L'Étau Policier, tome 1

À la rencontre de Big Brother et Big Sister

Jacques Martel, journaliste
Copyright
www.etaupolicier.com

 Déclaration

Selon l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies, « tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen que ce soit ». ( Source : Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture - UNESCO )

Notons que rien ne peut empêcher l'information et les idées de circuler librement lorsqu'il s'agit de défendre les droits et libertés, en autant que l'emprunt soit justifié, raisonnable et que la source soit clairement indiquée. Car les médias, dont les maisons d'édition, sont les chiens de garde de la démocratie. Ils fournissent aux citoyens l'information dont ils ont besoin pour exercer leurs droits démocratiques.

Dans ce livre je me réfère à des ouvrages lus au cours de ma recherche ainsi qu'à des articles publiés dans la presse écrite. Cela ne signifie d'aucune façon que leurs auteurs partageront le propos de ce livre, qui est un plaidoyer pour le respect des droits et libertés.

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Table des matières

 

Page 3 - Avant d'aborder ce livre des connaissances minimales s'imposent

 

13 - Mes premiers pas dans l'underground policier

 

21 - La police en civil cherche à m'éjecter du milieu communautaire

 

39 - Le repérage du policier en civil, simple question de perceptions

 

51 - Intimidation continuelle et peur de l'agression physique

 

59 -Civils menaçants, introductions illégales, disparition d'une quinzaine de pages de ce récit, tentative de vols de disquettes et d'une version laser

 

72 - Piétons sous haute surveillance rues Ste-Catherine, St-Denis et St-Laurent

 

83 - De la Cité policière au petit village policier

 

92 - Été 2000 chaud et menaçant !

 

105 - Les caméras vidéo clandestines de la Sûreté du Québec

 

115 - Chiens et VTT agressifs pour m'empêcher de circuler à pieds et à vélo

 

128 - Tout est infiltré mur à mur par la Sûreté du Québec et ses collabos

 

139 - Un chauffeur très particulier

 

145 - Des mésaventures en informatique

 

155 - La droite marche au pas de charge

 

162 - La police communautaire, vaste opération de relations publiques visant à infiltrer tous les citoyens

 

175 - Qui décide, la police ou les élus ?

 

191 - Consultations et sondages bidons sur le présumé sentiment d'insécurité

 

204 - L'idéologie de la peur

 

248 - Agitation policière et politicienne au Québec

 

276 - Bibliographie

 

Avant d'aborder ce livre des connaissances minimales s'imposent

 

« Ne te fie pas à ce qu'on dit,

Vois par toi-même !

Ce que tu ne sais par toi-même,

Tu ne le sais pas ! » - Bertolt Brecht

 

Je suis journaliste depuis près de quarante ans, ayant travaillé notamment au quotidien Le Droit d'Ottawa, à la télé de Radio-Canada à Ottawa, Montréal et dans l'Ouest canadien pour le Téléjournal ainsi que huit ans comme éditeur délégué de magazines spécialisés. En 1996, j'ai abandonné ma clientèle pour lancer mon propre magazine, mais après quelques numéros, j'y ai laissé ma chemise et suis devenu un bénéficiaire de l'aide sociale. Pendant dix-huit mois, faisant des pieds et des mains pour redevenir au plus vite autonome sur le plan financier et relancer ma petite maison d'édition, j'ai économisé mes sous en fréquentant quotidiennement, entre autres, des restos communautaires et des soupes populaires, à Montréal. Dès le début, j'ai eu la chance de faire du bénévolat dans un resto communautaire, Bouffe-Héberge, situé rue Ontario-Est. Pendant environ trois mois, j'y ai travaillé à titre de responsable des communications internes et externes.

 

C'est dans ce milieu des sans le sou que, tout à fait par hasard, j'ai fait mes premiers pas dans l'underground policier. Ma découverte d'un premier policier en civil, infiltré parmi les usagers de cet organisme sans but lucratif ( OSBL ), a d'abord attisé ma curiosité. Je me suis dit qu'il y en avait peut-être un deuxième dans la place et, celui-là repéré, pourquoi pas un troisième ? Et ainsi de suite. Lente accumulation de soupçons, souvent suivie de certitudes que je ne pourrai jamais étoffer de preuves matérielles. Je n'étais pas complètement un néophyte en techniques policières. J'avais appris bien des trucs durant toutes ces années de journalisme, ayant notamment couvert un district judiciaire. Cependant, ces mois de bénévolat à ce resto m'ont permis d'affiner considérablement mes connaissances. Après ce complément de formation accélérée sur le terrain, quelques jours de fréquentation me suffiront par la suite pour jauger la situation en maints autres endroits.

 

Au cours de mes deux années et demi d'enquête à Montréal, j'ai repéré, à mon grand étonnement, de nombreux policiers et policières en civil, incluant des commerçants, entre autres collabos. Après une trentaine, tout cela est devenu tellement banal à mes yeux que j'ai cessé de les compter. Il se déroulera tout de même près d'une année avant que je décide d'enquêter. Car au début, ce n'était même pas une enquête, simplement de la curiosité. Je me suis lancé dans cette aventure sans avoir la moindre idée dans quoi je mettais les pieds. Ce n'est que graduellement que je commencerai à comprendre un tout petit peu ce qui se passe, et quelques autres années me seront nécessaires pour avoir une bonne vue d'ensemble de la problématique. Dans ce monde de l'ombre et du silence de la police en civil la vérité prend beaucoup de temps à s'étaler au grand soleil. Faut vraiment ne pas être pressé. Je me suis la plupart du temps contenté d'observer, sans intervenir.

 

La police de l'île de Montréal, qui relevait alors de la Communauté urbaine de Montréal ( CUM ), savait que j'étais journaliste, bien que n'appartenant à aucun média, et que j'enquêtais en vue de publier éventuellement un livre. Elle craignait que j'informe des citoyens sur ses activités clandestines illégales. Alors, elle m'a quotidiennement filé, infiltré et déstabilisé psychologiquement. Elle a tout fait pour m'isoler socialement. J'ai tenu le coup le plus longtemps que j'ai pu, mais après deux ans et demi d'observation sur le terrain, craignant d'être

agressé physiquement, peut-être même tué lors d'un faux accident de la circulation, j'ai emménagé, fin juin 1999, dans le petit village de Lac Bouchette, au Saguenay-Lac-Saint-Jean. J'avais aussi besoin d'un havre de paix pour compléter et sortir au plus vite ce livre. Difficile, écrire quand votre intellect est inhibé par la répression policière.

 

Cependant, j'ai rapidement découvert que la même situation y prévalait. Elle est même pire et plus inquiétante qu'à Montréal, on le verra. Stupéfait, j'étais, mais en même temps ravi. L'occasion était belle de comparer ce qui se fait en matière policière dans une grande Cité urbaine comme Montréal et un tout petit village de 1 370 habitants. J'ignorais alors que mon enquête journalistique s'en trouverait prolongée de quatre autres années. N'avait été du petit village policier, ce livre souffrirait d'anémie caractérisée. En effet, j'ai notamment constaté que, toutes proportions gardées, policiers et policières en civil, dans cas-ci de la Sûreté du Québec, y sont pas mal plus nombreux qu'à Montréal. Leur emprise psychologique sur la population y est aussi plus pesante et étouffante. Un petit village est plus homogène qu'un grand centre urbain, alors il y est plus facile d'enrôler des commerçants et des citoyens mouchards dans des réseaux d'espionnage.

 

Au cours de cette enquête j'ai connu quelques tiraillements, me demandant même si je devais continuer ou non. Ma grande crainte était que le lecteur conserve une très mauvaise image de la police. Me relisant, je me rendais bien compte que je ne faisais pas, et loin de là, son apologie. Néanmoins, je me disais que je devais faire confiance à l'intelligence du lecteur, qu'il saurait faire la part des choses : la police n'a tout de même pas que des défauts.

 

Un autre point me tracassait aussi. Avais-je le droit, moralement s'entend, d'exposer au grand soleil cette partie clandestine des activités illégales de la police en civil, ce que, à ma connaissance, aucun journaliste n'a jamais fait ? Sachant que ce livre mettrait des citoyens au parfum, cela ne risquait-il pas de nuire éventuellement à la lutte contre la criminalité ? Car dans ces pages je décris de multiples tactiques policières, infos particulièrement sensibles. Notre ennemi commun, le criminel en tout genre, ne risquait-il pas d'être mieux armé désormais pour se protéger de la police ? Il y avait aussi les journalistes qui, mieux informés de l'underground policier, s'y intéresseraient dorénavant. Leurs interventions ne risquaient-elles pas d'entraver le travail des policiers et policières en civil ?

 

Je me suis dit que la lutte contre la criminalité ( et plus tard, contre le terrorisme ) est nécessaire et utile, certes, mais pas au détriment des droits fondamentaux. Que vaut en effet une société démocratique quand ceux du citoyen sont piétinés par la police en civil et ses collabos, et que le remède est pire que le mal ? À partir du moment où on ne s'occupe plus seulement des criminels ( et des terroristes ) mais de tous les citoyens, toutes mes réticences tombent. J'ai donc décidé de tout dévoiler pour que le citoyen retrouve son sens critique et toute son autonomie face au pouvoir, à la police et aux agences de sécurité privée. Condition sine qua non qui lui permettra de se protéger de l'underground policier et défendre ses droits démocratiquement, sans violence ni vandalisme : ne jamais oublier que la violence donne raison à la police. Avant d'être l'affaire d'organismes spécialisés en la matière, c'est d'abord et avant tout une responsabilité citoyenne. On n'est jamais mieux servi que par soi-même. Plus il se trouvera de citoyens pour s'en préoccuper, mieux se portera notre société démocratique.

 

Et puis je doute fort que ceux vivant du crime ignorent les tactiques policières. Certains d'eux en connaissent fort probablement autant sinon plus que l'auteur de ces lignes. De toute façon, le respect des droits prime sur tout ! Quand le pouvoir politique les empiète, il penche du côté de l'État plutôt que du côté du citoyen. Il cesse de se comporter en bon démocrate, devient autoritaire, militarise sa police, renforce les lois qui, s'empilant les uns sur les autres, finissent par peser lourd sur la vie sociétale. Les résultats sont là, inquiétants. Nous vivons désormais dans un État de droit... étroit où le citoyen dispose de moins en moins de marge de manoeuvre. Seuls notre démocratie aux quatre ans et nos médias, souvent stéréotypés et complaisants vis-à-vis la police, nous protègent des excès de zèle de ceux et celles que nous élisons au pinacle du pouvoir, pourtant des citoyens comme nous et auxquels nous faisons confiance. Nuançons tout de même : la très grande majorité d'entre eux sont nuls en matière policière.

 

Dans les pages de ce livre, le lecteur découvrira un monde dont il ignore l'existence. Car il est un fait cent fois vérifié que, généralement, il n'est pas conscient de la présence du policier ou de la policière en civil dans son environnement. Lorsqu'il est infiltré ou que des gens de son entourage immédiat le sont, il ne s'en rend pas compte parce qu'il ne conçoit pas qu'un policier municipal, régional ou provincial - Sûreté du Québec - puisse travailler sans uniforme, sans revolver à la hanche, sans walkie-talkie, sans auto-patrouille. Comme il n'a pas toujours la physionomie et la carrure de ses collègues en uniforme et se comporte comme n'importe quels concitoyens, vous comprendrez pourquoi sa cécité est totale. Il faut dire que pouvoir et police ne l'aident pas non plus à y voir claire. Tous deux font preuve d'ingéniosité pour faire en sorte que ces activités restent dans les ténèbres. Cela dit, le métier de policier en civil n'est pas facilité pour autant.

 

Car s'il veut demeurer invisible, le civil - vocable désignant un policier ou une policière, qui sont aussi nombreuses que les hommes - doit avoir une allure passe-partout. L'air le plus ordinaire, impersonnel et gris possible. Surtout pas celui d'un James Bond ou d'une Jane Bond. Se choisir un nom d'emprunt permettant de ne pas associer le vrai nom à un vrai visage, le sien. Il doit mémoriser aussi la configuration de la ville d'où il prétend venir, les noms de quelques notables et commerçants y habitant, préférablement des collègues déjà infiltrés dans ce milieu, ou des gens introuvables ou décédés et ne pouvant par conséquent nier le connaître. Habituellement, il parle rarement de ceux qu'il serait susceptible d'y connaître. C'est particulièrement le cas quand vous l'interrogez sur ses parents et leur lieu de résidence. Il doit aussi apprendre par coeur certains détails de la vie du personnage qu'il incarne, par exemple le métier qu'il prétend avoir. Quand il n'en possède pas l'abc, il en parle peu. Parfois, peut-être même plus souvent qu'on le pense, il en possède bel et bien la formation et l'exerce. Il peut pratiquer les boulots les plus déroutants.

 

Faut être d'une fibre très particulière pour exercer le métier de policier. Car le personnage qu'il incarne doit lui aller comme un gant et savoir le jouer à fond, sept jours sur sept. Bien sûr, savoir mentir sans que cela ne paraisse. Il ne peut se montrer aux autres sans faux-semblant. Ce qui exige une mauvaise foi colossale, inhérente à la fonction, et un réel talent de comédien, cela dit sans ironie. De vrais caméléons, s'adaptant à tous les milieux. Faut vraiment le voir pour le croire. Je n'ai repéré certains d'eux qu'après les avoir côtoyés occasionnellement pendant plus de deux ans, sans même avoir l'ombre de la queue d'un soupçon à leur endroit. Pourtant, j'avais l'oeil ouvert. La vérité m'oblige à dire que certains sont de grands artistes alors d'autres ne sont que de bons tâcherons, sans plus. Comme on dit, leur culture policière finit par dépasser, tôt ou tard. Physiquement, ils ne sont plus en uniforme, mais mentalement oui. Alors ceux-là on les entend et voit souvent venir de loin.

 

N'empêche qu'une certaine connaissance des tactiques policières aide à repérer le premier policier en civil, le plus difficile de tous à dépister. Vraiment. Parce qu'il y a un mur psychologique à franchir. Ils et elles sont là mais on ne les voit pas parce qu'on n'a jamais réfléchi à cette hypothèse de leur présence dans notre environnement immédiat. Ce contexte étant, normal qu'on ne cherche pas à les repérer. On les invite chez soi, ou ils s'invitent d'eux-mêmes, ou on les croise dans la rue, on leur parle sans savoir qu'ils en sont. La découverte du premier pique notre curiosité, nous incite à vérifier s'il n'y en a pas d'autres dans les environs. C'est de cette façon que débute la prise de conscience et que l'on fait ses premiers pas dans l'underground policier. Ensuite, cela devient peu à peu de plus en plus facile. C'est en pratiquant la pêche que l'on devient bon pêcheur. Nécessaire parfois de bien appâter ses leurres, savoir choisir ses endroits où effectuer ses lancés. C'est à la fois passionnant, potentiellement risqué et occasionnellement assez dure sur le système nerveux. Avec les policiers en civil, on ne plaisante pas. Ils savent comment vous effrayer.

 

Eux aussi utilisent toutes sorte de cuillères sophistiquées, ondulantes ou tournantes, de différentes couleurs, et bien sûr scintillant de tous leurs feux au soleil, qu'ils lancent dans toutes les directions. À la fois pêcheurs et pécheurs. Comment se retrouver dans ce monde de miroirs ? Rechercher des anomalies de comportement est un bon moyen. J'en souligne plusieurs dans ce livre. Policiers et policières en civil sont toujours dans les parages, à flairer, à s'immiscer dans la vie privée des citoyens. Parfois, cela demande un peu de temps avant que vos yeux cillent. Nécessaire de s'immerger dans un milieu, en commençant par son propre entourage, rencontrer du monde, communiquer, écouter les conversations, scruter discrètement visages et attitudes, s'aventurer partout, y compris hors des sentiers battus.

 

Éclairons encore un peu plus la scène. À Montréal, policiers et policières en civil vivent notamment dans des maisons de chambres, dont plusieurs sont subventionnées par la ville, et des HLM. Leur métier les empêche d'utiliser comme port d'attache, en tout cas sur une base quotidienne, l'un ou l'autre des 49 postes de police de l'île de Montréal. On pourrait les y suivre à leur insu, ou les y rencontrer par hasard, et découvrir peut-être qui ils sont. Ces lieux privés leur permettent aussi de prendre racine dans le secteur où ils ont été assignés, de connaître à fond les us et coutumes des citoyens y résidant. On peut penser que les jours de congé ils réintègrent leur bungalow situé quelque part en banlieue où les attendent conjointe ou conjoint, enfants et voisins. Le souligner permet de mettre un peu plus en relief leur double vie.

 

Les civils, déguisés notamment en concierges, en employés de dépanneurs et chauffeurs de taxi, ont plusieurs traits en commun. Au cours d'une conversation, par exemple, ils argumentent rarement. Habituellement, ils écoutent surtout, sorte d'échange où tu donnes le moins possible et recueilles le maximum. Donc, plutôt auditeurs qu'interlocuteurs, bien qu'il y ait des exceptions, dépendant des circonstances. Ils excellent aussi dans l'art de vous lancer et relancer. Demandez à quelqu'un que vous croisez dans la rue, après les salutations d'usage : « Et puis ? » ou « Et alors ? » et aussitôt il vous dévoilera ce qu'il fait en ce moment ou projette de faire. Le volubile sera intarissable. Quelques sous questions discrètes, et il vous dira tout. Plusieurs citoyens aiment aussi briller au cours d'une conversation, étaler leurs connaissances. Quand on les écoute avec respect et humilité, sans jamais leur couper la parole, ils l'apprécient. Se sentent valorisés lorsqu'on leur sollicite une opinion. En déduisent en savoir plus que nous, pauvres ignorants, et sur un tas de sujets. C'est davantage le cas quand ils vivent seuls ou au sein d'une famille où plus personne n'accorde le moindre intérêt à leurs opinions cent fois rabâchées.

 

Ces citoyens peuvent prendre le plancher pendant des heures, jusqu'à l'épuisement même. Mine de rien, les civils les poussent à parler d'eux et de ceux qu'ils fréquentent ou connaissent de vu pour les croiser à l'occasion, les amènent à se substituer à eux pour savoir leurs réactions face à certaines situations hypothétiques. Ils sont continuellement à la recherche d'appréciations défavorables et autres renseignements sur leur vie privée. Important de dire qu'ici, on parle de choses anodines de la vie, pas de criminalité. Les citoyens ignorent que tout ce qu'ils leur disent ou confient, notamment des anecdotes démontrant leurs forces et faiblesses, ou celles de leurs parents, amis et connaissances, peut être utilisé contre ces personnes, ou eux-mêmes, notamment lors de déstabilisations. Si la police en civil apprend que vous êtes colérique, par exemple, elle saura comment vous pompez l'air si jamais cela s'avère nécessaire, vous amener jusqu'à l'apoplexie, et pourquoi pas l'infarctus ?

 

Même les muets sont bavards. La tâche est un plus laborieuse, c'est tout. Si l'un s'arrête, après vous avoir dit par exemple que demain, il va à tel endroit, répétez ce qu'il vient de dire : « Comme ça, demain tu vas à ( tel endroit ) ? » Il vous répondra qu'il va y faire réparer son auto, s'arrêtera de nouveau. Même pas nécessaire de lui demander ce qu'elle a, plus discret et efficace de le relancer en ces termes : « Ah, tu vas faire réparer ton auto ? » Parce que la question n'est pas directe. Moins de risque que la conversation ressemble à un interrogatoire. Les gens sont méfiants quand ils s'aperçoivent que vous cherchez à leur tirer les vers du nez. Patiemment et sans jamais le brusquer, vous apprendrez aussi qu'il sera accompagné d'un tel, chômeur de son état, que sa conjointe est partie chez une amie pour une semaine, etc. La police s'intéresse au train-train de la vie quotidienne des citoyens. C'est à partir de tous ces renseignements qu'elle élabore ses interventions répressives.

Il importe aussi de faire la distinction entre le policier et la policière en uniforme, que le pouvoir exhibe aux yeux du citoyen derrière la vitrine du rez-de-chaussée de la société ; et le policier et la policière en civil qu'il cache dans le sous-sol. Au rez-de-chaussée, la société est démocratique. Quand tu portes l'uniforme, tu es visible. Pas le choix, il te faut respecter, en tout cas officiellement, les droits fondamentaux. Autrement, un ou des citoyens pourraient être témoins de ta bavure et en informer les médias, comme cela arrive ponctuellement. Le pouvoir nous montre la vitrine, mais c'est une façade, la réalité est ailleurs, elle est dans le sous-sol du rez-de-chaussée. C'est là qu'il dissimule les civils préposés à la répression. Suffit d'y descendre pour découvrir qu'en civil, tu peux tout faire ce que le policier en uniforme ne peut se permettre. Tout ou presque !

 

Pour cerner d'un peu plus près encore cette réalité, référons-nous à une enquête effectuée par l'anthropologue québécois Tremblay, entre mai 1989 et avril 1992, à l'Institut de police de Nicolet ( depuis septembre 2000, l'École nationale de police du Québec ), à la Sûreté du Québec et à la police de l'île de Montréal. ( Jean-Noël Tremblay - Le métier de policier - Les Presses de l'Université Laval ) Il y a interviewé plusieurs policiers, les a vus à l'oeuvre sur le terrain, a analysé leurs méthodes de travail. Son livre permet d'appréhender un tout petit peu la masse invisible de l'iceberg policier. Tremblay écrit que, d'un côté, on trouve la « police visible », costumée, en contact avec le citoyen, celle qui assume le passage entre l'intérêt collectif et les malheurs individuels. Et, de l'autre côté, « la police disciplinaire, invisible ( en civil ), fondue dans la foule » : un appareil de coordination permettant de cerner les coupables, de réprimer le crime sous toutes ses formes, « de séparer le bon grain de l'ivraie ».

 

Les rapports entre les policiers en uniforme et les policiers en civil, continue l'auteur, sont ceux du monde visible et du monde invisible, « de l'admissible et de l'inadmissible ». C'est le rapport entre l'information et le secret : le lien entre l'intervention ponctuelle et la surveillance systématique, entre le généraliste qui répond à tous les appels et le spécialiste ( enquêtes spécialisées, écoute électronique, filature, balistique, expertise médico-légale ) auquel on fait appel dans les situations particulièrement difficiles. « Parallèlement à l'armée, la police devient la force disciplinaire des gouvernants ». Tremblay raconte aussi que beaucoup d'histoires circulent dans le monde policier sur la méthode forte utilisée par certains d'eux pour venir à bout d'un individu récalcitrant, interrompre une bagarre ou « régler le cas » de quelqu'un. Il estime que « les policiers oeuvrant en milieux criminalisés sont souvent très proches, psychologiquement et culturellement, de ceux qu'ils pourchassent ». Jusqu'où les civils peuvent-ils aller dans l'inadmissible ? Tremblay ne cite aucun cas d'espèce.

 

Jetons aussi un bref coup d'oeil sur la cueillette de renseignements, qui est le point de départ de la répression clandestine illégale. Chaque policier et policière en civil rédige, à la fin de son quart de travail, un compte rendu de ce qu'il a vu et entendu. Le tout est colligé dans des dossiers - ici, on ne parle pas de dossiers criminels - identifiés du nom des citoyens côtoyés et de ceux dont ces derniers l'ont entretenu. Comme de nos jours on écrit sur des écrans d'ordinateurs, c'est dans les mégabanques informatisées de la police que ces renseignements sont stockés.

 

Officiellement, la police accumule ces renseignements à des fins de prévention. Officieusement, et on le verra en long et en large, la prévention est de fait un maître mot panzer, formulation que j'emprunte un peu hors contexte au sociologue français Morin. ( Edgar Morin - Pour sortir du vingtième siècle - Éditions Fernand Nathan ) Il faut oublier l'époque où le travail du policier se limitait à remonter le crime jusqu'à son auteur. De nos jours, dit-on, celui-ci n'attend plus qu'un méfait soit commis pour agir, il en prévoit la commission. La prévention, mot fourre-tout, est l'alibi qui lui permet de cacher bien d'autres activités, inavouables celles-là. Car elle n'a pas seulement pour but de rappeler au citoyen de verrouiller portes et fenêtres, buriner ses objets de valeur, d'éclairer sa cours arrière, etc. Ce serait réduire ses activités à bien peu de choses.

 

Pouvoir politique et police utilisent notamment la lutte contre le crime organisé ( depuis septembre 2001, le terrorisme ) et la drogue ainsi qu'un sentiment d'insécurité bidon comme prétextes pour envahir la vie de tous les citoyens et accomplir leur mission première, qui a la priorité sur toutes les autres : accumuler le plus de renseignements possibles sur chacun des citoyens afin de procéder aux contrôles et nettoyages sociaux : comportements politiquement et puritainement incorrects, etc. Cette hygiènisation constitue un champ d'activité immense où les civils et leurs collabos portent atteinte quotidiennement aux droits fondamentaux d'honnêtes citoyens : les atteintes à la dignité de la personne y sont innombrables. Redisons le : ici, on ne parle pas des personnes liées au crime organisé, dont les motards, ou des criminels agissant seuls, ni des petits délinquants en tous genres, qui représentent moins d'1% du bassin démographique québécois de 7,4 millions.

 

René Laperrière, du Département des sciences juridiques de l'Université du Québec à Montréal, et Pierre Patenaude, de la Faculté de droit de l'Université de Sherbrooke, s'inquiétaient, en 1994, dans un ouvrage du fait que les nouvelles technologies de l'information décuplent la présence de Big Brother dans notre vie de tous les jours. ( NDLR : Sans oublier... Big Sister, tout aussi omniprésente. ) ( Traité des problèmes sociaux - Institut québécois de recherche sur la culture - Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) Traitant des mégabanques informatisées, ils écrivaient qu'elles permettent « d'accumuler une quantité considérable de renseignements sur les citoyens, de les diffuser et utiliser de façon à réduire sensiblement leur vie privée, en y enregistrant les moindres détails ( sic ) de leur existence et en les comparant pour établir un double informationnel des individu ( ... ) ». Les auteurs parlaient d' « un immense réseau de surveillance et de contrôle social ». Quand on sait l'explosion exponentielle qu'ont connu ces technologie depuis 1994, il y a de quoi avoir froid dans le dos.

 

En France, selon Hamon et Marchand, toutes sortes de renseignements sont stockés dans le fichier central informatisé des polices françaises. ( Alain Hamon et Jean-Charles Marchand - P... comme police - Éditions Alain Moreau ) Ceux relatifs aux activités des criminels, bien sûr, mais également sur des hommes publiques et des citoyens, sur les origines raciales, opinions politiques, philosophiques, religieuses, syndicales, les moyens d'existence, les fréquentations, la propension à la boisson, etc. Ils sont collectés grâce aux voisins, aux employeurs ou à l'occasion de démarches administratives ou de contrôles d'identité. Ce fichier central est constamment alimenté de renseignements frais. Pour l'ensemble du territoire français, à titre d'exemple, Hamon et Marchand parlent de 200 à 250 millions de fiches.

 

Le développement exponentiel des nouvelles technologies de l'information, pourtant un bienfait en de multiples domaines, et le concept de la pseudo police communautaire ont permis à la police, en moins d'une décennie, une pénétration toute aussi exponentielle de la vie privée du citoyen. Son emprise psychologique sur le citoyen s'en est forcément trouvée considérablement alourdie. S'ajoutent à ces mégabanques policières celles de l'État, qui emmagasinent cependant des renseignements différents des premières, et ayant trait aux rapports du citoyen avec les paliers gouvernementaux, fédéraux et provinciaux.

 

Dans son rapport annuel déposé au Parlement canadien en mai 2000, le commissaire à la protection de la vie privée, Bruce Phillips, nous apprenait que, à cause des mégabanques informatisées, « nous sommes dans une nouvelle ère, où il est possible de prendre un peu d'information sur chacun de nous dans différentes sources, de tout mettre cela ensemble et de tracer un portrait très détaillé. » ( Vincent Marissal, Paul Roy et Gilles Toupin, - La Presse des 17, 18, 19, 20 et 24 mai 2000 ) Cependant, le lecteur découvrira dans ces pages que Big Brother et Big Sister, c'est d'abord et surtout la police en civil, pas l'État. Aidée par ses collabos et les agents et agentes de sécurité en civil, elle cueille sur le terrain une masse considérable de renseignements que l'on ne retrouve pas dans les mégabanques informatisés de l'État, notamment tout ce qui touche la vie privée du citoyen dans ses activités les plus intimes.

 

Ces renseignements sont le point de départ de l'hygiènisation de tous les citoyens, qui s'effectue via la filature, l'infiltration et, si besoin est, par des déstabilisations psychologiques à répétition. Peu connu du néophyte, l'expression " déstabilisation psychologique " nécessite explication, pour le moment sommaire, bien sûr, mais que nous approfondirons au fur et à mesure de la progression de notre quête de la vérité. Nous vivons dans un univers perfectible où plein d'événements peuvent nous déstabiliser dans notre vie de tous les jours. Ainsi le fait de devenir chômeur ou bénéficiaire de l'aide sociale, de tomber au bas de l'échelle socio-économique. Il y a une souffrance psychologique associée à l'absence d'emploi, au fait de ne pas pouvoir vivre et consommer comme tout le monde. Les histoires de coeur tournant au vinaigre déstabilisent psychologiquement aussi, de même que l'accident du travail, ou de la route, ou le fait d'apprendre de son médecin qu'on est atteint d'un cancer généralisé, ou la mort d'un être cher, etc.

 

L'intensité de la souffrance psychologique varie selon l'importance que nous accordons aux aléas de la vie. L'événement nous affectant peu, déstabilise peu. Nous continuons de vaquer à nos occupations sans que rien n'y paraisse, de sourire, d'échanger avec les autres. Par contre, l'événement nous bouleversant profondément, chamboule littéralement notre quotidien. Amour de la vie, sérénité, confiance en soi, convivialité, tout s'écroule. On n'est pas bien, se sent vulnérable, se renferme, quand on sort, on rase les murs. On se révèle alors tel qu'on est véritablement, n'étant plus protégé par la bulle douillette de la vie stable. La personne n'arrivant pas à retomber sur ses pieds risque le burnout, à la limite le suicide. Nécessaire de bien saisir les conséquences d'une déstabilisation du genre pour comprendre ses effets dévastateurs lorsque elle est d'origine policière. C'est une arme blanche redoutable, car, utilisée à répétition, elle déstructure mentalement le citoyen : la répétition est la norme, la police ne lâche jamais sa proie.

 

La particularité du policier et de la policière en civil consiste notamment à rencontrer le citoyen dans ses moments difficiles, quand il se révèle sans masque, fragile. Cependant, ils utilisent aussi la tactique, et sur une très grande échelle, à des fins de contrôles et de nettoyages sociaux. Là nous ne parlons plus de la même chose, entrons dans le vaste monde de la répression clandestine illégale du citoyen ordinaire. Car ils créent artificiellement des événements déstabilisateurs pour bouleverser sa vie. Ils sont la plupart du temps accompagnés d'une désapprobation... communautaire à son encontre, qu'ils montent de toutes pièces et propagent par le bouche-à-oreille et l'aide sur le terrain de commerçants et autres collabos. Ils disposent alors de toute la latitude voulue pour le manipuler à volonté, gendarmer sa vie, l'éloigner d'endroits qu'ils ne veulent plus le voir fréquenter, ou carrément l'éjecter de la société, geler en quelque sorte son présent et son futur. Et sans le faire passer devant un juge, puisque ce sont eux qui décident qui sera in ou out de la société démocratique. Du pas-vu-pas-pris non plus puisque la cible ignore que les agressions psychologiques dont elle fait l'objet sont l'oeuvre de la police en civil et ses collabos. La meilleure répression est celle qui ne se voit pas, parce qu'elle est illégale. D'ailleurs, ce citoyen sait-il seulement ce qu'est une déstabilisation ? Combien de suicidés jusqu'à ce jour ?

 

Quelle formulation utiliser pour désigner ce système ? Il est très clair que dans un État policier, il m'eut été impossible d'imposer ma présence sur le terrain pour enquêter et rédiger ce livre : sans doute serais-je six pieds sous terre. Disons que l'écart s'est rétréci entre la démocratie et l'État policier. Nous sommes, indubitablement, en présence d'un appareil répressif de type politico-policier. D'un Étau policier, quoi. Cela étant, notre Société civile à grandement besoin, et de toute urgence, d'une démocratie de libération, expression que j'emprunte au sociologue français Touraine. ( Alain Touraine - Qu'est-ce que la démocratie ? - Éditions Fayard ) Ma démarche est saine. Je ne cherche pas à discréditer la police. Tout bonnement à l'améliorer pour le mieux être de notre société civile, qui doit avoir préséance sur la police. Mettons les pendules à l'heure : policiers et policières sont des fonctionnaires grassement payés par les contribuables pour protéger les droits du citoyen et non pour les enfreindre régulièrement.

 

En soulignant à grands traits ces activités clandestines illégales de la police en civil, et sans entrer tout de suite dans le détail puisqu'il s'agit d'un exposé sommaire du contenu de ce livre, des lecteurs se demanderont peut-être si son auteur n'exagère pas. Je propose à ceux-ci de le lire avant de porter un jugement. Il importe qu'ils sachent aussi, dès le départ, de l'impossibilité de prouver quoi que ce soit dans ce genre d'enquête. À moins d'en avoir les moyens logistiques, inaccessibles au pauvre que j'étais alors : embauche de témoins assermentés, achat d'équipements électroniques ( caméras vidéo et micros miniatures ) et location d'au moins un véhicule.

 

Et encore, on ne va pas me reprocher de manquer de profondeur alors que l'underground policier est difficile à pénétrer. Et que je suis probablement le premier journaliste à effectuer une enquête dans ce monde invisible. Ce n'est pas à moi que l'on doit adresser des reproches, mais à certains membres de la confrérie journalistique, de partout dans le monde, frayant depuis des lunes dans les arcades policières, plus près de la police que du citoyen, de l'Étau policier que de l'État démocratique. Ceux qui savent se taisent, n'en informent jamais leur auditoire. Important de savoir que la police a également infiltré les salles de nouvelles des médias. Soyons plus précis : des flics y travaillent comme journalistes. J'y reviendrai. Enfin, ces lecteurs, après avoir découvert tout ce que contiennent ces pages, posséderont les connaissances requises pour effectuer leur propre enquête sur le terrain, et en vérifier la valeur journalistique.

 

Quand vous la ferez, amis lecteurs et lectrices, et j'espère que vous passerez à l'acte, ce livre a d'ailleurs pour but de vous y inciter et aider, attendez-vous à tomber des nues... Et ce, peu importe le pays où vous habitez. Aux États-Unis, au Canada et en Europe les tactiques policières décrites dans ces pages sont la norme, à quelques rares variantes près. Je suggère fortement comme point de départ votre... propre entourage. Même si vous êtes loin de vous en douter, sachez qu'ils et elles sont là, directement ou par commerçants et autres collabos interposés : au risque de me répéter et sans vouloir généraliser la pratique, coiffeurs et coiffeuses, dépanneurs, petits épiciers et chauffeurs de taxi sont les pires, parce que plus près du citoyen. Évitez les jugements arbitraires, attendez d'avoir empilé suffisamment de recoupements, c'est-à-dire des renseignements venant s'ajouter à ceux que vous possédez déjà et vous confirmant que oui, ou que peut-être bien, ou que non c'en n'est pas un ou une... Et si vous n'êtes pas sûr, accordez le bénéfice du doute, sans toutefois mettre en veilleuse votre sens critique parce que d'autres éléments d'information peuvent surgir.

 

Outil d'enquête essentiel : une petite camera jetable, un témoin potentiel qui vous suit pas à pas partout. On en trouve dans les pharmacies pour une dizaine de dollars, film compris. La qualité des photos est bonne sans être excellente. Autre avantage : si dans le feu de l'action vous l'échappez sur du béton ou dans l'eau, ou qu'un policier en civil plus zélé qu'un autre vous l'enlève ( ce qui, au cours de mon enquête, ne m'est pas arrivé, mais on m'en en volée une à mon domicile ), votre perte ne sera pas énorme, mise à part la valeur des photos prises sur le vif. Elle joue aussi un autre rôle : photographier des civils et des collabos suscite une certaine inquiétude chez ceux et celles qui nous épient. La caméra est l'équivalent d'une arme de dissuasion, la photo, d'un avertissement subliminal : respectez mes droits sinon votre visage fera la une des journaux et téléjournaux.

 

Fermons la boucle en soulignant que la plupart des faits, je les ai rédigés aussitôt revenu à mon domicile, de sorte de les rapporter avec exactitude : date, lieu, contexte, noms. Façon idéale pour faire des recoupements. Alors, ce récit n'est pas romancé. Les faits relatés sont authentiques, les théâtres de l'action réels. Sauf en certains endroits où j'ai dû maquiller acteurs et décors pour éviter que des lecteurs des endroits où j'ai enquêté ne les identifient. C'est un récit, qui demeure la meilleure façon d'appréhender la réalité. Suivi, en deuxième partie, d'une analyse permettant d'insérer ces événements dans un grand tout : notre société. La démocratie, telle qu'elle existe en cette année 2007 où je publie ce livre, est un théâtre destiné à nous abuser, et digne du film américain Show Trumen, de Peter Weir. Le personnage principal est le jouet d'une machination inouïe, à l'image de celle qu'a manigancée pouvoir et police à l'encontre de la population, avec son underground policier, ses faux citoyens, faussement conviviaux, faussement tristounets quand vous n'allez pas bien, etc.

 

Sans chercher à dramatiser la situation décrite, il est un fait bien réel que après avoir lu ce livre, vous éprouverez un sentiment d'irréalité assez déplaisant, ne regarderez plus du même oeil votre grande Cité, ville ou village. On se croit en pleine fiction, se frotte les yeux, gratte la tête à deux mains, n'arrive pas à le croire. Comme le système marche tout croche, on grince aussi des dents, cuit à l'intérieur. Un malaise léger ou plus consistant dans le creux de l'estomac, qui se dissipera pour se manifester de nouveau au hasard de certains bulletins de nouvelles ou d'articles de journaux traitant de bavures policières ou de l'adoption de lois sévères. Quand vous croiserez des autos-patrouille ou des policiers en uniforme, des déclics aussi se feront instantanément. Vous ressentirez également un certain mépris à l'endroit des citoyens-collabos, les béni-oui-oui de la police.

 

Il y a tout de même un pré requis, imparable : être un démocrate convaincu. Si vous êtes un fanatique de la police, de l'ordre et du conformisme, il y a peu de risque que ce livre, soit dit sans blague, vous fasse manquer d'air. Personnellement, j'avoue qu'il y a des jours où je souhaiterais n'avoir jamais été témoin de ce que j'ai vu sur le terrain. Auparavant, respirer profondément dans ma Cité ou mon village me rendait plus libre. Aujourd'hui, le démocrate sent une souffrance, comme une brûlure. C'est ce qu'on appelle la chape de plomb ! Pour tout dire, mes belles illusions se sont volatilisées !

 

Néanmoins, cette enquête valait le coup puisque elle contribuera, je le souhaite, à faire des droits fondamentaux un No Policeman's Land. Cependant, elle ne suffira pas, il faudra vous y mettre aussi, amis lecteurs et lectrices. La protection de nos droits fondamentaux est une tâche collective. Mais pour ça, il faut être prêt à se forcer un peu. Il y a des mythes à combattre, des valeurs à rénover. Le défi vaut vraiment le coup.

 

Mes premiers pas dans l'underground policier

 

Tout a commencé quand j'ai découvert, fin décembre 1996, mon premier resto communautaire sans but lucratif : Bouffe-Héberge, 157, rue Ontario-Est, à Montréal. L'endroit m'a vite emballé. Un véritable resto, et même beaucoup mieux à cause de l'osmose entre usagers et bénévoles, avec tables à deux ou quatre places, lumière tamisée suspendue au-dessus de chacune, service aux tables assuré par des bénévoles affables. Et pas cher, un seul dollar le repas, pourboire interdit : devenu bénévole, j'aurai droit à mes trois repas gratuits chaque jour. Concept génial ! Et une clientèle intéressante. Il y avait là plein d'amis potentiels dont j'allais faire la connaissance. L'endroit tout désigné où économiser ses sous pour redevenir autonome sur le plan financier, se socialiser et développer une certaine élégance devant l'infortune.

 

Me suis rapidement lié d'amitié avec un usager et une bénévole, Norbert et sa " blonde ", Gilberte - sauf indication contraire, tous les prénoms sont fictifs. Gars intelligent, cultivé, avec qui je pouvais échanger sur n'importe quel sujet. Un peu athlétique, blond, plutôt bel homme, le genre qui font se retourner les femmes sur leur passage. Norbert et moi dînions et soupions ensemble sept jours par semaine. De bonne foi, me sentant en confiance, je m'exprimais sans réserve. Les jours s'écoulant, j'ai remarqué qu'à l'occasion il lui arrivait de me poser des questions d'une naïveté désarmante. Ainsi, cette fois où nous discutions de l'effondrement du communisme en URSS, il m'a demandé : « C'est quoi le communisme ? » Ç'a été son premier faux pas. J'étais étonné qu'il ignore ce que des gens moins cultivés que lui savaient. Au point où je lui ai spontanément demandé s'il était flic. Bien entendu, il a nié. Un civil n'avoue jamais l'inavouable.

 

Il lui arrivait également de raisonner bizarrement. Ainsi ce jour où je lui racontais, pour l'avoir lu dans un livre, que des gardiens de réserves fauniques, dans certains pays africains, abattaient chaque année une centaine de braconniers. Pour moi, c'était de la barbarie à l'état pur. Lui, au contraire, se disait d'accord avec cette méthode. Opinion pour le moins déconcertante. Devait-on tuer des humains po