2000, à laquelle participait notamment un
représentant de la Ville de… Mexico. ( Marie-France Léger - La Presse du 17 mars 2000 )
Cherchait-on à passer le message que si les villes occidentales ne souhaitent
pas devenir aussi criminalisées que la mégapole mexicaine, il y avait lieu d'appesantir
davantage la répression ? Décrivant Montréal comme une Cité relativement
paisible, il avait précisé qu'elle change et qu'il faudra « renforcer la sécurité » de manière à
préserver sa qualité de vie. Il soulignait que la pauvreté était très présente
au centre-ville, où prostitution, drogues et bandes motorisées étaient bien
implantées. Il expliquait que des efforts étaient déployés pour accroître la
sécurité, parlait de la police de quartier oeuvrant sur le terrain « à pied, en patin à roues alignées, à cheval,
à vélo ».
Comme la presque totalité
des élus de la planète, Bourque était nul en matière policière. Ce qu'il savait
de la situation, il en était donc informé par ceux-là même ayant intérêt à
maintenir leur propre conception de la vie en société. Un élu ne doit pas se contenter de
la ritournelle que lui susurrent le directeur du corps policier de sa ville, ou
de son village, et des fonctionnaires de l'État. Il a la responsabilité, et
dans ce cas-ci l'obligation même, d'aller quérir d'autres opinions. Notamment,
auprès de ceux oeuvrant au sein d'organismes sans but lucratif, par exemple défendant
les droits et libertés, et des travailleurs de rue. L'inverse est aussi vrai,
ces organismes ayant l'obligation de l'en sensibiliser. Bien que plusieurs
d'eux soient muselés par les subventions gouvernementales, il s'en trouve
encore ayant conservé intact leur liberté d'expression. Ils pataugent à la
journée longue dans les problèmes sociaux, sont les témoins les plus rapprochés
des activités répressives de la police, et inutilement mutilantes.
Vignola, l'ex-directeur de
la police de l'île de Montréal, tenait à peu près le même discours, mais allait
pas mal plus loin que le maire Bourque ( Henri-Paul Vignola - Police,
le défi des années 2000 - Éditions Stanké ) : « Bien qu'il soit extrêmement difficile d'identifier la violence
criminelle à l'une des classes sociales de la société en particulier, il
convient de souligner que les agresseurs qui ont le plus souvent maille à
partir avec la justice proviennent des milieux défavorisés. Ils sont parfois
chômeur, adeptes de l'alcool, de la drogue ; ils occupent des emplois mal
rémunérés, ne travaillent que de façon intermittente et, souvent aussi (
sic ), sont membres de groupes reliés au
crime organisé, à des clubs de motards, etc. »
Pauvreté et criminalité
sont-elles liées ? Alvaro Pieres, du Département de criminologie de
l'Université d'Ottawa, a démontré que le système pénal a tendance à recruter
largement sa clientèle dans les couches sociales moins favorisées. ( Traité des
problèmes sociaux - Institut québécois de recherche sur la culture - Ouvrage collectif sous la
direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 )
Il aborde le sujet en relatant que des chercheurs ont voulu établir le chiffre
noir de la criminalité, formulation désignant le terrain inoccupé par la
justice pénale. Il signale que ceux-ci croyaient tellement aux effets
bénéfiques de la peine qu'ils regrettaient cette défaillance du système et
voulaient redresser la situation. Or leurs recherches ont démontré, et bien malgré
eux, que la criminalité se distribue également ( uniformément ) dans l'ensemble
de la structure sociale mais ne se distribue pas également dans la justice. « Du même coup, précise-t-il, la criminalité apparaît à la fois comme
une réalité partiale et comme un concept sélectif, biaisé et stigmatisant. »
Pieres cite aussi une
enquête québécoise portant sur le chiffre noir de la délinquance juvénile et
mettant en évidence cet écart à propos de la délinquance officielle. ( M.
Fréchette et M. Le Blanc - La délinquance cachée des adolescents
montréalais - Groupe de recherche sur l'inadaptation juvénile - Université de Montréal )
D'autres encore ont contribué à dévoiler assez clairement, rapporte-t-il, les
biais de classes, entre autres, du droit et du système pénal. « Elles ont généralement indiqué qu'il existe
une relation négative entre le statut social et la criminalité officielle,
alors qu'on sait que les gens qui se retrouvent en prison viennent surtout des
classes défavorisées et des groupes les plus vulnérables de ces classes
sociales », constate-t-il : minorités ethniques, immigrants, etc. Suivant
son propos, la violence policière, les illégalismes des corporations, etc.,
sont encore délaissés sous prétexte parfois qu'ils sont moins inquiétants pour
l'opinion publique, même si leur coût économique pour la société sont largement
plus élevé.
Les illégalismes des corporations…
Il y en aurait tout un pavé à écrire sur la manipulation des états financiers
d'entreprises d'envergure nationale et internationale inscrites en bourse. Sans
entrer dans le détail, énumérons seulement quelques uns des scandales
financiers, qui feront cliquer le lecteur : Bre-X Minerals Ltée ( années
1990 : contrairement à ce que l'entreprise affirmait, il n'y avait pas
d'or dans sa mine en Indonésie ) ; Micheline Charest et Ronald Weinberg ( en
2000 : Cinar recourait à des illégalités pour obtenir d'importants crédits
d'impôts, et ce n'est pas le seul méfait ) ; Gestion de placements TR ( même
année 2000 : des employés « tripotaient » le marché boursier pour augmenter artificiellement leur performance
trimestrielle ) ; Nortel Networks ( début de 2001 : John Roth, président,
liquidait massivement une partie de son portefeuille d'actions, pendant qu'il
annonçait faussement une forte croissance et des bénéfices ) ; Enron ( automne
2001 : la compagnie avait multiplié les filiales pour camoufler des pertes
colossales ) ; Tyco International ( février 2002 : l'entreprise croulait
sous les dettes après une orgie d'acquisitions, évaluée à 8 milliards US et dissimulées ) ; Firme comptable Arthur Anderson (
printemps 2002 : elle falsifiait, à la demande de certains de ses clients,
dont Enron, les états financiers ) ; Xerox ( avril 2002 : elle admettait
avoir gonfler les revenus de près de 2 milliards US ) ; WorldCom ( juin
2002 : elle avouait avoir gonflé ses profits de 3,8 milliards US ) ; Merck
( juillet 2002 : elle inscrivait des revenus non encaissés de 14 milliards
US ) ; etc.
Ces activités illégales ont entraîné la dégringolade de la
valeur des actions, des milliers de mises à pied, certains perdant même leur
fond de retraite. Des analystes financiers conseillaient aussi à des Canadiens,
dont des Québécois, de faire l'acquisition de leurs actions. Bien qu'on en
ignore le nombre, ces derniers ont enregistré des pertes, et parmi eux des
citoyens à la retraite. Même la Caisse de dépôt du Québec, qui gère le bas de
laine des Québécois, a également perdu de l'argent dans quelques uns de ces
scandales financiers. Ces faits démontrent que le monde financier est loin
d'être blanc comme neige et que la police en civil, qui s'investit massivement
dans les contrôle et nettoyage sociaux des vitres cassées, ne lève même pas le
petit doigt pour en protéger la Société civile : de fait, seule la GRC s'y
est essayée, mais en vain, la Commission des valeurs mobilières du Québec
refusant de porter plainte dans le cas Cinar. En matière de dommages sociétaux,
nous sommes à quelques bonnes années lumière des « fraudeurs » de denrées alimentaires distribuées gratuitement
aux pauvres.
À l'été 2002, le criminaliste
québécois Jean-Claude Hébert constatait que « (…) les services policiers ne disposent pas d'un personnel suffisamment
aguerri en matière de délinquance financière. ( Me Jean-Claude Hébert - La Presse
du 8 août 2002 ) L'efficacité de la
justice pénale favorise donc la mise sur pied de brigades financières
mixtes : d'un côté, des policiers rompus aux finesses du marché boursier ;
de l'autre, des traqueurs d'irrégularités oeuvrant dans le domaine des valeurs
mobilières. Cette synergie suppose un acte politique de fédéralisme
pragmatique. Est-ce trop demander aux élus ? »
Environ deux ans plus tard, rien n'avait encore été
fait. La caisse de retraite Teachers, la deuxième en importance
au Canada, avait investi et perdu des plumes lors de certains de ces scandales
financiers. Son gestionnaire Claude Lamoureux s'interrogeait en mai 2004. (
Stéphane Paquet - La Presse du 3 mai 2004 ) Est-ce que les gens de Cinar sont
en prison ? Non. Est-ce que
quelqu'un de Bre-X est en prison ? Non. Micheal Cowplant, de Coral, avait
écoulé 20,4$ millions d'actions un mois avant que le titre ne plonge. Est-ce
qu'il est en prison pour délit d'initié ? Non. Il a remboursé 25¢ pour
chaque dollar encaissé. « Je peux
faire ça ( … ) moi aussi : aller
voler des banques puis, en sortant, je donne 25¢ au policier. Puis, je me rends
dans ( une autre ) banque et je
continue ». Selon lui, les lois canadiennes ne sont pas suffisamment
contraignantes. « Il reste un paquet
de choses à faire au Canada, mais le législateur ne semble pas en avoir
vraiment le goût. »
Finalement, ce n'est
qu'à la mi septembre 2004 que le gouvernement canadien mettra en vigueur sa loi
relative aux fraudes sur les marchés financiers. ( Martin Vallières - La Presse
du 15 septembre 2004 ) Jusque là, les hommes d'affaires malhonnêtes avaient eu
les coudées franches. Et encore, l'organisme mis sur pied pour enquêter est
loin d'être efficace. Volez une enveloppe de jus de moins d'un dollar canadien
dans une épicerie et vous serez arrêté, traduit en cour, condamné, hériterez
d'un dossier judiciaire. Vous pouvez vous attendre aussi à ce que la police en
civil vous rappelle à l'occasion, subliminalement, votre méfait, pour
mieux vous imposer son emprise psychologique. Et police communautaire et
prévention étant, qu'elle demandera aux commerçants de votre quartier de vous
avoir à l'œil.
D'après Cantin, un autre
chercheur, l'effet sélectif et discriminatoire du système pénal au chapitre des
sentences accroît les inégalités sociales en peuplant les prisons de jeunes des
groupes défavorisés, d'autochtones, etc. ( Serge Cantin - Traité des problèmes sociaux - Synthèse
de l'ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et
Yves Martin - Institut québécois de recherche sur la culture ) Cantin parle de « (
... ) l'effet de diversion qu'exercent le
système pénal et la prison en détournant l'attention de certains problèmes et
en désignant des boucs émissaires. » Souligne le caractère très lacunaire des données et des recherches sur
la prison. Il soutient que les chercheurs ont aussi le devoir de dénoncer les
injustices du système carcéral et d'élaborer d'autres modes de gestion, non
répressifs, des problèmes sociaux.
En mai 2000, le Conseil
national du bien-être social dévoilait une étude prouvant encore que les
personnes pauvres courent plus de risques que les autres d'être arrêtées par la
police, de se faire refuser un cautionnement et de croupir en prison. ( Jules
Richer, Presse canadienne - La Presse du 16 mai 2000 ) De l'avis du
Conseil, « les problèmes commencent
avec la police qui est trop prompte à embarquer les gens les plus pauvres. (
… ) Alors que les criminels se retrouvent
dans toutes les classes de la société ( sic ), les services policiers se concentrent fortement sur la surveillance
des jeunes hommes dans les quartiers pauvres. » Avec un pareil système, pas
étonnant, soutiennent les auteurs de l'étude, que les suspects proviennent de
ces milieux.
L'organisme déplore que le
crime soit devenu au Canada « un
enjeu politique ». Il émet une série de recommandations à l'intention
des gouvernements fédéral et provinciaux dans le but de rendre le système plus
juste et plus humain, et de réduire les écarts entre les couches sociales.
Notamment, réviser les règles de remise en liberté sous cautionnement, de façon
qu'elles soient moins arbitraires ; et, pareillement, établir des lignes
directrices pour les peines afin d'éviter « les
disparités considérables » qui existent actuellement entre les juges.
Insérons ici cette citation
opportune de Casamayor ( Louis Casamayor - La Police - Gallimard
) : « De tout temps, une grande parenté
existait entre les pauvres et les coupables. Si les pauvres n'étaient pas tous
coupables, les coupables étaient tous pauvres ». ( Louis Casamayor - La
Justice - Éditions Gallimard ) Il écrit également que si la police quittait la
piste où elle est payée pour courir après des cibles numérotées comme des
lévriers, et qu'elle levait, non plus des lièvres cybernétiques, mais de vrais
lièvres, où irait-on ? « À cette
question, le pouvoir n'ose pas répondre, aussi met-il tout en oeuvre pour
qu'elle ne se pose pas. En effet, tant qu'on peut retarder le moment où une
question se pose, on est dispensé d'y répondre. »
Notons que, en 1999, selon
la Cour suprême du Canada, le taux d'incarcération au Canada était le deuxième
ou troisième en importance en Occident : 130 prisonniers par 100 000 citoyens.
( Presse canadienne - La Presse du 24 avril 1999 ) Autre constat des juges : le
nombre d'autochtones emprisonnés au pays dépasse de beaucoup leur poids
démographique. Alors qu'ils représentent 3% de la population canadienne, leur
taux d'incarcération atteignait, en 1997, 12% au sein des pénitenciers
fédéraux. Situation que les juges qualifiaient de grave. Ces chiffres, énoncés
par la cour, permettent de comprendre un petit peu mieux l'hypersensibilité des
autochtones à l'endroit du pouvoir blanc et de sa police, traduite dans les
faits par la crise d'Oka. Bien que la situation ait sensiblement changée,
l'histoire des autochtones est éloquente à ce sujet. Pour avoir grandi à
proximité d'une réserve indienne, Pointe-Bleue, aujourd'hui Mashteuiatsh, près
de Roberval, au Lac St-Jean, je parle en connaissance de cause.
La Cour suprême traitait des prisons fédérales (
pour ceux purgeant des peines de deux ans et plus ), examinons brièvement
celles relevant de la juridiction du Québec ( pour ceux purgeant des peines de
moins de deux ans ). Citons une enquête effectuée par trois chercheurs de la
Société de criminologie du Québec entre le 4 juin et le 15 octobre
2001 ( Jean-Paul Charbonneau - La
Presse du 21 septembre 2002 ) : 1 726 personnes ont été interviewées, 40%
de celles-ci dans 11 prisons et 60% auprès de 20 directions d'évaluation et de
services en milieu ouvert. La conclusion : les personnes issues de
communautés culturelles représentent environ 10% de la clientèle, idem chez les
Autochtones. « Mais dans ce cas, a expliqué le ministre péquiste de la Sécurité publique, Normand Jutras, qui
commentait l'étude, ils semblent
surreprésentés par rapport à leur proportion dans la population générale qui
n'est que d'1,2%. » En outre, la grande partie des citoyens détenus
dans les prisons québécoises sont des démunis. Leur réinsertion dans la
société, ainsi que le souhaitait Jutras, qui malheureusement n'a pas fait long
feu à ce ministère, nécessiterait l'intervention de plusieurs ministères.
D'après Mathieu, aucune des
causes ne peut être isolées pour expliquer la délinquance. ( Jean-Luc Mathieu -
L'insécurité - Éditions Que sais-je ? ) Ainsi le chômage, souvent invoqué, ne se
traduit pas forcément, tant s'en faut, par la délinquance. Les taux de
criminalité sont en général assez bas dans les villes touchées le plus
directement par la crise industrielle. C'est en définitive l'ensemble des
causes qui alimente la délinquance tout comme il peut engendrer la folie, le
suicide, susciter la consommation de drogues ou d'alcool, explique-t-il.
L'auteur cite, sans le nommer, le maire d'une commune française qui, en 1993,
déclarait que « trois millions de
personnes, 7% de la population urbaine, vivent aujourd'hui dans 500 quartiers
où se creuse l'écart avec le reste du pays et où se constituent des poches de
pauvreté, terreau des inégalités et des handicaps ». Dans ces quartiers, la
délinquance n'est que le symptôme de tous les autres dérèglements, « mais c'est le seul auquel on soit de longue
date sensible dans les beaux quartiers », fait remarquer Mathieu.
Se référant à une étude de
Chevrier, les auteurs Fourcaudot et Prévost écrivent que les fluctuations de
l'économie ont une incidence sur la criminalité, mais contrairement à ce que
l'on pourrait croire, ce sont les périodes de croissance économique et de fort
taux d'emploi qui permettent des hausses de la criminalité. ( Pierre Chevrier - Validation de méthodes de prévisions en criminologie - Université de Montréal,
école de criminologie ) ( Martine Fourcaudot et Lionel Prévost -
Prévention de la criminalité et relations communautaires - Éditions Modulo ) Pour sa
part, l'économiste américain Christopher Ruhm, chercheur associé au National
Bureau of Economic Research et professeur à l'Université de Caroline du Nord, à
Greensboro, a analysé les statistiques sur le chômage aux États-Unis entre 1972
et 1991. ( André Pratte - La Presse du 28 août 2000 ) Il a notamment
découvert que le nombre de meurtres baisse d'1,9% chaque fois que le chômage
augmente d'un point. En période de récession, les décès attribuables à diverses
maladies et des accidents diminuent aussi, pendant que le taux de suicide
augmente.
Fourcaudot et Prévost, pour
revenir à eux, sont d'avis que le discours de l'insécurité suscite des effets
secondaires comme la peur ou une suspicion maladive. La peur de la criminalité
peut se révéler pire que la réalité du phénomène criminel, soutiennent-ils. Des
opportunistes peuvent même en tirer profit en se faisant les promoteurs de
méthodes et de dispositifs de protection superflus et coûteux. La prévention de
la criminalité, comme toute noble cause, « peut
être récupérées par des filous ». Les auteurs énumèrent les conditions favorisant l'approche intégrée de
la prévention de la criminalité. Retenons en deux. Donner aux citoyens une
information juste sur les réalités du phénomène criminel afin de diminuer la
peur, en détruisant certains mythes qui nuisent à la mobilisation. Apprendre
aussi aux victimes potentielles à réduire au minimum les occasions de subir un
préjudice, sans pour autant susciter un sentiment d'insécurité. Les approches
doivent être rassurantes et positives. L'alarmisme risque de provoquer des
mesures excessives de défense ou d'auto justice plutôt que de prévention,
affirment les deux auteurs.
Citons, parmi d'autres, un
cas d'alarmisme impliquant un ex-policier : Normand Inkster,
ex-commissaire à la Gendarmerie royale du Canada, qui, au moment d'une
intervention médiatique, occupait la présidence de la section enquête et
sécurité d'une agence de sécurité privée, la firme KPMG. En avril 1999, il
déclarait à la Presse canadienne que la criminalité est à la hausse, tout comme
la technologie pour la combattre. ( Presse canadienne - La Presse du 6 avril 1999 )
Dans son article, le journaliste ne rétablit pas les faits. Pourtant, il y
avait obligation puisqu'il est faux d'affirmer que la criminalité augmente, au
contraire, elle diminue depuis la fin des années 1980. Le journaliste rapporte
aussi ce commentaire explicite de l'ex-commissaire : « Les Canadiens sont en amour avec les gadgets et sont constamment à la
recherche du dernier cri en matière de sécurité. »
Pour approfondir davantage
notre réflexion, abordons un autre discours de la peur, celui-là relatif à la
pornographie infantile disponible sur l'Internet. Notons qu'ici, la démarche ne
vise pas à nier son existence sur le Web, mais de relever le cas d'une autre
étude qui n'avait de vraie que le nom. Selon le sociologue Brian Major, la
panique qui s'est emparée de divers milieux à ce sujet n'est pas justifiée,
qu'elle a été fabriquée de toutes pièces par les médias et des politiciens
américains. ( André Pratte - La Presse du 9 juin 1999 ) La Presse
rapporte qu'une fausse étude scientifique en avait été l'élément enclencheur.
Supposément menée par une équipe de l'Université Carnegie Mellon de Pittsburg,
elle démontrait, aux dires de son principal auteur, Marty Rimm, que l'Internet
rendait facilement accessible des images de bestialité et de pornographie
infantile. Il s'est avéré par la suite que celui-ci, simple étudiant au
baccalauréat, n'était membre d'aucun groupe de recherche. Les images qu'il
décrivait ne provenaient pas du Web, mais de groupes de discussion.
Il n'empêche qu'entre-temps
sa prétendue étude avait causé certains ravages. Le Time y avait consacré sa
une. Des membres du Congrès américain s'étaient portés à la défense de la
morale, adoptant même une loi qui occupait beaucoup de terrain. Major raconte
qu'elle interdisait « tout commentaire,
requête, suggestion, proposition, image, ou autre communication qui soit
obscène, impudique, lascive, sale, ou indécente, et dont l'intention est
d'ennuyer, d'abuser, de menacer ou de harceler une autre personne ». La
Cour suprême des États-Unis devait par la suite l'invalider. Major souligne que
ce n'est pas la première fois que « les
autorités créent ( sic ) des paniques
morales pour justifier une intervention coercitive ».
D'après lui, ce fut
notamment le cas des peurs exagérées provoquées par l'agression, le cambriolage
et la porno. « Qu'il s'agisse du
cambriolage, du mugging ( agression ) ou
de la pornographie, il n'est absolument pas nécessaire pour les gens qui
participent à la panique d'avoir fait l'expérience de ce qu'ils craignent. » Il fait observer que « les gens qui ont vraiment peur, sont
surtout ceux qui ne sont pas branchés sur le réseau ». Selon Major, il
n'est pas nécessaire de réglementer l'autoroute électronique. « Les parents inquiets peuvent acheter des
programmes qui bloquent l'accès aux sites pornos. Une décision familiale est de
loin préférable à une intervention du gouvernement qui déciderait que, comme il
ne veut pas que les enfants aient accès à la pornographie, personne ne pourra y
avoir accès. »
Faisons état également d'une
pseudo étude sur la violence à la télévision effectuée par Jacques de Guise et
Guy Paquette, deux chercheurs du Centre d'étude sur les médias, de l'Université
Laval, et publiée par La Presse en 1999. Dans une lettre, Daniel Gourd,
directeur général des programmes de la Société Radio-Canada, s'en était pris à
ses auteurs. ( Daniel Gourd - La Presse
du 14 décembre 1999 ) C'est qu'il y avait découvert une faille de taille : un
film violent diffusé par TVA avait été attribué à Radio-Canada... « Si une erreur aussi bête suffit à faire
grimper de 30% la cote de violence présumée de l'ensemble de notre programmation,
il est évident que les chercheurs ont travaillé sur un échantillon beaucoup
trop restreint. Quand, de plus, la semaine ciblée par les chercheurs inclut
l'un des très rares épisodes de Virginie ( une télésérie ) contenant une scène de violence et une dramatique
aux Beaux Dimanche qui tourne autour d'un meurtre non résolu, on peut craindre
le pire... Et c'est ce qu'on a obtenu avec les résultats aberrants publiés dans
les journaux ».
Peu après, de Guise et
Paquette reconnaissaient, dans une lettre à La Presse, la « malencontreuse erreur de saisie d'une donnée ». ( Jacques de
Guise et Guy Paquette - La Presse du 10 janvier 2000 ) On peut y lire également ce passage
révélateur : « L'échantillonnage d'une
semaine de programmation est fragile, nous en convenons, mais nous n'avons pas
les ressources nécessaires pour faire porter nos analyses sur une portion plus
grande de la programmation. » Quand on ne dispose pas des ressources
nécessaire, ne devrait-on pas se dispenser d'en produire plutôt que de propager
des faussetés ? On ne peut s'empêcher de penser que n'avait été de la vigilance
de Gourd, l'affaire était entendue, jugée et classée aux archives comme référence,
journalistique notamment. Cette affaire n'est pas, et absolument pas, le seul
cas en l'espèce.
Il y a aussi, notamment, cette « recherche » effectuée par la Régie
régionale de la santé et de services sociaux de Montréal-Centre. ( La Presse du
9 janvier 2000 ) Dans un article non signé et publié dans La Presse de janvier
2000, on apprend que la Régie, après avoir consulté 200 écrits scientifiques
récents, conclut que 30% de la population québécoise a peur du crime, contre
40% à Montréal. Femmes et personnes âgées sont les plus atteintes par cette
peur. Les Montréalaises disent ne pas se sentir en sécurité seules le soir dans
les transports en commun ( 90% ) et dans les lieux publics ( 60% ). Dans
l'ensemble de la province, une femme sur dix craint d'être agressée
sexuellement. Deux cent écrits " scientifiques " récents et pas un seul ne
donne l'heure juste sur le fameux sentiment d'insécurité. Intrigant, suspect
même. Conclusion : cette Régie, de surcroît organisme paragouvernemental,
participe au discours de la peur. Qui sont les auteurs des 200 écrits auxquels
elle se réfère ? Et les fonctionnaires qui les ont sélectionnés, qui sont-ils ?
En mai 2002, La Presse publiait un sondage du Comité
d'action femmes et sécurité urbaine ( CAFSU ). ( Sébastien Rodrigue - La Presse du 12 mai 2002 ) Anne
Michaud, porte parole de l'organisme, déclarait que près de deux femmes sur
trois ont peur de circuler après la tombée du jour à Montréal. Cette seule
phrase a suffit pour que son message passe comme une tonne de brique. Autre
sondage bidon ? Indubitablement, puisqu'il ne va pas aux racines de
l'insécurité. Le journaliste a tout gobé sans poser de question. Désormais, il faut
examiner à la loupe toutes ces études et sondages qui rebondissent de temps à
autre dans les médias, annonçant l'arrivée appréhendée de l'apocalypse. CAFSU, on l'a vu, est l'un des
quelque vingt organismes qui, en octobre 1995, ont été consultés par l'ex-CUM
avant que le concept brumeux de sa pseudo police communautaire ne soit lancé à
Montréal. ( La Police de quartier - Ensemble pour mieux servir - Communauté urbaine de Montréal et
Police de la CUM, 1996 ) On a vu aussi que CAFSU est membre de comités
consultatifs communautaires de la police de l'île de Montréal.
Quand on veut caporaliser la
vie des citoyens, tous les prétextes sont bons. De tout temps, on a su comment
manipuler l'opinion publique. Ainsi, au Québec, dans les années 1940 et
antérieures, l'église catholique maintenait la cohésion au sein du troupeau en
le menaçant de brûler éternellement en
enfer. Écoutons ce témoignage d'Henri Tranquille, qui était un libraire réputé
au Québec ( Yves Beauchemin - Henri Tranquille : entretiens sur la
passion de lire - Éditions Québec/Amérique, 1993 ) « C'est véritablement la seule crainte de la mort qui fait penser à cette
récupération dans une autre vie. Pour moi, c'était strictement ça. Les
cléricaux savaient qu'ils tenaient les gens par la peur. Moi, la peur, loin de
me retenir, m'a froissé, tout simplement. Je me disais : ce n'est
pas de l'argumentation ça, ce sont simplement des menaces. (…) J'admets qu'on n'est probablement pas libre,
même dans les démocraties, et qu'on se fait manœuvrer d'une façon assez
considérable. (…) Là où il y a
dictature, on brime l'intelligence. »
Le sociologue Morin écrit
que toute foi virulente suscite la fabrication de faux pour la certifier aux
yeux des incrédules, pour convaincre du satanisme de l'ennemi. ( Edgar Morin - Pour
sortir du vingtième siècle - Éditions Fernand Nathan ) L'ennemi
satanique, comme dans la vision chrétienne, est toujours sur le point d'être
victorieux, mais ses horribles machinations sont toujours vouées à l'échec.
Ainsi dans l'ex-URSS, plus l'impérialisme américain reculait et s'effondrait,
plus il devenait menaçant, plus il importait de ne pas relâcher la vigilance.
Bien des textes font état du développement d'une idéologie catastrophiste
s'appuyant sur le contexte d'une simulation générale. Behr écrit que le pouvoir
politique et la police suscitent et entretiennent la peur via les médias, par
une mobilisation permanente et une prise de conscience officielle ( Edward Behr - Une Amérique qui fait peur - Éditions Plon ) : « Pour asseoir sa propre réputation, il est bon de maximaliser le danger,
même largement imaginaire ».
Pour sa part, Jeudy affirme
qu'on peut parler d'un gigantesque simulacre quotidien où on multiplie les
opérations de simulation et d'anticipation du risque, de la menace quelle
qu'elle soit, « le pot-pourri des
discours sur la sécurité. ( Henry-Pierre Jeudy - La peur et les média - Éditions
PUF ) ( … ) Ce n'est donc plus la peur
qui est obsédante mais la représentation anticipante de la peur », constate
l'auteur. Pour Baudrillard, ce développement implique une passivité absolue du
citoyen qui s'accomplit idéalement par une soumission aux moyens de contrôles,
légitimés ou non. ( Jean Baudrillard - Simulacres et simulation - Éditions
Galilée ) Redonnons la parole à Ackermann, Dulong et Jeudy ( Werner Ackermann,
Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy, tous trois du CNRS - Imaginaires de l'Insécurité - Librairie des Méridiens ) : simuler la menace discursivement dans
diverses figures de boucs émissaires, la simuler pratiquement dans toutes
sortes de manipulations par quoi on actualise le sentiment que, partout et à
tout moment, tout peut arriver. Vous n'êtes à l'abri de rien.
Allons plus loin dans notre
argumentation en identifiant des politiciens utilisant le discours de la peur. Puisons
ces exemples concrets en France, la problématique étant universelle. Évaluer ce
qui s'est passé ou se passe ailleurs aide à mieux saisir la réalité québécoise,
notamment. Nous allons assister à des batailles politiques entre droite et
gauche, assister à la violence physique de la droite. Dès le début de ce que
nous allons voir, il importe de savoir que, selon le sociologue Morin, la
droite polarise les solutions d'ordre, de hiérarchie, de conformité, et la
gauche les solutions de liberté, d'égalité, de solidarité. ( Edgar Morin - Pour
sortir du vingtième siècle - Éditions Fernand Nathan )
Gleizal, un juriste et
sociologue français, estime que l'activité de police, d'un point de vue
sociologique, relève plus du contrôle social que du maintien de l'ordre à
proprement parlé. ( NDLR : L'auteur fait ici référence aux contrôles et
nettoyages sociaux, consistant notamment à épurer tout ce qui est politiquement
et puritainement incorrects. Comme disait l'autre : Un pur trouve toujours un plus pur qui l'épure. ) ( Jean-Jacques Gleizal - Le désordre policier - Presses
universitaires de France ) Dans l'un de ses ouvrages, il cite le Syndicat de la
magistrature qui, à son congrès de 1981, en appelait à un meilleur encadrement
des forces françaises de l'ordre : « Face
à l'existence d'une petite et moyenne délinquance qui perturbe la vie des
citoyens, la police met en oeuvre un ensemble considérable de moyens qui sont
particulièrement inopérants et utilisés à d'autres fins comme par exemple le
fichage et le quadrillage des populations. En outre ces méthodes ont pour
résultat de couper la police de la population et lui permettent de s'affranchir
de la légalité. Dans l'exercice quotidien de leur mission, la police et la
justice font passer les impératifs d'une rentabilité de leurs services mesurés
au nombre des affaires traitées avant le respect de la légalité. »
Gleizal rapporte également
une déclaration de François Mitterrand, peu de temps avant d'accéder à la
présidence de la République : « Un juste
emploi de la police est nécessaire. Mais à compter du moment où l'on donne la
primauté à l'ordre moral, pris dans son sens historique, sur le respect des
principes de liberté, la police, souvent malgré elle, ne sert plus qu'à
défendre ( ... ) les choix, les
exigences, les préférences, les comportements de ceux qui gouvernent. On entre
dans le système répressif. »
On peut critiquer le règne
de Mitterrand pour quelques bonnes raisons mais un fait demeure, et ce n'est
pas le seul : au cours de son premier septennat, il a tenté de transformer en
profondeur la mission de la police française. Tâche difficile puisque la droite
avait gouverné depuis 1958 et utilisé la police à d'autres fins, dont
politiques. Un faux pli culturel que Mitterrand n'a jamais réussi à faire
disparaître complètement. L'un des rares chefs d'État, sinon le seul, à avoir
oser s'attaquer de front à la confrérie policière : sur ce plan, nos élus
canadiens, eux, se sont toujours comportés comme des poules mouillées, rien de
moins. Explorons un peu le contexte politique de la bataille livrée par
Mitterrand. Nous verrons que le pouvoir français a servi aux citoyens, à deux
époques différentes, 1981 et 2002, exactement le même scénario de la peur, avec
les mêmes résultats.
Décrivons la situation qui
prévalait avant et peu après son arrivée au pouvoir. Appelons à la barre
quelques témoins, dont Viansson-Ponté, journaliste et ex-directeur du journal
Le Monde. ( Pierre Viansson-Ponté - Lettre ouverte aux hommes politiques - Éditions
Albin Michel, 1976 ) Son témoignage date de 1976, plus ou moins cinq ans avant
l'élection de Mitterrand à la présidence. « On leur a inculqué ( aux policiers ) une notion fondamentale : l'obéissance aveugle. Ne jamais discuter
les ordres et ne pas chercher à comprendre. En échange, on leur a promis la
sécurité d'emploi, des avantages matériels accrus au moindre flottement, à la
moindre velléité de revendication, et une quasi-immunité dans l'exercice de
leurs fonctions. (…) Ils savent bien
qu'ils seront en tout état de cause "couverts ", que les excès et abus ne leur
vaudront guère de réprimandes et bien plus souvent des félicitations, alors que
la modération, l'hésitation, la simple réflexion risque fort d'être ressentie
comme la pire des fautes : l'insubordination. »
Se voyant redoutés et se
jugeant méprisés, ils cherchent d'instinct une compensation sur le dos des plus
désarmés, travailleurs immigrés, marginaux, jeunes, énumère le journaliste. Le
faible leur devient par nature suspect, le contestataire leur semble
insupportable surtout si c'est leur petite autorité qu'il discute. Le
manifestant est à leurs yeux un dangereux trublion et tout homme qui court est
un fuyard : c'est donc qu'il a quelque chose à se reprocher. « Tous les policiers, bien sûr, ne sont pas
ainsi, mais presque toute la police est plus ou moins imprégnée de cet état
d'esprit et, compte tenu de l'emploi qui en est fait, il serait d'ailleurs bien
difficile qu'il en soit autrement », signale-t-il.
Introduisons aussi ce
passage du livre de Guy Gilbert, un prêtre éducateur spécialisé en matière d'intervention
de rue auprès des démunis, à Paris. ( Guy Gilbert - Des jeunes y entrent, des
fauves en sortent - Éditions Stock, 1982 ) Son témoignage remonte à 1982. Certes l'équipe
Mitterrand était au pouvoir depuis environ un an mais n'avait pas encore eu le
temps de s'attaquer à la problématique policière. Curé Gilbert : « Un inspecteur de police ( … ) m'a confié ceci, relate-t-il : " La première fois que j'ai fait une
vérification de papier sur une route, j'étais écoeuré de voir tout le monde,
jeunes, vieux, bourgeois, ouvriers, tendre en tremblant des papiers de
bagnole. " Qu'est-ce que c'est que cette police devant qui on tremble ? se
demande le curé. Un pays qui a peur de sa
police est un pays qu'un jour on ne contrôlera plus. De multiples bavures ont
donné raison à cette peur. Leur nombre augmente dangereusement »,
écrit-il.
Le curé, qui n'est pas
antiflic, raconte que « douze ans
dans le XIXe ( un arrondissement de
Paris ) m'en ont appris le sens et les
raisons. C'est capitale de l'avoir appris lentement. ( NDLR : J'ai
fait le même constat lors de mon enquête journalistique. ) Je suis très rarement tombé sur un adolescent mineur qui n'ait pas été
frappé par un ou plusieurs policiers. » Il cite le cas de Paul, 17
ans, qui avait eu le pouce déplacé avec double fracture. Sans généraliser, il
soutient que les « policiers savent
qui et quand frapper. Ils ne sont pas cons pour ça. Un mec bien habillé donnant
tout de suite référence parentale, profession, adresse, etc., le policier ne le
touchera pas. Le mec paumé - et ça se voit -, sale, tatoué, cheveux longs, vieux cuir et jean, pas d'adresse,
celui-là on n'a rien à craindre de lui. Les coups, il a l'habitude. » Selon Gilbert,
« la loi d'aujourd'hui ( 1982 ), c'est trop souvent la loi des flics. »
Il raconte s'être fait
lui-même arrêter par une brigade de nuit qui lui barrait la route, au risque
d'une collision, et sans avertissement. Le policier l'a pratiquement arraché de
son siège et fouillé en l'insultant « comme
d'habitude ». Quand il a su qu'il était curé son ton a baissé de bémol
en bémol. « Je lui ai dit ma fureur
de n'être respecté qu'en qualité de prêtre. (…) Pourquoi as-tu fouillé ma bagnole alors que tu n'en as pas le droit ?
Le flic a rétorqué : " On n'a pas le droit, sauf cas d'urgence. Mais c'est
moi qui décide que l'urgence c'est ta bagnole ou n'importe quelle autre. La
nuit, je fais ce que je veux. La loi, c'est moi. " Belle application de la
loi ! Ma réponse a toujours été la même : Non, mon pote. La loi, c'est quelque chose de décidée, de votée pour le
service de l'homme, c'est-à-dire pour sa liberté et sa sécurité, et non pour le
service de cow-boys qui en font ce qu'ils veulent. »
Gilbert reconnaît qu'il
existe des policiers se comportant correctement. ( NDLR : Existe-t-il des
policiers se comportant correctement ? Que les policiers en civil n'ayant
jamais enfreint les droits fondamentaux lèvent la main. ) « Quand à ceux qui estiment que leur métier
consiste à s'acharner sur le plus faible et à pisser sur la loi, je ne me
battrai jamais assez pour dénoncer leur comportement et leurs prétendues
bavures. Que pouvons-nous faire ? À un homme qui me disait avoir assisté
écoeuré à un tabassage public d'un jeune Noir, dans une rue de sa ville, j'ai
demandé : Qu'as-tu fait ? " Rien ". Alors ferme ta gueule. Ton
écoeurement, tu peux te le foutre où je pense. Tu devais réagir, dire que tu
n'es pas d'accord, au risque de te faire embarquer avec le jeune Noir. Et puis
porter plainte. ( … ) Et à toi,
Français, qui craches sur ta police, je répondrai : nous avons la police
que nous méritons. À nous, qui payons pour qu'elle existe, de vouloir et de
mériter une autre police. »
Jacqueline Gatti-Montain, de
l'Université des sciences sociales de Grenoble, relate qu'un an après son
arrivée au pouvoir, en 1981, la gauche française de Mitterrand a mis sur pied
la Commission Bonnemaison, afin d'étudier le phénomène de la délinquance. ( Les
mécanismes de régulation sociale - Éditions Boréal/Presses universitaires de
Lyon - Ouvrage collectif sous la direction de Gérard Boismenu, du Département
de science politique de l'Université de Montréal, et Jean-Jacques Gleizal, de
l'Université des sciences sociales de Grenoble, et faisant la synthèse des
recherches françaises et québécoises en science politique, juridique et en
criminologie ) S'en est suivi un débat public où « la situation est devenu explosive ». Alors que la gauche expliquait
l'insécurité par les méfaits du libéralisme et de la croissance industrielle,
la droite l'expliquait par la montée de la délinquance. Soutenue par l'extrême
droite, elle a tellement bien joué son jeu auprès de la population, analyse
Gatti-Montain, que la gauche a dû ajuster son tir, car son discours portait à
faux. L'extrême droite n'avait pas hésité à jouer sur la peur irrationnelle du
citoyen français pour gagner son point.
Le commissaire Diamant nous
éclaire sur les réactions de la police aux mesures mises de l'avant par
Mitterrand. ( Diamant - Les réseaux secrets de la police - Éditions La Découverte )
Diamant est le pseudonyme d'un flic qui a pris ses fonctions quelque temps
après l'arrivée du général De Gaulle au pouvoir. Il a bénéficié, en raison de
ses affectations successives d'un poste d'observateur privilégié, tant à la
préfecture de police de Paris qu'au ministère de l'Intérieur, ministère de tous
les corps policiers du pays, donc au sein même du giron du pouvoir politique.
Et sous quatre présidents : outre De Gaulle, Pompidou, Giscard d'Estaing et
Mitterrand. Diamant : « La droite, qui
exerça le pouvoir sans discontinuer de 1958 à 1981, a profondément marqué la
culture policière. ( ... ) Bon nombre
de cadres de la police exerçant encore leur activité en 1981 ont engagé leur
carrière avant l'avènement de la Ve République en 1958, parfois
même sous la gestion du régime de Vichy. ( ... ) Mais
ces hauts fonctionnaires, nommés aux postes de responsabilité tout au long des
vingt-trois années où, sans discontinuer, la droite exerça le pouvoir, ont, par
goût ou par la force des choses, souvent épousé les options des hommes
politiques à qui ils doivent leur carrière. »
Diamant raconte qu'en
succédant à la droite, en 1981, la gauche a bouleversé toute une conception de
l'approche policière. C'est que les socialistes de Mitterrand s'étaient faits
les champions de notions s'opposant à la culture policière de la droite :
abolition de la peine de mort - par décapitation -, élargissement du champ des
libertés, culte des droits de l'homme, création d'un code de déontologie
policière. « Autant de concepts qui
prennent à rebrousse-poil des policiers, décrit Diamant. ( ... ) Il conviendra de faire cesser une bonne fois pour toutes les trop
nombreuses violences policières, définir une nouvelle approche de l'utilisation
des forces de l'ordre, jusqu'alors bien souvent employée pour réprimer les
manifestations sociales. » Dans les postes de police, continue l'auteur,
les esprits s'échauffent : « On ne
va plus pouvoir bosser, entend-on ici et là. Les truands vont faire la loi. Tu
te rends compte ! Si la peine de mort est supprimée, ils n'auront plus peur de
rien ! On va se faire tirer comme des lapins ! D'ailleurs, les " socialos "
vont autoriser les avocats à assister les détenus en garde à vue. Ça va être le
bordel, je te dis ! »
Ainsi qu'en témoigne
également Claude Journès, de l'Université de Lyon II, le virage politique est
majeur. ( Les mécanismes de régulation sociale - Éditions Boréal/Presses
universitaires de Lyon - Ouvrage collectif sous la direction de Gérard Boismenu, du Département
de science politique de l'Université de Montréal, et Jean-Jacques Gleizal, de
l'Université des sciences sociales de Grenoble, et faisant la synthèse des
recherches françaises et québécoises en science politique, juridique et en
criminologie ) Après l'arrivée de la gauche au pouvoir, l'essentiel de la
démocratisation de la police est l'oeuvre de Gaston Defferre, ministre de
l'Intérieur, qui manifeste une volonté de changement exprimée parfois
brutalement. Journès le cite : « Les
ratonnades ( expédition punitive ou brutalités
exercées par des Européens contre des Maghrébins ), c'est fini ! Pendant des
années, la police était sous l'autorité de gouvernements de droite qui lui ont
confié des tâches essentiellement répressives, contre la gauche, l'extrême
gauche, contre les usines occupées, les grévistes, les immigrés, etc. Des
mauvaises habitudes se prennent trop vite. J'ai entrepris de changer ça. »
Par la suite, Defferre
désigne à la police un nouvel adversaire, l'extrême droite, « qui, nous apprend Journès, a souvent constitué le service d'ordre des personnalités politiques de
l'ancienne majorité, a bénéficié de la complaisance sinon de l'appui de la
police. Ainsi s'explique sans doute l'insuccès des enquêtes sur les délits et les
crimes racistes, soupçonne-t-il. À cela s'ajoute
l'orientation préférentielle donnée avant 1981 au renseignement policier visant
la gauche et l'extrême gauche ». Pas surprenant que le tout-puissant
ministre de l'Intérieur ait par la suite rencontré l'hostilité des forces de
droite et d'extrême droite au sein de la police. Defferre disait considérer
comme « un honneur » le fait « d'être attaqué par un syndicat (
policier ) d'extrême droite ».
Toutefois, les choses
changent en 1986. Le Rassemblement pour la République ( RPR ) de Jacques Chirac
bat la gauche et prend le pouvoir à l'Assemblée nationale. Victoire attribuable
au discours de la peur de la droite et l'extrême droite ? Compte tenu du
contexte politique qui précède et suit, on est justifié de l'affirmer.
Mitterrand, qui n'a guère le choix, le nomme premier ministre. Et Chirac nomme
Charles Pasqua, qui symbolise assez bien ce que la gauche avait combattu dans
la police, signale Journès, titulaire du ministère de l'Intérieur. Mitterrand,
de son côté, est condamné à la cohabitation avec la droite, donc à
l'immobilité, sauf pour ce qui touche les Affaires étrangères. Et tout
recommence comme avant l'arrivée de la gauche, bien qu'à un degré moindre.
Prévost, une journaliste
française, nous donne un aperçu de la violence policière dont est capable un
gouvernement de droite, dans cet Occident démocratique. ( Nathalie Prévost - La mort
indigne de Malik Oussekine - Éditions Bernard Barrault ) Les événements
qu'elle raconte se sont déroulés à la fin de 1986. Étudiants et lycéens
français refusaient le projet de réforme de l'enseignement supérieur proposé
par le secrétaire d'État aux Universités, Alain Devaquet. Ils décident de
manifester dans la rue. Pasqua, ministre de l'Intérieur, fait alors intervenir
la compagnie motocycliste de la préfecture de Paris, mieux connu sous le nom du
Peloton de voltigeurs moto-portés ( PVM ).
C'est un commando musclé
utilisé lorsque l'ordre public est gravement menacé, explique la journaliste.
Une unité brutale, violente, conçue et formée militairement dans le but de
briser moralement et physiquement la détermination de manifestants armés. Tout
citoyen qui a eu le malheur de la croiser une fois dans sa vie, en garde un
souvenir épouvanté, note-t-elle. Quarante motos surgissant dans la nuit en
formation serrée, moteur hurlant, chevauchée chacune par deux athlètes casqués,
cagoulés et bardés de cuir, dont l'un, le passager, brandit une matraque de
près d'un mètre de long... « ( ... ) un
spectacle que personne ne peut raisonnablement associer à la dispersion d'une
manifestation estudiantine », précise-t-elle.
Son arrivée soudaine dans
une petite rue près du Quartier Latin, vers 1 heure du matin, sème la panique.
Les moteurs s'affolent, les sirènes hurlent, les voltigeurs se dressent sur les
cale-pieds, les matraques frappent. Terrorisés par cette horde qui les
pourchasse jusque sur les trottoirs, les passants ne savent plus que faire ni
où aller, ils assistent impuissants au tabassage de tous ceux qui n'ont pas eu
l'agilité ou la chance d'échapper à leur furie, relate la journaliste. Malik
Oussekine n'en survivra pas. Il s'était réfugié sur un terrain privé bordé
d'une clôture. Trois voltigeurs descendront de leur moto et le tueront à coups
de matraque. Un fonctionnaire du ministère des finances, témoin, sera blessé.
Il échappera aux coups en brandissant sa carte d'identité du ministère. Un
autre aussi, en criant appartenir au RPR, parti de Chirac. Bilan de cette folle
équipée : outre ce jeune homme mort, deux blessés graves parmi les manifestants
et une dizaine parmi les forces de l'ordre. La manif s'est déroulée un samedi.
Le lundi suivant, Chirac annoncera le retrait pur et simple du projet de loi
Devaquet.
Peu après, à l'occasion
d'une intervention télévisée, Bernard Deleplace, secrétaire général de la
Fédération autonome des syndicats de police ( FASP ), rappellera que le tir
tendu de grenades lacrymogènes est prohibé, affirmera aussi que « frapper un manifestant à terre, c'est se
déshonorer soi-même ». Puis il accusera les hommes politiques d' « encourager la présence dans nos rangs d'une
minorité d'extrémistes qui déshonorent la police », invitera les jeunes à
ne pas céder à un « racisme antiflics
». Notons que Deleplace avait ses entrées au bureau du ministre de l'Intérieur,
Gaston Defferre, de l'équipe Mitterrand, avant que Pasqua, de l'équipe Chirac,
ne le remplace à cette fonction.
De nos jours, dans les pays occidentaux en tout cas,
ce genre de violence physique de la police en uniforme n'est plus nécessaire,
car tout se passe désormais dans la clandestinité. C'est que la police a
développé, grâce aux mégabanques informatisées et autres nouvelles technologies
de l'information, sa capacité d'aseptiser par l'infiltration et les
déstabilisations psychologiques les gêneurs potentiels et anticonformistes.
Elle peut ainsi tuer dans l'oeuf tout soubresaut social. C'est du
pas-vu-pas-pris parce que ces flics sont en civil. Et c'est davantage le cas,
en ces temps de la pseudo police communautaire, où l'adhésion de tous les
citoyens est fortement sollicitée. Casamayor fait une description réaliste de
l'approche " moderne " du pouvoir en la matière. ( Louis Casamayor - La Police - Gallimard ) Il dit que les sanglantes répressions des temps barbares
ne sont pas des effets policiers. « C'est,
au contraire, les sociétés lisses dont la surface n'est pas plus agitée que
celle d'un étang qui révèlent la puissance de l'emprise policière. La meilleure
répression est celle qui ne se voit pas. »
Nous disions plus haut que
la droite politique a servi aux citoyens, à deux époques différentes,
exactement le même scénario, basé sur la peur et l'insécurité. Nous avons vu
celui de 1981, transportons-nous maintenant vingt ans plus tard. Nous sommes au
début de 2002, des élections présidentielles et législatives sont prévues pour
le printemps. Jacques Chirac, homme de droite, a gagné du galon. Il n'est plus
premier ministre, comme au milieu des années 1980, mais président de la République
et sollicite un deuxième mandat. Février 2002, il lance sa campagne électorale
sur le thème « impunité zéro »
pour les délinquants, au moment où les Français font de la sécurité leur
première préoccupation. ( Agence France-Presse - La Presse du 20 février
2002 )
Il s'érige, selon la formulation de l'Agence
France-Presse, en gardien de la loi et de l'ordre à l'occasion de son premier
discours prononcé à Garges-les-Gonesse, en banlieue parisienne : « (…) Il y a urgence à agir et à réagir, (…)
( car ) la violence est en train de
changer le visage de notre république. (…) Plus personne en France n'est à l'abri. Plus personne ne se sent à
l'abri. (…) Pour les serviteurs de
la loi comme pour tous les citoyens, l'impunité de ceux qui bafouent la loi est
aussi décourageante qu'insupportable. » L'histoire des années 1980 se répète, car ce discours de Chirac oblige
la gauche à adopter un profil bas. Lionel Jospin, premier ministre sortant et
candidat de la gauche à la présidence, forcé de faire publiquement son mea
culpa, dresse la liste de ses « regrets »
après cinq ans à la tête du gouvernement français ( Agence France-Presse - La Presse du 7 mars 2002 ) : « J'ai péché par naïveté, non par rapport à
l'insécurité, mais je me disais pendant un certain temps que si on fait reculer
le chômage, on fera reculer l'insécurité. Or, 928 000 personnes ont retrouvé un
emploi et cela n'a pas d'effets direct sur l'insécurité ».
En final, Chirac accède à ce
deuxième mandat présidentiel en obtenant 82,21% des voix au deuxième tour, face
au finaliste surprise, le dirigeant d'extrême droite Jean-Marie Le Pen. L'Union
pour la majorité présidentielle ( UMP ), créée le lendemain du premier tour et
constituée de candidats de la droite et de l'extrême droite, obtient, le mois
suivant, la majorité aux législatives ( Agence France-Presse - La Presse du 17 novembre 2002 ) : 365 sièges de
députés sur 577 à l'Assemblée nationale, chambre basse du Parlement. La gauche,
certes encore debout, mais décimée… Gros à parier que le discours de la peur
véhiculé par Chirac, et qui devait être propagé par les membres de son
ex-parti, le RPR, a été à l'origine de la polarisation du vote.
À la lumière d'articles publiés
dans La Presse, examinons rapidement les racines à l'origine de l'insécurité
dénoncée par Chirac. Je précise n'avoir pas enquêté en France. J'admets aussi
la difficulté d'établir des parallèles dissemblables, l'histoire de ce pays ne
pouvant être comparée à celle du Québec. Mais, en y regardant de plus près,
cette difficulté n'est qu'apparente puisque les méthodes policières sont les
mêmes partout en Occident. Mon enquête de six années et demi en sol québécois
ainsi que mes multiples lectures de bouquins et d'études en la matière m'en ont
suffisamment appris pour savoir comment s'exerce la répression clandestine,
agressive et illégale de la police en civil. Pour des raisons historiques, que
j'ai relatées brièvement un peu plus haut, en France, je le crains, la
situation serait pire qu'au Québec. D'autant qu'on y a adopté le modèle de la
police communautaire… bidon. C'est d'ailleurs pourquoi j'affirme que ce pays
n'est surtout pas un modèle à imiter. Et m'étonne que le gouvernement péquiste
de Bernard Landry, et son ministre de l'Intérieur, Serge Ménard, ait noué des
liens avec la police française.
Dans ce pays, la police a la
gâchette facile… Elle semble avoir un penchant marqué pour les jeunes cibles. En
toile de fond, quelque quatre millions de musulmans vivant en France. (
Louis-Bernard Robitaille - La
Presse du 30 septembre 2001 ) D'origine maghrébine ( algérienne, marocaine,
tunisienne ) en immense majorité, cette population, sans être intégrée aux
« Français de souche »,
loin de là, n'en reste pas moins étroitement imbriquée à la société française,
rapporte le journaliste Louis-Bernard Robitaille de La Presse. Si les jeunes
immigrés de la seconde génération forment souvent le gros des troupes dans les
banlieues explosives, ils se mélangent également à des jeunes « Français de souche ». Les jeunes
« beurs » - d'origine
maghrébine - complètement largués des banlieues sont aussi français que ces derniers,
qui subissent la même exclusion et pratiquent la même violence.
Banlieues explosives ? En mars
2002, le journaliste Gilles Toupin de La Presse y a enquêté et produit une
série d'articles particulièrement éclairants. ( Gilles Toupin - La Presse du 16 mars 2002 ) Il y a découvert, décrit-il,
une autre France, peu connue hors de ses frontières, celle des banlieues et de
ses quartiers « sensibles »
en périphérie de Paris et des grandes villes de province. Une France
tiers-mondiste où règne la violence et l'incivilité, où toute une jeunesse,
issue surtout de l'immigration, aux prises avec des frustrations identitaires
et sociales, refuse tous les symboles de l'autorité.
Il signale que « les récits tumultueux de jeunes abattus
par la police sont monnaie courante ( sic ) dans les journaux français ». Dans la nuit de la St-Sylvestre,
deux jeunes ont été tués par la police aux Mureaux et à Vitry-sur-Seine. Ces
« bavures » ne font
qu'exacerber les tensions et mènent, comme ce fut le cas à Strasbourg le 1er
janvier 2002, à des rixes de plus en plus violentes entre les jeunes, qui n'ont
plus rien à perdre, et les policiers. Cette nuit-là, une cinquantaine de
voitures ont été incendiées dans cette seule ville. Mais il y a pire, comme à
Vitry-sur-Seine, dans la banlieue parisienne, où le 29 décembre 2001 une
grenade d'origine yougoslave a été lancée sur un commissariat de police.
La France, beaucoup le
reconnaissent un peu tard, le journaliste, a négligé de se donner une vraie
politique d'intégration de ses immigrants. Des années durant, les hommes
politiques des gouvernements successifs ont laissé se développer de véritables
quartiers ghettos. Parcourir cette France des banlieues, écrit le journalistel,
c'est se buter aux mauvaises conditions de vie, à l'exploitation sociale
particulièrement intense, mais aussi à des réflexes de xénophobie ou de
racisme, d'intolérance à l'égard de l'autre. Tout cela produit de l'exclusion.
En plus de cette misère, de ce prolétariat à bon marché, ajoute-t-il, les
banlieues ont été construites dans la précipitation pour répondre rapidement à
la demande. Aujourd'hui, ces logements sociaux déglingués et grotesques sont à
leur tour des témoignages d'exclusion. Ils ont été construits sans que rien
n'ait été pensé autour, sans infrastructures économiques susceptibles
d'employer de la main-d'œuvre. Les habitants sont livrés à eux-mêmes,
signale-t-il.
Tous les observateurs s'accordent
à dire que le bilan de cet urbanisme français des années 1950-60 est une
véritable catastrophe. C'est là un autre visage de la ségrégation, comme celui
de l'école dans ces zones qui ne répond guère non plus au profond désir de
reconnaissance de ces jeunes Français qui sont sans cesse renvoyés à leur
origine ethnique. Enfin, la famille est souvent déstructurée dans les zones
dites « sensibles »,
l'autorité parentale y est totalement brisée et les enfants en quête de
reconnaissance ont tendance à aller ailleurs pour avoir de l'espace. Cet
ailleurs, c'est celui de la bande, du gang, de la délinquance, quand ça n'a pas
été, dans certains cas, « celui du
camp d'entraînement en Afghanistan », ajoute-t-il.
L'éditorialiste Mario Roy de La
Presse fait le constat, ce même mois de mars 2002, que, en France, la
délinquance a atteint en 2001 un sommet historique, la hausse du nombre des
crimes violents, 10% de plus qu'en 2000, étant la plus importante. ( Mario Roy - La Presse du 25 mars 2002 ) « Plus de 800 quartiers sont
désormais hors la loi ». Selon lui, bien des pays ont fait
l'erreur de planter les logements sociaux dans des no man's land invivables.
Mais la France l'a fait avec une ardeur à la mesure de sa formidable
bureaucratie. Un million de ces 3,7 millions de logements, devenus des camps
retranchés, devront être démolis et remplacés - une tâche herculéenne qui, pour l'instant,
progresse à pas de tortue.
Sans nier l'existence d'un
problème majeur, je m'interroge sur la fiabilité des statistiques sur la
criminalité que l'éditorialiste cite dans son papier. J'ignore où il les a
puisées. Elles sont fort probablement d'origine gouvernementale, même si elles
émanent d'articles de la presse française. Tous les journalistes rapportent des
statistiques fournies par l'État et sa police. Aucun média ne dispose des
moyens nécessaires au recensement des actes criminels commis annuellement sur
le territoire d'un pays ou à la vérification des statistiques policières et
gouvernementales : de fait, seules les statistiques juridiques sont
valables. Pouvoir et police sont passés maîtres dans l'art de gonfler
l'importance de situations sociales pour justifier des interventions plus
musclées.
Amenons à la barre des témoins
inusités, d'origine arabe : les musiciens du groupe français Zebda,
constitué des deux frères Amokrane, de Cabero, Cherfi, Sanchez, Saurin et de
Sauvage. Traitant de leur dernier CD, le journaliste Alexandre Vigneault de La
Presse écrit, en août 2002 ( Alexandre Vigneault - La Presse du 24 août 2002 ) : « Plus qu'une aventure artistique, plus qu'un
groupuscule politique, Zebda est ce que la colère a fait de meilleur depuis des
lustres sur la scène française. ( … ) ressouder la fracture sociale, ( … ) programme politico poétique décliné en 13 chansons savoureuses cousues
de fil barbelé », etc. Selon Hakim Amokrane, « ( … ) la chanson est un véhicule pour partager ce qu'on
a à dire ».
Le journaliste relate que, en 2001, le groupe a
parrainé une liste de candidats aux élections municipales de Toulouse - la
Liste Motivé-e-s, d'après le titre d'une de leur chansons-choc. En avril
2002, ce fut le coup de masse des législatives, alors que les Français avaient
le choix entre la droite de Chirac et l'extrême droite de Le Pen. Le coup a été
dur pour Zebda, qui a vertement critiqué Chirac en échantillonnant - dans sa
chanson Le Bruit et l'odeur - un discours xénophobe prononcé par le future
président en 1986. ( NDLR : On la vue, c'est cette même année 1986 que le
Rassemblement pour la République de Jacques Chirac bat la gauche et prend le
pouvoir à l'Assemblée nationale. )
Écoutons Hakim Amokrane : « On s'est rendu compte que la France
d'aujourd'hui veut bien des jeunes issus de l'immigration, ce que nous sommes,
à condition qu'ils soient des Zidane ( Zinédine Zidane, joueur étoile de
l'équipe de soccer Real Madrid ) ou des
Zebda. Des jeunes qui ont des succès sportifs ou artistiques. Les jeunes de mon
quartier sont encore exclus. Quand ils cherchent un travail, ils sont triés en
fonction de leur code postal et doivent encore subir la sélection aux portes
des discothèques ( … ). »
Toutes ces remontrances et cicatrices, on les
retrouve dans Utopie d'occase, à travers « la plume agile et acide » de Magid Cherfi, décrit le
journaliste. Dans L'erreur est humaine, la France est dépeinte comme un pays de
flics, « le képi de la planète »,
« un pays qui veut être le gendarme
et c'est nous les voleurs ». Sur Goota ma différence, Sheitan, Le
Paranoïaque et les autres chansons, Cherfi décrit avec toute l'ironie, le
mordant et l'immense talent qu'on lui connaît un quotidien marqué par la
xénophobie, l'ignorance et l'exclusion. L'amertume des chroniques sociales est
contrebalancée par des musiques toujours aussi festives, où rock, funk, rap et
même samba - J'y suis, j'y reste - se mêlent en un tourbillon exaltant, décrit
le journaliste.
Quelques années après ces événements, d'autres
surviendront, beaucoup plus graves encore. Tout commence en octobre 2005, à
Clichy-sous-Bois, alors que trois ados, poursuivis par la police, se réfugient
dans le périmètre interdit d'un transformateur électrique. Bouna Traoré et Zyed Benna, tous deux d'origine africaine,
meurent brûlés vifs, le troisième, Muhittin Altun, survit à ses blessures :
début de 2007, le tribunal correctionnel de Bobigny le trouvera coupable
d'avoir lancé un pavé sur une autopatrouille. ( Yahoo Actualité du 12 janvier
2007 ) La police avait nié les avoir
poursuivies. Décembre 2006, une enquête de l'Inspection générale des services (« la police des polices » )
confirmera la poursuite. ( Cyberpresse du 7 décembre 2006 ) L'un des avocats des familles des
victimes, Me Jean-Pierre Mignard, affirmera que certains policiers, tout en
sachant que ces jeunes s'étaient introduits dans le transformateur, n'ont rien
fait pour les protéger. Ce drame sera le point de départ des émeutes des
banlieues, une crise sans précédent qui amènera le gouvernement Dominique de
Villepin à décréter l'état d'urgence, appuyé par le Président Chirac. Des
milliers et des milliers de voitures seront incendiées.
Dès le début de la crise, Nicolas Sarkozy, ministre
de l'Intérieur, président de l'UMP et alors candidat avoué aux élections
présidentielles, avait, dans une tentative de faire passer un problème social
pour un problème de sécurité, traité les responsables des émeutes de voyous, de
racailles, ce qui avait jeté de l'huile sur le feu. Alors qu'il est un fait
avéré que la police française effectue régulièrement des contrôles « intempestifs ». ( Marie-Joëlle Gros - site Web du Centre des médias alternatifs du Québec, 11
novembre 2005 ) Surveillés, exclus, raflés, contrôlés, enfermés, parce que
pauvres, les " jeunes " des banlieues trouvent à dire
leur révolte et cherchent à être entendus. Cette implosion de violence est
l'expression d'un affrontement contre un système capitaliste qui les
marginalise. ( NDLR : Signalons que Sarkozy a dévoilé que la police
communautaire faisait du renseignement, précisant que cette activité relevait
d'un autre niveau, qu'elle n'avait pas à s'en occuper. )
La France droitière et
extrême droitière est à l'origine d'une bonne partie de la violence sévissant
dans les cités de HLM. On dit que la police ( en uniforme ) n'ose plus y
patrouiller par peur d'agressions physiques. Mais il y a gros à parier que la
police en civil ( hommes et femmes ) y est massivement présente et y sème la
zizanie sociétale, aidée qu'elle doit être de ses collabos. Et que lorsque des
locataires sortent des HLM pour circuler dans des grands centres de
consommation, elle doit veiller à ce qu'ils ne s'y sentent pas bien. Bref,
vivant non seulement dans un enfer socio-économique, mais obligés d'y rester
confinés en plus, parce qu'ils sont fort probablement éjectés partout ailleurs.
Je garde en mémoire la
violence inouïe d'un Français d'origine maghrébine qui, en décembre 2001, a
lancé une grenade sur un commissariat de police, à Vitry-sur-Seine. Comment en
arrive-t-on à haïr à ce point la police ? Une enquête approfondie révélerait
fort probablement que la police en civil et de ses collabos l'avaient tellement
harcelé et déstabilisé psychologiquement, au cours des mois précédents,
peut-être même pendant des années, qu'ils l'ont enfermé dans un cul de sac,
sans espoir d'en sortir, donc désespéré. En somme, ce citoyen serait tombé dans
le piège policier. En usant lui-même de violence pour combattre la violence
policière, il a donné raison à la police. On peut probablement dire de même de
l'émeute de Strasbourg, relatée plus haut, où une cinquantaine de voitures ont été
incendiées. Le fascisme génère la violence qu'il dénonce. Une police
destructrice de la socialité, de la cohésion sociale. Et la propagande
policière et politicienne est orientée de façon à faire croire aux citoyens que
les délinquants en sont les seuls responsables. Les médias français
traitent-ils des activités clandestines de la police en civil ? Le cas échéant,
j'en serais étonné, agréablement dois-je dire. Tant qu'ils se tairont, si tel
est le cas, cette violence perdurera.
Ramenons le curé
Gilbert : bien que son témoigne remonte au début des années 1980, il
reflète encore la réalité d'aujourd'hui. ( Guy Gilbert - Des jeunes y entrent, des
fauves en sortent - Éditions Stock, 1982 ) Il ne traite pas spécifiquement des jeunes Maghrébins.
Il explique que la violence découle pratiquement toujours de l'injustice, quand
ceux qui la subissent sont acculés au désespoir. Violence anarchique,
incontrôlable. Selon lui, notre société compte trop de gens en mal de
châtiments, de sentences dures. Notre justice ne cherche pas à guérir mais
semble se venger.
« Guérir quelqu'un, expose-t-il,
c'est lui apporter, avec le réconfort, ce qu'il faut pour qu'il aille mieux. Se
venger, c'est donner au condamné une occasion supplémentaire de haïr. Sa vie
est souvent faite déjà de haine profonde vis-à-vis de ses parents et de tous
ceux qui n'ont pas su l'aider ou qui l'ont laissé tomber. Le comportement
vengeur de la justice ne fera que le conforter dans sa vision d'un monde féroce
et violent. »
Le cas français n'est pas
unique. Stigmatiser seulement ce pays serait faire preuve d'une bien courte
vue. Peu importe l'endroit où l'on jette l'œil dans ce vaste monde, pouvoir et
police utilisent le même modus operendi. À des degrés divers tout de même.
À quoi reconnaît-on le
discours de la peur ? Akermann, Dulong et Jeudy donnent une grille d'analyse. (
Werner Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy - Imaginaires de l'Insécurité - Librairie des Méridiens ) Résumons-la. « Toute agitation gouvernementale, médiatique ou politicienne » ayant
pour objet l'insécurité doit être scrutée à la loupe, seule façon de départager
ce qui procède vraiment de la volonté d'assurer la protection des personnes et
des biens de ce qui n'est que volonté de faire de la peur des citoyens le
moteur de l'action. Par exemple, entretenir et renouveler la peur, le tout au
service de la conservation, voir du rétablissement d'un ordre antérieur. Quand
l'insécurité est utilisée pour masquer le social en lui donnant la peur comme
motif unique, comme seul mode de relation, on se trouve manifestement en
présence d'une manipulation du politique.
Selon les trois sociologues,
les discours de l'insécurité théâtralisent, dramatisent les rapports sociaux,
ils se renvoient les uns aux autres dans un tel jeu d'équivocité qu'ils
deviennent porteurs de l'angoisse collective, de sa circulation à travers le
corps social. L'insécurité, notion équivoque et applicable à tous les secteurs
de l'activité comme à toutes les pratiques de la vie quotidienne, est
manipulable aisément. « La peur des
citoyens, argument du politique, ce n'est rien de plus qu'une métaphore
référentielle qui s'intègre au jeu circulaire du discours de la peur. La gestion
des risques, comme la victimisation généralisable à tout le corps social,
présentent les avantages de légitimer toutes les entreprises politiques,
sociales et économiques qui s'y réfèrent. Une telle démarche apparaît comme une
idéalisation de l'organisation optimale de la société, au-delà des tendances
politiques contradictoires. »
Citant les sociologues
Domenack et Montain, Bonnemaison apporte un autre point de vu ( Gilbert
Bonnemaison - La sécurité en libertés - Éditions Syros ) : « Quand une instance
politique n'a d'autre enjeu que de récupérer le pouvoir, quand elle n'a pas, au
sens large, de projet de société, elle use du discours de l'insécurité. » Il ajoute que « le discours politique de l'insécurité est celui pour lequel le maintien
de l'ordre économique et social est une fin en soi qui justifie tous les
contrôles et tous les débordements que devrait s'interdire un État libéral au
sens plein du terme. »
Ackermann, Dulong et Jeudy,
pour y revenir, nous dévoilent un autre volet particulièrement significatif du
discours de la peur. Ils affirment que l'expression « peur des citoyens » est à double tranchant. Certes, constatent-ils,
les citoyens ont peur. Mais le pouvoir a peur des citoyens ou plutôt peur du
sens que la notion peut signifier : les citoyens sont des personnes
conscientes, autonomes, qui agissent. « Lorsque
la mentalité est étriquée il est toujours plus rassurant pour un pouvoir
politique de régner sur un peuple d'individus frileux, barricadés et séparés
les uns des autres par des systèmes de protection plus ou moins efficaces que
de devoir, sans trêve, négocier avec des collectivités et des communautés
organisées, cherchant à transformer leur environnement. »
Un peuple d'individus
frileux, barricadés, séparés les uns des autres... Creusons encore un petit
peu. Pour Defrance, pédagogue, la resocialisation suppose tout un tissu de
relations extrêmement complexes, de réseaux de solidarité spontanée, de
possibilités de rencontres, une participation à l'élaboration ou à l'évolution
du cadre de vie lui-même, l'engagement dans une vie associative et de loisirs
suffisamment diversifiés. ( Bernard Defrance - La violence à l'école - Éditions
Syros ) Bref, une socialité dont on constate aujourd'hui qu'elle est détruite,
voire qu'elle n'a jamais pu exister. « Et
quand cette socialité se reconstitue, explicite-t-il, tout est fait du côté des pouvoirs pour en entraver le développement.
On met ensemble des gens de sorte qu'ils ne soient pas ensemble. Le logement
social est d'abord pensé comme un moyen privilégié d'hygiène sociale, de
normalisation des comportements, de discipline des moeurs, selon les valeurs
héritées de la bourgeoisie. »
On ne le répétera jamais
assez : l'osmose fait peur au pouvoir politique et à sa police. Tout à coup que
ces citoyens décidaient collectivement de passer aux choses sérieuses : s'occuper
enfin de leurs affaires ? Mais n'est-ce-pas exercer un droit démocratique ?
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