Civils menaçants, introductions illégales, disparition d'une quinzaine de pages de ce récit, tentative de vols de disquettes, d'une version laser…

Le Comité social Centre-Sud, police oblige, est l'un de ces autres organismes travaillant main dans la main avec les civils. Je le sais pour l'avoir fréquenté presque tous les jours pendant cinq mois. Quelques exemples de cette… osmose police-collabos. En avril 1998, après avoir offert mes services comme bénévole, suis intégré au sein du Comité organisateur de la fête de la St-Jean et nommé responsable des communications. Peu après, Norbert l'ayant appris de je ne sais qui, me fait remarquer que je suis « très actif ». Lui rétorque : « très actif non, mais actif oui. » Quelques jours après, il revient à la charge, cette fois manifestement agacé : « Là, tu vas t'infiltrer icitte ( sic ) ? » Oui, il a bel et bien dit " infiltrer ". Je lui explique que l'organisme a besoin de bénévoles, et même épinglé un message à cette fin sur son tableau d'affichage, dans le petit hall d'entrée. La police avait réussi à me déloger de Jeunesse au Soleil et de la Maison des amis du plateau Mont-Royal, j'ai compris qu'elle me délogerait aussi de ce comité organisateur.

Par la suite, des civils et leurs collabos ont poursuivi leur beau travail. Appelons plutôt ça des riens significatifs, en somme d'autres gouttes d'eau venant s'ajouter à celles déjà dans la verre. Je voulais proposer que le comité organisateur lance un concours du chapeau le plus extravagant : chapeaux empruntant la forme de l'Hôtel de Ville de Montréal, du stade olympique, du pont Jacques-Cartier, etc. J'estimais que cette activité inciterait des résidents du quartier à participer concrètement à la réalisation de l'événement, en tout cas à au moins ce volet. Autre avantage : ils pourraient confectionner leur petit chef-d'oeuvre dans la grande cafétéria, ce qui créerait une certaine... osmose, susciterait d'autres adhésions. Le rôle d'un comité social comme celui-ci n'est-il pas de rayonner dans son milieu ? Il le fait déjà, remarquez bien, mais tout est tellement aseptisé par les civil, le gardien de sécurité et des employés et bénévoles mouchards de l'organisme que cela est plus près du sarcophage de la momie égyptienne que de l'édifice de brique et de béton ouvert à tous, sans discrimination, et bourdonnant d'activités.

Avant la réunion du Comité organisateur, j'avais donc dessiné quatre modèles de chapeaux sur l'un des tableaux : l'organisme loge dans une ancienne école, d'où les tableaux. L'une des employées arrive, dit avoir besoin du tableau. Lui souligne qu'il y en a deux autres qu'elle pourrait utiliser, l'un juste à côté du mien, le deuxième sur l'autre mur. Essaie de l'en convaincre, peine perdue, madame insiste et, sans même obtenir mon consentement, efface d'un geste autoritaire tous mes dessins. À la réunion suivante, je constate que les deux membres en faisant partis, dont madame, se foutent carrément de ma gueule. Quand j'interviens pour donner mon opinion, ils ne prêtent aucune attention à ce que je dis, continuent de parler entre eux comme s'ils ne m'avaient pas entendu. Je monte un peu le volume pour manifester ma présence. Ils me regardent un bref instant, puis reprennent leur conciliabule. Quelque temps après, je croise sur le seuil de la porte donnant accès à la cafétéria, celui qui échangeait avec madame. Le salue chaleureusement, la main sur son épaule, lui souris. Il enlève lentement ma main, avec un dédain manifeste, et continue son chemin sans dire un mot…

Il y a aussi ces autres riens significatifs dont l'action se déroule dans la salle des ordinateurs du Comité social. J'y travaille à la conception d'une circulaire amusante annonçant la St-Jean, que nous pourrons photocopier, distribuer dans le quartier et afficher sur les poteaux de téléphone. Rémy, responsable des ordinateurs, est présent. Employé ou bénévole ? Je ne sais trop : m'a déjà dit être l'un des directeurs de l'organisme. Le lendemain, je ne retrouve plus mon fichier sur le disque dur. M'en informe, il m'apprend que chaque jour, il faut mettre son fichier sur disquette parce qu'il y a des cours d'informatique le matin et que le prof efface les fichiers non pertinents. Pourquoi ne m'en a-t-il pas averti la veille ? Une couple d'heures de travail perdues qu'il me faut reprendre.

Le surlendemain, Rémy s'empare de la souris et efface l'en-tête que j'ai conçue. Je le lui reproche, il nie l'avoir fait. Pourtant je n'ai pas rêvé : elle a disparue. Suis infographiste et travaille sur des ordinateurs depuis dix ans, je connais ça. Quelques jours après, il m'attribue un autre ordinateur, mais il ne fonctionne pas. Avant que je ne m'en rende compte, l'autre employée, madame, s'est déjà installée devant celui que j'utilise habituellement, je dois attendre qu'elle ait fini son travail. Pourquoi le mien alors qu'il y en a trois ou quatre autres sur la longue table ? De toute évidence, on crée artificiellement diverses situations pour me faire sortir de mes gonds. Des niaiseries, j'en conviens, prenant cependant une connotation particulière quand vous savez qu'elles sont concoctées par la police. D'autant qu'elles s'ajoutaient à la répression que je subissais quotidiennement dans la rue. En me harcelant, on cherche à me faire démissionner du comité.

Puis tombe la goutte qui fera déborder le verre. Mon ordinateur principal est défectueux, en parle à Rémy, qui prétend pouvoir le réparer, se dit prêt à venir chez moi. Passant devant le HLM de la Ville de Montréal, rue Beaudry, nous croisons une jeune femme qui, son comportement est éloquent, me sollicite sexuellement. Elle me regarde avec insistance, tourne autours de moi. Un jeune homme, un peu à l'écart, l'accompagne. Je les identifie illico. Tous deux ont participé à des déstabilisations que j'ai vécues auparavant. Ils ont notamment personnifié deux des trois punks de l'affaire Barnabé dont j'ai parlé plus haut. Rémy tente d'étoffer leur fausse identité en essayant de me faire croire que ces deux prostitués sont des habitués du coin. Je passe deux fois par jour à cet endroit et ne les y ai jamais vus, ni d'autres pratiquant ce métier. Encore un coup monté, et Rémy l'un de ses rouages.

Me revient alors à la mémoire que, un peu plus tôt, avant de quitter ensemble le Comité social, Rémy m'avait fait poireauté pas loin d'une heure dans le petit hall d'entrée. Je commençais à trouver qu'il prenait beaucoup de temps à venir m'y rejoindre comme convenu, quand il était enfin apparu. M'étais levé, prêt à partir, mais il m'avait dit, l'air un peu songeur, cherchant ses mots : « Pas tout de suite... faut que je parle... à mon patron avant de partir. » Après coup, je réalise qu'il m'avait fait attendre pour permettre à ses collègues de la police en civil de mettre au point la petite scène des deux prostitués. Qui aimerait être constamment manipulé de la sorte ?

C'est l'application du principe de la répression : se rendre odieux aux yeux de celui qu'on veut éjecter de la société. Ces petites hommeries et femmeries devaient me convaincre de me retirer du Comité organisateur. Mauvaise foi de ces gens, manque flagrant de respect, atteinte continuelle à la dignité de la personne. Tout ça au sein d'un organisme communautaire sensé aider les pauvres, les démarginaliser, les intégrer socialement. Je n'en continuais pas moins d'aller dîner à la cafétéria, déterminé à défendre mon droit d'y être. Tout en étant conscient, les expériences antérieures en témoignaient, que le temps jouait pour eux et que ma situation ne pouvait que se détériorer. La chape de plomb, faut l'avoir déjà eue sur les épaules pour savoir ce que c'est.

Norbert m'avait suggéré d'aller manger à l'Armée du Salut, situé au coin de Guy et St-Antoine, où, me répétait-il, les repas étaient de meilleure qualité et gratuits. L'idée me plaisait, j'y voyais l'occasion d'enquêter dans un autre milieu. À quelques reprises, nous nous y sommes donnés rendez-vous. Le seul problème, et il était de taille pour un journaliste faisant enquête : cette cafétéria, aussi vaste qu'un gymnase, était peu fréquentée, à peine une vingtaine d'usagers s'y éparpillaient un peu partout, chacun pratiquement isolé dans son coin. Je me sentais aussi un peu seul dans ce secteur où les piétons se font plutôt rares. J'avais toujours la crainte d'un dérapage policier, dans ce cas-ci par usager interposé… Certains avaient, comme on dit, des mines patibulaires.

Lors de notre dernière rencontre à cette cafétéria, à l'été 1998, je remarque que Norbert et Gilberte jouent la carte de la convivialité. Je les connais assez bien pour savoir qu'ils ne disent et font rarement quelque chose sans avoir une idée en tête. Après le souper, Norbert me montre même son auto, une compacte, deux portes, la peinture, rouge, brûlée par le soleil, et qui a de toute évidence beaucoup de kilométrage dans le corps : le rouge, couleur symbolique... On peut avoir quelques raisons d'exhiber une voiture flambant neuve achetée les jours précédents. Mais cette vieille affaire-là ? D'autant qu'elle appartient fort probablement à la police de l'île de Montréal.

L'atmosphère est relaxe. On jase de façon décousue comme entre vrais bons copains. Je m'abandonne, pas trop. Mes sens sont un peu en alertes, appréhendent je ne sais quoi. Vont-ils me proposer une balade ? Histoire de mettre les pendules à l'heure, j'allonge le cou pour en identifier la plaque d'immatriculation. Gilberte me voit faire, se raidit, interroge aussitôt Norbert du regard. Petite brise froide, ponctuée d'un silence. Puis la discussion se réchauffe de nouveau. À un moment donné, Norbert me compare à un intellectuel. Lui dit me définir plutôt comme un généraliste, un... « journaliste d'enquête ». Sur le coup, je regrette un peu cet aveu spontané.

Depuis le tout début de mon arrivée dans le milieu communautaire, Norbert sait que je suis journaliste, mais là, je viens de lui suggérer l'idée que je fais une enquête journalistique. Pas pris le temps de réfléchir avant de parler. Le regrette, mais en même temps suis content. Ambivalence probablement attribuable à tout ce que je sais désormais de l'underground policier, que le démocrate que je suis n'arrive pas digérer. Ce ne sera d'ailleurs pas la dernière fois que je révélerai des choses que j'aurais dues cacher. Ainsi qu'en témoignent la suite des événements, ma franchise me desservira plus qu'elle ne me sera utile. S'il est vrai qu'elle me permettra de rencontrer davantage de civils, en contrepartie elle incitera la police à monter d'un cran sa répression. L'air de " Montréal, ma ville " deviendra particulièrement malsain pour l'auteur de ces lignes : la ville de qui, au fait ?

Quelques semaines après, passant par le Parc Lafontaine, qui vois-je ? Rodrigue, Jean-Marc l'accompagne. Dans le monde de l'underground policier, les rencontres sont rarement le fruit du hasard. J'offre à Rodrigue un petit espace sous mon parapluie. Il cherche encore à fouiller dans ma tête. Puis me dit spontanément : « Je me sens généreux, aujourd'hui, je vais te donner 5 000$ ». Un peu éberlué, je le regarde et rétorque que je les accepterais volontiers. Me tend la main, comme s'il voulait conclure le pacte, la refuse en blaguant : « Je te la serrerai quand tu m'auras remis les 5 000$ ». Je ne peut m'empêcher de faire le rapprochement : Norbert l'a-t-il informé que je m'étais affiché comme un journaliste d'enquête ? Veut-on acheter mon silence ? Est-il sincère ? Est-ce un piège ? Je n'entendrai plus parler des 5 000$.

Autre rencontre fortuite... Un gars que j'ai perdu de vu depuis environ un an. Elle a lieu sur Mentana, lui roulant à vélo dans la rue, moi marchant sur le trottoir. Debout sur ses pédales, il regarde par dessus le toit des autos stationnées pour mieux voir le seul piéton qui s'y trouve de l'autre côté, moi. Donne l'impression d'être à la recherche de quelqu'un. Pressé, le Resto du Plateau où je me dirige allant bientôt fermer, je feins de ne pas le voir, pense bien m'en être débarrassé, mais... « Salut, Jacques ! » que j'entends derrière moi. Me retourne, c'est lui, marchant à côté de son vélo sur le trottoir, souriant. Échange quelques mots, m'excuse, l'heure de fermeture du resto approche. Coïncidence, il cherche justement un endroit où bouffer. « Bon, allons-y, dis-je, et dépêchons-nous avant que ça ferme. »

À la fin du repas, lorsque je veux le quitter pour me rendre au bureau de Travail Québec, autre coïncidence, il doit y aller, lui aussi. Passant devant un dépanneur, rue Laurier, il me demande ce que je fume, veut m'acheter un paquet de cigarettes. Je tombe des nues. Le remercie de sa gentillesse, mais refuse. Il insiste, finalement j'accepte. Un peu plus loin, alors que nous sommes sur Rachel, autre dépanneur. Là, il me demande si j'ai soif. Ce vendredi après-midi-là le soleil frappe fort, un bon coke glacé fera du bien. Rendu à destination, j'entre dans l'édifice. Mon compagnon de route qui pourtant disait y avoir affaire aussi, reste à l'extérieur. Je remarque, sans plus.

Sur le chemin du retour, nous faisons, à sa demande, une halte dans un petit parc situé en face d'une piscine publique, rue Rachel. Parlons philosophie, de Teilhard de Chardin, auteur de plusieurs ouvrages : Phénomène humain, Énergie humaine, Activation de l'énergie, bref, la nécessité d'être utile à la société. Soudain, il laisse tomber, innocemment, dans un coq-à-l'âne aussi gros que l'Empire Stade Building de New York, l'expression « journaliste d'enquête ». Dans ma tête, ça fait clic. Passer du coq à l'âne, sans transition, est une tactique couramment utilisée dans les interrogatoires policiers. Elle consiste, mine de rien, à ne glisser qu'un ou deux mots pour lancer l'interlocuteur sur une autre trajectoire, souvent en détournant la tête. Quand quelqu'un regarde ailleurs, on peut présumer qu'il attache peu d'importance au sujet, n'est-ce-pas ? Efficace, quand l'âne n'est pas trop gros. Sauf que là, il vient de laisser tomber dans la conversation l'équivalent d'un édifice de cent étages

Je fais illico le recoupement avec Norbert. Depuis le temps que je fréquente les milieux communautaires, je ne l'y ai jamais entendue, ni ailleurs du reste. Et voilà qu'elle refait surface peu après mon aveu à Norbert. Tout en lui parlant, j'attache ensemble les faits : plus tôt dans l'après-midi, il semblait chercher quelqu'un par dessus le toit des autos ( après coup, je réalise que c'était moi qu'il cherchait, donc qu'on l'avait prévenu de mon passage sur Mentana ) ; le paquet de cigarettes et la canette de coke ( petites gâteries incitant à la confidence ) ; sa venue à Travail-Québec où il n'est pas entré ; sa grande gentillesse alors que nous avions déjà eu une prise de becs dans le passé au cours d'une discussion politique, qui l'avait passablement refroidi à mon égard ; et finalement, l'expression « journaliste d'enquête ». Trop de ficelles pour que sa démarche soit l'effet du hasard.

On m'a déjà dit qu'il a ses entrées auprès d'un membre du personnel du député péquiste de Ste-Marie-St-Jacques, André Boulerice. Est-il un civil ? Je n'ai pas assez d'éléments en main pour l'affirmer de façon certaine, et n'en aurais jamais d'autres puisque je n'aurai plus l'occasion d'échanger avec lui. N'en réalise pas moins qu'il y a là matière à réflexion. Je lui parle vaguement d'un document que je prépare, et compte photocopier et distribuer gratuitement aux médias montréalais. Lui dis avoir remarqué certaines choses au cours de mon passage en milieu communautaire, sans indiquer à quoi je fais allusion. Ajoute tout de même que je ne vise pas les dirigeants de ces organismes, mais le pouvoir politique, le seul responsable. Ensuite, je fais bifurquer la conversation sur un autre sujet.

Quelques temps après, autre bourde de ma part. Sortant de la Biblio centrale de la Ville de Montréal, je croise Sandra, coin Montcalm-de-Lafontaine, une femme que je connais depuis une couple d'années, sans ne l'avoir jamais fréquentée. Jusqu'à la fin de janvier 1998, nous avions habité le même édifice, près du Parc Lafontaine. Il nous arrivait de se croiser dans l'ascenseur, d'échanger quelques mots le temps de la descente ou de la montée des étages. Elle m'avait dit travailler comme téléphoniste à la salle des nouvelles de Radio-Canada : poste idéal pour savoir qui téléphone à qui. Ancien de la grosse boîte, plus précisément de cette même salle de nouvelle, je lui avais trouvé un ou deux atomes crochus.

Or, cet après-midi-là, après le bla-bla rituel, elle s'informe de ce qui se passe de neuf dans ma vie. On se connaît depuis deux ans, alors je lui en confie beaucoup plus qu'à l'homme à la bicyclette. Lui raconte avoir repéré plein de civils, dis rédiger un document à ce sujet à l'intention des médias, etc. À peine ai-je complété mon petit topo que Sandra dit devoir me quitter. Avant de partir, elle me demande de lui rappeler mon nom. Sa précipitation m'intrigue. Le ton de sa voix, l'expression de son visage, une certaine fébrilité, tout cela me laisse vraiment une drôle d'impression. Celle d'une personne qui veut s'assurer d'avoir correctement votre identité, un peu effrayée de la confidence que vous venez de lui faire, se hâtant de partir au plus vite pour communiquer le renseignement à quelqu'un d'autre.

Deux ou trois jours après, je dîne à la cafétéria du Comité social Centre-Sud en compagnie de George, le gradé en civil, et un gentil obèse. Informateur de la police ou civil ? Plutôt informateur. Il déborde de bonne foi à l'endroit de tout le monde. Assis en face de moi, il me dit, tapotant le bord de la table, accompagné de clins d'oeil m'incitant à la confidence, qu'une « rumeur » veut qu'un article sur la police sorte bientôt dans les médias. George est à mes côtés, la tête penchée, regard concentré sur son assiette vide, semble attendre ma réaction avec intérêt. Déçu il doit être puisque mine de rien, je fais dévier la conversation sur un sujet périphérique. L'obèse n'insiste pas. De son côté, George ressemble à l'uniforme qu'il porte dans sa tête.

Sandra à l'origine de la rumeur ? Après avoir été cinq mois sans la voir, je la croise, lui dit tout, et voilà que soudainement les rencontres se précipitent. La première, alors qu'elle est assise sur le socle du monument de Louis-Hypolite-Lafontaine, au Parc Lafontaine. Je ne tiens pas à lui parler, mais la vois au moment où elle n'est plus qu'à une dizaine de pieds de moi, adossée, les jambes allongées, un portable sur les cuisses, sourire engageant, évidemment trop tard pour me défiler. Elle se dit romancière et scénariste. Dès le début elle engage la conversation sur l'art… d'écrire. Elle cherche maladroitement à m'inciter à lui faire d'autres confidences. Pas question de lui en dire davantage, ni à elle ni à personne d'autre. L'échange dure environ une demi heure.

La deuxième rencontre a lieu alors que je marche sur un sentier du même parc, en direction de mon domicile, et que j'emprunte régulièrement quand je vais et reviens de la biblio. Je l'aperçois en aval, sur ma gauche, son petit chien noir en laisse, traversant au petit trot en diagonal une grande pelouse, me zieutant du coin de l'oeil, sourire épanoui. Arrivée à un endroit où je vais nécessairement passer, elle s'assied sur la pelouse, dos au sentier, s'attendant de toute évidence que je m'y arrête faire un brin de causette. Tout se passe très vite. Elle vient à peine de compléter sa manoeuvre que j'arrive déjà à sa hauteur et... passe à deux pieds derrière elle, sans la saluer, comme si je ne l'avais pas vue. La troisième se déroule dans le même secteur. Un homme à l'abondante chevelure blanche l'accompagne. Ai l'impression que je ne la reverrai plus. Erreur. D'ici peu, elle réapparaîtra dans le paysage, ce qui confirmera que madame est une civile.

Ce même mois de juin, lors du défilé de la St-Jean, rue St-Laurent, un quidam tente de subtiliser des disquettes de ce livre que je porte sur moi. J'avais pris place sur le trottoir. À un moment donné, je sens qu'un spectateur derrière me serre d'un peu trop près, me retourne, sa tête est proche de mon épaule. Il évite de me regarder, joue à faire semblant d'apprécier le spectacle. Il n'en comprend pas moins que je ça me dérange, et prend aussitôt ses distances.

Chez moi, je constate que le bouton fermant l'une des poches arrière de mon pantalon a disparu. J'en retire la boîte contenant les disquettes et découvre qu'il est dans le fond. Le boutonnière étant sur la partie extérieure de la poche, s'il était tombé de lui-même, ce serait sur le sol. J'en déduit que l'homme l'a d'abord déboutonné et coupé ensuite le fil le retenant. Fallait sans doute qu'il l'enlève, autrement la boîte risquait peut-être de l'accrocher au passage et attirer mon attention. Civil ou pickpocket ? Un peu plus tard, des faits surviendront, qui me confirmeront qu'il s'agissait probablement d'un pickpocket travaillant pour la police parce que je doute fort qu'un membre de celle-ci puisse se livrer à cet art consommé du vol à la tire.

Environ trois semaines après, nous sommes en juillet, deux autres incidents troublants se produisent. La police a profité de mon absence pour s'introduire dans mon domicile à deux reprises pour dupliquer les disquettes contenant ce livre et en effacer une quinzaine de pages. Avant d'aller plus loin, il me faut expliciter que, depuis que j'en ai entrepris la rédaction sur mon ordinateur, je prends certaines précautions pour éviter qu'un intrus fouille pour mettre la main sur mes fichiers. Au début, je les glissais dans des endroits impossibles de mon disque dur. Par la suite, le chantier du livre prenant de l'ampleur, j'ai renforcé les mesures de sécurité. À frayer quotidiennement dans l'underground policier, j'ai très vite appris certaines règles de prudence.

Après chaque séance de travail, j'enregistrais donc trois copies des fichiers, sur des disquettes différentes, et foutais à la poubelle de l'ordinateur les fichiers originaux. Quand je sortais, j'apportais toujours deux copies avec moi, cachais l'autre dans une enveloppe collée à l'endos d'un meuble. Je vivais dans une chambre, alors les endroits sécuritaires étaient plutôt limités. Pourquoi y cacher ces disquettes ? Au printemps et à l'été 1998, je portais des vêtements légers, et le seul endroit où je pouvais les mettre était les deux poches arrières de mon pantalon. Je les groupais dans des boîtiers fabriqués d'une matière plastique flexible. Il y avait risque qu'en m'assoyant, de les déformer. Je craignais aussi qu'on m'attaque dans la rue et me les vole. À mon retour, je réintroduisais les fichiers dans l'ordinateur en utilisant celles dissimulées derrière le meuble. Je n'étais pas encore conscient du danger potentiel de procéder ainsi.

Or, à deux reprises, ce mois de juillet-là, j'ai constaté, après m'être absenté, que les fichiers étaient de retour sur mon disque dur : plus loin, on verra qu'en mai 2005, la Sûreté du Québec a fait de même, à Lac Bouchette. La première fois, j'ai cru à un moment d'inattention de ma part. Peut-être avais-je oublié de les jeter à la poubelle. À la suite de ce premier incident, j'ai ajouté deux opérations à la poubelle, l'équivalent de noeuds dans la cravate. Je vérifie s'ils ont été effacés, vérifie également si le " Presse-papiers " est vide. S'écoule environ une semaine, je réalise à mon retour qu'ils sont encore revenus sur le disque dur. Je prends alors pour acquis que la première fois n'était pas attribuable à une omission de ma part, mais bien l'oeuvre d'un visiteur. Et celui-ci ne peut être qu'un policier. Je n'en ai pas la preuve, mais qui d'autre peut s'intéresser à ce livre ? Des recoupements du reste, et dont je fais état un peu plus bas, me le démontreront.

Le scénario de ses deux introductions illégales s'est probablement déroulé dans le contexte suivant. La police devait savoir que je transportais sur moi des disquettes de ce livre : comment l'aurait-elle su ? Endommager ou voler celles cachées à mon domicile aurait été par conséquent improductif. Et quand elle a décidé d'en effacer des pages, elle ne pouvait se permettre d'en éliminer plusieurs. Autrement, je pouvais m'en rendre compte, les réécrire et l'opération policière ne pas donner le résultat escompté. Sa première introduction aurait donc consisté à dupliquer les fichiers qui s'y trouvaient. Pas le choix, si elle voulait en connaître le contenu. Elle ne pouvait lire sur place autant de mégaoctets. Je sortais rarement plus qu'une couple d'heures. C'est en en prenant connaissance qu'elle a choisi les pages qu'elle allait gommer, ce qu'elle a fait à son deuxième passage à mon domicile.

Reste LA question : pourquoi le civil a-t-il, et à deux reprises, laissé les fichiers sur mon disque dur ? Il faut exclure la possibilité qu'il ait oublié, dans la crainte d'être pris en flagrant délit, de les y enlever. Un civil ne s'introduit pas illégalement dans un domicile sans avoir préalablement protégé ses arrières, en me faisant filer par un collègue. Rien de plus facile avec un cellulaire. Si jamais j'amorce un retour précipité chez moi, un coup de fil de mon filateur à son collègue, qui évacue illico les lieux. Ma conclusion, je n'en vois vraiment pas d'autre : la police a voulu me faire savoir qu'elle avait une copie de mes disquettes. Si cette hypothèse est fondée, il s'agirait de cette même tactique d'intimidation consistant à me passer le message qu'elle au courant de tout ce que je fais, dis et écris. Dans la même veine que… cholestérol, bocal pour l'urine la nuit, stimulateur gingival, Radio-Canada FM, site du Louvre sur l'Internet, etc.

Il importe de savoir que l'une des missions dévolues à la police, peu importe le pays, a notamment trait à la transmission au pouvoir politique de renseignements menaçant l'ordre social. Cette mission comporte deux tranchants, qu'a déjà décrit un auteur dont j'ai oublié le nom. La nécessité est-elle d'acquérir la meilleure connaissance possible des situations afin de protéger l'ordre social ? Ou de contrecarrer, voire d'étouffer dans l'oeuf toute forme d'opposition venant des milieux sociaux ? J'ai la conviction que la police en a informé certains membres du pouvoir politique. Des déclarations et des actions visant à améliorer des situations sont des réactions à des dénonciations contenues dans cet ouvrage. Certaines mêmes jurent comparées aux approches usuelles du pouvoir. Trop nombreuses, les coïncidences, pour relever seulement du hasard.

Examinons maintenant quelques uns des recoupements qui m'ont permis, au cours des mois suivants, d'établir définitivement le lien avec la police. Ils révèlent l'intérêt que celle-ci portait à mon travail journalistique. Lors des élections provinciales du 30 novembre 1998, donc un peu plus de quatre mois après les intrusions, je me rends dans un bureau de scrutin situé au centre du Parc Lafontaine. Suis accompagné de Picasso, un locataire habitant la même maison de chambres que moi, civil de son état. Dans le parc, sur Calixa-Lavallée, une jeune femme sympa descend de son auto, s'informe auprès de nous de l'endroit où voter. Nous l'invitons à nous suivre. J'ignore qui lance le sujet, mais toujours est-il que nous en venons à parler démocratie.

Conversation qui se poursuit jusqu'à l'intérieur de l'édifice, pendant que nous attendons le feu vert d'aller aux isoloirs. C'est alors que la jeune femme me souligne, gestes à l'appui, de l'importance, dans une société, de « séparer le bon grain de l'ivraie », expression que j'utilise dans ce livre : passage où je traite de la recherche de l'anthropologue Tremblay. Je fais aussitôt le recoupement, suis vraiment étonné, effrayé aussi. Un éclair passe dans ses yeux, exprimant sa satisfaction de l'effet surprise qu'elle m'a causé. Puis l'un des responsables du bureau de scrutin, momentum tombant drôlement pile, appelle les électeurs du pool 130, le mien justement. Je vote et, à la porte de sortie, serre au passage la main de la civil, me dit enchanté d'avoir fait sa connaissance. Elle me présente une main molle, ne dit mot, son air sympa a disparu.

Le 23 décembre suivant, je me rend à l'Hôpital St-Luc subir un traitement, croise Rodrigue en chemin. Tout souriant, il me prend par les épaules, me secouant amicalement, me demande ce qu'on fait ici, lui et moi, l'avant-veille de Noël, alors que tout le monde est parti dans le Sud. Lui signale que moi, les pays chauds... Suis plutôt un nordique. Me suggère comme lieu de destination la Norvège, les pays scandinaves. Je fais la moue. Il mentionne alors Paris. Lui avoue mon faible pour la Ville lumière. Me dit, la gueule fendue d'une oreille à l'autre, que j'en profiterais pour aller voir les femmes de Pigalle. Comme par hasard, je parle dans ce récit d'une chanson de Serge Lama : « Je m'en vais voir les petites femmes de Pigalle... ».

Ailleurs dans ces pages, il y a un passage où je fais état de trois motocyclistes de la police qui, profitant de la journée du chèque de bs, ont défilé sur Ste-Catherine-Est dans le but manifeste d'intimider les pauvres du secteur. Bien sachez qu'en décembre 1998, la Communauté urbaine de Montréal ( CUM ), responsable alors de la police, décidait d'abolir cette escouade... Il y a aussi cet autre, que j'ai supprimé par la suite, et où j'écrivais que des banlieusards n'aiment pas la grande Cité. Bien sachez, là encore, qu'un membre de la Commission de sécurité publique de la CUM, une élue de la banlieue, a en quelque sorte nié ce fait : « Nous aimons Montréal », a-t-elle déclaré à La Presse. Autre recoupement : à l'hiver 1998-99, j'ai vu Manon, vêtue de rose de la tête au pied. Elle m'a fixé du regard avec insistance. Y avait-il un lien avec l'homme en rose dont je parle plus bas ? Les recoupements sont nombreux.

Autre incident démontrant le souci manifeste de la police de se tenir au courant de la progression de la rédaction de ce livre. Au début de 1999, un civil a tenté de me piquer une enveloppe contenant une version laser d'environ 500 pages. Comment la police savait-elle qu'elle s'y trouvait ? Elle l'a su fort probablement du fils du dépanneur de la rue Dorval - nom fictif -, où j'habitais. Tous deux entretenaient des liens étroits avec celle-ci. J'avais déjà confié au fils que j'écrivais un livre sur l'underground policier montréalais. À l'occasion, il lui arrivait de s'enquérir s'il était prêt, ou à quel moment j'allais le publier. Un jour, m'apercevant avec une enveloppe assez volumineuse, il a voulu savoir si elle contenait le livre. J'ai feins de ne pas avoir entendu. Il devait bien s'en douter parce que, quand je sortais, je l'apportais, ainsi que les trois copies sur disquettes : après les intrusions, je n'en laissais plus aucune trace chez moi.

La tentative de vol de la version laser s'est déroulée alors que j'étais au premier étage de la Libraire Champigny, rue St-Denis. Je voulais avoir des notes biographiques sur Louis Casamayor, que je cite dans ces pages. Pendant que l'employé interrogeait son ordinateur, j'attendais, juste en face de lui, debout, accoudé sur le comptoir surélevé. J'avais déposé l'enveloppe près de mon coude gauche. Tout à coup, j'ai vu du coin de l'oeil que, mine de rien, un type avait entrepris de s'en approcher en douceur. Ses intentions ne laissaient place à aucun doute. Il n'était pas face au comptoir, mais de côté, le bras gauche nonchalamment allongé sur le comptoir surélevé, la main orientée vers l'enveloppe. L'employé de la librairie et moi étions de profil par rapport à lui. Il était bien positionné parce qu'il aurait pu, tout en surveillant nos réactions, la tirer doucement vers lui, du bout des doigts. J'ai vivement saisie l'enveloppe. L'instants d'après, j'ai tourné la tête dans sa direction, il avait disparu.

Plus tard, l'ai revu. J'étais dans un bar de la rue St-Laurent, versant ouest, à un coin de l'Avenue Mont-Royal, jouant au billard avec un client. Il s'est joint à nous. Je l'ai reconnu aussitôt. Son visage est gravé dans ma mémoire pour plusieurs années : je ne me sens aucune indulgence pour les joueurs de poker qui trichent. Après quelques parties, il m'a demandé pourquoi je n'attaquais pas les boules mal positionnées avant de passer à celles faciles à loger dans les poches. Il y avait du reproche dans le ton de sa voix. Il était brusque, m'indiquait de la main les endroits de la table où j'avais commis des erreurs. Insistait pesamment. Il cherchait à me provoquer. Lui ai souligné que j'étais un néophyte, ne pouvais en avoir une vision comparable à celui en jouant depuis des années.

Pour revenir aux deux intrusions illégales à mon domicile, ce n'est qu'en octobre 1999, soit un an et trois mois plus tard, que j'ai découvert l'effacement d'une quinzaine de pages. À ce moment-là, il y avait près de quatre mois que j'avais quitté définitivement Montréal pour Lac Bouchette, au Lac St-Jean. Comment expliquer ce retard ? C'est que chaque jour j'y ajoutais de nombreux éléments, résultats de mes lectures de bouquins et de l'enquête sur le terrain. Est venu un moment où la masse d'infos a pris des proportions énormes. Suffisante en tout cas pour ne pouvoir se souvenir de chacune d'elles. À cette époque, le livre comptait 753 pages.

C'est peu à peu que vous en prenez conscience. Vous commencez par remarquer qu'il y a un bout de temps que vous n'avez pas vu un passage en particulier : à quelques reprises, avant même mon départ de Montréal, j'en avais fait le constat. Au début, vous pensez l'avoir probablement vu, ne plus vous en souvenir. D'une relecture à l'autre, arrive tout de même un jour où la réalité prend corps : ce passage n'y est plus. En y réfléchissant bien, vous découvrez qu'il n'y a pas que celui-là qui a disparu, cet autre aussi n'y est plus. Qu'il était par ailleurs relié à d'autres éléments, également disparus, qui, eux-mêmes, se déclinaient en plusieurs paragraphes, tout autant volatilisés. Pour finalement constater que toutes les anecdotes concernant le dépanneur de la rue Dorval - nom fictif - ont été effacées, vraiment toutes, sans exception. Pertinentes, ces anecdotes.

Le propriétaire de cet établissement et son fils, tous deux d'origine marocaine, participaient activement aux déstabilisations policières dont je faisais l'objet, possédaient l'art de tirer les vers du nez à leur clientèle, renseignements qu'ils refilaient régulièrement à la police. Pendant environ seize mois, je suis allé à ce dépanneur au moins une fois par jour. Pourquoi la police a-t-elle fait disparaître ces pages ? Je crois qu'elle ne voulait pas que le lecteur de ce livre sache qu'ils étaient deux de ses collabos. Elle n'avait pas intérêt non plus à ce qu'il connaisse les techniques qu'ils employaient pour inciter leurs clients à la confidence. Ce ne sont pas les seuls faits. En mars 2004, je découvrirait que des noms de rues et d'organismes, cités dans ce livre, ont été modifiés, des formulations trafiquées, que d'autres ont carrément disparu. J'aurai aussi la conviction, solide, que la Sûreté du Québec en possède une copie. Plus loin, j'expliciterai davantage.

Reprenons le fil du récit là où nous l'avions interrompu, à l'été 1998. Retrempons-nous dans le contexte. Après avoir confié à Norbert que j'étais un journaliste d'enquête, en avoir raconté un peu plus long à l'homme à la bicyclette et d'avantage encore à Sandra, je suis la cible d'une surveillance accrue de la part de la police, et cela me tracasse grandement. Afin de calmer le jeu, je décide d'espacer mes visites à la cafétéria du Comité social Centre-Sud. J'aimerais y poursuivre davantage mon enquête, interroger des usagers, mais comment y parvenir avec ces civils qui m'épient et m'encadrent continuellement ? J'y renonce, trop risqué. Décide d'investir dorénavant toutes mes énergies dans la lecture de bouquins de référence et la rédaction.

D'autres événements préoccupants surviennent, à la fin de juillet, journée du chèque d'aide sociale. J'ai plein de choses à faire dans le centre-ville : achat de papier pour l'imprimante, visite chez Statistiques Canada, boulevard René-Lévesque-Ouest, pour aller chercher des données traitant de la criminalité dans les villes canadiennes, dont Montréal, etc. La police m'a à peine vu depuis plus d'un mois, mes allés et venus étaient de trop courtes durées pour qu'elle ait eu le temps de m'infiltrer. En l'espace d'une couple d'heures, je croiserai cinq civils, dont deux fois... Sandra. C'est beaucoup, en si peu de temps. Je sens qu'on a un pressant besoin de savoir ce que j'ai mijoté ces dernières semaines.

Revenant chez moi, je croise Olivier, coin Amherst-Ontario. Il fait semblant d'attendre l'autobus. Lorsque j'arrive à sa hauteur, il tourne la tête vers moi, m'adresse une brève salutation de la tête, accompagnée de ce qui semble être un rictus. Le coin gauche de sa lèvre supérieure est relevé, laissant apparaître quelques dents, à moins que ce ne soit des... crocs. Je le fixe sans lui rendre sa salutation. Fidèle à moi-même, je ne veux pas être contraint de saluer un flic en civil, ni même en uniforme... Juste derrière lui, Jean-Marc est assis sur le banc public, près des locaux du magazine l'Itinéraire. Il accompagne souvent Rodrigue. Il n'infiltre jamais la cible que je suis, se tient toujours à l'écart, un peu comme une force en réserve.

Depuis le début de mon enquête, la crainte d'un dérapage policier me tenaille de temps à autre. Elle est réelle, quoique sporadique et d'intensité variable. Suis parfaitement conscient d'avoir découvert quelque chose d'important, dont aucun journaliste, à ma connaissance, n'a jamais traité à ce jour : l'underground policier. La police le sait, cherche à m'isoler, en me confinant à mon domicile, par peur que je communique mes infos à des citoyens. Elle sait très bien également que tout ce que j'ai vu et verrai sera révélé au public. Les civils que je croise sur mon chemin me démontrent qu'elle prend l'affaire au sérieux. Il est clair qu'à ses yeux, je représente une menace. Ce contexte me donne un peu froid dans le dos.

À mon domicile, je dépose mes sacs et ressors aussitôt. Suis déterminé : pas question de céder à l'oppression policière. J'ai un peu la trouille mais y vais quand même. Je retourne dans le centre-ville, par le même itinéraire. On verra bien ce qui va se passer. Du coin de l'oeil, je repère Rodrigue, près d'une intersection, dans le secteur de la Caisse Pop. Il est légèrement en retrait du trottoir, près du mur d'un édifice, parle avec... Jean-Marc. M'apercevant, ce dernier lui souffle au visage la fumée de sa cigarette. Comme s'il réagissait à un signal, il se tourne aussitôt dans ma direction, me rattrape, s'inquiète que je ne l'ai pas reconnu... J'ai envie de répondre que je n'ai pas de compte à lui rendre. M'en abstiens, l'heure n'est pas au conflit.

Nous venons à peine de faire quelques pas que nous croisons Sandra et son chien en laisse. Elle porte des lulus, m'adresse un beau sourire, le lui retourne sans plus : elle cherchait peut-être à me rassurer. Je m'en vais à la micro boutique de l'UQÀM, sur Ste-Catherine-Est. Rodrigue ne me lâche pas d'une semelle. Il parle, je l'écoute distraitement, n'ai pas envie d'échanger avec lui. La petite crainte au fond de moi me stresse aussi, ne favorise pas la communication. Je pense qu'il s'en rend compte, car il cherche à faire baisser la tension, m'entraîne dans un Dollarama où il achète je ne sais plus quoi. Arrivés devant l'Université du Québec à Montréal ( l'UQÀM ), il suggère que nous assoyons un peu sur le muret. C'est lui qui entretient la conversation, moi, je me contente d'y glisser un mot de temps à autre.

Finalement, je me débloque un peu, lui dis, entre autres, que la police réprime tous les citoyens cherchant à sortir du moule social. Que le petit enfant entrant à la maternelle est programmé quand il sort de l'université à l'âge de trente ans. Lui parle de la lutte sans fin contre la drogue. N'ose pas lui dire que les droits des citoyens en souffrent, qu'on ne peut tolérer indéfiniment cette espèce de loi martiale sans le nom. Percevant sans doute mon soupçon de révolte, il me demande, d'un ton calme : « Qu'est-ce que tu penserais de ça d'avoir une bonne volée ? » Il ne réussit pas à m'effrayer, je ne le crains pas, le connaît depuis trop longtemps. Là-dessus, on se lève et poursuit notre marche vers la microboutique. Il continue de me parler, l'écoute distraitement, une idée me trotte dans la tête.

Depuis que j'ai entrepris mon enquête, j'essaie de me lier d'amitié avec un civil, à tout le moins d'établir un lien de confiance, et l'amener à me faire des confidences. Les civils, vous avez beau les fréquenter pendant des semaines, des mois, vous n'arrivez jamais à réchauffer l'ambiance. Ainsi Norbert et Gilberte, que j'ai poursuivi de mes assiduités pendant un an. Rien à faire. Avec Rodrigue, peut-être sera-ce différent. Il me semble plus ouvert. Je voudrais savoir ce que pensent des policiers sur la façon dont le pouvoir politique leur demande de lutter contre la drogue, la prostitution, la danse contact, alors interdite ; les jeunes de la rue, dont les squeegees. Ce qu'ils pensent aussi de l'exclusion et de la réinsertion sociales, des contrôles et nettoyages sociaux, des atteintes aux droits fondamentaux dans l'underground policier, etc. Un beau rêve, le gros lot, quoi ! Suis décidé de tenter ma chance auprès de Rodrigue.

Avant de traverser la rue, je l'invite à m'accompagner à la microboutique, juste en face. Après, lui dis-je, nous irons prendre un café ensemble. « Noonn… ! » fait-il avec douceur, la mine un peu triste. Je sens dans son refus un interdit de fréquenter des restos ou tout autre endroit public. Il me suis, sa démarche devient chaloupée, exagérément, et par conséquent intimidante. Cela ne m'empêche pas de lui expliquer que je suis à préparer quelque chose et qu'il me manque certains éléments d'info pour compléter mon travail. J'apprécierais, lui dis-je, qu'on en parle ensemble, m'engage à ne pas dévoiler son nom. Il s'est calmé un peu, conserve tout de même sa raideur policière. Il veut savoir de quoi il s'agit. Lui réponds que c'est à propos du travail qui est derrière celui qu'il prétend faire. Sans fixer de rendez-vous, je le quitte. S'il est intéressé, il saura bien me croiser quelque part... par hasard.

Revenant sur Amherst, j'arrête prendre un café au resto situé coin Maisonneuve. Une femme au visage fermé entre, prend place à la table, à côté de la mienne, sans passer au comptoir prendre un café ou de quoi bouffer. Au lieu de monter l'allée face à moi, elle a fait un détour pour arriver par derrière. Une civile ? Peu après, un homme, visage fermé, vient s'asseoir dans mon champ de vision. Un civil ? Les grandes baies vitrées du resto donne une vue panoramique de l'intersection. Par l'une d'elles, je repère une automobile stationnée à l'intersection, près de la buanderie publique. Le type derrière le volant regarde dans ma direction, cellulaire collé à l'oreille. Par l'autre baie vitrée, le conducteur d'un camion blanc, équipé d'une boîte fermée blanche, se stationne, en descend et jette un oeil à ma voisine de table. Ça ressemble à une opération policière. J'avale d'un trait mon café, quitte les lieux. Sur le chemin de retour, de nouveau Sandra. À l'angle de Montcalm-de-Lafontaine, j'aperçois Fernand. L'ex-vendeur de rue du magazine l'Itinéraire a modifié son look, ne ressemble plus à un itinérant mais à un adulte branché. Il chevauche une bicyclette, s'est immobilisé, un pied à terre, me dévisage.

Tout cela achève de me convaincre que je pourrais difficilement poursuivre mon enquête sur le terrain. J'ai beau me répéter qu'ils ne cherchent qu'à m'apeurer, il y a toujours l'inquiétude du passage à l'acte, inquiétude qui part, qui revient. Je décide alors de me fabriquer de toutes pièces un rapport de force, en somme un écran de fumée. Je me rends d'abord au siège social de la Communauté urbain de Montréal ( CUM ), rue Metcalfe, organisme responsable de la police. Sachant que je suis continuellement suivi, mon filateur m'y verra entrer, croira peut-être que j'y vais porter plainte contre la police. Ensuite, je vais au bureau du sous-ministre québécois de la Sécurité publique, au Complexe Desjardins, et complète ma tournée avec le Comité de déontologie policière, Place Victoria.

Je m'y présente comme étant journaliste indépendant. Raconte préparer un truc sur la police en milieu urbain, avoir besoin d'infos. On me remet dépliants, brochures, documents, sauf au bureau du sous-ministre, qui est absent. À chacun de ces endroits, je fais en sorte de prolonger l'entretien. Visite aussi aux trois quotidiens de la métropole où je m'informe de la disponibilité de leur centre de documentation. La police peut croire que j'y suis allé porter une enveloppe ou une disquette adressée à un journaliste. Je parle du livre aussi à mon entourage : voisin de chambre, dépanneur, médecin traitant, coiffeur, connaissances que je croise dans la rue, etc. Me sens déjà un peu plus en sécurité.

La police n'en continue pas moins de me filer. Notamment Armand que je croise à deux reprises dans une petite rue résidentielle où je ne l'y vois jamais. À la deuxième, il me salue, me sourit, je le fixe dans les yeux sans répondre. Quelques pas plus loin, me retourne, l'interpelle. Lui dis que je sais qui il est, que le jour où je me sentirai obligé de saluer, sourire ou parler à un policier, ce jour-là, je ne serai plus dans une démocratie. Contre toute attente, il me lance, l'air très sérieux et visiblement surpris : « Oh ! bravo ! Jacques. Bravo ! Veux-tu que je prennes un autre chemin la prochaine fois ? » Cela dit sur le ton de celui découvrant tout à coup qui vous êtes réellement. Puis, je poursuis mon chemin, étonné qu'un civil me manifeste autant de respect. Je ne l'y reverrai plus du reste.

Au moment de clore ce chapitre, deux événements flashent sans arrêt dans ma tête… Même si nous sommes encore loin du 21 juin 1998, l'été est déjà arrivé. Je vais prendre une marche. L'air est sec et chaud, suis envahi d'un agréable sentiment de bien-être. Coin Ste-Catherine-Beaudry, j'aperçois trois motards de la police suivis d'une auto-patrouille. Ils sont disposés comme lors d'un défilé, forment une flèche, avec un motard en tête, deux derrière côte à côte suivis de près de l'auto-patrouille. Le déclic se fait aussitôt dans ma tête. Quelques heures plus tôt, les pauvres ont encaissé leur chèque d'aide-social. Je les vois magasiner pour remplir armoires et frigos vides. En ce début de semaine, la rue est plus animée que d'habitude, on sent une certaine effervescence.

Cette mini démonstration de force de la police leur rappelle que l'ordre et le conformisme les ont à l'oeil. En début de soirée, des autos-patrouille, appuyées par l'escouade tactique en fourgonnettes, circulera, dans un va-et-vient continuel. J'entendrai, venant peut-être de la rue Ontario, des sirènes. Mais pourquoi diable tout ce branle-bas policier ? S'y passe-t-il quelque événement que j'ignore ? La manœuvre d'intimidation du matin me reviendra à l'esprit. Tout à coup, je me sentirai de plus en plus inconfortable. La chape de plomb aura remplacé mon sentiment de bien-être !

Lors de ma toute dernière visite à la cafétéria du Comité social Centre-Sud, ce même été, je remarque qu'on a modifié la disposition des tables. Pour comprendre l'astuce se dissimulant derrière, il importe de savoir que la plupart, longues d'environ dix pieds, peuvent recevoir chacune une dizaine d'usagers. Ces tables ont été tournées face à la porte qu'empruntent les gens entrant ou sortant de la cafétéria. Auparavant, elles faisaient face aux murs latéraux. Vous pouviez entrer sans attirer l'attention. Désormais, les civils prennent place vis-à-vis la porte et vous voient dès votre arrivée. Intimidant.

Alors pour ne pas les avoir dans mon champ de vision, je décide de m'asseoir du même côté qu'eux, à deux rangées de tables derrière moi. Je pense avoir la paix. Après être allé se servir au comptoir, Olivier, cabaret en mains, fait un détour jusqu'à la porte d'entrée. Il s'est immobilisé devant moi, à deux ou trois rangées de tables plus loin. Je l'y vois en relevant la tête de mon assiette. Il affiche un sourire, regarde dans ma direction avec insistance. Je jette un oeil derrière, vois son collègue Jean-Pierre, qui semble trouver cela bien drôle. Puis George, le gradé, me joue le même scénario. Je les connais, ce n'est rien d'autres que du harcèlement et de l'intimidation. Quand la police veut vous éloigner d'un endroit, elle sait être méprisable.

S'en dégage l'impression d'être dans un aquarium, sous la surveillance de la police en civil, du gardien de sécurité de l'endroit et de certains employés de l'organisme, dont une femme élancée qui surgira derrière une colonne au moment où je quitterai les lieux, m'obligeant d'arrêter pour la laisser passer. Avec l'épuisette, ils retirent le petit poisson ayant tendance à se comporter différemment des autres. Qu'un spécimen se hasarde à nager sur le côté ou sur le dos est hautement dangereux pour notre société conformiste. Tout à coup que les autres adopteraient cette mode. Il est donc retiré de l'aquarium communautaire et isolé dans son aquarium individuel, c'est-à-dire à son domicile. Une forme particulièrement vicieuse de confinement à domicile.