Été 2000 chaud et menaçant !

Mon enquête dans les rues du village a vraiment débuté en avril 2000, lorsque j'ai fait l'acquisition d'un vélo de montagne. La plupart du temps, j'effectuais le même trajet, d'environ une heure et demi. Bien sûr, le cycliste est aussi journaliste, il observe discrètement ce qui s'y passe. Même si les rues sont désertes, il s'y passe de quoi. C'est que, avec le temps, vous finissez par repérer d'autres civils et de leurs collabos patrouillant les rues. Avec ceux se déplaçant à pied, c'est vite fait. Pour le reste, le repérage nécessite un peu de patience. On reconnaît d'abord leurs véhicules banalisés. Cependant, identifier les visages derrières les volants n'est pas aisé. À cause de la lumière du jour qui se reflète sur les pare-brises. Ce n'est pas la seule difficulté.

Civils et collabos se rendent rapidement compte que vous cherchez à voir leurs traits. Alors, ils tentent tant bien que mal, quand vous les croisez, de dissimuler une partie de leur faciès. Soit en renversant légèrement la tête en arrière, ou se couvrant la bouche de la main, ou en tournant la tête dans une direction opposée. Ils se cachent aussi derrière des lunettes opaques ou le pare-soleil. Souvent, les vitres latérales et la partie supérieure du pare-brise sont teintées. Ils ne semblent pas conscients que cacher leur visage vous met déjà la puce à l'oreille. Les collabos prennent leur travail à cœur, on les sent investis d'une mission extrêmement importante. Le petit village de 1 370 citoyens est dangereusement menacé par la criminalité.

Ils font régulièrement le circuit rue Principale-Route 155, pas tous en même temps, bien entendu. On alterne l'utilisation des véhicules pour brouiller les pistes. Le citoyen pourrait cliquer s'il voyait toujours les mêmes circuler à longueur de journée. Seul celui se déplaçant régulièrement dans l'espace public peut finir par obtenir une bonne vue d'ensemble. À vélo, et davantage qu'à pied, vous couvrez plus de terrain et disposez de tout votre temps pour découvrir peu à peu le scénario. Au début, lorsque vous les rencontrez sur la 155, vous croyez qu'ils font parti intégrante du trafic de cette route régionale. Puis vous découvrez qu'ils circulent aussi sur la rue Principale.

J'ai remarqué notamment une couple de voitures un peu bigarrées et dont les conducteurs, à l'allure revêche, roulent plus souvent que les autres, le système de son bien audible de l'extérieur, les bases à leur plus bas niveaux, avec les boum ! boum ! boum ! caractéristiques de la musique rave de l'heure. Quelques autos aussi au silencieux pas complètement silencieux. Lorsque le conducteur appuie sur l'accélérateur, on sent sa rage… au volant, le tout dépendant du contexte que nous verrons plus bas. Ils ne se promènent pas, ne draguent pas, d'ailleurs ce serait pour draguer qui ? Les rues sont désertes. Vous pouvez facilement rouler de bout en bout la rue Principale, d'environ un kilomètre, sans voir âme qui vive. Qu'y font-ils alors ? Ils surveillent. Peu à peu, vous finissez par identifier les endroits où tous ses patrouilleurs habitent.

À l'été 2000, la répression contre le journaliste-cycliste a monté d'un cran un jour où j'étais allé à l'épicerie du village. En sortant, je vois que mon vélo que j'avais parqué debout est tombé à terre. Une couple de semaines plus tard, l'incident se reproduit, au même endroit. J'aperçois en plus une partie de l'empreinte d'une semelle poussiéreuse sur un côté de la selle. La personne y a appuyé le pied pour essayer de la faire pivoter. Puis je fais le lien avec un type rencontré plus tôt, pendant que je circulais dans une allée derrière mon panier. Quand je l'avais aperçu, son visage était empourpré et tendu. Hésitation aussi à me retourner ma salutation, et encore, une réponse du coin de la bouche. Il y circulait sans panier ni aucun produit dans les mains, marchait d'un pas accéléré, comme un client ne faisant que passer sans rien acheter.

J'ai interprété cet événement comme un avertissement de ne pas dévoiler qui il était. Je l'avais repéré et, depuis peu, il le savait. Il y avait déjà quelque temps que j'entretenais un gros doute à son sujet. Notamment à cause de son métier l'obligeant parfois à collaborer avec la police. Je l'avais vu aussi à quelques occasions patrouillant dans des rues du village à bord de différents véhicules, cherchant parfois à dissimuler son visage quand il me voyait. Et d'une manière si malhabile que j'avais vite compris que monsieur était un néophyte jouant au chérif pourchassant de dangereux bandits. Caricaturée, comme dans une bande dessinée. Risible !

Le lendemain, je raconte l'incident à un employé de l'épicerie. En profite pour m'enquérir du nom et de l'adresse de son présumé auteur. Je le lie indirectement à l'incident de la veille puisque j'ajoute l'avoir vu au marché un peu avant. Perspicace comme il est, cet employé a dû faire le rapprochement parce que par la suite j'ai eu droit à un autre avertissement, lors d'une balade à vélo. Je roulais dans un secteur isolé et désert, m'apprêtais à grimper une petite côte quand sont apparues à son sommet trois hommes pédalant lentement côte à côte, les longues jambes écartées. Les ai salués, sans obtenir de réponse et qu'ils me consentent le moindre regard. Seulement l'amorce d'un petit sourire en coin de l'homme qui attachait beaucoup d'importance à ce que je la boucle.

Ensuite, des événements se sont précipités. J'avais remarqué que trois citoyens patrouillaient en scooters. Officiellement pour prévenir… la criminalité, mais officieusement pour sortir de la rue les citoyens n'ayant aucune raison de s'y trouver. Puis est arrivé un jour où une femme qui en chevauchait un m'a clairement indiqué que je ne devais plus circuler à vélo dans le village. Je suis sur le point de la croiser, rue Principale, quand elle applique brusquement les freins à fond, j'entend les pneus crisser, son bras gauche, légèrement écarté, pend comme si elle voulait m'indiquer d'arrêter. Suis surpris, mais n'en continue pas moins mon chemin. Cinq minutes après, elle revient, accélère d'un coup sec au guidon. Un peu plus loin, la revoilà. Je m'immobilise, en face de l'église, pour la regarder passer. Arrivée à ma hauteur, je vois qu'elle a replié son bras gauche et me montre son poing. Oui, son poing !

Que faire dans une situation semblable ? Renoncer à son droit de circuler librement partout au Canada, incluant Lac Bouchette, droit conféré par la Charte des droits et libertés ? Comment réagir face à de la provocation, à du harcèlement ? Hirigoyen, psychiatre, psychanalyste et psychothérapeute familiale spécialisée en victimologie, écrit que si on a le sentiment d'une atteinte à sa dignité ou à son intégrité psychique en raison de l'attitude hostile d'une ou de plusieurs personnes, l'idéal est de réagir le plus tôt possible, avant d'être englué dans une situation où il n'y a pas d'autre solution que le départ de l'endroit où on est. ( Marie-France Hirigoyen - Le harcèlement moral - Éditions Syros ) En ne perdant jamais de vue qu'étant donné que le jeu du harceleur consiste à faire de la provocation et à mettre l'autre en faute en suscitant sa colère ou son désarroi, il faut apprendre à résister. Il est aussi parfois plus facile de se laisser aller et se soumettre plutôt que de résister et de risquer le conflit.

Quoi qu'elles éprouvent, Hirigoyen conseille aux victimes de jouer l'indifférence, de garder le sourire et de répondre avec humour, mais sans jamais en rajouter dans l'ironie. Elles doivent rester imperturbables et ne jamais entrer dans le jeu de l'agressivité. Il leur faut laisser dire, ne pas s'énerver, tout en notant chaque agression afin de préparer leur défense. Pour limiter le risque, la victime doit être irréprochable. Cela suppose que la personne harcelée soit capable de garder son sang-froid. Ne pas être réactif aux provocations de son agresseur est particulièrement difficile pour quelqu'un qui a été ciblé pour son impulsivité. La victime doit apprendre à se calmer, à attendre son heure, insiste-t-elle. Il est important qu'elle garde au fond d'elle la conviction qu'elle est dans son bon droit et que, tôt ou tard, elle réussira à se faire entendre. Voilà pour l'approche, que j'ai toujours respectée du reste, enfin presque.

Je n'ai pas pour autant l'intention de passer l'éponge. Car il n'est pas mauvais, nous informe aussi Hirigoyen, que la victime inquiète son agresseur en lui faisant savoir que, désormais, elle ne se laissera plus faire. Je remonte donc sur mon vélo et emprunte la même direction qu'elle, qui, pure coïncidence, mène à son domicile. J'espère y voir son véhicule stationné derrière, mais il n'y est pas. J'aperçois plutôt, sur le côté de la maison, près de la galerie, un couple dans la quarantaine. Je leur jette un oeil pour mémoriser leurs traits. L'homme me voit le faire, je l'entends dire « oui » à sa conjointe, en se penchant la tête et grattant la joue gauche. Un « oui » frappant le mur de la maison et rebondissant jusqu'à moi, amplifié par l'écho. Il vient de constater que je connais l'adresse de celle chevauchant le scooter. La femme a l'air contrarié et effrayé. Tous deux savent que je sais désormais qu'ils sont des éléments du quadrillage policier, craignent que je propage l'information à des citoyens.

Peu avant de partir à vélo, cet après-midi-là, une voiture bloquait mon entrée de stationnement. Sur le pare-brise, trois autocollants : " CdeC ( acronyme des Chevaliers de Colomb ) - Lac Bouchette - Conseil 7267 " ; " Pompier ( un pompier volontaire de la municipalité, donc jouant à l'occasion à la police en civil ) " ; et " La vitesse tue ( avertissement subliminal ? ) ". Puis, m'étant rendu chez le dépanneur, j'avais ouvert la porte vitrée et étais arrivé nez à nez avec le CdeC-pompier qui m'attendait sur le seuil, me barrant le passage. Il avait fait une brève allusion à mes balades à vélo, la mine sévère. Une femme voulait sortir, j'avais indiqué à l'homme de se tasser pour la laisser passer et m'étais faufilé, le laissant en plan.

À un autre moment, un vieil homme assis sur une galerie m'interpelle, me dit, le reproche dans la voix, que je dois avoir « chaud » à rouler par une température pareille. Lui rétorque qu'il faut profiter du beau temps. Le jour suivant, il pleut. Il est sur le trottoir, près de son domicile, agite les doigts de la main droite près de sa tempe, façon de me signifier qu'il faut être fou pour faire du vélo sous la pluie. Je le salue comme le faisaient les chemises brunes, bras tendu en avant : « Heil Hitler ! » Là, j'avoue avoir manqué un peu de self-control. Cependant ma réaction aura tout de même porté fruit puisqu'il ne récidivera plus.

Dans les jours suivants, quelques autres y vont de leur petit grain de sel. L'un me signale que je dois avoir « chaud » à rouler sous ce soleil de plomb. Un autre dit, le ton un peu las, me voir « souvent, souvent » passer à vélo et constater, à la longueur de mon trajet, ma « grande forme physique ». Une citoyenne me demande pourquoi ai-je choisi de m'installer à Lac Bouchette, l'air de dire pourquoi tu ne vas pas habiter ailleurs. Une civile, à qui je raconte être né à Roberval, ville avoisinante, trouve ça « drôle » que j'ai choisi de vivre à Lac Bouchette. Quand on dit que c'est « drôle », que je lui signale, c'est parce qu'on trouve ça curieux, mystérieux. De toute évidence, la Sûreté du Québec a bien orchestré ces événements. La pseudo police communautaire créant artificiellement une désapprobation... communautaire en faisant appel à des citoyens de droite de la communauté.

Un jour, je pensais m'être déniché un informateur. S'agissant d'un marginal, je me disais que, vivant depuis plusieurs années dans le village, il pourrait sûrement m'apprendre un tas d'affaires. Surprise, dès notre premier contact, il me parle de mon livre, sans que je n'en aie fait la moindre allusion, et s'offre même d'en faire une première lecture avant sa publication. Le trouve un peu vite en besogne, lui signale qu'il faudrait d'abord apprendre à se connaître un peu. Autre surprise, au cours de la semaine suivante, il n'y a quasiment plus moyen d'aller au village sans le rencontrer. D'autres faits viendront s'ajouter, par exemple quand il me fera remarquer que je dois avoir « chaud » à rouler sous un soleil de plomb pareil...

Un après-midi où je m'adonne à passer devant son appart, rue Principale, il apparaît dans le paysage, visiblement pour rouler un bout de chemin en ma compagnie. Comme j'apprécie de moins en moins sa présence, sachant désormais très bien qui il est et en quoi consiste son rôle, je décide de mettre les choses au clair. Le mets en présence d'une contradiction flagrante : sa marginalité versus la police, l'ordre et le conformisme. Cela étant, je lui dis qu'il est soit un civil ou un collabo de la police. Comme il ne peut être que l'un ou l'autre, ajouté-je, il est par conséquent un faux marginal. Il me répond que la question est bien posée. Me raconte avoir connu un type qui était au courant de toutes les activités policières du coin, un « genre d'Allô Police local », au point où on se demandait s'il n'était pas policier lui-même. Le doute était là, pas la preuve, conclut-il. Quand nous nous quittons, lui souligne que sa véritable identité demeurera entre-nous. Me dit compter sur ma discrétion.

Au cours de mon enquête à Lac Bouchette, j'ai utilisé le truc consistant à ignorer l'autre pour qu'il se manifeste sous son vrai jour. Cesser de saluer et de répondre aux salutations de quelqu'un, sans le regarder, l'air glacial, provoque parfois des réactions éloquentes. Je l'ai appliquée au marginal, un jour où il venait de me lancer un convivial « bonjour, mon ami Jacques ! ». À la fin de ma randonné, j'arrête à l'épicerie. Lui aussi, inquiet sans doute. Là encore, j'évite de le saluer, de le regarder. Il rapplique trois fois dans l'allée où je suis, dont deux où j'ai le sentiment qu'il va bondir sur moi : l'agression physique simulée, tactique éminemment policière que j'ai déjà décrite. Je fais comme s'il n'était pas là, ne lui concède aucun regard, continuant de fureter dans les tablettes à la recherche d'un produit. Constatant que sa prestation ne produit sur moi aucun effet et qu'il s'essouffle pour rien, il quitte les lieux.

Le fait que j'écrive un livre tracasse certains citoyens. Un septuagénaire, CdeC de son état et très proche du curé du village, s'organisait toujours pour me rencontrer et me sonder sur de sujets politiques. Chaque échange durait rarement plus de trois minutes et portait généralement sur un seul thème. Dès qu'il avait réussi à me tirer un ou deux vers du nez, il me saluait du geste de la main et reprenait son chemin. Et, à une occasion, ai-je constaté, pendant que je le regardais s'en aller, avec le sourire aux lèvres du gars fier de son coup. Il était impossible de nouer de liens d'amitié avec lui. Dès que je lui avais dit ce qu'il voulait savoir, il partait illico. Pour rebondir dans le paysage quelques semaines après, avec un autre item à l'ordre du jour.

Parfois ses approches étaient piégées. Ainsi cet après-midi où il m'a dit à brûle pour point que le fusil serait peut-être la façon la plus sûre d'arriver un jour à faire l'indépendance du Québec. M'a demandé si je connaissais un pays qui y était parvenu de cette manière. Son propos m'étonnait, grandement. J'ai failli lui téléphoner le lendemain pour l'avertir d'éviter d'en parler car il risquait de s'attirer l'attention des civils. M'en suis abstenu parce que j'avais des doutes sur son rôle véritable. Me souvenais, notamment, de sa réaction quand je lui avais signalé que nous avions perdu nos belles libertés des années 1960-70 : « Ça, c'était trop ! », m'avait-il dit d'un ton brusque et sans appel. Je savais qu'il occupait un poste au sein de l'organisation locale du parti québécois. Travaillait-il aussi pour la police ?

Un jour, j'en ai eu assez d'être le citron qu'on presse sans aucune délicatesse. Lui demande ce qu'il faisait avant de prendre sa retraite. Le connaissant depuis une trentaine d'années, je le sais mais veux l'entendre de sa bouche pour m'en assurer. Il me confirme avoir occupé un poste en autorité au sein d'une grande entreprise. Lui souligne qu'à l'époque son poste avait bien dû l'obliger à collaborer avec la police. Petit sourire affiché, il me répond non, ajoutant qu'elle était peut-être là mais qu'on ne le savait pas. Lui avoue ensuite que je commence à m'interroger à son sujet. Puis, je lui pose franchement la question : « Travailles-tu pour le parti québécois ou la police ? » « On dirait que la police t'a fait quelque chose », réplique-t-il. Je fais non de la tête puis laisse tomber qu' « il faudra lire mon livre ».

Ma remarque le fait bondir de rage : « Je ne veux plus que tu me parles de ton livre, tu m'as compris ! » cela dit en élevant la voix et m'enfonçant son index à coups répétés dans l'épaule. Puis il appuie sur le fait qu'il ne sera jamais publié. Lorsque quelqu'un travaille aussi longtemps sur un livre - plus de quatre ans, à ce moment-là -, il ne publie pas, me lance-t-il, ajoutant… : « Il y a beaucoup trop de citations, dans ton livre, il sera jamais publié ». « Comment le sais-tu, que je lui demande ? » Oui, comment sait-il alors que je ne l'ai fait lire à personne ? Il ne répond pas à ma question, me traite de « maudit décroché ( de la société ) qui travaille pas. » Je suis surpris de tant d'agressivité de sa part, son index n'arrête pas de me darder. Le lui fait remarquer, il se calme puis me quitte, me disant qu'il ne me reparlera plus.

Comment savait-il que ce livre contient beaucoup de citations ? Cette question me turlupinera pendant un certain temps. J'ai la conviction que ce type a eu accès à mes disquettes contenant le livre. Expliquons. Dans la semaine qui a suivi mon arrivée dans cette municipalité, à la fin de juin 1999, j'ai logé dans une maison privée en attendant que mon appart soit prêt. Or, cette personne, devais-je découvrir par la suite, était une collabo assidue d'un civil, qu'elle hébergeait d'ailleurs à l'occasion, et prétendument cuisinier de son état, mais dont les connaissances se limitaient à l'œuf brouillé. Suis convaincu que ce flic a fait des copies de mes disquettes. N'étant pas allé dans ce village pendant vingt ans, considérant ces vieilles connaissances comme étant de bonne foi, il m'est arrivé de quitter deux fois la maison, en laissant les disquettes dans ma chambre, sur un bureau. Le flic a disposé de tout le temps nécessaire pour les dupliquer.

Voyons d'autres faits… Un civil de la Sûreté du Québec résidant dans le même édifice que moi avait entrepris de me couper occasionnellement le passage quand je me déplaçais à vélo. Ainsi un jour où j'entrais dans la cours, il était au volant de son auto stationnée le nez devant son appart, je l'ignorais, et il avait subitement fait marche arrière pour m'empêcher de passer. Une autre fois, j'en sortais quand il était soudainement apparu face à moi, le pare-choc de son auto presque collé à la roue avant de mon vélo, m'obligeant à freiner et le contourner. Il y a aussi cet après-midi où il était brusquement sorti de la cours d'un garage de la rue Principale, au pied de la grande côte, pour me couper le chemin. Là, c'était plus sérieux. Il avait fait son stop, car une voiture s'en venait dans ma direction, mais la moitié de son auto était dans la rue, empiétant l'espace dont j'avais besoin pour passer. Une petite acrobatie m'avait permis de me faufiler derrière.

Que se serait-il produit si je m'étais glissé entre les deux véhicule ? J'extrapole, bien entendu, mais il le faut quand on veut évaluer un danger auquel on a été exposé. D'autant qu'il faisait semblant de ne pas m'avoir vu, la tête tournée vers la voiture qui approchait. M'aurait-il poussé contre cette dernière ? Je ne le crois pas. Cependant j'ai bien senti la menace immanente. Ce civil possède l'art de s'approcher de vous à votre insu, connaît bien les angles morts. Un jour j'en ai eu assez et suis allé frapper à la porte de son domicile. Lui ai dit que je savais qu'il était flic, d'arrêter de jouer avec moi, de cesser aussi de me harceler la nuit en frappant le mur de ma chambre pour m'empêcher dormir, autrement j'allais loger une plainte contre lui : nous vivions sur le même étage, et partagions un mur mitoyen. Il a mis beaucoup d'énergie à nier le tout, hurlant même « NON ! » quand je lui ai dit qu'il était un civil. Je n'ai pas argumenté, lui ai répété mon avertissement et quitté les lieux. Par la suite, il s'est tranquillisé.

Il y avait quelque temps que je l'avais repéré. Lui et moi s'étions déjà livrés à un duel silencieux, dans un tout petit resto, situé au coin de la Route de l'Ermitage et de la rue Principale. Il y était entré peu après mon arrivée, avait fait un pas vers ma table, s'était immobilisé et avait entrepris de m'intimider. Sa tactique consistait à me dévisager, l'air sévère, et de projeter un peu sa tête en avant pour m'inciter à sortir. Je l'avais laissé exécuter son petit numéro un moment, continué de jaser avec l'une des serveuses. Puis j'ai décidé que ça suffisait. J'ai alors planté mon regard dans le sien, me disant en moi-même : « Toi, tu me sortiras pas d'ici  », et en employant la même technique du coup de tête en avant. Il a aussitôt pivoté pour aller s'asseoir à une table plus loin.

Ce civil est dans la soixantaine avancée, il est grand et mince. À l'épicerie du village, il joue de temps à autre au vieillard un peu gaga, cheveux en bataille comme s'il avait mal dormi la nuit précédente, l'air un peu misérable, mal habillé, le fond de culotte bas, le bouts des doigts dans les poches, marchant lentement, s'arrêtant longuement devant des étalages, avec cette expression dans le regard du vieil homme déconnecté de la réalité. C'en était déroutant, tellement qu'il m'arrivait de vouloir enlever l'étiquette de civil que je lui avais accolée. Ce n'est que lorsque des incidents l'impliquant se sont multipliés que j'ai compris que l'homme campait un personnage.

Dans ce genre d'enquête, le harcèlement fait parti du quotidien. En avril 2001, un inconnu avait pris l'habitude de me saluer de façon caricaturale, au volant d'une mini voiture bleue azurée équipée de deux antennes. Il habitait depuis peu le même édifice à logements que moi. Je voyais bien que son comportement n'était rien d'autre que de la provocation. Après un certain temps, lui ai fait signe, il s'est arrêté, lui ai dit que je ne le connaissait pas. Il a prétendu le contraire, m'expliquant qu'on s'était déjà vu sur le Chemin de la Montagne, où des billes de bois étaient empilées en attendant leur transport vers une scierie. Me souvenais d'y avoir aperçu sept ou huit travailleurs forestiers, mais sans m'arrêter ni parler à quiconque. M'ayant confirmé qu'il demeurait dans le même édifice, lui ai souhaité la bienvenue au « quartier général de la police en civil de la Sûreté du Québec ». Les locataires sont tous des civils, lui ai-je souligné, sauf moi, ajoutant que lui, je le ne savais pas encore, que je le verrai bien au cours des prochaines semaines.

Le lendemain, je passe comme d'habitude près de son appart, le vois déposer à la hâte un gros sac de toile dans la valise de son véhicule et, un peu plus loin, l'entends crier « tabarnak ! ». Le gars, dans la jeune trentaine, environ six pieds, barbe de quatre ou cinq jours, ne semble pas avoir froid aux yeux. Quelques minutes après, il me double, me salue au passage, le regarde sans lui retourner sa salutation. Il disparaît de l'horizon puis revient, s'immobilise sur l'accotement de la rue, me lance « viens icitte ! », je réponds « viens icitte, toé ». Sort précipitamment de son véhicule, s'approche d'un pas décidé. Contre toute attente, il me dit vouloir… écrire un livre, ne pas être très fort en rédaction et veut que je lui donne des cours. Je décline. Puis il se place devant ma roue avant, les pieds écartés, veut savoir pourquoi je pense qu'il est de la police. Lui rappelle ce que je lui ai dit la veille, ajoute que sa prétention de me connaître, alors que ce n'est pas le cas, est un truc que des civils utilisent occasionnellement. « As-tu peur de la police ? » Non, que je réponds. Lui raconte avoir enquêté dans l'underground policier pendant quatre ans et demi et que depuis celle-ci a pris une toute autre signification à mes yeux. 

Au même moment, un ado s'apprête à passer devant nous. Le flic l'interpelle, le ton de la voix un peu rude. Lui a-t-il demandé son nom ou exigé qu'il le salue ? Je ne m'en souviens plus. L'ado s'arrête un instant, affiche la lippe de quelqu'un au bord des larmes, et poursuit son chemin. Je reproche au flic de lui avoir fait peur, lui demande pourquoi il a fait ça. « Chu une police, respect ! », me lance-t-il avant de retourner à son auto. Y repensant après coup, me suis dit que le respect n'est pas une notion à sens unique, que le flic se doit de respecter le citoyen s'il veux l'être lui même. - Plus tard, je découvrirai que l'ado est de fait un adulte ayant l'air plus jeune que son âge, et travaillant pour la police. Celui-ci était donc le deuxième personnage de cette mise en scène.

Les jours suivants, ma situation se dégrade sérieusement. Le lundi 30 avril, au moment où je quitte mon domicile, je flaire une ambiance particulièrement malsaine. Un voisin s'échine à fendre des bûches de bois sur un engin mécanisé, un autre travaille avec un coupe-herbe à essence. Les moteurs tournent, c'est la cacophonie. Les deux hommes ont la mine sévère. M'approche de celui coupant l'herbe, lui fait remarquer, sourire aux lèvres, que c'est un peu le branle-bas de combat. La gravité empreinte au visage, il me dit : « Fais attention à ta santé ». Je n'interprète pas son propos comme s'il m'avait dit : " Pour un homme de ton âge, tu fais trop de vélo, fais attention à ta santé. " De fait, il me menace d'être agressé physiquement.

En cours de route, on me coupe le chemin à trois reprises. Au moment où je vais passer devant le stationnement de l'épicerie du village, une femme y entre, je freine pour ne pas heurter son véhicule. Plus loin, deux hommes à bord d'une camionnette, tirant une petite remorque remplie de bois de poêle, tournent pour prendre une rue, sans se préoccuper de ma présence. Encore les freins. Peu après, les deux quidams sortent subitement d'une petite entrée séparant deux maisons. Il s'en faut de peu pour que j'aille m'écraser le nez contre la paroi de la remorque. Devant la caisse pop, rue Principale, un civil à pied me crie : « Pourquoi tu vas pas faire du bicycle dans ta cours ? » Je connais bien ce vieil harceleur, j'ai appris à l'ignorer totalement quand il m'adresse la parole. Un jour, il m'avait salué d'un retentissant « bonjour, jeune homme ! » J'en avais assez de son insistance à mon égard, alors je lui avais lancé : « Comment va l'aïeul ? » Il avait bien saisi mon allusion à un autre mot à la consonance semblable, car il avait mis fin à son petit manège pendant quelque temps.

Dans une autre rue du village, je remarque la présence de sept ou huit véhicules devant la maison d'un notable de la place. Quatre sont stationnés en double ligne juste en face, un ou deux sont dans l'entrée et deux de l'autre côté de la rue. La portière passager d'un 4x4 rouge est même grand ouverte : cette couleur a une signification particulière pour moi. La plupart appartiennent à des civils et des collabos qui ne ratent jamais l'occasion de m'intimider. Par exemple, ce même après-midi-là et les jours précédents, leur conducteur m'ont doublé ou croisé, certains en faisant crisser leurs pneus ou klaxonnant. Pour tout dire : la meute ! Il y a de l'urgence dans l'air. Jamais vu autant de véhicules devant cette résidence, je le sais, pour y passer souvent. Rencontre au sommet dans la cuisine pour trouver le moyen d'éjecter le cycliste de l'espace public ?

Le lendemain, dans ma cour, je revois l'homme qui m'avait averti de faire attention à ma santé. Lui relate brièvement ce qui s'est déroulé la veille. Je sais qu'il est un collabo assidu de la police, à cause notamment du métier qu'il a exercé pendant des années, au point où il m'arrive parfois de me demander s'il n'est pas flic, lui aussi. J'en profite pour lui signaler que j'agis dans un cadre légal, que les civils de la Sûreté du Québec devraient procéder de même. Il me demande pourquoi je lui dit ça, m'affirme et répète n'avoir rien à voir avec ces incidents. Lui signale qu'en raison de ce qui s'est produit, son avertissement de la veille avait une connotation particulière. Il proteste encore, mais ne me rappelle pas moins d'y aller mollo avec le vélo, « pour ta santé ». Je n'insiste pas, désormais il sait que je sais.

Un peu effarouché, j'enfourche tout même mon vélo. Mis à part quelques conducteurs qui me font la grosse gueule, tout se déroule assez bien. C'est en revenant chez moi que ça se gâte. Sur la 155, une voiture sort rapidement d'une rue transversale. L'homme au volant, le visage dissimulé derrière le pare-soleil, effectue un virage si large qu'il vient presque me chercher de l'autre côté de la route, en bordure du trottoir : c'est l'une des artères du village où je juge plus sécuritaire de circuler face au trafic. Le véhicule, menaçant, se précipite dans ma direction. Je m'immobilise et d'un vigoureux coup de menton indique à l'homme d'en reprendre le contrôle. Il applique les freins, le devant de l'auto s'écrase, suivi d'un coup de volant et d'une accélération, et passe à quelques pieds de moi. En soirée, je rumine, la peur me tenaille.

Arrive le mercredi 2 mai. Vais-je ou pas aller à vélo ? Potentiellement risqué. Oui, mais le droit de circuler librement au Canada, y compris à Lac Bouchette ? C'est bien beau, les droits, cependant il y a des jours où je n'ai pas vraiment envie de vérifier jusqu'où on peut aller trop loin. J'hésite, longuement, puis décide d'y aller malgré tout. Ce serait plier l'échine devant le totalitarisme policier. Je croise des 4X4, deux conducteurs m'exhibent leurs canines, un autre me crie quelque chose, mais passe trop vite pour saisir ce qu'il dit. J'entends des pneus crisser, des moteurs s'accélérer, un autre klaxonner en me doublant. Je crains le pire. Il y a cet autre aussi qui transporte, sur la plateforme arrière de son camion, des charpentes de bois, ressemblant à l'ossature d'un pignon de maison, et dont les extrémités débordent largement l'un des côtés latéraux. Je me dis qu'il pourrait facilement m'en frapper la nuque, en me doublant. L'agression camouflée en accident.

Sens le besoin impérieux d'investir un peu plus dans mon assurance santé… La répression souterraine de la police, quand vous l'exhibez au grand jour, elle se volatilise. Me taire, c'est justement ce qu'il ne faut pas faire. Alors, à chaque piéton que je vois, et en verrai trois, je fais un petit topo de la situation, insiste sur ma peur d'être battu par des civils ou victime d'un faux accident de la circulation. À l'un d'eux, une femme que je connais, je fais aussi part de ma crainte que la police profite de la nuit pour enfoncer la porte de mon domicile et s'en prendre à moi. « ( Tu as peur ) à ce point-là ? » me lance-t-elle. « Oui ! » Je demande à chacun de propager l'info à leur entourage. La police, qui a des oreilles partout dans le petit village, a dû recevoir le message 5 sur 5 puisque la situation revient à la normale dès lendemain, et je peux effectuer mes randonnées sans crainte. J'ai tenu bon et gagné. Cependant, je n'affiche pas l'arrogance d'un vainqueur, n'étant pas du genre. Et n'en souffle mot à personne. C'est la saison de la pêche, je juge plus sage de ne pas circuler dans la forêt, par crainte d'y faire des rencontres indésirables.

Au cours de cette période-là, ce n'était pas non plus le calme plat à mon appart. Trois voisins, tous des civils, ont un mur mitoyen avec ma… chambre. Tout au long de mon enquête, j'ai pu vérifier une bonne vingtaine de fois que je dors bien la nuit seulement quand je ne remue pas les eaux dormantes policières. Découvrir une activité clandestine de la Sûreté du Québec, révéler ou faire allusion à un de ses petits secrets, imposer ma présence en certains endroits, prendre des photos de personnes et lieux sensibles, m'assurent de passer quelques nuits blanches. L'objectif est de faire en sorte que je dorme le jour plutôt que la nuit. Comme ça, je ne les dérangerai plus, car je resterai chez moi au lieu d'aller et venir à vélo dans la village.

Au cours de mes deux premières années à Lac Bouchette, je n'ai eu qu'un seul préfet de discipline du genre. Ce civil, le même qui s'amusait à me couper le chemin et que j'avais relancé jusqu'à son appart, était affecté au quart de nuit. Exagération ? Non, il était méthodique dans sa façon de procéder, quasiment à toutes les heures jusqu'au petit matin, il ne me lâchait pas. Utilisait un répertoire varié de bruits distincts. Ça faisait boum sur le mur, ou clac, ou clic ou tsoum, etc., quand il frappait sur je ne sais quoi ou utilisait un instrument quelconque. Au début, vous vous préparez mentalement, réussissez à demeurer zen : « Frappes tant que tu veux, mon gars, tu me sortiras pas de mon sommeil ! » Pas longtemps parce qu'il revenait à la charge, redoublait d'ardeur, s'acharnait.

Rapidement, vous développez un réflexe conditionné : à quoi bon se rendormir puisque il remettra ça dans une heure. Pas bon pour le cœur non plus : un boum ou un bruit sec, CLAC ! et vous voilà réveillé en sursaut, décharge électrique au cerveau. À la longue, je finirai pas trouver deux moyens de m'en protéger. D'abord la radio branchée sur un poste envahi de parasites, un bruit neutre et constant, sans bla-bla ni musique. Votre tortionnaire comprend vite qu'il devra frapper plus fort et réveiller des collègues de travail. Se tranquillise un temps puis reprend du service, finit parfois par venir vous chercher dans votre sommeil. Alors là, vous décidez de combattre le bruit par la bruit, et la sainte paix revient.

Le dimanche 14 octobre 2001, 8h du matin, après une nuit mouvementée où j'ai utilisé cette tactique, suis juché sur une chaise, lave l'extérieur de mes fenêtres et porte. Une voix furieuse me fait sursauter. Un type, que je n'ai jamais vu auparavant, gros et grand, la cinquantaine ventripotente et des yeux bulbeux comme ceux d'une grenouille, se dirige vers moi d'un pas précipité, faisant monter et descendre ses épaules. Il se prétend locataire de l'appart voisin, veut savoir qui fait du bruit la nuit, mettre la main sur le « coupable », donne l'impression de vouloir lui régler son compte, dit avoir le droit de dormir en paix la nuit, payer son loyer, être sur le bs… Oups ! Suspect, quelqu'un qui vous dit être sur le bs alors que vous ne lui avez pas demandé. Je ne connais pas de pauvres se servant de ce statut comme d'une référence, on le cache, trop honteux. De toute façon, ce n'est pas lui qui habite cet appart, mais un flic plus jeune et bien barraqué.

Je lui fais face, riposte que les menaces n'ont pas d'emprise sur moi, son ton s'adoucit : « Non, non ( je ne te menace pas ) ». Je décline prénom et nom, veux connaître les siens, il refuse, revient à la charge avec son loyer et son bs, veut le « coupable ». Le réfère à mon tortionnaire. Là il veut savoir ce qu'il fait dans la vie, lui dis l'ignorer, il insiste. Il me testait probablement pour vérifier si j'étais du genre à dévoiler, à un pur inconnu comme lui, la véritable identité d'un civil. M'en abstiens, ça ne m'apparaît pas le moment idéal. Les choses en restent là, et je peux par la suite compter sur des nuits de sommeil complètes.

Un mois s'écoule, puis c'est de nouveau la guéguerre par la bruit, je crie à tue-tête : « Si je ne dors pas, vous ne dormirez pas non plus ! » Je frappe fort sur les murs, fais tomber une chaise, ferme à répétition la porte de ma chambre avec fracas, leur gueule des insultes, les traite de fascistes, les accuse de me faire délibérément sursauter durant mon sommeil pour que je fasse un infarctus, de chercher à me tuer. J'entends quelqu'un me crier, à travers la cloison, des menaces. Je l'envoie carrément chier, à deux trois reprises. Les invite même à venir chez moi, pas pour se battre, pour se faire engueuler comme ça ne leur est jamais arrivé de leur vie. Après quelques minutes de ce vacarme, je me calme, me contente de leur crier de temps à autre : « Allez, debout les gars, c'est l'heure de se lever. Tout le monde dehors, on va aller faire du jogging : une, deux, une, deux... ». Il doit être 2 ou 3h du matin. M'attendais à des réactions immédiates mais elles ne se manifesteront qu'en soirée.

Je déneige mon entrée. Le locataire d'un appart apparaît dans le décor, un quadragénaire bien barraqué. Il me reproche mon tapage de la nuit précédente, me menace : « Quand je suis à bout, je peux être très violent. » Ne me laisse pas impressionné, même si j'ai un peu peur, le gars a les yeux brumeux, nous sommes à l'arrière de l'édifice, invisibles aux voisins qui s'adonneraient à regarder à leur fenêtre. Je rétorque aussitôt : « Les menaces, ça ne marche pas avec moi. » Il baisse un peu le ton, me raconte en avoir touché un mot à un ami policier de la Sûreté du Québec qui lui a dit de l'appeler la prochaine fois, qu'il allait intervenir. Je trouve qu'il en met trop, car je lis très bien la partie de poker en cours. En combattant le bruit par le bruit, j'ai trouvé la bonne parade pour réduire à tout le moins leurs activités nocturnes. En jouant à la victime, alors que lui et ses collègues sont de fait les tortionnaires, ils cherchent à me réduire au silence pour pouvoir continuer à me harceler la nuit.

« Ça va faire, la police ! » que je me dis : « Es-tu un policier en civil ? » Il penche la tête sur le côté gauche, sans répondre. Je reformule la question, un court silence de plomb tombe entre nous. Lui demande de me regarder dans les yeux : « Si t'en étais un, me le dirais-tu ? » Il la penche encore, j'insiste pour qu'il me regarde dans les yeux. La question semble pas mal l'embêter, ne sait comment réagir. Puis réponds « Non ». En profite pour lui dire que je ne suis pas antipolice, mais démocrate, que sans la police… Il ne me laisse pas finir : « Ce serait la jungle ! La jungle ! », cela dit d'un ton convaincu, appuyé de coups de tête et le haut du corps penché vers l'avant. Lui signale que je n'accepte pas les empiétements aux droits, sans plus élaborer, moment et lieu n'étant pas propices à une sortie en règle. Ensuite, l'échange bifurque sur la faune sauvage : ours polaire, ours noir, loup, renard… Pendant pas loin d'une heure. Me laisse l'impression d'un bon gars, finalement. Violent, je ne le pense pas, même si physiquement il a tout ce qu'il faut.

En mai, le bal reprend. Là, le bruit vient de l'appart du flic bien baraqué. M'habille en vitesse, sonne à sa porte, lui crie par sa fenêtre entrouverte « debout là-dedans », marche jusqu'à la façade de l'édifice, regarde par la baie vitrée de l'autre appart, n'y vois personne, reviens sur mes pas, le baraqué est devant sa porte, en slip, m'intercepte au passage d'un solide coup d'index à l'épaule, on se retrouve nez à nez, m'avertit, déterminé mais sans une once d'agressivité, que si je lui fais encore « une coche » du genre, il va me mettre son poing sur « l'aïeul » : référence à ce que j'avais dit au vieil harceleur ? Lui signale, la voix un peu blanche, qu'on était bien depuis quelque temps, les nuits étaient calmes, que s'est-il passé pour que la situation se dégrade ? Il me suggère d'en parler au proprio au lieu de réagir ainsi que je le fais, me rappelle son avertissement. S'écoulent quelques semaines, et je récidive, sans sortir de mon appart. Ils ont sans doute compris que je n'avais pas l'intention de les laisser faire.

Il est vrai que je ronfle. Eux aussi, je les entends parfois, et ne les ai jamais réveillés pour qu'ils cessent leurs ronrons. Dans un édifice à logements, plus ou moins bien insonorisé, ça fait un peu parti des bruits normaux de la nuit. S'ils désirent le silence intégral, ils ne devraient surtout pas y habiter. On s'habitue aussi aux ronflements occasionnels d'un voisin. On peut le réveiller une fois durant la nuit et se rendormir jusqu'au matin. Lorsqu'on dort, on n'entend pas l'autre. Cependant, procéder de façon systématique à toutes les heures, là, on ne parle plus de la même affaire. D'autant que cela se produit quand j'ai brouillé les eaux vaseuses de la police en civil au cours de la journée précédente. Il s'agit carrément de harcèlement, qui vient s'ajouter à la répression clandestine des civils de la Sûreté du Québec et de leurs collabos quand je circule à vélo ou vais faire une petite épicerie.

Cherchait-on à m'évincer du mini quartier général de la Sûreté du Québec ? Aucun doute. Parce que après le scénario a connu des suites pour le moins inattendues. Vers la fin de juin 2002, sur le Chemin de l'écluse, j'aperçois, devant une petite maison située sur une rive du Lac-des-Commissaires, un amoncellement de vêtements usagés et d'objets divers. Le secteur, plus forestier que rural, est désert, vraiment pas l'endroit pour commercer. M'arrêtes, l'un des trois vendeurs, une aïeule, me signale que je fais beaucoup de vélo, le répète même. Tiens, tiens, les choses se précisent. Sous-entend-elle que je ne devrais plus circuler à vélo ? « Non, non, non ! », proteste-elle, le ton haut perché, feignant d'être surprise que j'ose lui prêter cette intention.

Je connais bien madame. À l'époque où j'étais responsable D'un Lac à l'autre, elle et deux de ses amies, également des aïeules, avaient participé une fois au pliage du journal, c'est-à-dire plier en deux les photocopies recto-verso de 11x17 pour faire un journal de 8½x11. Le travail avait été fait tout croche. J'y assistais et avais eu droit à leur regard glacial et méprisant. Elles avaient été recrutées par la réceptionniste-comptable. Le lendemain de sa parution, cette dernière m'avait signalé que des lecteurs s'en étaient plaints. Tactique policière connue, consistant à vérifier après coup si vous en avez été affecté, au point de vous mettre en rogne.

Ensuite, on m'informe que la petite maison est à louer, à un prix très abordable. Sans le leur dire, je souhaite éventuellement louer, acheter ou bâtir un petit chalet sur le bord de ce beau grand lac. La petite maison est tout à fait conforme à mon rêve. Mes interlocuteurs doivent bien le savoir, l'ayant déjà confié à quelques citoyens. Tout ce que vous dites et faites, dans ce petit village policier, tombent, et c'est imparable, dans l'oreille d'un civil ou d'un collabo. Signalons encore l'utilité des renseignements que la police emmagasine à votre sujet dans sa mégabanque informatisée… Histoire de rappeler au lecteur de quoi sont faits les renseignements cueillis ici et là et à quoi ils servent ou peuvent servir.

On me fait visiter les lieux. Le proprio, de passage seulement et devant retourner chez lui, en Abitibi, dans quelques jours, m'écrit ses nom et numéro de téléphone sur un bout de papier. Peu après, il me relance chez moi, veut connaître ma décision. J'explique que le moment est prématuré, que je suis lié à un bail, que je devrais verser l'équivalent de trois mois de loyer pour me libérer. Il me propose d'annoncer mon départ au proprio, de continuer d'y loger et, à l'échéance de ces trois mois, d'aménager ensuite dans sa petite maison, que son bail entrera en vigueur seulement à ce moment-là. Non, je ne suis pas prêt, l'an prochain peut-être. En profite pour lui demander de me rappeler le nom de l'aïeule, qui était présente à la vente de garage. Il me dit ne pas… la connaître.

Pas intéressé, cependant pour d'autres raisons que celle que je lui donne. Le secteur n'est pas pourvu d'aqueduc. Je serais donc dépendant du puit artésien d'un voisin, un CdeC collabo de la police, probablement même plus que collabo. En outre, comme le propriétaire ne demeure pas dans le secteur, il déléguerait ses responsabilités à une voisine qui habite pas loin de là, elle aussi une collabo. J'imagine sans peine que ces deux-là utiliseraient leur alibi respectif pour y venir faire un petit tour de temps à autre, s'informer de-ci, de-ça, soulever les couvercles de mes chaudrons pour voir ce que je mijote. Ce serait m'exposer aussi à des situations conflictuelles créées artificiellement pour m'empoisonner l'existence.

Autre épisode du scénario, un mois et demi plus tard, un collabo de la Sûreté du Québec, aux guidons d'un VTT, vient me provoquer sur mon espace de stationnement, à trois pieds de ma porte. Il a d'abord passé lentement. Habituellement quand un conducteur de VTT fait de même, je sors, lui indique qu'il est sur un terrain privé, pour éviter que d'autres empruntent éventuellement ce raccourci, avec le bruit et l'odeur de l'essence que cela implique : utiles, les renseignements accumulés à votre sujet. Me préparant à partir, m'en suis pas occupé. Le constatant, il a fait le tour de l'immeuble et s'est immobilisé quelques instants à une dizaine de pieds de mon appart, afin de me laisser le temps de réagir. Ensuite, il a amorcé son approche, défilant lentement devant ma porte.

Je sors, il se retourne aussitôt, s'arrête et lance, agressif, en relevant le menton : « Que c'est que tu veux, toé ? » Il coupe le moteur, répète sa question. J'ai envie de lui signaler qu'il n'habite pas l'immeuble, qu'il est sur un terrain privé, mais voyant qu'il cherche la provocation, rétorque que j'ai le droit de le regarder. « Ouais ! » cela dit sur le ton de celui un peu déçu de votre attitude pacifique. « Puis à part ça, enchaîne-t-il, t'es pas ben aimé à Lac Bouchette. Tu devrais sacrer le camp ailleurs. » « Ah ça… », que je riposte sans terminer ma phrase et en refermant la porte. Le moment ne me semblait pas bien choisi de lui expliquer que ceux qui ne m'aiment pas, au village, ce sont les flics en civil de la Sûreté du Québec et leurs collabos.

Quelques semaines après, une jeune femme, que j'aime bien, cherche à me convaincre d'emménager dans le village voisin, St-François-de-Salle. Elle se livre d'abord à une sortie en règle contre des citoyens de Lac Bouchette qui, s'indigne-t-elle, passent leur temps à déblatérer contre tout un chacun, qu'il n'y a pas moyen de faire quelque chose sans que ça se sache. Elle même, me confie-t-elle, est la cible de ragots. Bref, elle ne peut les supporter plus longtemps et a décidé de quitter la place. Ensuite, elle m'incite à faire de même, me ventant les qualités des résidents du village voisin, du bon monde, gentil, sociable. Tout le contraire de Lac Bouchette, m'assure-t-elle. Je repousse sa suggestion, sans lui en donner les vraies raisons.

L'année suivante, je reçois par la poste un carton publicitaire de la Corporation du Manoir Notre-Dame de Roberval, une résidence pour retraités, située sur le bord du lac St-Jean. On y mentionne que les personnes âgées y mènent une belle vie, qu'on se charge de leur ancien bail. C'était le 25 mars 2003, quelques jours avant le renouvellement automatique du mien. Le 1e juillet, j'entreprendrai ma cinquième année dans mon appart… dont l'édifice continue d'être le mini quartier général de la de civils de la Sûreté du Québec. Pas question de quitter cet appart. Ils ne me sortiront pas de là : j'y suis, j'y reste.

Dernier épisode… entre Noël et le Jour de l'An 2004. Depuis une couple de semaines, un voisin flic a encore entrepris de me faire passer des nuits blanches. Je patiente, patiente, puis arrive un moment où je m'éclate en faisant tout un boucan, sors même dehors, tourne le coin, le véhicule du nouveau locataire de l'appart qu'occupait le baraqué est stationné devant sa porte. Pas de lumière à l'intérieur, à l'appart de l'autre coin non plus. Reviens sur mes pas, le baraqué, que je croyais parti depuis quatre ou cinq mois, m'attends, me saisie de ses deux mains par le gilet, m'entraîne à l'intérieur, ferme la porte, me secoue, criant et répétant sans arrêt : « C'est quoi ton problème ? » Menace de me frapper, j'ai vraiment peur qu'il passe à l'acte, mais ne lui résiste pas. Tente une ou deux explications mais décousues tellement ça brasse. Il dit ne pas comprendre mon attitude : « Un gars intelligent, journaliste en plus ! »

J'en profite pour lui dire de faire attention, n'ai plus le cœur d'un jeune homme, lui demande de me laisser souffler un peu. Il baisse le ton, se calme, me lâche. Lui explique calmement la situation : quelqu'un me fait sursauter pendant mon sommeil, potentiellement dangereux pour le coeur. Signale que si le bruit recommence, je vais aller à la Régie. Je réussie à le convaincre que ce n'est pas moi le problème parce qu'avant de partir, il me dit : « Je ne sais plus quoi penser ! » « Bonne année quand même », que je lui lance. « À toi aussi ! » répond-il. Finalement, je ne crois pas qu'il m'aurait frappé. Visiblement, il n'était pas au courant que l'un de ses collègues s'adonnait à ce petit jeu. Je peux enfin dormir tranquille.