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Intimidation continuelle et
peur de l'agression physique
Il y a des jours où j'ai besoin de souffler un peu, fuis la présence
des civils. Simple besoin de me libérer de leur emprise psychologique.
Infiltrer ou être infiltré, c'est finalement du pareil au même. Je me sens un
peu comme une souris blanche à laquelle un technicien de labo a injecté un
virus, disons celui de la peste bubonique. Et qui sait que le technicien lui
fera passer régulièrement une batterie de tests pour évaluer sa progression et
ses ravages. Il est un fait cent fois vérifiés que d'une rencontre à l'autre,
les civils cherchent à évaluer les effets de leurs déstabilisations sur votre
équilibre mental. Si votre tonus demeure intact, ils redoublent d'ardeur ou
modifient leur approche. Ces tactiques répressives sont potentiellement
dangereuses, car elles épuisent mentalement. Tous ces accrocs aux droits
dépriment aussi.
Cependant, le sabotage de ce
que vous entreprenez nécessite un peu plus de travail sur vous-même. Vous vous
sentez comme si votre horizon était complètement bouché, sans espoir, sans
avenir. Car les civils, de Montréal ou d'ailleurs dans le monde, vous mettent
des bâtons dans les roues partout. Dans le jargon policier, on appelle ça geler
l'existence d'un citoyen. Sans qu'il ne sache pourquoi ni comment, celui-ci se
rend compte un jour que plus rien ne fonctionne dans sa vie. Ainsi, ils vous
nuisent le plus possible dans vos démarches visant à obtenir un emploi, ou vous
relancer en affaires. Peu importe l'endroit où vous alliez, ils y passent
immédiatement après vous, ou téléphonent, et informent les personnes que vous
avez rencontrées de ce que je ne sais quoi à votre sujet. Vous n'en êtes jamais
témoin, n'en avez jamais la preuve. Mais lorsque vous rencontrez de nouveau ces
mêmes employeurs ou clients potentiels, vous vous rendez bien compte que leur
attitude a changé à votre égard, sentez même un peu d'agressivité... quand ils
acceptent de vous revoir. Pourtant, lors de votre première rencontre, la
convivialité et l'intérêt étaient là. Incroyable, n'est-ce-pas ? Mais bel et
bien vrai, ainsi qu'en témoigne l'anecdote suivante.
André se prétend professeur.
La cinquantaine, six pieds, mince, le visage buriné par le soleil et marqué de
sillons. Ai fait sa connaissance à l'été 1998, chez un inconditionnel de la
police, le dépanneur de la rue Dorval - nom fictif -, situé en
face de chez moi. De fil en aiguille, nous en sommes venus à se saluer, à
échanger un ou deux mots au passage. À quelques occasions, il m'était arrivé de
dire au proprio de ce dépanneur que Montréal était quadrillée de civils, que
cela donnait une bonne idée de la façon dont les choses devaient se passer à La
Havane. Or, un jour, sortant de son établissement, je croise André sur le
trottoir. Sans préambule, il me demande si j'estime vivre dans un État policier
comme à Cuba... Lui répond non, puisque nous élisons nos représentants,
démocratie aux quatre ans que les médias actualisent au quotidien.
C'est alors qu'il me menace,
me murmurant à voix basse, le visage proche du mien, qu'il est facile de
« faire débouler un escalier à
quelqu'un » ou de faire en sorte qu'il ne trouve pas d'emploi. Répète
le mot « emploi », les yeux ronds,
faisant monter et descendre ses sourcils. Son message est clair : fermes la !
Du tac au tac, je le place devant l'hypothèse où quatre civils agressent
physiquement un citoyen. Lui précise que celui-ci ignore que ses agresseurs
sont de fait des flics. Croyant avoir affaire à des gens criminalisés, il
compose le 911. Qu'arrive-t-il de cette enquête de la police en uniforme, lui
demandé-je ? Il ne répond pas, part précipitamment, soi-disant parce qu'il a un
rendez-vous chez son médecin pour une prise de sang, prétend avoir des
problèmes de cholestérol. Or, il s'adonne que j'en ai, moi aussi. Il tenait à
me faire savoir que la police est au courant de mon état de santé, de tout ce
que je dis et fais, afin de m'intimider. Ce n'était pas la première fois qu'on
employait cette tactique à mon endroit, ni la dernière, avec le ton sentencieux
ou l'attitude approprié. Quelques exemples.
Au cours de ce même été,
Norbert me fait remarquer que certains préfèrent les stations de radio
populaires tandis que moi, je n'écoute que Radio-Canada FM, avec sa grande
musique classique. Étonnant qu'il le sache puisque je n'en ai jamais parlé à
personne. Comment l'a-t-il su ? Un jour, j'avais téléphoné à Radio-Canada, à un
numéro mis à la disposition de l'auditeur ayant des plaintes ou suggestions à
formuler au sujet de sa programmation. Il y avait une émission radio à
caractère culturel que je trouvais particulièrement géniale, sauf sa partie
affaires publiques. On invitait toujours le même mec pour commenter
l'actualité, le genre ironisant sur tout un chacun, le seul à avoir toujours
raison. J'avais donc suggéré d'inviter aussi une contrepartie. Il est arrivé
que Norbert en fasse allusion en me demandant à brûle pour point ce que je
pensais de ce type. À l'époque, ma ligne téléphonique était-elle sous écoute ?
Coïncidence, peu après je croisais le gars en question, que je n'avais jamais
vu de ma vie en personne. Dans une petite rue résidentielle déserte, lui à
vélo, moi à pied.
Norbert m'a déjà raconté que
lorsqu'il voyage, il lui arrive de dormir dans son auto. Et s'il a besoin
d'uriner, il le fait dans un bocal. Ça lui évite de sortir. Curieux de hasard,
je vivais à ce moment-là dans une maison de chambres et je devais utiliser des
toilettes communes. Alors, j'employais parfois le même truc, la nuit, cela
m'évitait d'enfiler souliers, pantalon et tee-shirt. Drôlement informé, le
civil. Comment le savait-il ? Alors que j'agissais dans l'intimité de mon
appart, à l'abris de tout regard, en pleine nuit, et encore, rarement. Mystère
! Autre énigme. Lors d'une visite chez le dentiste, on m'a remis un stimulateur
gingival. Quelques jour après, Norbert en tenait un à la main et l'air de rien
s'amusait avec. Comment l'avait-il appris ?
À une autre occasion, je
suis à la Biblio centrale de la Ville de Montréal, sur Sherbrooke-Est, dans la
salle des Humanités, devant le rayon où l'on place les nouveautés. Pendant que
je les consulte, un barbu s'amène. Furetant chacun de notre côté, nous en
venons à échanger quelques mots. L'informe qu'à la biblio on peut naviguer sur
le Web sans frais pendant deux heures. Il me demande de quelle manière on s'y
prend. Lui en explique un peu les grandes lignes. Petit sourire en coin, il me
confie qu'un site l'intéresse en particulier. « Lequel ? » que je lui demande.
« Le musée du Louvres, en France ». Or
il se trouve que la dernière fois, c'est l'un des sites que j'ai visités... En
mars 2000, le nombre de sites Web atteignait les 56 millions, et le barbu est
tombé pile dessus. ( l'Actualité du 15 juin 2000 ) La police surveille-t-elle
les usagers de la biblio naviguant sur l'Internet ?
Mais tout cela n'était que
du menu fretin, certes contribuant à alourdir les relations sociales et inhiber
quelque peu l'intellect, mais, à l'époque, c'est un danger collatéral qui me
préoccupait pas mal moins que la possibilité d'être agressé physiquement. Car,
à quelques reprises, la police en civil a réussi en effet à m'effrayer. Celle-ci
possède un arsenal complet d'armes psychologiques redoutables. Pour elle,
lancer des opérations semblables est l'enfance de l'art.
Une déstabilisation m'a
particulièrement impressionné.
Nous sommes un samedi, 11h
du matin. En cette fin d'hiver 1997-98, il reste encore un peu de neige. Les
rues du quartier sont vides. Je descends Baudry vers le sud, m'en vais dîner à
la cafétéria du Comité social Centre-Sud. Coin Ontario, une Asiatique, vêtue
d'un manteau trois quart rouge clair visible à mille pieds à la ronde, arrive à
ma hauteur, me regarde avec insistance : le rouge, une couleur à suivre dans
les prochains paragraphes. J'entre dans une tabagie acheter deux cigarettes. En
ressort, trois quatre minutes après, pour constater qu'elle n'a fait que
traverser la rue Ontario, m'attend, juste en face.
Je ne lui prête pas plus
d'attention qu'il ne faut. Les rues sont désertes, mais je n'en vérifie pas
moins à gauche s'il ne vient pas un véhicule, puis à droite... Oups ! J'aperçois
le nez d'une auto-patrouille de la police, coin Ontario-Montcalm, rue parallèle
à Beaudry, et sur le même versant que moi. De l'autre côté, l'Asiatique, encore
mieux placée, doit la voir presque au complet. Au moment où j'entreprends de
traverser la rue, elle projette sa tête en avant en fronçant les sourcils,
l'air courroucé, comme si elle voulait m'en dissuader. J'entends boum ! Regarde
en direction du bruit, sur ma droite : l'auto-patrouille a franchi Ontario et
son conducteur, qui observait peut-être la scène, n'a pas vu un obstacle qu'il
a heurté. L'Asiatique fait alors un quart de tours, et s'en va d'un pas rapide
sur Ontario, direction est.
À la cafétéria, je prends un
cabaret, des ustensiles, un bol de soupe. Pendant que la préposée au service me
prépare une assiette de viande, s'amène à mes côtés un punk habillé chic. Il
porte attaché au thorax une pancarte où je vois le dessin d'une pierre tombale,
avec le RIP, l'année de naissance et de décès du défunt, un dénommé... Maurice
Barnabé. En fait, c'est de Richard Barnabé dont il s'agit, un chauffeur de taxi
qui est mort après avoir été maîtrisé avec plus de force que nécessaire par des
policiers de l'île de Montréal : l'après-midi même une manif en faveur de
Barnabé doit justement avoir lieu quelque part dans le centre-ville. Les
lettres sont rouge clair, comme le manteau de l'Asiatique. Peu après, deux
autres punks, eux aussi tirés à quatre épingles, un homme et une femme,
viennent se joindre à lui. Ils prennent place près de ma table, une allée
seulement nous sépare. Pourtant, ce midi-là, l'endroit est pratiquement vide,
les tables inoccupées ne manquent pas : plus tard, d'eux d'entre eux
participeront à d'autres déstabilisations à mon encontre.
Après le repas, retours chez
moi par le même chemin. Coin Beaudry-Ontario, côté nord, une femme en chaise
roulante. Elle est tournée dans ma direction, s'apprête à traverser Ontario.
Elle est vêtue de vêtements foncés et porte sur la poitrine un grand morceau de
tissu... rouge clair, comme les caractères de la pierre tombale de Barnabé et
le manteau de l'Asiatique. À une centaine de pieds en amont, un homme, nez
légèrement courbé, environ 6 pieds, mince, la trentaine. Il marche dans la même
direction que la " paraplégique ". Il cligne des yeux vers moi et, réalisant
que je l'observe, les recligne droit devant lui. Il n'y a personne d'autre que
nous sur la rue. Puis la femme descend du trottoir et, au lieu de s'en venir dans
ma direction, poursuit son chemin sur Ontario. J'en déduis qu'elle s'est
tournée vers moi pour s'assurer que je vois bien le tissu rouge.
Va pour une coïncidence,
même deux, mais plus de trois, c'est trop. Ce rouge clair détonne trop aussi
dans ce paysage désert et peu coloré de cette fin d'hiver. Je décode enfin le
message, mais curieusement la frousse ne me prendra qu'en soirée. J'interprète
le symbolisme ainsi : rouge clair = sang ; manteau rouge de l'Asiatique + RIP
de la pierre tombale et allusion à Richard Barnabé en lettres rouge clair =
deuxième Barnabé, moi-même ; " paraplégique " + chaise roulante + tissu rouge
clair = l'immobilité si je ne suis pas tué. Agression psychologique assez
costaude, considérant le contexte de répression policière où je baigne chaque
jour. Sans compter cette petite peur de l'agression physique, qui revient
ponctuellement et dont l'intensité varie, selon les occasions.
Cette fois, je suis
déterminé à identifier les deux acteurs du scénario. Je suppose que la "
paraplégique " n'en est pas une, et que la chaise roulante, il faudra bien la
transporter quelque part. Mon idée est de les surprendre montant dans un
véhicule, leur demander de s'identifier et noter le numéro d'immatriculation.
Mine de rien, je poursuis mon chemin, traverse Ontario, m'engage sur la
continuation de Beaudry, marche une dizaine de pas... puis reviens rapidement
sur Ontario. Surprise, les deux personnages ont disparu. Me dirige au coin
d'Ontario-Montcalm, ils n'y sont pas non plus, ni au nord, ni au sud. Les rues
sont désertes, je les aurais repérés tout de suite. Rebrousse chemin, regarde
aux fenêtres - il n'y a pas de vitrines dans cette partie de la rue - des
commerces sur Ontario, entre Montcalm et Beaudry, rien. Ils étaient sans doute
cachés dans une cours arrière, rue Montcalm, mais n'envisagerai cette hypothèse
que le lendemain.
En soirée, craignant
vraiment qu'on s'en prenne à moi physiquement, je téléphone à un journaliste.
Absent de son bureau, je lui laisse un message dans sa boîte vocale. M'identifie,
explique que je suis journaliste et fait une enquête sur l'underground policier
montréalais, que je me sens menacé par la police et que, comme je travaille
solo, sans personne pour protéger mes arrières au-cas-z-où, je compte sur lui
pour témoigner si jamais un incident se produisait. Cette nuit-là, le sommeil
tardera à venir. J'ai peur pour la première fois de ma vie. À partir de ce
moment, ma perception de la police ne sera plus la même. Une couple de jours
s'écoulent avant que je décide de retourner à la cafétéria. Le temps que mon
début de panique se dissipe et... le journaliste refasse surface. Je m'impose
une restriction : plus aucune sortie en ville après le couché du soleil, moment
de la journée me semblant plus propice à des dérapages musclés.
Dans les jours suivants, je
verrai, sur le même trajet, deux fourgonnettes... rouges. L'une stationnée et
sans conducteur, m'obstruant le passage à cette même intersection
d'Ontario-Beaudry, côté sud ; l'autre, me doublant alors que je monte la côte
longeant la Biblio centrale de Montréal, sur Beaudry. Je reverrai également la
" paraplégique ", sur la rue Beaudry, près de Sherbrooke, mais sans son fameux
tissu rouge sang. À l'été suivant, rue Mont-Royal-Est, je croiserai l'homme. On avait
fermé l'artère pour permettre aux commerçants d'y étaler et vendre leurs
produits. Il circulait au milieu de la rue et a feint de ne pas me voir. Me
suis arrêté pour le regarder aller, ai bien senti son regard périphérique. Que
ceux pensant que la police considère l'affaire Barnabé comme une bavure mille
fois regrettables, se détrompent. On dit que la tactique de dissuasion consiste
à montrer sa force pour ne pas être obligé de s'en servir. Sophisme, parce que
y recourir sur le plan psychologique ce peut être aussi costaud que de la
violence physique.
Autres faits significatifs.
Lorsque sortiront les premières New Beettle de Volkswagen, au cours de ce même
été, je confierai à Norbert et Gilberte que si mes moyens me le permettaient,
j'en achèterais une, de la couleur de ma chemise, bleue. Gilberte précisera,
d'un ton suffisamment appuyé pour que je saisisse l'allusion au scénario rouge
sang de Barnabé : « Non, toi, c'est le
rouge que t'aime, Jacques, hein ? Le rrrouge. » À d'autres occasions, des
civils glisseront dans leur conversation la couleur rouge, parfois avec un
petit air entendu : à Lac Bouchette, où je m'installerait en juillet 1999, des
civils de la Sûreté du Québec utiliseront des véhicules… rouges pour me passer
le message du sang, etc. J'en traiterai plus loin.
Au cours de mon enquête, il
m'est arrivé de réagir émotivement. Seul moment où l'émotion a triomphé de la
raison, quoique pas complètement tout de même. J'appellerais plutôt ça un
dérapage accidentel mais contrôlé. J'étais à la cafétéria, dînais et discutais
de tout et de rien avec Norbert et Gilberte. Celui-ci entreprend alors ses
petits coups d'épingle, me coupant la parole, me reprochant, le ton baveux, de
trop élaborer quand je raconte quelque chose. Je passe près de lui rétorquer
que si je parle, c'est bien parce que lui n'a jamais rien à dire. M'en
abstiens, mon approche ayant toujours été d'éviter de braquer des civils. Peu
après, faisant allusion au fait que je porte des vêtements neufs, il me fait
remarquer qu'il y a aussi des criminels qui s'habillent bien. Venant d'un
citoyen, me contenterait d'en rire, mais d'un flic... Je ne réagis pas, reste
calme, extérieurement, mais à l'intérieur je bouillonne. La raison l'emporte
sur l'émotion... jusqu'au jour suivant.
Le lendemain, Norbert, vient
s'asseoir près de ma table, sur un banc longeant le mur. C'est alors que la
colère que je n'ai pas extériorisée la veille éclate. J'ai très envie de taper
un bon coup sur la table. Je réussis tout de même à la maîtriser, mais pas le
reste. Quand la mesure déborde... D'une voix assez forte pour que les gens des
tables voisines m'entendent bien, je dis à Norbert : « Toi, il faut que je te parle ». Je m'approche à six pouces de son
visage, lui reproche ses petits coups d'épingle de la veille, l'accuse de chercher
à me déstabiliser, lui lance un défi : « Si
tu as une seule preuve contre moi, ou plusieurs, peu m'importe, passes moi les
menottes immédiatement, dis-je en lui
présentant mes poignets, fais moi un procès et
GAGNE ton procès ! », en appuyant sur le verbe.
Complètement désarçonné,
Norbert se lève d'un bond, ne sait plus quoi dire, sinon répéter, en levant et
baissant à quelques reprises les bras : « Non
! non ! non ! non ! non ! non !... ». Ma colère l'a surpris. On dirait
qu'il cherche à calmer le jeu, je ne sais trop. Un peu comme s'il avait peur
des conséquences de mon emportement. Pas de moi, je ne suis pas menaçant.
Peut-être celle que des voisins de table se rendent compte, à la nature de mon
propos, qu'il est un civil. Des mots peuvent les avoir fait tiquer : preuve,
menottes, procès. Ou soupçonne-t-il un piège de ma part ? La présence peut-être
d'un autre journaliste dans la cafétéria et les conséquences médiatiques ? Il
peut le penser car je n'ai réagi que lendemain, ce qui m'aurait laissé amplement
de temps de le piéger.
S'écoule une bonne minute
avant qu'il ne retombe sur ses pieds. Il marche quelques pas en direction de la
porte. Puis il se retourne vivement et tout aussi vivement vient s'asseoir à ma
table, en face de moi. Ce n'est plus le même homme. Il est visiblement choqué
d'avoir été déstabilisé. Ses yeux sont mobiles, n'arrêtent pas d'aller de
gauche à droite et l'inverse. Semble ramasser ses muscles avant de bondir sur
moi. Avec tout le monde qu'il y a là, cela ferait beaucoup de témoin. Je ne
crois pas qu'il serait passé à l'acte, ce n'est pas un gars violent. Après
tout, je ne l'ai pas insulté. Et puis ce n'est pas moi qui lui ai fait quelque
chose mais lui, un civil duquel je devrais m'attendre à ce qu'il me respecte
plutôt que le contraire. Finalement, nous nous calmons les nerfs. Je garde
quand même pendant quelques secondes mon regard furibond, je le sais, j'ai les
yeux qui chauffent. Autour, des usagés nous observent.
Le jour suivant, je me rends
au bureau de Travail-Québec renouveler ma demande d'aide sociale. Cela fait, je
me dirige ensuite vers la cafétéria. Il est environ 13h30. Les usagers sont
partis. À part du personnel de la cuisine occupé à nettoyer le comptoir,
frotter poêle et tables chauffantes Steinless, il y a, assis à la même table,
George, le galonné, Norbert et Louis. Je me dirige directo vers leur table,
cabaret en mains, lançant de loin à Norbert, à la blague, et même deux fois
plutôt qu'une : « Tiens, mon tortionnaire ! ». Il sourit. Au moment où je m'apprête à
m'asseoir à leur table, Norbert me dit, l'oeil suspicieux, les lèvres arrondies
: « Micro,
micro ? ». Pense-t-il que j'ai enregistré la scène de la veille ? Sa
remarque me fait réaliser qu'il n'avait alors pas dit un seul mot,
l'affrontement était muet, tout était dans la mimique de ses yeux. Ou
pense-t-il que je m'apprête à enregistrer la conversation que nous allons avoir
? Lui retourne la balle : « Micro, micro ? », dis-je en passant la
main sous la table. Les choses en restent là.
Leur raconte ensuite d'où
j'arrive, ce que j'y suis allé faire, parle de mon livret de banque : « Avec les 57$ qui me restent, fais-je
remarquer, la fille de l'aide sociale a
dû trouver que j'avais pas beaucoup d'argent. Là, il m'en reste encore moins
parce qu'avant de venir ici, j'ai retiré 20$ au guichet automatique ».
George dit ne pas me croire, que, de l'argent, j'en ai plein. Prétend m'avoir
même déjà aperçu, une nuit, en train de creuser un trou dans le Parc Lafontaine
pour l'y cacher. Je rétorque que moi, mon argent, je l'envoie en Suisse, ( où
j'ai un compte numéroté ). Norbert, la voix entrecoupée d'éclats de rire, me
lance, en secouant la tête : « Avec les
suisses, ha ! ha ! ha ! Avec les suisses, ha ! ha ! ha ! ». Lui, il fait
allusion aux écureuils du Parc Lafontaine. Seule fois où j'ai vu ces hommes-là
rire d'aussi bon coeur.
Au cours de la conversation
qui suit, Louis, le troisième homme, m'apprend qu'il est gardien de sécurité.
Les bras m'en tombent, sans le laisser trop paraître. Toute une nouvelle ! Parce
que ce gars-là, je le connais très bien. Pendant plusieurs mois, on a fait du
bénévolat ensemble au resto Bouffe-Héberge. Dans ma tête, j'essaie de faire le
point. Certains éléments de réponses me viendront sur le coup, d'autres plus
tard. Cela suppose que la police en aurait embauché un pour l'infiltrer. Mais
pourquoi quand on sait qu'il fourmillait déjà de civils, dont certains y
faisaient même du bénévolat. Louis, gardien de sécurité ? Les ficelles sont
trop grosses. Évidemment, il ne peut m'avouer être un civil, cela ne se dit
pas. Et pourquoi maintenant et en présence des deux autres civils ?
L'impression que Louis joue
le rôle de celui ayant été témoin de méfaits. Impression devenant certitude
quand il ajoute que le président du resto était un gars facilement
influençable, avec l'air de dire que je l'avais influencé, sans préciser en
quoi et en quelle circonstance, ou si c'était en bien ou en mal. Le dit-il pour
me passer le message qu'il est au courant d'illégalités que j'aurais commises
alors que j'y étais bénévole ? Sa remarque fielleuse m'irrite au point où je
menace de lui écraser mon sandwich dans la face. La complicité entre eux est
évidente, Louis sait que ses deux vis-à-vis sont des civils. Je me rends bien
compte que leur petite mise en scène n'est rien d'autre qu'une tactique de
harcèlement et d'intimidation. Tous ces petits coups d'épingle finissent par
laisser des marques psychiques. Ça vous empoisonne l'existence et incite à ne plus jamais remettre les pieds à un
endroit.
Le plus hiérarchisé de tous
les civils de la Communauté urbaine de Montréal que j'ai connus est sans aucun
doute George, un pseudo retraité, homme réfléchi, modèle technocrate, fin
causeur, yeux brillants dans un visage triangulaire, dos un peu voûté, à moins
que ce ne soit une musculature haltérophilique. Plus hiérarchisé pour deux
raisons. Il était toujours le centre d'attraction des autres civils. En sa présence,
ceux-ci parlaient peu, comme des élèves en présence de leur prof. C'est George
qui tenait le plancher. De plus, contrairement aux autres, il me cachait à
peine son appartenance à la police. Son grade le lui permettait-il ? Cela n'en
demeurait pas moins dans le domaine du non dit. N'ai jamais abordé le sujet, de
crainte qu'il ne se refroidisse et ne réponde plus à mes questions. Il est le
seul avec qui j'ai pu, à quelques très rares occasions, parler un tout petit
peu de son métier.
Un après-midi, alors que
tous les usagers de la cafétéria sont partis, je tente d'aborder avec lui la
question de la mauvaise foi colossale des civils à l'endroit des citoyens
qu'ils infiltrent. Sujet délicat. J'amorce la discussion en disant que moi, je
suis de bonne foi et m'attends à ce que... ( mon interlocuteur le soit aussi,
simple question de respect )... Anticipant ce qui s'en vient, il ne me laisse
pas compléter. Quand tu soulèves une question un peu embarrassante pour un
civil, soit qu'il te coupe la parole ou s'en aille, sans avoir l'air de fuir,
lentement, l'esprit ailleurs, comme si tu n'étais déjà plus là. George ne fuit
pas, bien que le sujet l'embête un peu. Je tente de l'aider : peut-on parler de
mauvaise foi entre guillemets ? Il semble voir dans mon approche un peu de
malice de ma part. Mon propos l'agace, je n'ose pas insister.
Depuis cet échange, il fait
de gros efforts pour me démonter le contraire. Subtilité, désormais ce n'est
plus lui qui me tend des perches mais un tiers, quand ce ne sont pas deux
tiers. Lui se contente d'écouter mes réparties, tête baissée au-dessus de son
assiette. Quoique pas toujours... Lors d'un autre dîner, à la même cafétéria,
j'aurai l'impression de comparaître devant un juge. Cabaret en main, je repère
George. Il est seul, vais l'y rejoindre, m'assieds en face de lui. À peine
ai-je pris place que trois autres civils arrivent à la queue leu leu : Norbert,
Olivier et Gilberte. Je constate alors qu'on a collé deux tables. Ce qui n'est
jamais arrivé auparavant. Ça sent la mise en scène. Devant moi, le gradé, à ma
droite ses trois collègues. Ambiance un peu protocolaire, pour ne pas dire
militaire.
George en profite pour me
faire passer un petit test psychologique. Me parle d'individus qui rejettent la
société. À mes yeux, c'est impossible, sains d'esprit s'entend. N'y a-t-il pas
au moins certaines choses qu'ils acceptent, ne serait-ce que les biens de
consommation, la télé, le hockey de la Ligue nationale ? Je n'y arrive pas
parce qu'il cherche insidieusement à me faire gober que mon refus d'accepter
l'omniprésence des civils émane du fait que je rejette la société. Obligation
il y aurait donc d'accepter l'inacceptable, l'Étau policier. Pour mieux me
faire comprendre ce qu'il insinue, il me place dans la situation du naufragé
ayant trouvé refuge sur une île déserte et qui, un matin, en voit un autre
arriver sur un radeau improvisé : « Ce
serait quoi ta réaction ? » me demande-t-il. Jouant à l'élève obéissant, je
réponds à mon prof qu'il aurait tout intérêt à s'en réjouir, qu'à deux, ils
trouveront peut-être une solution pour revenir à la civilisation.
À une autre occasion, George
et moi s'éternisons après le repas. Les usagers ont quitté un à un la grande
cafétéria, le calme est revenu, moment idéal pour échanger. Lui raconte que
Péladeau, le fondateur du Journal de Montréal, avait commencé à brasser des
affaires en vendant des arbres de Noël. George réplique que c'est en publiant
des petits journaux jaunes qu'il a commencé à faire de l'argent, pas en vendant
des arbres. Et sans que je ne m'y attende, le voilà qu'il enchaîne en me
signalant que je trouverais cela pénible de publier semaine après semaine un
petit hebdo du genre, « avec seulement
des photos de fesses de femmes et des seins, page après page, numéro après
numéro », me répète-t-il à un rythme accéléré, et en insistant pesamment. Je sens son mépris pour les
petits journaux jaunes.
Réalise surtout que là, il
ne vise plus Péladeau, mais moi. Et qu'il fait une allusion directe, et on ne
peut plus claire, à une confidence que j'avais faite environ trois ans plus tôt
à une danseuse, dans un bar du centre-ville où il m'arrivait à l'occasion de
prendre une bière pour relaxer et me rincer l'œil. Me souviens très bien du
contexte. À l'époque, la danse contact, appelée aussi « danse à 10$ », était interdite. J'avais dit à celle-ci que le
pouvoir politique n'a pas à décider des loisirs sexuels entre citoyens majeurs,
vaccinés et consentants en plus. Il n'a pas à mettre le nez dans des questions
à caractère moral, il peut encadrer, pas interdire. Lui avais fait part de mon
intention de lancer éventuellement un magazine pour défendre les loisirs
sexuels entre adultes. L'allusion du galonné était claire, le recoupement s'est
fait automatiquement dans ma tête. Et d'autant plus que c'est vraiment la seule
fois où j'ai confié ce projet à quelqu'un. Lui avais même chuchoté qu'en
matière de répression sexuelle, la police était pire que nos curés des années
1950. Il devait savoir aussi…
Cette anecdote démontre qu'à
Montréal, la Cité policière, et ailleurs dans le monde, il faut prendre garde à
ce qu'on dit parce que nos propos peuvent se retrouver dans la mégabanque
informatisée de la police et nous rebondir à la figure quelques années plus
tard. Vous êtes en présence d'une jolie femme, elle vous inspire confiance,
vous vous permettez certaines réflexions et, sans le savoir, elle rapporte tout
à la police. Quand j'affirme et répète que les civils sont infiltrés partout et
que, aidés de citoyens mouchards, ils collectent le plus de renseignements
possible sur le plus grand nombre de citoyens, nous en avons là une
démonstration convaincante. Je ne crois pas qu'à La Havane, sous la dictature
du tyrannosaure Castro, on puisse se permettre de telles remarques. Mais à
Montréal, une ville faisant partie intégrante d'un pays démocratique, n'ai-je
pas le droit et la liberté de dire tout haut ce que je pense, sans être
importuné par un flic ? La liberté d'opinion ne vaut rien si elle ne s'assortit
pas de la liberté de parole, de chercher à persuader et de publier ou diffuser.
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