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De la Cité policière au
petit village policier
Fin juin 1999, je quitte la Cité policière pour
m'installer définitivement à Lac Bouchette, au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Deux
ans et demi déjà que j'ai ouvert ce chantier. Je sens en moi l'urgence de le
terminer au plus vite. À Montréal, la tâche serait insurmontable. L'air y est
devenu irrespirable, peur aussi de dérapages, crainte de plus en plus présente.
Dès mon arrivée, plein d'indices m'indiquent que la matière journalistique n'y
manque pas : petit village tricoté serré, comportements stéréotypés,
climat de gravité, rues désertes. Le Québec uniculturel et unidimensionnel, et
catho aussi. Je jubile. L'occasion, tout à fait inattendue, d'enquêter dans un
autre milieu. J'ignore que j'en aurais encore pour… quatre autres années. La
moisson sera riche, considérablement plus qu'à Montréal.
Dans une petite municipalité
rurale, ai-je constaté sur le terrain, l'effet sociétal de la pseudo police
communautaire est encore plus palpable que dans une grande Cité. Plus visible
aussi, la présence de la police en civil et, il faut bien le dire, de certains
élus municipaux, d'employés et de pompiers volontaires jouant à la police en
civil, sans omettre les collabos. À cette échelle réduite de 1 370 habitants,
on en vient assez rapidement à se connaître les uns les autres, sinon
personnellement à tout le moins de visu, avec nom, occupation, adresse, numéros
de téléphone et de la plaque minéralogique... Ici, je le découvrirai au cours
des années qui suivront, c'est la police communautaire dans sa forme
probablement la plus achevée. Le village ne disposant pas de son propre corps
policier, nous traiterons donc de la police en civil de la Sûreté du Québec.
Se pose la question :
par où commencer ? Ce n'est pas en demeurant claquemuré chez moi que je
découvrirai le milieu. Au contraire, je dois me mêler à la population. Deux
mois après mon arrivée, à la suggestion d'un citoyen auquel j'avais part de mon
expérience en journalisme, infographisme et éditique, j'offre bénévolement mes
services au responsable du journal communautaire local D'un lac à l'autre, un
mensuel publié dix fois l'an et distribué gratuitement à 600 exemplaires. J'en
deviens à la fois l'éditeur délégué et le journaliste attitré. J'en éditerai
quatre numéros : septembre, octobre, novembre et décembre 1999.
Ce job de bénévole m'ouvre aussi toutes les portes,
et d'un seul coup. Difficile de trouver meilleur poste d'observation. Je veux
faire la comparaison entre un village rural et la Cité policière, entre une
police provinciale ( Sûreté du Québec ) et une police intermunicipale ( police
de l'île de Montréal ). Cela vaut le coup puisque les deux entités sont aux
antipodes l'une de l'autre : 1 370 citoyens versus un million ( c'était
Montréal d'avant la fusion municipale de janvier 2002 ), le grand calme rural
versus l'intensité d'une grande Cité, la criminalité rurale versus la criminalité
urbaine, etc. En milieu rural, toutes proportions gardées, la police en civil
est-elle aussi omniprésente qu'à Montréal ? Ses activités de filature,
d'infiltration et de déstabilisation sont-elles les mêmes ? Plein de points
d'interrogation se bousculent dans ma tête.
Au sujet de la criminalité
rurale, je le sais déjà, et les mois et années qui suivront me le confirmeront
: il ne s'y passe à peu près jamais rien. Ainsi qu'en témoigne d'ailleurs la
chronique policière de l'Étoile du Lac, un hebdo desservant les neuf
municipalités de la MRC du Domaine-du-Roy. Un bassin de 32 135 citoyens où,
quand il se passe de quoi, plus souvent qu'autrement il s'agit d'un petit vol,
parfois un tout petit peu de drogue, la très grande majorité du temps de la
marijuana ; du vandalisme - occasionnellement -, du grabuge - rarement -,
quelques accidents de la circulation, etc. À ma connaissance, aucun meurtre ni
agression physique grave entre juillet 1999 et juillet 2002, en trois
ans : mi-juillet 2002, une femme sera violée et, fin de septembre, une
autre assassinée par son ex-amant, les deux agressions survenues à Roberval.
Pour la compréhension de la
suite, il faut savoir que la gestion du journal communautaire D'un lac à
l'autre relève d'un conseil d'administration ( ca ) élargi groupant trois ca, chacun représentant un organisme
sans but lucratif ( OSBL ) distinct, et où siège notamment le maire de la
municipalité, Marcellin Dumais, et, à ma connaissance, un civil de la Sûreté du
Québec et des collabos de celle-ci. Outre les membres du ca du journal, ceux de
la télévision communautaire et de la Corporation de développement de Lac
Bouchette. Le ca élargi a embauché un directeur et une réceptioniste-comptable
qui occupent un local situé au premier étage de la Caisse populaire, rue
Principale.
Quand vous vous installez
dans le village, vous percevez rapidement l'emprise psychologique de la Sûreté
du Québec, identique à celle sévissant notamment dans le quartier montréalais
Hochelaga-Maisonneuve. Je m'en étais ouvert d'ailleurs, à mots couverts, dans
le premier numéro du journal local que j'avais produit, celui de septembre
1999. J'y faisais le constat que les rues du village étaient désertes,
inanimées. Piéton moi-même, je parlais en connaissance de cause. J'ajoutais
qu'il était même un peu suspect de s'y déplacer à pied, précisais néanmoins
que, au Québec, le village n'était pas le seul à vivre cette situation.
J'insistais sur la nécessité d'y insuffler de la vie, de... l'osmose, en créant
différentes activités dans le centre du village.
On ne peut pas demeurer
continuellement dans son espace privé, que j'écrivais, ajoutant que l'espace
public appartient aux citoyens et qu'il leur revient de s'y faire une place.
Dans le numéro suivant, celui d'octobre, répondant à la lettre d'une lectrice,
j'ajoutais qu'un... mur de Berlin séparait l'espace public de l'espace privé.
Ignorant comme bien d'autres Québécois l'existence et le rôle de l'underground
policier, ces citoyens n'ont sans doute pas saisi l'allusion aux civils de la Sûreté
du Québec, et à ses réseaux d'espionnage composés de citoyens et citoyennes
collabos. Cependant, la Sûreté du Québec, elle, a bien dû capter cinq sur cinq
mon message écrit noir sur blanc dans le journal local.
Ma situation s'est aggravée
quand, à quelques occasions, j'ai confié par la suite à des citoyens du village
des infos sur la présence de civils et de quelques unes de leurs activités. Aux
yeux de ce corps policier, j'ai donc dû passer pour un dangereux hérétique. À
ceux aussi des membres de son comité consultatif, composé d'une poignée de "
sages " du village, dont on ignore nom et visage. Car, à l'instar de la police
de l'île de Montréal et des autres corps policiers municipaux du Québec, la Sûreté
du Québec s'est aussi mise à l'heure de la pseudo police communautaire, vaste
écran de fumée, on le verra, lui permettant de s'infiltrer partout dans le
quotidien des citoyens, incluant leur propre espace privé. Ceux-ci accueillent
à leur domicile des gens, ou les y invitent, sans se douter que certains sont
des civils, ou des collabos cherchant à savoir ce qu'ils mijotent dans leurs
chaudrons pour ensuite le rapporter à la police. Oui, dans les cuisines parmi
les casseroles.
Un soir de l'automne 1999,
alors que nous sommes chez moi, assis autour de la table de la cuisine, cette
même pièce où je range justement mes casseroles, je m'étonne auprès de deux
civils, un homme et une femme, du calme plat régnant dans le village, souligne
la nécessité d'y animer les lieux en créant des événements, de... l'osmose. Ma
suggestion est accueillie par un silence… assourdissant. J'ai beau répéter mon
propos, les interroger du regard, ils ne disent mot. Deux momies. Finalement,
voyant que j'insiste, la femme rompt le silence, si l'on peut dire, mimant à
deux reprises le geste de celui portant un verre ou une bouteille de bière à
ses lèvres, m'indiquant ainsi que des événements du genre sont des occasions de
boire. « Mais les gens n'ont pas le droit
de boire dans l'espace public ! » que je lui précise. Même silence, même interrogation
du regard, puis enfin un bref commentaire de celle-ci : ils prennent un coup quand même, il y en a qui
peuvent devenir violents et vouloir se bagarrer avec d'autres.
J'aurais pu signaler à mes deux interlocuteurs, qui
s'étaient présentés à mon domicile… sans invitation, qu'il appartenait à la
police de les ramener à l'ordre, au besoin de les accuser de désordre public,
mais je lisais en eux comme dans un grand livre ouvert. Le non dit est souvent
plus éloquent que bien des paroles. Suffisait de les regarder pour comprendre
les personnages : ces deux civils n'étaient pas intéressés d'agir en aval,
misaient sur la prévention, le maître mot panzer, préféraient l'intervention en
amont. Là où il y a risque qu'une fenêtre ouverte donne le " rhube " à des
citoyens et les fasse éternuer. Pour tout dire, la peur de la contagion.
De là la nécessité de les confiner le plus possible
dans leur résidence respective, afin de garder les rues désertes. En effet,
pourquoi tenir des événements dans l'espace public ? Alors qu'il y a d'autres
endroits s'y prêtant beaucoup mieux, dira-t-on : aréna, gymnase de l'école
primaire, salle des Chevaliers de Colomb, Centre Vacances Nature, local des
personnes du troisième âge, etc. À la limite, on pourrait toujours accepter
qu'ils s'en déroulent dans la rue, mais pas n'importe quels. Surtout pas ceux
incitant les citoyens à extérioriser leur joie de vivre, les poussant un peu à
l'exubérance. Mieux vaudrait qu'ils soient épurés de tout ce qui pourraient
leur donner envie de sortir du moule conformiste, où chacun restera sur son
quant à soi, pas au garde-à-vous ni les fesses serrées, mais presque.
Remarquez que absolument
rien n'empêche les citoyens, sous l'oeil inquisiteur des civils et des
collabos, de vaquer à leur train-train quotidien : aller et revenir de
travailler, acheter des biens de consommation, oeuvrer au sein d'organismes,
visiter amis et parenté, fréquenter le local du troisième âge, la salle des
Chevaliers de Colomb ou l'aréna, etc. Aller d'un point à un autre, oui, en
autant que le déplacement soit justifié. Prendre une marche ou se balader en
véhicule, oui, si ça ne dure pas trop longtemps et ne devient pas une habitude
quotidienne. Ce serait aussi en inciter d'autres à faire de même. Dans
certaines rues s'installerait un va-et-vient. Qui dit que l'été venu des
piétons ne s'installeraient pas dans l'herbe, quelque part, pour jaser, peut
être même ouvrir quelques bières, fumer de la marijuana, faire du grabuge ou
tramer des coups pendables ? Potentiellement dangereux pour la société
aseptisée. De nos jours, on n'inculpe plus pour flânage, on déjudiciarise en
rééduquant clandestinement sur le terrain, ce qui évite d'en faire la preuve
devant un juge. Encombrantes, les preuves, quand on n'en a pas. Du pas-vu-pas-pris
non plus, la police étant en civil et appuyée par des collabos dont les
concitoyens ignorent tout de leurs activités souterraines illégales.
L'un des trois bars que
compte la municipalité avait fermé ses portes parce que, suivant une rumeur, il
y avait trop de batailles, et, suivant une autre, pas assez de clients
potentiels pour le rentabiliser. Il était situé sur la route régionale 155,
porte d'entrée donnant accès au Lac St-Jean et de sortie conduisant à Montréal
via La Tuque, où des routiers circulent. Plus tard, un collabo me confiera
qu'il était une tentation pour ceux-ci et qu'on ne pouvait le garder ouvert à
cause des risques d'accidents de la route. Suivant cette logique, devrait-on
fermer tous les bars du Québec parce que alcool et volant ne font pas bon
ménage ? La prévention, que ne fait-on pas en son nom. Quand aux deux autres,
des motels-bars, ils sont situés dans la partie urbanisée de la municipalité,
sur la rue Principale peu fréquentée, l'un invisible de la 155, l'autre à peine
visible.
En octobre 2000, ce dernier
fermera ses portes et, près de deux ans plus tard, sera transformé en deux
chambres. D'après une rumeur, le locataire de l'établissement serait parti à
l'extérieur parce qu'il ne supportait plus de faire l'objet de suspicion de la
part de certains clients. Bien que je ne puisse la confirmer, j'ai tout de même
constaté, les rares fois où j'y suis allé, l'omniprésence de civils de la Sûreté
du Québec, qui a du reste fait ce qu'il fallait pour que je n'y mette plus les
pieds. D'après une autre rumeur, il y aurait une histoire de cannabis
là-dessous. Je n'ai rien lu ni entendu quoi que ce soit dans les médias
régionaux à ce sujet. La présomption d'innocence ne valant plus rien de nos
jours, est-ce bien nécessaires une preuve solide et un procès se clôturant par
une condamnation ?
Au fait, cela existe-t-il
encore, dans ce Québec policé mur à mur, de ces endroits où s'envoyer en l'air
? Oui, dans les grands centres urbains et leur périphérie, mais moins que dans
les années 1960-1970. Et puis quand vous savez qu'ils sont un peu l'équivalent
de mini postes de police, vous n'avez guère envie d'aller vous y extérioriser.
Au Lac St-Jean, on en dénombre seulement quatre, dont deux à Alma. Les bars,
lieux grandement propices au péché, abîmes de dépravation. Bref, les civils
pour vous garder pur, sobre, à l'abri du danger et dans l'impossibilité de nuire
à quiconque. Autrefois, curés, Chevaliers de colomb et filles d'Isabelle, entre
autres, s'occupaient de cette tâche, aujourd'hui, ce sont les civils. Et les
propriétaires de bars n'ont pas le choix, doivent se soumettre aux diktats
policiers, autrement ils s'exposent à un tas d'ennuis.
Faisons état d'une autre
rumeur, celle-là dénigrant des travailleurs bénéficiant de prestations de la
Commission de la santé et de la sécurité du travail ( CSST ). Le propriétaire
de la petite scierie du village, Louisiana Pacific, a fermé ses portes au début
de l'automne 2000, provisoirement, disait-on. Un civil, qui ignorait encore que
je l'avais repéré, en a mis la faute sur « des
gars qui se disent blessés, qui veulent pas travailler ». Il m'expliquait,
en m'exhibant l'intérieur de ses mains et massant de son pouce la paume de
l'autre, l'air désabusé, que ces six ou sept employés prétendaient se les être
blessées en manipulant des billes de bois. J'ai compris que cette rumeur, que
j'avais entendue à deux reprises dans le village, si elle n'avait peut-être pas
été lancée par la Sûreté du Québec, celle-ci contribuait à tout le moins à la
propager.
La vérité arrive souvent
trop tard, car elle marche moins vite que le mensonge, de là le devoir de
rétablir rapidement les faits. Alors, je lui ai cloué le bec, soulignant que la
CSST disposait de moyens pour dépister les fraudeurs. On ne peut pas, lui ai-je
dit, en stigmatiser ainsi ces travailleurs tant que la preuve de leur
culpabilité n'est pas clairement établie. La présomption d'innocence existe de
moins en moins dans ce pays de la pseudo police communautaire. Celle-ci peut
lyncher n'importe qui sur la place publique sans passer par un juge. Elle
utilise cette tactique pour ameuter ses
collabos et la population. Cela porte un nom : diffamation. Ça s'appelle
aussi : commérage. Il n'y a pas pires bavards que des civils, hommes et
femmes.
Ce n'est pas tout. Un après-midi de juillet 2000,
j'ai vu, sortant d'une station d'essence de la route 155, située sur le
territoire du village, une civile arborant un tee-shirt où on pouvait lire « Tasses-toé de là ! Moi, je paye des impôts !
» On verra dans ce récit que la Sûreté du Québec utilise à l'occasion le
tee-shirt et des plaques d'immatriculation pour passer des mots d'ordre à la
population. Le message, on ne peut plus direct, dénonçait ceux qui n'en paient
pas, c'est-à-dire chômeurs et bénéficiaires de l'aide sociale. Personnellement,
on m'a demandé à quelques reprises si je travaillais, avec la mine et le
sourcil suspicieux de ceux qui sont convaincus que vous ne foutez rien de bon.
Un autre est allé plus loin, me traitant de « maudit décroché ( de la société ) qui travaille pas ». Suis certain de travailler pas mal plus
d'heures qu'eux. Et même si je ne foutais rien, n'en aurais-je pas le droit à
mon âge ?
Il est clair qu'ici, on tentait de soulever une
désapprobation... communautaire à l'encontre des mis à pied et des autres
chômeurs, des bs aussi. Une opération à double détente. La première consistant
à les culpabiliser en les désignant sournoisement comme des citoyens
responsables de leur pauvreté : « des
gars ( ... ) qui veulent pas
travailler ». La deuxième visant à inciter des citoyens, gagnant décemment
leur vie, à se chuchoter entre eux que ce sont des tout nus qui vivent de nos
impôts : « moi, je paie des impôts », pas vous autres. En somme, des gens à
éviter, et quand le hasard fait qu'on doive leur adresser la parole, à toiser
d'un peu de haut.
Les pauvres de Lac Bouchette
sont-ils tous responsables de leur pauvreté ? Examinons ça en quelques
paragraphes. En janvier 2001, Henri Massé, président de la Fédération des
travailleurs du Québec ( FTQ ), notait que dans les régions productrices de
matières premières les taux de chômage sont « énormes ». ( Marie Tison, Presse canadienne - La Presse du 6 janvier 2001
) Il citait la Côte Nord et le Saguenay-Lac-Saint-Jean où il y a peu
d'activités de deuxième et de troisième transformation des ressources. « Si nous ne sommes pas capables de développer
quelque chose de plus important autour du fer sur la Côte Nord ou de
l'aluminerie au Saguenay-Lac-Saint-Jean, ces régions seront vouées à des taux
de chômage de 15, 16 ou 17%, déclarait-il ».
En outre, selon le
sociologue Charles Côté, les régions sont en baisse démographique absolue. (
Stéphane Paquet, Le Soleil - La Presse du 15 août 2002 ) Il
préconise une plus grande présence de l'État pour y uniformiser le taux d'emploi
sur l'ensemble du Québec. Le recensement fédéral de 2001 confirmait le déclin.
( Alexandre Gauthier - l'Étoile du Lac du 16 mars 2002 ) Entre 1996 et 2002, toutes les
municipalités de la MRC du Domaine-du-Roy en avaient été touchées, sauf
St-Prime. Après Roberval, suivaient St-François-de-Salle ( -5,4% ) et Lac
Bouchette ( -5,2% ). S'agit seulement d'une petite érosion annuelle mais qui,
étalée sur quelques décennies, finit par prendre une certaine consistance.
Qu'une grande Cité d'1 million d'habitants perde une centaine de ses citoyens,
ne fera paniquer personne, mais un petit village… À cette décroissance s'ajoute
le vieillissement de la population.
Sous-développement et
pénurie d'emplois des régions rurales s'expliquent aussi, il faut bien le dire,
par le fait que les citoyens les plus créatifs n'aiment pas vivre dans des
municipalités où il ne se passe à peu près jamais rien. Alors, ils les quittent
pour d'autres où ça bouge un peu plus. Les activités clandestines illégales des
civils et de leurs collabos sont pour partie responsables de cette situation.
Il y a un prix à payer pour l'hygiènisation outrancière de l'espace public. Les
agglomérations mornes et dépourvues d'animation contiennent les germes de leur
propre destruction et pas grand-chose d'autre. ( Jane Jacobs - Déclin et
survie des grandes villes américaines - Éditions Mardaga ) Alors
que celles qui sont vivantes, diversifiées, actives, contiennent les germes de
leur régénération et peuvent faire profiter leur environnement de leur vitalité.
Suffit d'avoir fouillé un
peu ce dossier pour mieux comprendre la véritable origine des mises à pied et
du taux élevé de chômeurs et de bs. Quand vous entendez dire que « des gars ( ... ) veulent pas travailler » et avez lu sur un tee-shirt « Tasses-toé de là ! Moi, je paye des impôts ! », allez donc, après avoir été marqués ainsi au fer rouge, protester sur la
place publique contre l'absence de jobs dans cette région, et chercher un appui
quelconque auprès de concitoyens. De toute façon, la population en a déjà
suffisamment plein les bras à lutter contre… la criminalité. Tactiques
souterraines visant notamment à détourner leur attention des ratées de l'État ?
Il n'est pas interdit de le penser.
L'emprise psychologique de
la Sûreté du Québec se manifestait également au journal local D'un Lac à
l'autre. Pour le démontrer, je reviens notamment à cette visite imprévue que
les deux civils m'avaient rendue à mon domicile, l'homme et la femme, les deux
momies. Dans la cuisine, parmi les casseroles, on n'avait pas seulement parlé
de ce que j'ai relaté. Le journal avait publié une petite annonce invitant les
lecteurs à s'inscrire à un cours de secourisme. La policière en civil se disait
spécialiste en la matière et souhaitait en devenir la titulaire. Je lui ai dit
ne pouvoir intervenir, ne s'agissant pas d'une initiative du journal local.
Officiellement, ils étaient venus chez moi pour cette raison. Officieusement,
ce n'était qu'une première démarche visant à m'intimider pour éventuellement
reprendre le contrôle du journal et m'écoeurer suffisamment pour que je n'aie
plus envie d'y faire du bénévolat.
Parce qu'ensuite la
conversation avait pris une tangente pour le moins étrange. Je la relate
exactement comme elle s'est engagée. Dans un premier temps, l'homme me confie
travailler pour la Sûreté du Québec, ce que j'avais découvert dès la première
semaine de mon arrivée au village. M'explique ensuite que, lorsque des
policiers lui demandent de les suivre, il ne peut refuser. Me raconte avoir
participé à la recherche de personnes égarées dans la forêt, et même un jour à
la poursuite en forêt de l'auteur d'un hold-up commis à la Caisse populaire du
village. Dans un deuxième temps, il se lève et, s'adressant à sa collègue, lui
dit : « Je peux pas le frapper,
j'en ai pas le droit. » Ensuite, il s'approche de moi et posant la
main sur mon épaule : « Toi
aussi, tu pourrais pas refuser de les suivre s'ils te le demandaient. »
Pas mal culottés, les deux
civils. Ils n'ont pas le droit d'entrer dans un espace privé, dans ce cas-ci
mon domicile, sans un mandat émis par un juge. À cette illégalité, s'en ajoute
une autre : ils y sont venus expressément pour me menacer. Cependant, ils
ne sont pas agressifs, je n'en ai pas peur, suis tout de même étonné de leur
hardiesse. Sachant que la police ne ferait jamais appel à mes services pour
capturer un voleur, j'en avais déduit cependant qu'elle pouvait peut-être me
mettre la main sur l'épaule pour m'amener en forêt. Pour y faire quoi,
pensez-vous ?
Quelque temps après, le même
civil s'amène au journal. Au moment où il entre, suis à jaser avec le directeur
et la réceptionniste-comptable, debout, sur le seuil de la porte du bureau de
celle-ci. M'apercevant, il s'immobilise aussitôt. Le souvenir de son passage à
mon domicile me revient à l'esprit, je souris. Nous nous dévisageons, quelques
secondes s'écoulent et il me salue d'un bref mouvement de la tête. Je ne lui
retourne pas sa salutation et continue de sourire et le dévisager. D'autres
secondes, puis, d'un pas martial, il s'approche du bureau. Je réalise qu'il
cherche à m'impressionner. Je brûle d'envie de lui rappeler sa menace, mais
juge préférable de retourner à mon bureau.
Environ un mois après, c'est
au tour de la conjointe de ce même flic de se présenter au journal, accompagnée
d'une dame. Elles entrent dans le bureau de la réceptionniste-comptable.
J'entends de loin qu'elles veulent publier un texte. Je les y rejoins pour
savoir de quoi il s'agit. Elles veulent que je leur cède une page et demie du
numéro de décembre 1999, que je le publie intégralement et, après sa mise en
page, que je le leur soumette ensuite pour approbation avant la publication.
L'imprimatur, quoi. La réceptionniste-comptable tente de défendre leur cause,
je lui signifie clairement de se mêler de ses affaires. Elle est furieuse. C'est
que j'interprète très bien le scénario. Quand on insiste en mettant de la
pression, on ne demande plus, on exige. On veut mater le journaliste. Alors ma
réponse est non. Le directeur général, l'ingénieur forestier, y mettra par la
suite du sien aussi, en vain.
Sachant que ces deux "
citoyennes " pouvaient par la suite répandre la rumeur que je refusais de
collaborer avec la population, je juge nécessaire, dans ce numéro, de signer
une mise au point. J'en explique le contexte, sans citer leur nom, puis
j'ajoute que la liberté de publier ou non est un droit universel et
inaliénable. Prétendre que le journal peut se permettre de déroger de ce
principe sous prétexte qu'il est communautaire et, de surcroît, publié dans une
petite municipalité, c'est porter atteinte au droit de ses citoyens à un
journal libre. C'était une allusion directe à un argument que m'avait servi la
réceptionniste-comptable.
Ce numéro du journal, j'en avais complété la mise en
page au cours de la nuit, et au petit matin l'ingénieur forestier s'était amené
chez moi en lire le contenu avant que j'aille faire photocopier l'original
produit sur mon imprimante. Quant il tombe sur ma mise au point, il s'écrie, le
ton irrité : « Je le savais que
t'essaierais de m'en passer une vite ! » Me demande de faire sauter le
texte, je refuse. Insiste, sans réussir à me faire changer d'avis. À la fin, il
se fait même un peu suppliant. Lui explique que je connais bien les méthodes de
la police en civil, qu'elle va par la suite propager la rumeur de mon refus
d'ouvrir des pages du journal à deux pauvres " citoyennes " et que je dois m'en
protéger.
Lorsque je passe prendre
livraison des 600 exemplaires du journal, au Service de la photocopie de
l'Hôtel-Dieu de Roberval, après avoir remis la version laser à la préposée
quelques heures plutôt, je remarque que celui qui s'occupait habituellement de
cette tâche a été remplacé par un autre. Un agressif, fort probablement un
civil de la Sûreté du Québec, qui m'accuse de faire de l'argent sur le dos du
Service de la photocopie, parce que j'en ai augmenté le nombre de pages et de
pubs. Je n'y suis pour rien, l'entente a été conclue avec l'ex-directeur, avant mon arrivée, et j'en ignore le
contenu. Autre constat : on a utilisé des feuilles de 8½ par 11
pouces au lieu de 8½ par 17, photocopies recto verso qu'on plie ensuite en deux pour offrir
aux lecteurs un journal de 8½ par 11. On ne lit plus le journal en
l'ouvrant, mais feuille volante après l'autre. Celle à qui j'avais remis
l'original n'était pas une néophyte, car elle était présente quand j'y allais
faire photocopier le journal, participait même à ce travail. Toutes des
coïncidences ? Je crois au contraire qu'il s'agissait d'un sabotage de la Sûreté
du Québec. Je dis à l'agressif de tout foutre à la poubelle.
Tout ça constituait le point
culminant d'une situation qui ne pouvait plus durer. Le mois précédent, après
la sortie du numéro de novembre, j'avais quitté mes fonctions une première
fois. Quelques citoyens l'avaient appris et exercé des pressions pour que je
revienne. Le président s'était amené chez moi un soir m'en informer. Mais ça ne
semblait pas faire son affaire puisqu'il m'avait précisé qu'il n'avait « pas le choix », que des gens
souhaitaient mon retour. J'avais accepté, en espérant que l'ingénieur forestier
et la réceptionniste-comptable changeraient d'attitude à mon endroit. C'était
bien mal les connaître.
Par exemple, on exerçait
beaucoup de pression sur moi pour que je consacre, à chaque numéro, un quart de
page à un message de la Sûreté du Québec incitant les lecteurs à se protéger de
la criminalité. Connaissant les accointances de la direction du journal avec
celle-ci, je m'y opposais. La réceptionniste-comptable était la plus coriace.
Elle revenait souvent à la charge, rafraîchissait la mémoire au directeur. Je
leur disais que ce n'était pas la Sûreté du Québec qui allait décider du
contenu du journal. La liberté de presse, j'y tenais. Par contre, leur
disais-je, si elle veut acheter de l'espace publicitaire, pas de problème. Ç'a
été la fin du conflit, la municipalité décidant, d'après la
réceptionniste-comptable, d'en défrayer le coût. Cependant je n'ai jamais eu
accès aux vrais chiffres de la comptabilité du journal, malgré mes demandes
répétées, et ne peux affirmer de façon certaine que, effectivement, oui, la
municipalité y allait vraiment de ses deniers.
D'autres affaires me
préoccupaient aussi. Une résidante de la municipalité avait perdu la vie, une couple
d'années auparavant, lors d'un accident. Dans son rapport, le coroner
recommandait des modifications de la route, afin d'éviter d'autres tragédies
semblables. Je voulais en assurer le suivi auprès du ministère québécois
concerné. Le directeur du journal me l'a interdit. Sous prétexte que son
conjoint pourrait en être affecté émotivement. Mon intention n'était nullement
de faire dans le morbide, seulement veiller à ce que les recommandations du
coroner soient appliquées à l'intérieur de délais raisonnables.
En outre, quand j'étais allé leur offrir gratuitement
mes services pour m'occuper du journal, j'avais précisé qu'il m'intéressait en
autant qu'on me permette de le développer et le transformer avec du vrai
contenu journalistique. Toutefois, après quelques numéros, le président de
l'organisme responsable du journal m'a dit... « ça va trop vite pour nous autres ». Je ne voyais pas en quoi son
développement accéléré pouvait les affecter puisque je faisais tout moi-même,
incluant la vente des espaces publicitaires et la confection, sur mon
ordinateur, de la plupart des pubs, et sans ne rien charger aux annonceurs.
Pour dire plus clairement les choses, on avait peur que les lecteurs, désormais
mieux informés, assument de plus en plus leur... citoyenneté.
Je voulais doter aussi le
journal de sa propre ligne téléphonique, avec boîte vocale, mais on a refusé.
Le système à une ligne constituait une entrave de taille à mes activités.
J'étais sous la tutelle de l'ingénieur forestier qui m'avait averti de ne plus
expédier de fax et de lettres sans les lui soumettre pour approbation. Il
m'avait déjà avisé aussi de ne pas monopoliser la ligne. Lorsque quelqu'un du
bureau l'utilisait, j'étais réduit à l'inactivité. Et quand arrivait mon tour,
je me sentais obligé d'écourter mes conversations téléphoniques. L'outil de
travail d'un journaliste et de celui s'occupant de la sollicitation
publicitaire, c'est le téléphone.
Ce ne sont là que quelques
faits parmi bien d'autres. À la sortie du numéro de décembre 1999, je quitte le
panier de crabes, mais sans leur annoncer, je n'ai plus le goût de communiquer
avec eux. Trop de mauvaise foi, d'entraves et de sabotages de la Sûreté du
Québec. Ça me peine un peu parce que des citoyens m'en semblaient fiers, j'en
avais parfois des échos positifs et chaleureux. L'un d'eux, un vieux monsieur,
croisé à l'épicerie du village, trouvera malheureux que j'aie abandonné, me
dira que le journal allait bien, que « c'était
l'fun ». Après lui avoir fait un petit topos de la situation, il me fera
remarquer, dépité : « C'est toujours
comme ça ici ! »
Pendant mon court séjour au journal, j'aurais eu
tout de même eu le temps d'insuffler un peu… d'osmose dans le petit village
policier. J'avais lancé un concours de décorations de Noël, doté de prix en
argent et denrées. Le village, m'a-t-on dit, était illuminé comme il ne l'avait
jamais été auparavant. J'avais organisé aussi un petit défilé du Père Noël, qui
était accompagné de la Fée des Étoiles. Tous deux prenaient place dans une
carriole tirée par un cheval. Ils étaient suivis de six autres personnages
costumés et d'une chorale d'amateurs interprétant des chants de Noël. Le tout
mis sur pieds en l'espace de quatre jours, et grâce aussi à deux citoyens dont
j'avais sollicité l'aide : j'ignorais encore que l'un était un civil et
l'autre un fanatique de la police et du conformisme.
Dans le journal, j'avais
aussi porté atteinte indirectement à deux stéréotypes liés à la femme au foyer.
J'essayais autant que possible de donner la parole à madame-tout-le-monde,
qu'on n'entend jamais. Ainsi, dans le numéro de novembre 1999, je publiais une
entrevue d'une page et demie effectuée avec une citoyenne du village qui, fait
rarissime, avait abattu un orignal. J'essayais aussi d'impliquer les hommes
dans une des tâches traditionnellement réservées aux femmes. À cette fin, j'avais
inauguré une chronique sur la préparation de repas, informé les lecteurs que
nous respecterions l'alternance des sexes, et que chaque chronique serait
signée par une personne différente. Pour l'inaugurer, j'avais choisi une femme.
Au numéro suivant, c'était au tour d'un homme. Dans l'intro, je l'avais
présenté aux lecteurs et ajouté : « Allez,
mesdames, lisez votre journal pendant que monsieur prépare la dinde de Noël. »
Quelques semaines après, j'étais allé faire mon
marché. Pendant que je poussais mon panier dans les allées, j'ai remarqué
qu'une dame dans la cinquantaine me tournait autours. À la caisse, alors que je
déposais mes trucs sur le comptoir, j'ai entendu derrière moi quelqu'un me
demander : « Pourquoi vous ne
faites pas faire le marché par votre femme ? ». M'étais retourné,
c'était elle. Lui avais répliqué que je considère la femme comme mon égale,
tout en continuant de vider le contenu de mon panier. « Êtes-vous féministe ? » « Pas
féministe, pas sexiste », que j'avais rétorqué. N'entendant plus rien,
j'avais regardé derrière, l'avais vue s'en aller, tête penchée, un peu pensive,
la main gauche au menton, cherchant peut-être à démêler l'énigme.
Dans les mois qui suivront mon départ, la
réceptionniste-comptable, qui ne connaît rien en journalisme, produira trois
numéros, le nombre de pages chutera subitement de 24 à 12, le contenu
journalistique fera une plongée dans le vide et le nombre de pubs se réduira à
presque rien. Dans son numéro de février 2000, elle publiera une lettre non
signée, et présumément rédigée par les deux " citoyennes " auxquelles j'avais
refusé de céder une page et demie du numéro de décembre. Elle se voulait une
réplique à la mise au point que j'avais faite. S'agissant d'une lettre anonyme,
je n'en traiterai pas dans ces pages. Anonymat et underground policier sont
complémentaires. À l'été 2000, le journal cessait de paraître.
Puis, quelque part en août
de cette année-là, le président de l'organisme responsable du journal et moi se
croisons dans une rue du village. Il m'offre de reprendre le journal. Suis
intéressé, mais lui précise qu'il ne saurait être question de refaire équipe
avec ceux qui étaient là au moment de mon départ. Lui reproche d'avoir stoppé
le développement du journal sous prétexte que j'allais trop vite, lui reproche
aussi l'utilisation de logiciels piratés. Il a probablement constaté que bien
des choses nous séparaient, puisqu'il ne m'en a pas donné de nouvelles, et je
n'ai pas cherché à en obtenir non plus. Sans compter que je n'avais pas encore
abordé la problématique de l'emprise psychologique de civils de la Sûreté du
Québec et de quelques uns de ses collabos sur le journal.
En octobre 2000, on en reprendra la publication : 12
pages, et un peu plus d'articles, dont une chronique sur la prévention de la
criminalité émanant de la... Sûreté du Québec : pas une pub, mais une
chronique, comme si son auteur était un journaliste de la boîte ; et un article
sur une travailleuse de rue intervenant auprès des jeunes de la municipalité,
autre activité policière. Quelque part à l'été 2002, le journal deviendra
l'équivalent d'une circulaire… Avec deux ou trois petits articles traitant
toujours des mêmes sujets. Fin 2004, il cessera de paraître. À l'été 2006, il
sera relancé, mais ne paraîtra que très rarement. L'ex-téléphoniste-comptable
en demeure toujours la responsable et le civil de la Sûreté du Québec, membre
du comité du journal, continue de publier sa chronique sur la prévention. Tout
est sous contrôle.
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