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Big
Brother et Big Sister
En
1994, René Laperrière, du Département des
sciences juridiques de l’Université du Québec à
Montréal, et Pierre Patenaude, de la Faculté de droit
de l’Université de Sherbrooke, s’inquiétaient que
les nouvelles technologies de l’information décuplent la
présence de Big Brother dans notre vie de tous les jours. (
Traité des problèmes sociaux – Institut québécois de recherche sur la culture – Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois
et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) Ils faisaient le constat que, les
années précédentes, la question de la protection
de la vie privée avaient pris beaucoup d’importance, en
raison notamment de la mise au point de techniques de surveillance
très raffinées et de l’extension considérable
des technologies de l’information. Propos tenus en… 1994. Depuis,
on sait le développement exponentiel que celles-ci ont connu.
La situation est par conséquent beaucoup plus préoccupante
en ce début du troisième millénaire.
Illustrons
le en jetant un rapide coup d’oeil au déploiement de ce
monde de l’ombre et du secret. D’abord, les technologies de
surveillance : caméra – la plupart du temps cachée,
ou ayant la forme d’un autre objet –, micro, écoute
téléphonique et balayeur d’ondes, etc. Ensuite le
dispositif “ humain ” d’espionnage : policiers et
policières en civil, agents et agentes en civil à
l’emploi des agences de sécurité privée,
citoyens collabos de la police pseudo communautaire : des
dirigeants de petites, moyennes et grandes entreprises –
coiffeurs-ses, petits épiciers et dépanneurs sont les
pires, parce que plus près du citoyen-client –, des vendeurs
et livreurs de biens et services à domicile, des concierges,
des chauffeurs de taxi, des employés d’organismes
gouvernementaux et paragouvernementaux, plusieurs organismes sans but
lucratif, etc. Où vont tous ces renseignements recueillis sur
le terrain ?
Dans
des ordinateurs équipés de logiciels super performants,
plus précisément dans les mégabanques
informatisées de la police. On peut y accumuler des quantités
phénoménales de renseignements sur chaque citoyen,
rendant possible la constitution de bases de données
multifonctionnelles. De fait, le dispositif “ humain ” joue deux
rôles : la cueillette des renseignements et la répression
sur le terrain à partir de ces renseignements. On sait
maintenant en quoi consiste les activités clandestines
illégales des civils, et les atteintes aux droits qu’elles
impliquent. Les collabos de la police, qui y participent, l’ignorent
sans doute mais ce qu’ils font d’abord et surtout, c’est du
renseignement. Ils contribuent ainsi à décupler la
présence de Big Brother et de Big Sister au sein de la Société
civile. Dans le Québec rural, parce que moins populeux et plus
homogène, la situation est plus grave qu’en milieu fortement
urbanisé.
Afin
de savoir de quoi on parle, signalons quelques exemples bien
concrets, vécus lors de mon enquête effectuée à
Lac Bouchette de juillet 1999 à juin 2003. Ils illustrent bien
quelque unes de ces circonstances où un collabo fait la
cueillette d’un renseignement et le transmet ensuite à la
police, et l’utilisation que celle-ci peut en faire. Je demeure
dans le petit village policier de Lac Bouchette. Une fois par mois,
je me rendais à Roberval, située à une
quarantaine de kilomètres, y effectuer des achats et visiter
de la parenté. Comme je n’ai pas de véhicule,
j’utilisais entre autres les services d’un chauffeur de taxi
clandestin du village. Pas chérant, le gars : il se
contentait de moins du tiers du prix qu’exige un taxi possédant
un permis. Lorsque je l’informais que tel jour, à telle
heure, je devais me rendre au Carrefour Jeannois – un centre
commercial de Roberval – ou que j’avais rendez-vous avec tel
dentiste ou tel oculiste, il en informait la Sûreté du
Québec. Elle disposait ainsi de tout le temps nécessaire
pour me préparer de petites déstabilisations sympas,
mettre au parfum le proprio ou un employé des établissement
où je devais aller. L’accueil y était moins
convivial, et j’y étais la cible d’entourloupettes.
Au
magasin, le système antivol retentissait à mon entrée
et à ma sortie ; à la clinique, pendant qu’on me
détartrait les dents, l’eau me coulait dans cou ; chez
l’oculiste, on me remettait un étui trop petit pour les
lunettes que je venais d’acheter. Dans une cafétéria,
où j’allais à l’occasion, il arrivait, entre autres
faits, que la serveuse dépose négligemment sur le
comptoir, le visage teinté de mépris, un smokemeat
froid, dur comme une semelle de bottes et pas mangeable. À une
autre occasion, l’une des employées criait à sa
consoeur, qui est dans la cuisine : « Y as-tu vu
la face ? », alors que j’étais le seul au
comptoir. Tout faire pour que le citoyen, refusant d’entrer dans le
moule de la pseudo police communautaire, ne se sente pas bien dans la
société. Voilà ce qu’on appelle notamment du
renseignement. La police s’en sert pour imposer son emprise
psychologique sur chacun des citoyens. C’est de cette façon
que la police et ses collabos implantent les stéréotypes
au sein de la société et contribuent à la
destruction du tissu social. Les cas cités sont insignifiants,
bien que significatifs, mais ce n’est qu’un prélude à
ce qui va suivre…
Traitant
des bases de données des mégabanques, Laperrière
et Patenaude écrivaient « qu’elles permettent
d’accumuler une quantité considérable de
renseignements sur les citoyens, de les diffuser et de les utiliser
de façon à réduire sensiblement leur vie privée,
en y enregistrant les moindres détails de leur existence et en
les comparant pour établir un double informationnel des
individus, en même temps qu’un immense réseau de
surveillance et de contrôle social ». Enquêtes
sur l’identité des personnes ( race, sexe, filiation et
adoption, image ), leurs choix existentiels ( vie maritale,
orientation sexuelle, avortement et contraception, éducation
des enfants ), leurs appartenances et opinions ( politiques,
religieuses, syndicales ), leur état de santé, leur
situation socio-économique ( travail, logement, crédit
), leurs antécédents ( judiciaires, professionnels ou
autres ) et même leurs habitudes de vie ( consommation, drogue
), leurs fréquentations et leurs faits et gestes. Le tout afin
de repérer, sélectionner, comparer à des profils
et avantager ou pénaliser les intéressés. Les
auteurs mettaient la police au premier banc des accusés.
Ils
complétaient ce tableau en ajoutant une info troublante : la
puissance des ordinateurs et l’instantanéité des
communications « en temps réel » laissent
croire à leur infaillibilité. C’est-à-dire ?
Que l’individu cherchant à se défendre contre une
erreur introduite dans le système ou à en dénoncer
le fonctionnement sera complètement disqualifié,
jusqu’à en perdre son identité au profit de la « vérité » fabriquée par
l’ordinateur, et de voir attaquer son jugement et sa conscience par
des arguments scientifiques, techniques et organisationnels qu’on
lui opposera comme incontestables.
Examinons
un autre cas concrets, mais n’impliquant pas la police. En mai
2000, le Commissaire canadien à la protection de la vie
privée, Bruce Phillips, dans son rapport annuel déposé
à la Chambre des communes d’Ottawa, nous apprenait
l’existence, au sein du ministère du Développement
des ressources humaines du Canada ( DRHC ), d’une mégabanque
informatisée. ( Vincent Marissal, Paul Roy et Gilles Toupin – La Presse des 17, 18, 19, 20 et 24 mai 2000 ) Elle contenait des
renseignements puisés, rapportait La Presse, à partir
des déclarations de revenus, de la prestation fiscale pour
enfants, des dossiers d’immigrants, des dossiers provinciaux du
bien-être social, du programme de formation, des dossiers de
l’assurance emploi, des relevés d’emploi. Renseignements
aussi sur la scolarité, l’état civil, la langue,
l’origine ethnique, le statut de citoyenneté, l’incapacités,
les antécédents professionnels, et bien d’autres
sources encore.
Le
nombre et le détail des renseignements sur chaque individu
sont aussi impressionnants qu’illimités, précisait le
commissaire Phillips. Il estimait que la mégabanque contenait
jusqu’à 2 000 éléments de renseignements sur
chaque individu, et s’étalant sur vingt ans, soit 33
millions de dossiers sur autant de Canadiens, vivants ou décédés.
Le DRHC envisageait même de ratisser encore plus large en
récupérant des renseignements personnels à la
Sécurité de la vieillesse, au Régime de pension
du Canada, au Programmes des prêts aux étudiants et dans
les filières provinciales de l’aide sociale.
Commissaire Phillips : « Cela me rend mal à l’aise de savoir que le gouvernement
possède autant d’informations sur les Canadiens sans leur
dire pourquoi on les recueille. ( ... ) Les uns après
les autres, les commissaires à la protection de la vie privée
ont rassuré les Canadiens en leur disant que le gouvernement
ne disposait d’aucun dossier unique sur eux. Nous avions tort, avouait-il avec franchise. ( ... ) Les Canadiens devraient
savoir pourquoi leurs renseignements sont recueillis, à quoi
ils serviront, combien de temps ils seront conservés et à
qui ils seront communiqués. ( ... ) Je ne veux pas que
les gens pensent qu’un agent du gouvernement les espionne par le
trou de la serrure. Mais qu’ils comprennent que, à cause des
ordinateurs, nous sommes dans une nouvelle ère, où il
est possible de prendre un peu d’information sur chacun de nous
dans différentes sources, de tous les mettre ensemble et de
tracer un portrait très détaillé. »
Il insistait sur le fait qu’il n’avait aucune preuve que des
fonctionnaires avaient utilisé frauduleusement les
renseignements du fichier, « Mais, on n’est jamais à
l’abri d’un fonctionnaire mal intentionné »,
ajoutait-il.
Suivons pas à pas
les réactions du pouvoir fédéral libéral
à la suite de ses révélations. Le premier
ministre Jean Chrétien et sa ministre du DRHC, Jane Stewart,
soutiennent que les Canadiens n’ont rien à craindre, que « les renseignements sont codés et aucun nom ne circule ».
Un porte-parole de son ministère, Daniel Lavoie, précise
que la mégabanque ne sert qu’à mener des recherches.
La ministre Stewart déclare que la Gendarmerie royale du
Canada et le Service canadien du renseignement de sécurité
du Canada ( SCRS ) « n’avaient pas un accès direct » à la mégabanque, mais « s’ils faisaient une demande d’information, ils devraient ( sic ) avoir en main un mandat de la cour ». Pour sa part, la
conseillère juridique du Commissariat à la protection
de la vie privée, Me Martine Nantel, soutient que la loi
canadienne « ne les y oblige pas », il
leur suffit de formuler leur demande par écrit. Quant au
ministre du Revenu, Martin Cauchon, et le solliciteur général,
Lawrence MacAuley, le patron de toutes les polices au pays, ils
donnent des réponses floues sur ces questions. Toutefois, la
ministre de la Justice, Anne McLellan, admet... qu’il faudra revoir
la loi pour l’adapter à l’ère informatique.
Commentant les propos du
commissaire Phillips, Pierre Gravel, éditorialiste de La
Presse, fait le constat suivant ( Pierre Gravel – La Presse du 18 mai 2000 ) : « Ceux qui croyaient encore
pouvoir mener leur petite existence tranquille à l’abri de
toute indiscrétion en seront quittes pour leurs illusions. » L’éditorialiste parle « d’un Big Brother
auquel il est devenu pratiquement impossible de cacher quoi que ce
soit ( … ) de la nécessité de reconnaître
que le respect de la vie privée est un des éléments
de base des libertés individuelles. D’où cette
exigence absolue, propose-t-il, de fixer au plus tôt des
paramètres précis à l’intérieur
desquels toutes les ressources de la technologie demeureront un
instrument au service des personnes. Et non un projecteur à la
disposition des autorités pour cibler tel ou tel individu sans
même être tenu de l’informer de la surveillance ou de
la curiosité dont il est l’objet. ( ... ) Pour
encadrer cette propension administrative à l’accumulation
automatique de toutes les données disponibles, il s’impose
que tous les gouvernements adoptent un code de conduite. ( ... ) Sans oublier, l’assurance absolue que tout citoyen pourra, à
sa demande, être informé rapidement et sans tracasseries
inutiles de la nature exacte et complète de toutes les
informations qu’on détient sur lui. »
Gravel soutient que
seules les pressions d’ « une opinion publique intraitable » pourront amener le gouvernement à admettre l’urgence
de baliser ce phénomène pendant qu’il en est encore
temps. L’éditorialiste a tout à fait raison. Sauf
qu’il y a un gros os : le citoyen n’est pas sensibilisé à
cette question. Les virus informatiques, il connaît, les médias
lui en parle régulièrement. Mais des dangers de la
concentration de renseignements à son sujet dans une
mégabanque gouvernementale ou policière, il les ignore
car les médias n’en traitent pas. Remarquez que le nom de
Big Brother est souvent évoqué mais en des termes si
vagues qu’aux yeux du citoyen tout cela est davantage près
de la science-fiction que de la réalité quotidienne.
Alors, il ne se sent pas vraiment menacé. On peut même
avancer qu’il s’en fout comme de sa dernière chemise.
C’est seulement lorsque l’on lui soumet un cas concret, comme
celui de la mégabanque fédérale, qu’il réalise
que Big Brother, c’est sérieux. Et après en avoir été
ému, il retourne à ses petites affaires et oublie tout.
Peu après, Big
Brother se fait hara-kiri, pour utiliser l’expression du
journaliste Vincent Marissal de La Presse. ( Vincent Marissal – La Presse du 30 mai 2000 ) Le gouvernement Chrétien décide
de démanteler le mégafichier. « Du coup, de faire
observer le journaliste, ce qui, quelques jours plutôt, était
essentiel au bon fonctionnement du gouvernement, est soudainement
devenu un « risque pour la vie privée »,
selon les propres termes du DRHC : « Le problème, reconnaît alors Daniel Lavoie, c’est que nous avions
toutes les données en notre possession et que nous pouvions
les manipuler avec un programme informatique. » Et le
journaliste de rappeler que la ministre Stewart et le premier
ministre Chrétien affirmaient haut et fort que les Canadiens
n’avaient pas à craindre de l’existence de cette immense
banque de données capables, illustre-t-il, et sur simple
commande informatique, de tracer un portrait fiscal et social
extrêmement détaillé de chaque individu. Le
ministre Cauchon clamait même à la Chambre des Communes
que l’opposition « criait au loup et essayait de faire
peur à la population ».
La mégabanque est
démantelée en présence de représentants
du commissaire Phillips. Désormais, les échanges
d’informations seront possibles seulement cas par cas et les
renseignements personnels devront être détruits une fois
la recherche terminée. De plus, tout nouveau programme
d’échange de renseignements devra être approuvé
par celui-ci. Le DRHC s’est engagé à établir
un cadre législatif sévère, comprenant des
pénalités, afin d’en policer l’usage par ses
fonctionnaires. Et qu’adviendrait-il des renseignements de ce
mégafichier ayant fort probablement servi à enrichir
les mégabanques informatisées de la Gendarmerie royale
du Canada, du Service canadien du renseignement de sécurité
et des corps policiers du Québec, dont la Sûreté
du Québec et la police de l’île de Montréal ?
Les détruirait-on aussi ? Incluant tous ces autres
renseignements que la police accumule sur les honnêtes citoyens
? Les médias n’ont pas posé la question. Pour le
moment, elles s’en sortaient saines et sauves. Elles n’étaient
pas les seules, on le verra.
Le
gouvernement péquiste de Lucien Bouchard n’avait pas manqué
de réagir, au plus fort de la tempête médiatique.
Son ministre des Relations avec les citoyens, et ex-ministre de la
Sécurité publique, Robert Perreault, avait déclaré
que Québec ne fiche pas ses citoyens à leur insu, n’a
pas l’intention de le faire, et si la mégabanque fédérale
contient des informations sur des Québécois, elles
devraient être détruites. Il avait souligné que
le fait qu’un gouvernement dispose d’informations sur ses
citoyens ne constitue pas un problème : « C’est
nécessaire pour l’application des lois, pour rendre service
aux citoyens ». Ces informations, avait-il poursuivi, sont
recueillies à des fins spécifiques et doivent être
utilisées aux fins pour lesquelles elles ont été
recueillies : « On ne peut pas se permettre
d’additionner toutes ces informations et constituer un mégafichier. » Notons que le ministre s’était bien gardé de
dire mot de la police québécoise qui, elle, fiche les
citoyens.
Et
qu’en était-il aussi du mégafichier que le
gouvernement péquiste avait entrepris de créer ?
Rappelons qu’au milieu des années 1990, le directeur du
bureau de l’état civil, Me Guy Lavigne, avait été
mandaté par Québec pour réunir dans une banque
informatisée tous les actes de naissance, de mariage et de
décès, en remontant d’aussi loin que… 1621 jusqu’à
nos jours. ( NDLR : Recensement des Québécois de
souche mis de l’avant par le gouvernement péquiste du temps
? ) ( François Berger – La Presse
du 1e mars 1999 ) L’objectif : faire la gestion de l’identité
québécoise. En mars 1999, Me Lavigne avait également
commencé à puiser des renseignements dans des banques
informatisées gouvernementales. Il avait conclu à cette
fin une entente avec la Régie des rentes et l’Assurance
maladie. Éventuellement devaient s’y ajouter les
renseignements de la Commission de la santé et de la sécurité
au travail ( CSST ).
Ce
début de couplage de fichiers inquiète déjà
des citoyens, écrivait le journaliste François Berger
de La Presse. En lisant son article, daté de mars 1999, il
saute aux yeux qu’ils l’ont été peut-être
davantage quand ils ont appris que plus la concrétisation de
ce programme avance, plus l’appétit des responsables de
cette banque informatisée grandit. Le journaliste nous
apprenait en effet que Me Lavigne s’était fixé comme
objectif de créer un « mégafichier »
qui contiendrait d’autres renseignements sur eux, par exemple les
changements d’adresses. Et qu’il pourrait être transformé
éventuellement en fichier central du gouvernement. Il
admettait d’ailleurs que « nous nous poserons la question
d’une gestion centrale d’ici quelques mois ». Un
préalable à l’émission éventuelle d’une
carte certifiant que son détenteur est un citoyen québécois
? Certains craignaient, signale le journaliste, que, même
facultative, celle-ci devienne avec le temps l’équivalent
d’un passeport intérieur. L’éventuel « mégafichier » ne constituait pas l’unique
source de préoccupations.
Dans
son rapport annuel 1998-99, le président de la Commission
d’accès à l’information du Québec ( CAIQ ),
Paul-André Comeau, constatait que, même si la démarche
est « globalement bien amorcée », le bilan
du gouvernement du Québec dans le domaine de la protection des
renseignements personnels demeurait « mitigé et
hésitant ». ( Martin Pelchat – La Presse du 25 juin 1999 ) Comeau jugeait que les initiatives menées
par la CAIQ dans plus d’une centaine de ministères et
organismes au cours de l’année précédente
étaient « lourdes d’enseignements et
d’interrogations ». Il est vrai que le ministre péquiste
des Relations avec les citoyens et de l’Immigration, Robert
Perreault, s’était engagé à moderniser les
lois d’accès. Cependant, Comeau rappelait que les dernières
modifications remontent à plus de dix ans, alors que le
législateur, à l’époque, s’était fixé
comme objectif de les actualiser à tous les cinq ans. Retard
démontrant l’intérêt que le pouvoir politique
portait à la chose. Se posait aussi la question de
l’éventuelle modernisation : une loi véritablement
étanche, ou laissant encore quelques trous béants ?
Dans
son rapport annuel, Comeau écrivait que la dernière
année ( 1998-1999 ), fertile en incidents majeurs, avaient
également démontré « l’emprise »
du secteur privé sur les renseignements personnels : « C’est évidemment autour de l’Internet et des nouvelles
technologies d’information que se sont greffés incidents,
malaises et accrocs. Que l’on songe aux dossiers des détenteurs
de la carte Air Miles dévoilés à l’internaute
le moindrement habile. » La CAIQ avait notamment rendu
l’avis qui devait entraîner la démission de la
ministre péquiste du Revenu, Rita Dionne-Marsolais, dans
l’affaire d’un sondage mené illégalement auprès
des bénéficiaires du régime de perception des
pensions alimentaires, rappelle le journaliste Martin Pelchat de La
Presse.
Pour
sa part, sa collègue Katia Gagnon fait mention, en juillet
1999, d’un rapport spécial de la CAIQ indiquant que les
échanges de renseignements confidentiels entre ministères
et organismes gouvernementaux ne respectaient pas toujours la vie
privée des citoyens, « accrocs contraire aux
exigences ». Elle cite des cas. Le ministère (
péquiste ) des Transports avait transmis des données
confidentielles provenant du fichier de la Société de
l’assurance automobile du Québec ( SAAQ ) à une firme
privée de sondages. ( Katia Gagnon – La Presse du 2 juillet 1999 ) Les nom, adresse et classe de permis de
conduire de quelque 7 000 citoyens avait été dévoilés
à cette firme non identifiée, pour fins d’enquête.
Le ministère n’avait pas veillé à ce que ces
renseignements ne soient utilisés qu’aux fins pour
lesquelles ils étaient destinées. Et, après son
enquête, la firme ne les avait pas détruits.
En
outre, le ministère péquiste de l’Emploi avait
également échangé des renseignements avec la
SAAQ. La CAIQ les avait tous les deux sommés d’y mettre un
terme. Ce même ministère avait communiqué à
la Régie des rentes du Québec des renseignements
personnels touchant 28 000 Québécois, sans
préalablement obtenir leur consentement. Notons qu’en
janvier 2001, selon l’éditorialiste Mario Roy du quotidien
La Presse, la SAAQ avait exprimé l’intention de créer
par croisement de données des dossiers plus complets sur les
conducteurs, même ceux qui n’ont jamais été
condamnés au criminel ou dont le permis n’a jamais été
suspendu. ( Mario Roy – La Presse du 8
juin 2001 ) « Disons que, sans tout de suite évoquer
Big Brother, l’affaire aurait besoin d’un certain nombre
d’éclaircissements avant de paraître acceptable ! », jugeait l’éditorialiste.
Autre cas rapporté
par la journaliste Gagnon, celui du Bureau de la statistique du
Québec qui avait fourni au ministère ( péquiste
) de la Santé les prénom et mois de naissance d’enfants
dans le cadre d’une recherche visant à identifier les
facteurs de difficultés d’adaptation chez les enfants. (
Katia Gagnon – La Presse du 2 juillet
1999 ) Ce transfert de données n’ayant pas été
autorisé par la CAIQ, celle-ci avait demandé et obtenu
que le chercheur détruise les données ainsi
recueillies. Mais comment pouvait-elle être vraiment certaine
que cela avait été fait ? Il est si facile de
copier-coller un fichier. Dans un autre chapitre, on traitera de
cette affaire… particulièrement préoccupante.
En avril 2000, Comeau
démissionne de la présidence de la CAIQ, poste qu’il
occupait depuis octobre 1990. Le journaliste Normand Delisle de la
Presse canadienne signale qu’aucune raison n’a été
invoquée pour expliquer son départ, qu’il qualifie de
brusque. ( Normand Delisle, la Presse canadienne – La Presse du 13 avril 2000 ) Il signale que l’organisme a connu,
depuis 1998, plusieurs soubresauts importants. Outre l’enquête
qu’il a effectuée sur des fuites de renseignements
confidentiels survenues au ministère ( péquiste ) du
Revenu, enquête qui devait avorter, le journaliste cite
d’autres entorses à la loi. En 1997, un employé de la
CAIQ avait révélé que des renseignements
personnels et confidentiels pouvaient être obtenus contre
rémunération par certaines agences privées (
NDLR : Agences de sécurité ? ). Pour des sommes
variant entre 40 et 200$, n’importe qui pouvait se procurer le
rapport d’impôt, le dossier de santé ou le dossier de
police de n’importe quel citoyen québécois.
Nécessaire de
savoir aussi qu’en vertu de la Loi québécoise sur la
protection des renseignements personnels dans le secteur privé,
les entreprise peuvent communiquer le dossier d’un employé
sans obtenir le consentement de celui-ci. ( Voir le dépliant
La loi sur la protection des renseignements personnels dans le
secteur privé ; La vie privée, ça se respecte ! – Gouvernement du Québec )
Notamment à une personne chargée de prévenir,
détecter ou réprimer le crime. Quand on sait que la
police veut tout savoir sur chacun des citoyens, rien ne garantit
qu’elle n’intervient que pour ces seuls motifs.
Juillet 2000, Me Jennifer
Stoddard, nommée par le gouvernement, succède à
Comeau à la présidence de la CAIQ. Le journaliste
Pierre April de la Presse canadienne rapporte ses propos ( Pierre
April, Presse canadienne – La Presse du
20 juillet 2000 ) : « Je tiens mon mandat et les
prérogatives de mes fonctions de la loi et des grands
principes constitutionnels sur les droits fondamentaux des Québécois
et lorsque j’aurai de bonnes raisons, après étude, de
croire que le droit à la vie privée est mis en péril
par une initiative privée ou publique, je n’hésiterai
pas à intervenir. » Elle affirme qu’elle
participera au besoin à un débat public qui le
remettrait en cause. Se dit prête à exercer son droit de
parole pour rassurer les gens : « Je suis très
ouverte à une telle idée. Je pense qu’ils protègent
leurs droits dans la mesure où ils sont informés sur la
façon de le faire. À l’ère des technologies
avancées, il devient de moins en moins évident pour le
commun des mortels de savoir comment protéger sa vie privée. »
Revenons
aux mégabanques policières, car elles sont autrement
plus menaçantes pour les droits et libertés des
citoyens. Car, d’après mon enquête de six années
et demi dans l’underground policier, Big Brother
et Big Sister, c’est surtout la police en civil, ce n’est pas un
gouvernement, fédéral ou provincial. Certes, dans un
État autoritaire, ou une province, le pouvoir utilise ses lois
et sa police pour opprimer le citoyen.
Cependant, les renseignements
qu’il accumule ne portent que sur ses relations avec celui-ci, ce
qui est déjà beaucoup remarquez bien, mais bien peu
comparer à ce que la police en civil, ses collabos et les
agents et agentes de sécurité en civil soutirent
quotidiennement du citoyen : chaque corps policier possède
sa mégabanque, qu’il actualise au jour le jour.
En plus d’avoir accès aux renseignements que l’État
détient sur chacun, la police en civil va en chercher d’autres
sur le terrain qu’on ne retrouvent pas dans les mégabanques
gouvernementales. Mieux outillée que l’État, elle
pénètre au fin fond de l’intimité du citoyen.
Bref, elle en sait considérablement plus sur celui-ci que
l’État. Au fait, combien de renseignements
détient-elle sur chacun des Québécois ?
Connaissant sa boulimie, le nombre doit être largement
supérieur, très largement… aux 2 000 que la
mégabanque fédérale du DRHC contenait sur chacun
des Canadiens.
Pourquoi
épier la population ? Pour répondre à cette
question, référons-nous à un document de
l’ex-Communauté urbaine de Montréal publié en
1996 ( La Police de quartier – Ensemble
pour mieux servir – Communauté
urbaine de Montréal et Police de la CUM, 1996 ) : le rôle
de la police de quartier est de « définir le profil
de chaque quartier, les particularités locales et les
caractéristiques de la population ». Un autre
extrait mérite une citation en règle : « L’élément fondamental dans le fonctionnement même
d’une organisation policière est de connaître le
territoire desservi, connaître les gens qui y vivent, comment
ils pensent ( sic ) et être en relation avec eux
quotidiennement ( NDLR : et être habillé en
civil )». Les nombreux contacts que les policiers établissent
avec les citoyens créent inévitablement un sentiment de
confiance mutuelle, « propice à l’échange
d’informations », condition de base pour la réalisation
des nombreuses activités policières...
En
1997, un enquêteur de la Commission d’accès à
l’information du Québec ( CAIQ ), Bernard Dionne, s’est
intéressé au mégafichier du Centre de
renseignements des policiers du Québec ( CRPQ ) ( André
Noël – La Presse du 17 décembre
2000 ) Qu’a-t-il trouvé ? « ( … ) des
renseignements nominatifs sur les plaignants, témoins
pertinents, suspects, victimes, prévenus, les bien volés,
le contrôle des armes à feu, les permis d’alcool,
permis des agences de sécurité, etc. Le CRPQ contient
environ six millions de dossiers », notait Dionne. En 1996,
on y avait dénombré 61 millions de transactions et
consultations.
Ici, se pose la question à savoir si Dionne a
eu le temps de tout voir. Analyser le contenu d’une mégabanque
ne peut être le job d’un seul homme et une affaire de
quelques semaines ou mois. Ce devrait faire l’objet d’une
surveillance continuelle. Se pose aussi celle à savoir si on
lui a tout montré. On peut en douter, et fortement. Des
auteurs ont déjà signalé la réticence des
responsables de ces mégabanques à s’ouvrir aux
enquêteurs. Dionne avait-il annoncé sa visite quelques
jours auparavant ?
Laperrière
et Patenaude se disaient d’avis, en 1994, que c’est la diffusion
incontrôlée des renseignements personnels qui pose les
menaces les plus grandes à la protection de la vie privée.
( Traité des problèmes sociaux – Institut québécois de recherche sur la culture – Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois
et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) Ils mentionnaient le cas du
secteur public où on ne compte plus les exceptions
législatives permettant aux administrations de se dispenser du
consentement des individus pour diffuser des renseignements
personnels à leur sujet, ou pour en collecter auprès de
tiers à l’insu des personnes concernées et sans
garantie de fiabilité. Ils s’inquiétaient du fait que
les législations, au lieu de restreindre, encadrent et même
officialisent la prolifération des moyens de surveillance
étatique et quelquefois privée.
Voyons
ce qu’en pense Laplante. ( Laurent Laplante – La police et les valeurs démocratiques – Institut québécois de recherche sur la culture ) Il
estime que la curiosité policière doit s'arrêter
quelque part et respecter certaines limites. S'il fallait que la
police lance à tous vents les informations qu'elle possède
sur chacun de nous, l'existence se déroulerait sous le signe
de la suspicion et de l'insécurité. Le laconisme
policier peut aussi constituer une épée de Damoclès.
Lui aussi doit avoir des limites. Reste à savoir comment et où
les établir. Attendre pour stocker l'information que le crime
soit commis, c'est augmenter les risques que court la société,
stériliser d'avance d'innombrables enquêtes, faire le
jeu des criminels, analyse-t-il. En revanche, n'est-ce pas nier la
présomption d'innocence que de recueillir de l'information sur
celui qui n'a encore rien fait ? se demande Laplante. Où
s'arrête la curiosité légitime et féconde
? Où commence la curiosité morbide et illégale ?
Laplante
met notamment en relief le danger qu’il y a de systématiser
le soupçon, de faire déboucher le souci d'être
renseigné sur la recherche boulimique d'informations par
nature confidentielle et qui devrait le rester. Il raconte que, dans
le passé, des non policiers ont eu l’occasion de compulser
des renseignements recueillis par des services policiers. D’abord
en 1976, quand le Centre québécois d’analyse et de
documentation a été démembré. Ils ont
constaté que cueillette, classification et analyse des
renseignements étaient, au mieux, nébuleux. Au point où
ils hésitaient entre le rire et la dépression. Ensuite
en 1981, quand la Commission Keable a déposé son
rapport sur des opérations policières en territoire
québécois. Cette fois, c’était plus sérieux,
rapporte Laplante : les renseignements comportaient de flagrantes
omissions et de nombreuses inexactitudes.
Même
si celui qui examine les dossiers policiers n'est jamais certain
qu'on lui a tout montré, Laplante ajoute que laissés à
eux-mêmes, les services policiers ont plus d'appétit
pour l'information que de discernement pour la trier. Plusieurs des
traditions policières échappent toujours à
l'évaluation externe, signale-t-il avec justesse. Nul ne sait
de science certaine si la police détruit vraiment les
renseignements, empreintes digitales comprises, obtenus dans une
enquête aboutissant à un non-lieu. On ne parvient pas
non plus à une certitude rassurante au sujet des informations
que transmet le public et qui ne se rattachent pourtant à
aucun crime. « Sont-elles scrupuleusement détruites
ou survivent-elles au cas où ? », se demande-t-il.
Dans
les milieux policiers, estime-t-il, on ne semble pas savoir quels
renseignements sont vraiment pertinents, ce qui indique, à son
avis, une carence en formation technique. On semble aussi ignorer que
certaines informations ne doivent pas être recueillies, là,
c'est la formation éthique des policiers qui suscite
l'inquiétude. Voilà qui devrait alerter l'autorité
hiérarchique, mais plus encore le pouvoir civil, sur le fait
que les policiers ignorent ou, pire encore, choisissent d'ignorer les
limites imposées par la Loi aux intrusions policières.
Il y a là atteinte aux libertés fondamentales, juge
Laplante. Celui-ci ayant publié son livre avant le lancement
du concept de la pseudo police communautaire et de son maître
mot panzer, la prévention, il serait intéressant de
savoir ce qu’il en pense aujourd’hui.
Et
en France, est-ce du pareille au même ? C’est fort
probablement pire qu’au Canada. Roché se demande même,
un brin ironique ( Sebastian Roché – Insécurité et libertés – Édition du Seuil ) : « Comment l’insécurité
urbaine est-elle possible, quand nous sommes si bien observés
? » Des voix se font entendre pour dire qu’Orwell n’est
pas du passé, un contrôle social diffus mais efficace
menaçant les libertés individuelles est annoncé,
rapporte-t-il. La surveillance y est omniprésente. Il dit que
la technologie de l’informatique a permis de répertorier les
individus. Dans ce pays d’ailleurs, le fichage commence dès
la naissance.
Suivons
le guide... À la maternité, le bébé est
inscrit au répertoire de l’INSEE – il gardera son numéro d’identification toute sa vie, la
Sécurité sociale et l’employeur l’exigeront,
signale Roché – et au fichier de
l’état civil. À l’école, on constitue un
dossier scolaire tandis que « la direction des affaires
sanitaires et sociale fiche les enfants et les familles à
risques ». Puis, c’est le fichier du service national, du
permis de conduire, des assurances, de la taxe d’habitation, du
fisc, des services commerciaux, de gestion du personnel, etc. Et
grâce aux cartes de crédit, on peut suivre les usagers
dans le moindre de leurs déplacements – retrait d’argent, achat, déjeuner, plein d’essence, péage,
etc. –, connaître leur niveau de
vie, leur style de consommation, le lieu de leurs vacances. De plus,
des millions de Français sont fichés à leur insu
par la police à l’occasion d’un contrôle d’identité.
D’après
Hamon et Marchand, toutes sortes de renseignements sont stockées
dans le fichier central informatisé des polices françaises.
( Alain Hamon et Jean-Charles Marchand – P...comme police – Éditions Alain
Moreau ) Ceux relatifs aux activités des criminels, bien sûr,
mais également des renseignements d'hommes publics et de
citoyens sur les origines raciales, opinions politiques,
philosophiques, religieuses, syndicales, les moyens d’existence,
les fréquentations, la propension à la boisson, etc.
Des renseignements sont collectés grâce aux voisins, aux
concierges, aux employeurs ou à l'occasion de démarches
administratives ou de contrôles d'identité. Et le
fichier central est constamment enrichi de renseignements frais. Pour
l'ensemble du territoire français, à titre d'exemple,
Hamon et Marchand évaluent le nombre de fiches entre 200 et
250 millions. Est-ce tout ? Non.
Roché
nous apprend aussi qu’au pays de la liberté-égalité-fraternité,
des maires ont mis toute leur commune en cartes, comme à
Dinan, avant que la Commission nationale informatique et liberté
( CNIL ) ne les fasse détruire. ( Sebastian Roché – Insécurité et libertés – Édition du Seuil ) L’Office HLM de la Ville de Paris a été
assigné en justice pour avoir demandé à ses
gardiens d’immeubles de compiler des informations concernant la
tenue et la moralité des locataires. En 1992, le maire de
Lambersart, commune de la banlieue de Lille, a décidé
de mettre ses habitants sous la surveillance permanente de quinze
caméras reliées au commissariat. ( Roché cite
Le Canard enchaîné du 11 mars 1992 ) En 1993, la
commune de Levallois-Perret en installait une centaine, toutes
exploitées par la police municipale. Tout cela était
opérationnel bien avant les actes terroristes de septembre
2001, aux États-Unis, et une bonne partie de tout ce qui suit
aussi.
Revenons de ce côté-ci
de l’Atlantique pour voir comment on fait les choses... à
New York. Appétissante, la Grosse Pomme, cependant il y a
des... caméras dedans. Le chroniqueur Réal Pelletier de
La Presse, se basant sur des articles publiés dans la presse
américaine, nous avise, en janvier 1999, que « la
fameuse toile que tissait Orwell prend tranquillement forme et les
défenseurs des libertés en Occident tardent à
réagir ». ( Réal Pelletier – La Presse du 3 janvier 1999 ) ( George Orwell – 1984 – Éditions Gallimard ) Il
mentionne le cas de cette grande Cité, où la plus
importante association de défense des libertés civiles
de ce pays, l’American Civil Liberties Union ( ACLU ), dénonce
l’imposant réseau de caméras installées par
celle-ci dans les lieux publics.
En ce début de 1999, on en
avait dénombrées 2 380, chiffre jugé
conservateur, fait observer le journaliste. Le secteur privé
n’est pas en reste puisqu’il en a installées 2 000. De
toutes ces caméras, près de 2 000 sont fixes, juchées
sur des toits, dans des entrées d’immeubles ou soudées
à des réverbères alors que 400 sont mobiles,
munies de zooms capables de voir au-delà des fenêtres et
dans les fonds de cours. Il cite le directeur de la police
new-yorkaise, Howard Safir, qui affirme que le « droit à
la vie privée sur la place publique n’existe pas ».
Dans
deux autres de ses chroniques, le journaliste aborde le cas de la
Grande-Bretagne, se rapporte au Sundy Times de Londres ( mars 1999 )
selon lequel les Britanniques seraient les champions toutes
catégories en matière de télésurveillance.
( Réal Pelletier – La Presse du 7
mars 1999 et du 11 juin 2000 ) Ainsi qu’au Los Angeles Times ( juin
2000 ), qui évalue le nombre de caméras entre 1 et 1,5
million, soit 12 fois plus qu’aux États-Unis. Vestiges de
l’époque Thatcher ? s’interroge-t-il. Ces caméras
ont pour fonction de réduire la criminalité, mais en
même temps, elles procurent plein de renseignements sur les
moindres allées et venues du citoyen, constituant une atteinte
à sa vie privée, signale-t-il. Certaines peuvent capter
quotidiennement son image dans la rue, dans le métro surtout,
au travail, au resto, etc. Dans certaines villes anglaises, votre
photo est prise toutes les cinq minutes par ces appareils.
En
septembre 2006, on pouvait lire dans Cyberpresse que le centre-ville
de Middlesbrough, située dans le nord-est de l’Angleterre,
est désormais doté de sept caméras de
vidéosurveillance et d’un haut-parleur. Ainsi, des employés
municipaux peuvent sermonner directement tous contrevenants aux
règlements depuis la centrale, qui est reliée au
commissariat local. Par exemple, si un citoyen jette un papier sur le
sol, une voix lui demande : « La personne en
blouson vert pourrait-elle ramasser ce qu’elle a jeté ? »
Le conseiller municipal Barry Coppinger, qui donne cet exemple pour
en expliquer l’utilité, estime que cela constitue « une
espèce d’humiliation publique, mais signifie que les gens ne
recommenceront plus ». D’après lui, les
résultats sont encourageants. En Grande-Bretagne,
Middlesbrough est l’une des villes possédant le réseau
le plus dense de caméras de surveillance.
Au
Canada, le Commissaire fédéral à la protection
de la vie privée, George Radwanski, a intenté, en juin
2002, une poursuite contre la Gendarmerie royale du Canada afin de
faire cesser la vidéosurveillance des rues de Kelowna, en
Colombie-Britannique, une pratique autorisée par des autorités
municipales. ( Presse canadienne – La
Presse du 22 juin 2002 ) Il en a contesté la
constitutionnalité devant la Cour suprême de cette
province. « La vidéosurveillance policière
dans les villes est à la mode ( sic ), a-t-il
déclaré. C’est une grave violation de notre droit
à la vie privée, et de notre droit à fréquenter
des rues et des endroits publics sans être systématiquement
observés par la police. ( … ) Rien ne prouve que
la vidéosurveillance policière permette de prévenir
la criminalité. »
En
juin 2003, le tribunal rend sa décision : le commissaire
Radwanski ne dispose pas des pouvoirs requis pour intenter une telle
poursuite, statue-t-elle. ( Presse canadienne – La Presse du 5 juillet 2003 ) Ce dernier porte la cause en appel.
Cependant, le mois suivant, Radwanski… quitte sa fonction, et son
successeur, Robert Marleau, abandonne la poursuite : « Bien
que nous nous questionnons toujours sur la présence de caméras
de surveillance ( … ), nous croyons que cette poursuite
n’est pas une bonne façon d’utiliser des fonds publics », déclare-t-il.
Au
cours de mon enquête, j’ai acquis la conviction de la
présence de caméras cachées dans les rues de
Montréal, et pas seulement là, à Lac Bouchette
aussi, et vraisemblablement partout ailleurs au Québec. Bien
entendu, on le cache à la population. Les élus de ces
agglomérations le permettent-ils à la police ? Oui,
quoique plus probable que plusieurs de ceux-ci l’ignorent. La
police, cachottière de nature, ne leur dit pas tout, loin de
là. Les maires, peu importe l’endroit où ils exercent
leurs fonctions, participent activement aux activités
policières, sans savoir ce que la police cache derrière
l’écran de fumée de la prévention. On peut
même avancer qu’ils n’ont guère le choix s’ils
veulent être réélus, la police en civil veillant
au maintient de son orthodoxie.
Lorsque
vous apercevez un camion d’Hydro-Québec – surtout
celle-ci, parce que société d’État –, de
Bell Canada ou d’un câblodistributeur stationné près
d’un poteau de téléphone, pas sûr du tout que
la personne s’affairant à son sommet soit un employé
de l’une ou l’autre de ces entreprises : je pointe du doigt
particulièrement la Sûreté du Québec.
Peut-être même à l’insu de ces dernières,
et sans utiliser leur équipement : je n’écarte
pas l’hypothèse que la police soit équipée de
véhicules identiques à ceux de ces entreprises. La
police en civil déploie beaucoup d’ingéniosité
dans ses activités clandestines. Combien y en a-t-il, de ces
caméras, et où sont-elles ? Certaines équipées
de zooms permettant de voir au-delà des fenêtres des
résidences privées ? Faudra le demander au maire de
votre ville ou village. Et s’il est au courant, probable qu’il
cherchera à en minimiser l’importance ou maximiser les
dangers auxquels la criminalité expose les citoyens. D’où
la nécessité, vous comprendrez, de « protéger
les personnes âgées », « les
femmes », « nos enfants »,
etc. : la liste est longue.
Dans
un autre contexte, des agences de sécurité privée,
des employeurs et certains organismes gouvernementaux procèdent
ainsi également. En 1998, la Confédération des
syndicats nationaux ( CSN ) a porté plainte contre la
Commission de la santé et de la sécurité du
travail ( CSST ) auprès de la Commission des droits de la
personne et des droits de la jeunesse. ( Claude-V. Marsolais – La Presse des 13 et 14 mai 1999 )
Elle se plaignait que la CSST
utilise des agences de sécurité ou des détectives
privés pour suivre les allées et venues de travailleurs
accidentés et enregistrer sur bande vidéo leurs
activités. Un salarié avait même été
vidéofilmé dans sa chambre à coucher pendant
qu’il faisait l’amour avec sa conjointe : d’après
Trefflé Lacombe, président de la CSST, cette initiative
émanait d’un employeur, pas de son organisme. Dans l’avis
qu’elle a rendu en mai 1999, la Commission des droits estimait que
la filature généralisée de salariés
absents pour des raisons de santé ou une surveillance faite au
hasard représentent des atteintes inacceptables au droit à
la vie privée. L’employeur ou la CSST doit assumer le
fardeau de la preuve et le déclenchement d’une procédure
de surveillance, s’appuyer sur des motifs précis, graves et
concordants et non sur de simples impressions.
Puis
à la fin d’août 1999, la Cour d’appel du Québec
reconnaissait aux employeurs le droit d’utiliser la surveillance
vidéo de leurs employés s’ils ont des motifs sérieux
et respectent certaines limites. ( Yves Boisvert – La Presse du 1e septembre 1999 ) Selon le journaliste Yves
Boisvert de La Presse, elle confirmait le congédiement d’un
employé qui avait simulé une incapacité
attribuable à un accident de travail. Le journaliste mentionne
au passage que le tribunal, dans un jugement unanime, se garde bien
toutefois de régler les nombreux problèmes de respect
de la vie privée liés à la télésurveillance.
Par contre, elle est d’accord pour dire qu’il y a des limites à
son utilisation, ajoute-t-il. La dignité du travailleur doit
être respectée. Si l’employeur a des motifs
raisonnables de croire qu’il se fait frauder, si la surveillance
est nécessaire pour prouver la fraude et si elle est menée
de la façon « la moins intrusive possible »,
elle est légale.
À
la suite de cette décision, la CSN a demandé à
la ministre péquiste de la Justice, Linda Goupil, de mettre en
place un mécanisme judiciaire ou quasi judiciaire pour
recevoir les demandes de filature et les autoriser « dans
les seuls cas de critiques sévères ». Elle
réclamait que la personne ayant fait l’objet de filature en
soit informée et qu’elle ait accès aux rapports
d’enquêtes et renseignements vidéos. Elle insistait
également pour que les filatures effectuées sans
autorisation soient déclarées illégales et
passibles de sanctions importantes. Soulignons qu’au 14 avril 2003,
date des élections générales au Québec,
où les péquistes ont perdu le pouvoir aux mains des
libéraux, donc plus de trois ans et demi plus tard, rien ne
semblait avoir été fait.
Signalons
qu’aux États-Unis de plus en plus d’entreprises espionnent
leurs employés au nom de la productivité. ( USA Today
et Stephanie Armour – La Presse du 30
avril 2003 ) Selon un sondage de l’American Management Association,
jamais il n’y a eu autant de surveillance, lit-on dans La Presse
d’avril 2003. Plus des trois quart des grandes entreprises
enregistrent et passent en revue les communications et activités
des employés sur les lieux de travail. Richard Soloway,
président et chef de la direction de Napco Security Systems,
qui fabrique des dispositifs de sécurité à Amityville,
dans l’État de New York, le confirme : « Notre
entreprise existe depuis trente ans, et nous n’avons jamais vu une
telle augmentation de la surveillance des employés. Les
compagnies veulent accroître leur efficacité et garder
un œil sur leur productivité. »
Des
employeurs ont recours à un éventail de tactiques. À
Boca Raton, en Floride, la société Humint Employment
Services est devenue pourvoyeur d’agents secrets en milieu de
travail. Elle fournit des « acteurs »
aux entreprises qui les présentent comme des employés
nouvellement embauchés. Des employeurs en utilisent aussi pour
démasquer les faux accidents de travail et autres abus. Niall
Cronnolly, président de Eagle Investigation Service, à
Atlanta, relate un cas : « Une compagnie qui
emploie des équipes de nuit nous a embauchés et nous en
avons filmé buvant de la bière sur les lieux de
travail. » Les technologies courantes permettent aussi
aux gestionnaires d’enregistrer les frappes sur le clavier de
l’ordinateur, les courriels, les clavardages et bien plus. Pour Barry Steinhart, de l’ACLU, à New York,
ces pratiques suscitent des préoccupations en matière
de vie privée : « Chaque geste, chaque mot
prononcé est épié. » De leur
côté, les employeurs affirment que cette surveillance
porte fruit.
Aux
États-Unis, les défenseurs des libertés civiles
s’inquiètent, écrit le journaliste Réal
Pelletier de La Presse, parce que malgré leurs dénonciations
de l’omniprésence des systèmes de surveillance, Big
Brother n’arrête pas d’étendre sa toile, s’incruste
un peu plus chaque jour dans la vie quotidienne des Américains.
( Réal Pelletier – La Presse du 7
mars 1999 et du 11 juin 2000 ) En 2000, ils mettaient la société
en garde contre des appareils photos capables d’identifier les
visages, que les corps policiers prévoyaient installer dans
des endroits publics au cours des cinq années suivantes. C’est
Visionics, une compagnie du New Jersey, qui a lancé ce
logiciel. Son système Facelt peut en balayer 15 à la
seconde, produit des photos numérisées, mesure et
compare électroniquement les ressemblances avec ceux déjà
emmagasinés dans les mégabanques policières.
Ces
caméras ont été mises à l’essai lors du
Super Bowl, la finale du championnat de la National Football Ligue
organisée cette année-là à Tampa, en
Floride. L’ACLU en a dénoncé l’emploi ( La Presse
du 3 février 2001 ) : « Nous ne pensons pas que
le public comprenne ou accepte d’être soumis à une
identification informatisée par la police », écrit
aux autorités de Tampa, le directeur de l’ACLU pour la
Floride, Howard Simon. ( NDLR : C’était au début
de 2001, plus de sept mois avant les attentats terroristes du 11
septembre en sol américain. J’invite le lecteur à
mémoriser cette date fatidique pour comparer ce qui se faisait
avant et se fait depuis et ainsi apprendre que la démesure
policière existait déjà. )
Il demande notamment
de lui expliquer « comment ces images allaient être
utilisées, stockées et avec quelles banques de données
vont être comparés les visages numérisés
des milliers de fans et d’habitants de la ville. ( … ) Ces
personnes, souligne-t-il, n’avaient aucune idée que
leur visage seraient ( ... ) comparé aux photos de
criminels et terroristes ». L’organisme croit que les
minorités raciales seront particulièrement visées.
Par la suite, la police faisait savoir que 19 criminels avaient été
identifiés parmi les spectateurs du Super Bowl, mais qu’elle
était… trop occupée avec la foule pour effectuer leur
arrestation. Quelque temps après, Tampa en a installé
36 dans son quartier de boîtes de nuit. Virginia Beach
entendait faire de même.
Pourquoi
ces appareils sophistiqués ? Selon le journaliste Pelletier,
les réponses officielles sont les suivantes : le
ministère américain de la Justice ( pour trouver les
enfants disparus ), le Pentagone ( pour identifier des ennemis
politiques, même la nuit ) et la National Security Agency (
pour l’espionnage ). Tous trois investissent des millions pour
perfectionner cette technologie. Ses partisans affirment que la
pratique n’a rien d’illégale, puisque rues et stades, par
définition, sont des lieux publics. D’autres s’inscrivent
en faux. Ainsi Grayson Barber, un avocat de Princeton, qui écrit
dans le New Jersey Law Journal qu’il « existe de fait
un droit constitutionnel à l’anonymat dans une rue
publique ». Il mentionne à cet égard une
décision de la Cour suprême des États-Unis (
Kolender c. Lawson ) où les juges statuent que le gouvernement
n’a pas le droit d’exiger que les gens s’identifient, « même
s’ils flânent ou errent dans la rue ».
À
cela s’ajoutent les appareils photos déclenchés par
la vitesse d’une voiture et capables de photographier les plaques
d’immatriculation, et les contraventions sont aussitôt
expédiées par la poste. ( NDLR : Remplaceront-ils
un jour le radar que la police utilise manuellement ? ) Les
défenseurs des libertés civiles craignaient leur
prolifération aux intersections, au cours des cinq années
qui allaient suivre, relate le journaliste Pelletier. Dans les faits,
elle s’était déjà enclenchée,
rapporte-t-il. Cette technologie avait été implantée
dans 57 villes et comtés urbains de 13 États
américains, ainsi que dans le District de Columbia. D’autres
grandes villes prévoyaient faire de même avant l’hiver
2000-2001 et des États envisageaient de légiférer
pour en autoriser l’usage. Les partisans affirment que ces
appareils ont sauvé des centaines de vies et réduisent
les accidents aux intersections. Les opposants, comme le leader
républicain Dick Armey, y voient plutôt une invasion de
la vie privée et un moyen de remplir les coffres de l’État.
En quoi cette technologie
constitue-t-elle une invasion de la vie privée ? Les opposants
ne semblent pas l’avoir explicité. C’est qu’elle vient
s’ajouter à la panoplies des mesures déjà en
vigueur permettant de surveiller les allés et venus des
citoyens. Ainsi qu’il en est des technologies de l’information,
celle du radar photo ne fait pas exception, elle évolue aussi.
Ainsi, la France devait en installer 50 en 2007 afin de contrôler
d’autres types d’infraction que la vitesse, comme le non-respect
des feux rouges, des stops et des interdistances ( intervalle entre
deux véhicules ). Bref, le jour n’est pas loin, s’il n’est
pas déjà là, où il sera possible de
suivre à la trace, grâce aux plaques minéralogiques,
les déplacements de ceux circulant sur les routes. Un peu à
l’image des internautes circulant sur l’autoroute électronique,
le Web, facilement identifiable à partir de leur adresse
numérique IP. À l’époque de la vieille
Remington et des dossiers remisés dans des classeurs
métalliques, il était impossible de répertorier
tous ces renseignements. Avec l’informatique, ce n’est plus le
cas.
Au Québec, en
2001, le ministre péquiste du Transport ( MTQ ), Guy
Chevrette, a jonglé un certain temps avec un projet
semblable : j’ignore ce qu’il en est advenu. ( Martin
Pelchat – La Presse du 5 septembre 2001 )
Devant les critiques qui subsistaient à propos du radar photo
– cinémomètre photo –, il se disait prêt à
réduire sensiblement la portée de son expérience
pilote, d’une durée de deux ans, et même à y
renoncer si on lui proposait d’autres solutions valables au
problème grandissant de la vitesse au volant, qui tue plus que
l’alcool. Il prévoyait l’utilisation de quatre appareils
en alternance dans 40 endroits jugés à risque, où
la surveillance policière est compliquée et dangereuse.
Il arguait qu’ils permettraient de réduire le bilan routier
d’1%, soit sept décès, 60 blessés graves et
400 blessés légers. Le Barreau du Québec
soulevait la question du respect de la confidentialité, le
Protecteur du citoyen avait également réclamé
des changements au projet de loi.
De
fait, on peut avancer sans se tromper que bientôt à peu
près toutes les activités humaines seront examinées
sous la loupe. Les Québécois ne sont pas plus à
l’abris de cette intrusion massive dans leur vie que les citoyens
du reste de la planète. Ainsi, en avril 2001, la
Commission d’accès à l’information du Québec
( CAIQ ) et le Centre de bioéthique de l’Institut de
recherches cliniques de Montréal estimaient que l’utilisation
des nouvelles technologie de l’information dans le système
québécois de la santé et l’informatisation
grandissante des dossiers des patients peuvent poser des problèmes
de protection de la vie privée. ( François Berger – La Presse du 28 avril 2001 ) Les deux organismes ont constaté
leur entrée progressive dans les hôpitaux et les autres
établissements de santé. Ils considèrent que ces
technologies, appelées à se développer
rapidement au cours des prochaines années, soulignaient-ils, « doivent être bien utilisées dans le secteur crucial
de la fourniture des soins de santé et des services sociaux ».
Nécessaire
de rappeler que le ministère québécois de la
Santé introduira d’ici 2011 de nouveaux outils informatisés
comme la « carte à puce », le dossier
patient partageable, l’entrepôt de données, la
biométrie et la télémédecine, ainsi que
l’a recommandé en janvier 2001 la Commission d’étude
sur les services de santé, présidée par Michel
Clair. En outre, le réseau public utilisera aussi de plus en
plus l’Internet et il est même question de créer un « portail santé » québécois sur le
Web.
Qu’en
sera-t-il de cette éventuelle carte à puce du Régime
d’Assurance-maladie du Québec ( RAMQ ) ? Le ministre
péquiste de la Santé, Rémy Trudel, a déposé
à l’Assemblée nationale, en décembre 2001, son
avant-projet de loi qui en encadrera l’utilisation. ( Katia Gagnon
et Denis Lessard – La Presse des 10, 19
et 20 décembre 2001 ) La CAIQ avait cependant des réserves,
sans doute motivée par le passé peu rassurant du
gouvernement en la matière.
Elle
soulignait le double mandat de la RAMQ, à la fois dépositaire
de cette masse d’informations nominatives et assureur public.
Notait aussi que pas moins de 17 catégories d’employés
du réseau de la santé y auront accès. De son
côté, le ministre assurait que la protection des
renseignements personnels sera étanche : « (…)
( Cette carte ) n’a aucun objectif de contrôle, c’est
strictement un instrument clinique, un outil pour permettre aux
médecins de mieux travailler avec leurs patients ».
Le patient pourrait refuser en tout ou en partie au médecin
l’accès à des informations en apparence anodines :
groupe sanguin, présence d’allergies, interventions
chirurgicales passées et médicaments prescrits. Il
pourrait aussi lui demander de ne pas ajouter des détails
qu’il ne souhaite pas voir figurer dans son dossier.
Il
est bien évident que le cadre légal qui régirait
un tel fichier devrait être serré, écrit
l’éditorialiste Katia Gagnon de La Presse. Tout couplage
devrait être interdit. Un organisme « chien de garde »
pourrait faire rapport annuellement sur la gestion du fichier. Elle
sera bien utile, cette carte, on ne peut le nier. Qu’est-ce que ça
change ? se demande finalement l’éditorialiste, puisque la
RAMQ possède déjà dans son mégafichier
l’historique des trente dernières années de toutes
nos consultations dans le réseau de la santé.
Répondons à
la question. De un, on n’explique pas comment le patient s’y
prendrait pour verrouiller les interdits qu’il impose au médecin.
De deux, que l’interdiction du couplage du dossier est quasi
impossible. Car le médecin ne dit pas tout à son
patient. Pas le temps, d’autres personnes attendent dans la salle
d’à côté. Pas seulement pour cette raison. Si
le patient est atteint de cette catégorie de cancers où
les chances de survie sont nulles, par exemple, il ne lui apprendra
pas tout de suite, lui donnera l’espoir de le vaincre, attendra les
résultats des traitements. Possible que sa communication avec
la mégabanque de la RAMQ sera plus explicite. Sans omettre les
commentaires à caractère psychologique et social, qu’il
n’oserait jamais formuler à son patient, car il risquerait
de perdre un client. Voilà un immense terrain permettant d’en
savoir beaucoup plus sur celui-ci, et de porter des jugements. Quand
le médecin renseigne la RAMQ sur l’état de santé
de ses patients jusqu’où peut-il aller sans enfreindre son
serment de confidentialité ?
Écoutons David
Loukidelis, Commissaire à la protection de la vie privée
de la Colombie-Britannique. Parlait-il spécifiquement du
projet québécois de la carte à puce ou d’un
projet semblable en phase d’élaboration dans sa province ?
Je l’ignore, mais son point de vue mérite d’être
entendu ( Dene Moore, Presse canadienne – La Presse du 27 décembre 2001 ) : « Je crois que
plusieurs gens seraient surpris de voir la quantité de leurs
renseignements médicaux personnels qui sont classés
électroniquement ou accessibles. » Il soutient
qu’il doit y avoir un débat sur l’accès à
ces renseignements. « Je crois que le gouvernement
devrait amorcer un dialogue à ce sujet et ce n’est pas ce
qui se passe actuellement. »
Reste
cette grande inconnue pour le commun des mortels : la police –
municipale, provinciale et fédérale – a déjà
accès à toutes les mégabanques gouvernementales,
tant provinciales que fédérales. Y compris les
informations personnelles en matière de santé physique,
psychologique et sociale. Si vous avez déjà fait un
burnout, avez suivi ou suivez une thérapie, avez avorté,
êtes atteint d’une maladie sexuelle honteuse – sida, hépatite, etc. –, êtes
homo ou hétéro, pratiquez la pénétration
annale avec ou sans condom, voulez ou avez changé de sexe,
prenez des médicaments prescrits par votre médecin et
susceptibles de développer une dépendance, avez le cœur
fragile, les artères en piteux état, etc., la police en
civil le sait déjà, ou peut facilement le savoir. En
outre, il est un fait confirmé ( voir L’Étau
Policier, tome 1 ) que la police en civil est même présente
dans des hôpitaux, des salles d’urgence, des cliniques
privées, etc. Autant de renseignements utiles lui permettant
de peaufiner davantage votre profil psychosocial. Si la police en
civil juge opportun de vous assagir ou éjecter de la société,
elle peut les retourner contre vous. De la même manière
qu’elle exploite ou peut exploiter la tendance du citoyen à
piquer des colères.
Que
ce soit en cette matière ou en toute autre, l’affaire est
sérieuse. Nécessaire de rappeler le climat d’insécurité
généralisé dans lequel nous baignons tous
maintenant. Ackermann, Dulong et Jeudy affirment que, dans un
contexte du genre, tous les pièges sont possibles :
l’insécurité est une arme des pouvoirs, elle est
objet suprême de la manipulation, elle permet de légitimer
les dispositifs de préservation, les mesures de contrôle.
( Werner Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy – Imaginaires de l’Insécurité – Librairie des Méridiens ) « On pourrait croire
ainsi à une extraordinaire orchestration d’une dynamique de
la relation entre la sécurité et l’insécurité
qui domine toutes ( sic ) les activités de la vie
quotidienne et toutes ( resic ) les stratégies d’ordre
politique et économique. » On peut parler de la
désubjectivation des processus de contrôle, ayant comme
horizon une exclusion générale de la société.
Les trois auteurs parlent de « l’arbitraire fantastique
des stratégies de défense, de préservation ».
Laperrière
et Patenaude, dans leur ouvrage publié en… 1994, se réfèrent
à Big Brother d’Orwell… ( Traité des problèmes
sociaux – Institut québécois
de recherche sur la culture – Ouvrage
collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves
Martin, 1 164 pages, 1994 ) ( George Orwell – 1984 – Éditions Gallimard ) Le
héros de son roman était sous surveillance constante,
néanmoins il avait une échappatoire : tant qu’il ne
matérialisait pas sa pensée, tant qu’il réussissait
à garder le secret de ses idées, il était à
l’abri de la riposte du pouvoir. « De nos jours, ce
dernier refuge de l’individualité est accessible, avertissent-ils. Ces informations les plus intimes ( sic ) qu’on peut tirer d’une personne sont ensuite susceptibles
d’être enregistrées pour des périodes très
longues, diffusées, et de servir à des décisions
mal fondées, discriminatoires, et illégitimement ou
exagérément pénalisantes pour les intéressées. »
Informations
les plus intimes ? Illustrons. Dans le dossier informatisé du
citoyen, la police ne fait pas qu’indiquer tout ce que nous avons
énuméré jusqu’à présent, mais
aussi ses petites fantaisies et fantasmes sexuels. La police en
civil, spécialisée aussi en matière de
répression sexuelle clandestine illégales, est
particulièrement friande de ce genre de renseignements.
Connaître les petits secrets de tous et de toutes, lui permet
de les utiliser, lorsque nécessaire. Par exemple, en le lui
faisant savoir par des allusions directes – elle en informe de ses
collabos – ou indirectes, afin d’imposer son emprise
psychologique. Elle utilise beaucoup cette peur du qu’en-dira-t-on
pour mater des citoyens et citoyennes. Si madame est une adepte du
gomiché ou de l’homme gonflable et monsieur du
porte-jarretelles ou de la poupée gonflable, probable que la
police le sache. Big Brother et Big Sister étant partout,
aidés qu’ils sont de leurs collabos, dans ce cas-ci, des
vendeurs de ces objets affriolants.
Le
dossier sur les activités souterraines de la police en civil
est particulièrement lourd. Il est constitué de faits
irréfutables, mais aussi, il faut bien le dire, de gros
soupçons, issus de six années et demie d’enquête
sur le terrain, de la consultation d’un nombre considérable
d’ouvrages de toutes sortes. Et même si je n’enquête
plus, je continue d’en découvrir. Le fait que les élus,
dans leur très grande majorité, sont nuls en matière
de tactiques policières et qu’aucun organisme sérieux
et neutre ne contrôle ses activités, n’améliorent
pas le portrait de la situation. Se dégage la nette impression
que la police a la bride sur le cou, libre de faire ce qu’elle
veut, sans rendre de compte à quiconque. Assurée de
l’impunité du pas-vu-pas-pris. Si le nombre de flagrants
délits est infinitésimal, c’est directement
attribuable à l’invisibilité de la police en civil,
et non pas parce qu’elle ne porte qu’occasionnellement atteintes
aux droits et libertés. Celles-ci sont pratiques courantes,
quotidiennes.
Laperrière
et Patenaude ne s’inquiètent pas seulement du fait que les
corps policiers font un usage très répandu des caméras,
ainsi cette citation : « Est-il normal que la
législation soit muette quant à la vidéosurveillance
? » Ils sont également préoccupés de
l’utilisation, très répandue, qu’ils font de
l’écoute électronique. Le recours abusif de ces
techniques semble les troubler. Selon eux, les autorisations
accordées aux policiers à ce sujet sont vingt fois plus
élevées au Canada qu’aux États-Unis, chiffre
de 1994. Renchérissons à leur propos, en rappelant
qu’avec le cellulaire, nul besoin d’installer une bretelle
d’écoute sur une ligne téléphonique, le
balayeur d’ondes suffit. Combien se préoccupent d’obtenir
une autorisation avant de procéder ? Et l’écoute sur
le téléphone branché à un fil, quelle est
la politique des entreprises assurant ce service ? Se donnent-elles
la peine de vérifier si toutes les bretelles d’écoute
décelées ici et là, au hasard notamment de
réparations effectuées par de leurs employés,
sont justifiées par des mandats de cours ? Dans le cas de Bell
Canada, on sait que celle-ci a confié l’installation
téléphonique à domicile aux électriciens
travaillant à leur compte, dont certains sont des flics… Les
pires sont les téléphones publics, des lignes
dormantes, attendant qu’un poisson morde.
Lors
de l’enquête de la Commission Poitras, la police de l’île
de Montréal a déposé un document daté du
17 juin 1998 où elle fait notamment état de sa
politique « en matière d’écoute
électronique » : cette enquête ne
portait pas sur ce corps policier, mais la Sûreté du
Québec. ( Commission Poitras, DC 1, dossier 2, item 628e,
titre : Sujets à être abordés lors du
témoignage de M. Richard McGinnis, assistant-directeur, SPCUM – Police de l’île de Montréal – pages 14-15 ) Ce qui nous permet d’en
savoir un peu plus… Cette politique s’articule en trois segments.
En
ce qui touche les domiciles privées, « pas de
modalité », indique le document. ( NDLR :
Dans le Petit Robert, on explique qu’une modalité est une
disposition d’un acte juridique qui en retarde, en limite les
effets : ex. condition, terme. « Pas de modalité »
signifierait donc que rien ne retarde ou limite les effets de
l’écoute électronique clandestine. ) Dans le cas des
personnes non visées par l’écoute, c’est-à-dire
« partout où on ne peut pas prévoir qui
va utiliser le téléphone », par
exemples : téléphones publics, bureaux, bars,
commerces, précise-t-on, « lorsque ce n’est
pas le sujet ( faisant l’objet d’une enquête policière
) qui fait ou reçoit l’appel, on ferme
l’enregistrement ». Mais continue-t-on d’écouter
? Le document ne l’indique pas.
Dernier
des trois segments : la police de l’île de Montréal
enregistre, sans les écouter, les conversations
« privilégiées » entre les
citoyens accusés d’une infraction et leur avocat, ou un
notaire, ou un employé de ces professionnels. Elle informe
l’enquêteur que l’inculpé à parlé au
téléphone avec son avocat. « L’enregistrement
reste sur le master – si en cours
d’enquête on constate que le professionnel est partie à
l’infraction, on va chercher des conversations et on les écoute. »
À la Sûreté du Québec, selon le témoignage
de Mario Rancourt, alors responsable de la Division de la
surveillance électronique, les conversation avocat-client
peuvent être écoutées aussi longtemps qu’elles
ne sont pas identifiées comme étant « privilégiées ».
Lorsqu’elles le sont, l’analyste consigne cette qualification et
cesse de l’écouter, cependant l’enregistrement de
l’échange se poursuit.
La Commission estime que
cet aspect devrait être remis en question. L’enregistrement
étant une interception au sens du Code criminel ( article 183
), il n’est sans doute pas permis par la Charte canadienne des
droits et libertés d’enregistrer les conversations
privilégiées avocat-client. Au Québec, en milieu
policier, les approches diffèrent. ( NDLR : Le respect de
la loi semble varier d’un corps policier à l’autre. Autant
de “ lois ” que de corps policiers ? ) Les questions qui se
posent sont de savoir ce qui doit être enregistré ou
écouté, et par qui. La Commission estime qu’on « doit
maximiser la protection accordée à ce type de
conversations et mettre en place les politiques qui sont susceptibles
de minimiser le plus possible les intrusions dans ce type de
conversations ».
Celle-ci établit
un parallèle pertinent avec les mandats de perquisitions. En
1983, une étude de la Commission de réforme du droit du
Canada avait conclu que « 58.9% des mandats de
perquisition examinés étaient invalides. À
Montréal, le taux était de 83% ». En
1994, le juge Casey Hill a réalisé une étude
semblable, mais de moindre envergure. Il a constaté que 39%
des mandats examinés dans son échantillon étaient
invalides. Et la Commission Poitras de commenter : « Il
y a donc lieu de mettre en garde contre l’illusion ( sic ) du
contrôle judiciaire. » Ces études
établissent qu’il est donc nécessaire d’être
prudent. « Il ne fait pas de doute qu’un mécanisme
de révision et de contrôle de qualité interne des
affidavits et des autorisations d’écoute électronique,
s’inspirant du type de vérification réalisée
lors de l’étude de la Commission de réforme du droit
du Canada, serait souhaitable à la Sûreté du
Québec », recommande-t-elle.
Dans
son rapport, la Commission Poitras cite le juge Douglas, de la Cour
suprême des États-Unis : « La
surveillance électronique est le pire destructeur de la vie
privée ». ( Propos du juge Douglas, de la Cour
suprême des États-Unis, dans sa dissidence relative à
l’affaire United States v. White, 401 U.S. 745 – 1971, repris par le juge LaForest dans R.c. Duarte – 1990 ) Elle cite également la Commission de réforme du
droit du Canada : « L’autorisation (
d’intercepter les communications privées ) agit à
la manière d’un énorme aspirateur électronique
qui avale sans discrimination les communications pertinentes et
celles qui ne le sont pas ». ( Commission de réforme
du droit du Canada – La surveillance
électronique, document de travail 47 – 1986 ) Selon la Commission, c’est pour ces raisons que la Cour
suprême du Canada a décidé, dans le cadre de
l’interprétation de l’article 8 de la Charte canadienne,
qu’il y a lieu d’établir « un équilibre
raisonnable entre le droit des particuliers d’être laissés
tranquilles et le droit de l’État de porter atteinte à
la vie privée pour s’acquitter de ses responsabilités
en matière d’application des lois ». ( R.c.
Duarte – 1990 )
À
la lecture de certains passages du rapport Poitras, on constate que
cet « équilibre raisonnable »
n’existe pas. À ce sujet, la Commission a comparé les
données des rapports annuels du procureur général
de l’Ontario avec celui du Québec. Elle a constaté
que le nombre de demandes ( refusées et autorisées )
d’écoute électronique est nettement supérieur
dans la province de Québec qu’en Ontario, pourtant plus
populeuse que la première. De plus, au Québec « il
y a moins de poursuites lors desquelles les communications privées,
révélées par une autorisation, ont été
produites en preuve ou qui ont entraîné une
condamnation ». Dans le tableau 19 de son rapport,
elle indique le nombre total de demandes d’autorisation présentées
et autorisées en vertu de l’article 185 du Code criminel. On
y apprend que de 1990 et 1996 inclusivement, « la
Sûreté du Québec a procédé à
1 411 opérations d’écoute électronique
contre 593 à la police provinciale de l’Ontario ».
Autres cas : « En 1995, 1996 et 1997, la Sûreté
du Québec a présenté 83%, 72% et 58% de toutes
les demandes québécoises en vertu de ce même
article du Code criminel. » Il s’agissait dans ce
dernier cas de citoyens ayant accepté que leurs communications
soient interceptées.
Dans
les dossiers portant notamment sur des crimes économiques et
des offres de pots-de-vin, le policier n’a pas, en vertu du Code
criminel, à suivre la filière habituelle, c’est-à-dire
passer par l’intermédiaire d’un mandataire, il obtient le
feu vert d’un avocat de la Couronne. La Commission relate que
certains problèmes ont été vécus à
l’égard de ce type de demandes : dans certains cas,
l’avocat de la Couronne ne pouvait pas s’assurer de leur
bien-fondé. Elle cite à ce sujet le procureur chef des
substituts du procureur général du district de
Montréal, Me André Vincent : « On
était placé encore une fois devant le fait accompli, de
dire : on a des résultats d’écoute, sauf
qu’on n’a pas les motifs qui sont sous-jacents à ça. »
Il semble que par la suite la situation ait changé. Cependant,
les policiers n’auraient pas accueillis « avec une
complète ouverture » les corrections apportées.
Éclairants, ces propos de la Commission…
Elmer
MacKay, ex-membre du gouvernement conservateur de Brian Mulroney, au
Canada, croyait, en octobre 1998, que la Gendarmerie royale du Canada
avait mis son téléphone sur table d’écoute. (
Presse canadienne – La Presse du 13
octobre 1998 ) « Je ne suis pas paranoïaque, avait-il confié au quotidien Ottawa Citizen. Mais je ne
suis pas prêt à parier qu’ils ne sont pas en train
d’écouter notre conversation. Et de toute façon, qui
s’en soucie ? ( ... ) les Canadiens ne savent pas à
quel point ils sont surveillés et à quel point leur
entreprise est du domaine public ». MacKay est
particulièrement bien placé pour émettre ce
commentaire, puisqu’il avait occupé, au milieu des années
1980, la fonction de Solliciteur général, donc celle du
patron de toutes les polices canadiennes.
Rien
ne semble arrêter le “ progrès ”, comme le démontre
cette autre affaire, américaine celle-là. L’histoire
révélant que tout ce qui est bon pour les États-Unis
l’est également pour le Canada, il se prête bien à
notre propos. En octobre 1998, la Commission fédérale
des communications ( FCC ) s’est dite favorable à ce que les
fabricants modifient techniquement les cellulaires afin de permettre
au FBI de localiser les utilisateurs. ( Associated Press – La Presse du 23 octobre 1998 ) Dans ce pays, ils étaient cette
année-là près de 70 millions. ( NDLR :
Notez la date – octobre 1998 –,
donc bien avant les actes terroristes du 11 septembre 2001. )
L’objectif visé est de suivre à la trace revendeurs
de drogue, terroristes et ravisseurs. Officiellement, la ritournelle
est immanquablement la même. Alors qu’officieusement, la
police fait considérablement plus que ce qu’elle prétend
vouloir faire. Le problème n’est pas la lutte contre la
criminalité ou le terrorisme, le problème c’est
qu’aucun organisme neutre et fiable ne vérifie, sur une base
quotidienne, si la police opère vraiment à l’intérieur
du cadre légal de la loi. C’est ça, le problème,
et il est de taille.
Heureusement,
certaines associations américaines n’étaient pas
dupes, veillaient au grain, bien qu’on ne sache pas qu’elles
aient obtenu gain de cause : on ne saurait en dire autant de nos
organisme québécois défendant droits et libertés
qui, le plus souvent, interviennent seulement après coup, mais
pas toujours et loin de là, pour tenter de recoller tant bien
que mal des pots cassés. Elles craignaient, et avec raison,
qu’on utilise également ces modifications techniques à
d’autres fins. Me James Dempsey, avocat du Centre pour la
démocratie et la technologie, y voyait une menace aux libertés
individuelles, à la vie privée. Il est vrai que toute
écoute policière devait recevoir préalablement
l’aval de la justice. Devait préalablement... Quel
euphémisme ! L’Internet aussi est sous haute surveillance…
L’espionnage des communications téléphoniques sur le
Web, ou par Messenger interposés, existe bel et bien. ( VoIP :
l’espionnage des conversations inquiètent – Cyberpresse du 15 juin 2006 )
En
Russie, pour citer ce pays parmi d’autres, les Services de
renseignements épient les usagers de l’Internet. ( Serguei
Shargorodsky, Associated Press – La
Presse du 25 février 2000 ) Le correspondant de l’Associated
Press à Moscou, Serguei Shargorodsky, écrit que le FSB
( ex-KGB ) a contraint, au début de 2000, bon nombre des 350
fournisseurs d’accès russes à installer des
équipements de surveillance dans leurs ordinateurs. Ils
permettent d’acheminer le trafic électronique jusqu’au
siège local des services de sécurité. Certains
s’y étaient refusés. L’un d’eux, Nail
Mourjakanov, opérant dans le sud de Volvograd, avait vu sa
principale ligne de communication coupée et été
menacé d’amendes par le gouvernement. Cependant il avait
gagné en justice contre le FSB, à l’automne 1999.
Selon les associations de défense des droits de l’homme,
cette confrontation avait suffi à persuader plus d’un
fournisseurs d’accès réticents. On peut penser que
depuis, ce pays a probablement modifier sa loi pour les y
contraindre.
L’internaute
peut-il se protéger de cette intrusion dans sa vie privée
? Par exemple, les mots de passe dont on protège ordinateurs
et fichiers, sécuritaires, indéchiffrables ? D’après
Duguay et Samson, beaucoup de gens croient qu’ils sont protégés
lorsqu’ils sauvegardent leurs données avec le mot de passe
de leur logiciel ( Word, Excel, Pkzip, etc. ). ( Étienne
Duguay et Alain Samson – Se lancer en
affaires dans Internet – Éditions
Transcontinental et Éditions de la Fondation de
l’entrepreneurship ) Qu’ils se détrompent car il existe
des logiciels capables de le décoder. Les deux auteurs
mentionnent Acces Data ( Tél. : 1-800-658-5199 ), dans
l’Utah, qui vend, pour environ 185$US, un logiciel le décodant
en quelques secondes. Il est compatible avec WordPerfect, Lotus
1-2-3, MS Excel, Symphony, Quattro Pro, Paradox, MS Word et bien
d’autres. D’après le porte-parole d’Acces Data,
rapportent Duguay et Samson, « ce logiciel est aussi
utilisé par les forces de l’ordre »…
D’autres
logiciels encodent et décodent des textes, dont PEM et EDI.
Mais difficile de croire que la police laisserait un logiciel du
genre circuler sans en avoir obtenu la clé de son éditeur.
Il en est fort probablement ainsi du logiciel PGP ( Pretty Good
Privacy ) conçu par Philippe Zimmerman, pourtant reconnu comme
étant le plus sécuritaire de tous. Selon Duguay et
Samson, il n’existe « actuellement » aucune
façon de décoder un message encodé avec PGP :
possible que ce ne soit plus le cas aujourd’hui, les technologies
de l’information, on le sait, évoluent rapidement. Ils
incitent le lecteur à visiter le site Web de l’éditeur
de ce logiciel ( www.pgp.com.
). Ils rappellent que lorsque quelqu’un de l’extérieur
s’infiltre dans un ordinateur, son propriétaire risque
l’espionnage, la mise hors service des systèmes, la perte
des données et l’infection par virus informatiques. D’où
la nécessité d’une isolation adéquate, totale.
À ce sujet, ils suggèrent de s’informer auprès
de www.yahoo.com/Computers
and Internet/SecurityandEncryption/ . Signalons au passage que la meilleure protection consiste à
se doter d’un deuxième ordi, qu’on utilise uniquement pour
naviguer sur l’Internet.
Notons
aussi l’arrivée sur le marché, en 2002, d’un gadget
high-tech dont l’avenir semble prometteur, selon La Presse :
Thumbdrive Touch, fabriqué par la société
Trekstor. ( http://www.trekstorusa.com ) C’est un minuscule lecteur d’empreintes digitales que vous
branchez sur le port USB de votre ordinateur. En plaçant votre
doigt sur l’espace prévu à cette fin, vous enclenchez
le processus d’authentification qui vous reconnaîtra comme
propriétaire de l’ordi. Vous pouvez l’emporter avec vous.
Il ne mesure que 6,4 cm sur 2,4 et ne pèse que 18 grammes. Le
coût ? Cinquante-trois dollars canadiens. Indispensable pour
tous ceux souhaitant être protégés ou oubliant
régulièrement leur mot de passe. Ou, pour ajouter aux
propos de l’auteur de l’article, pour ceux ayant de bonnes
raisons de croire que la police en civil profite de leur absence pour
s’introduire illégalement dans leur domicile et fouiller
dans leur ordi ou en saboter des éléments.
Du
reste, celle-ci a infiltré des commerces d’équipements
électroniques. C’est davantage le cas d’ateliers de
réparation où les clients déposent en toute
confiance leur ordi défectueux, et passent le reprendre le
lendemain ou plus tard. Ceux-ci devraient prendre rendez-vous et
exiger de rester sur place pendant la réparation. Pour la
police, les fichiers informatiques, c’est de l’or en barre. Étant
infiltrée partout, directement ou indirectement grâce à
des collabos, vraisemblable de penser que la police en civil a
également pied à terre au sein de fournisseurs de
l’Internet, tels Bell Sympatico, Vidéotron, etc. Et sans
même que les dirigeants, cadres et autres employés de
ces entreprises ne soient au courant. Elle peut ainsi épier à
loisirs des internautes et, dans les scénarios les moins
pires, semer en cours de route un tas d’embûches à
ceux cherchant à atteindre des sites Web qu’elle n’apprécie
pas, ou pour d’autres raisons, en ralentissant la vitesse de la
navigation ou en utilisant à répétition le
fameuse formulation “ Impossible d’afficher la page ”. Dans les pires, elle peut introduire virus et chevaux de Troie
et faire crasher des ordinateurs.
Le courrier électronique
n’est pas plus sécuritaire que tout le reste. En juillet
2000, Carnivore, le système d’espionnage utilisé par
le FBI, faisait des vagues aux États-Unis et en Europe. ( D.
Ian Hopper, Associated Press – La Presse
du 15 juillet 2000 ) D’après le journaliste D. Ian Hopper de
l’Associated Press, les agents fédéraux américains
installent chez les fournisseurs d’accès à l’Internet
un boîtier noir leur permettant de scanner des millions de
messages afin de repérer, à l’aide de mots clés,
d’éventuels courriels suspects. Un fournisseur qui en
refusait l’installation de crainte d’être poursuivi en
justice par ses clients a perdu sa cause devant les tribunaux. Son
avocat, Me Robert Corn-Revere, estime que la législation
américaine doit être revue et corrigée.
Pour sa part, l’American
Civil Liberties Union ( ACLU ), continuellement sur la barricade, a
dénoncé les pratiques policières abusives devant
la sous-commission de la Chambre des représentants chargée
de la protection des citoyens. Elle soutient que Carnivore empiète
les droits des fournisseurs d’accès et de leurs clients
parce que, avant de décider de copier ou non les messages, il
relève leur contenu ainsi que l’identité des
expéditeurs et destinataires. Son perspicace directeur
adjoint, Barry Steinhardt, soutient que les citoyens ne doivent pas
croire ceux leur affirmant qu’il est utilisé seulement
contre des suspects : « On devrait interdire aux
représentants de la loi d’installer tout système leur
permettant d’intercepter les communications d’autres personnes
que leurs cibles. »
Tous
ces systèmes n’ont cependant pas l’envergure d’Échelon,
le sophistiqué réseau d’espionnage anglo-saxon, géré
par les États-Unis, en coopération étroite avec
le… Canada, la Grande-Bretagne, l’Australie et la
Nouvelle-Zélande. Ce n’est pas de la science-fiction.
L’Agence France-Presse révélait en février
2000 que des documents top secret déclassifiés par
l’Agence de sécurité nationale américaine (
National Security Archive : NSA ) le confirment. ( Agence
France-Presse – La Presse du 4 février
2000 ) Plusieurs de ceux-ci avaient été obtenus par
des chercheurs de l’Université George Washington en vertu de
la Loi sur la liberté de l’information ( Freedom of
Information Act ). Ils étaient d’ailleurs publiés sur
le site Web de l’université ( www.gwu.edu/nsarchiv/ ).
En
outre, en janvier 2001, le journaliste Duncan Campbell, auteur d’une
enquête sur le sujet, déclarait qu’Échelon
avait causé des dommages substantiels aux économies
européennes. ( Constant Bryan, Associated Press – La Presse du 24 janvier 2001 ) D’après lui, la NSA relaie
aux sociétés américaines les informations
piratées, qui disposent ainsi d’un avantage sur leurs rivaux
européens. Il mentionnait le cas d’un contrat de vente
d’avions de ligne à l’Arabie saoudite, en 1994, d’une
valeur de six milliards de dollars, qui avait été
décroché par Boeing ( américain ) au nez et à
la barbe d’Airbus ( européen ). ( NDLR : L’article
auquel je me réfère n’indique pas sur quoi se basait
le journaliste pour l’affirmer de façon aussi catégorique.
)
Par
la suite, le Parlement européen créait une commission
formée d’experts en communication et en sécurité
afin de voir ce qui en était vraiment. Mai 2001, après
sept mois d’enquête, on avait la preuve que le réseau
d’interception des communications Échelon existe bel et
bien. La Commission européenne invitait ses États
membres à se protéger des « grandes
oreilles » du système géré par
les Américains. ( Presse associée – La Presse du 30 mai 2001 ) Le réseau est coordonné par
la NSA et assure une « surveillance quotidienne et
indiscriminée » des communications électroniques
dans le monde entier : appels téléphoniques privés,
fax et courriers électroniques. Les informations captées
par des bases terrestres ou via des satellites de télécommunications
sont ensuite transmises à celle-ci où elles sont triées
à l’aide de mots clés.
Toutefois,
la Commission européenne minimisait sa capacité :
Échelon, devant assurer les communications par satellites, ne
peut intercepter des « milliards de messages par heure ».
En outre, il semblerait que Carnivore et Échelon ne
capteraient que les messages rédigés en caractères
d’imprimerie, mais pas ceux rédigés à la main.
Cependant, elle n’a pu réunir de preuves solides démontrant
qu’Échelon est utilisé à des fins d’espionnage
industriel. « Nous ne pouvons ni infirmer ni confirmer que
ces informations sont transmises aux entreprises, a expliqué
Gerhard Schmid, vice-président du Parlement européen.
Le problème, c’est qu’il n’y a pas de traces
d’interceptions. »
Finalement,
en septembre 2001, le Parlement européen invitait ses États
membres « à mettre en commun leurs moyens
d’interception des communications » pour mieux
lutter contre le terrorisme, la prolifération nucléaire,
le narcotrafic. ( Éric Trottier – La Presse du 6 septembre 2001 ) De fait, il annonçait la
création d’un système identique à celui des
Américains, mais… « dans le respect des
dispositions de protection de la vie privée des citoyens et de
confidentialité des communications des entreprises, sous le
contrôle du Parlement ( européen ) ».
En
passant, signalons que les États-Unis possèdent aussi
des satellites de reconnaissance dont “ Key Hole ” qui, selon
Dupas, transmettent par radio des images montrant des détails
de quelque décimètres, voire centimètres. (
Alain Dupas – Une autre histoire de
l’espace – Éditions Gallimard,
oct. 2000 ) « Autant dire que rien ne leur échappe »,
précise-t-il. Sur le Web, j’ai déniché un
fichier vidéo montrant l’efficacité de ces “
caméras ”. Depuis l’espace, la “ caméra ” fait
un long zoom rapide et d’une durée de plus de 30 secondes,
jusqu’au punch final où apparaît le nom de la Ville
d’Hollywood, en lettres majuscules détachées, planté
sur le flanc d’un colline, et mondialement connu. L’impression
qu’elle aurait pu continuer son approche. Tout à fait
plausible, quand on sait que le puissant télescope Hubble
capte des images de galaxies situées à des années
lumières de notre système solaire.
Le
courrier que le citoyen expédie par Poste Canada est également
sous surveillance : on peut avancer qu’il en est probablement
de même de celui acheminé par des services de messagerie
privés. Personne ne peut refuser de collaborer avec la police.
Doit-elle justifier à chaque fois l’interception d’une
lettre ou n’a-t-elle qu’à simplement le demander à
l’employé du bureau de poste et du service de messagerie
pour l’obtenir ? En mars 2001, l’Agence des douanes et du revenu
du Canada confirmait que ses employés ouvraient régulièrement
le courrier de plus de 30 grammes provenant de l’étranger,
en photocopiait le contenu et le transmettaient au ministère
fédéral de la Citoyenneté et de l’Immigration
ainsi qu’à d’autres services gouvernementaux. ( Presse
canadienne – La Presse du 18 août
2001 ) Des dossiers de ce ministère révélaient
que du courrier confidentiel avait été ouvert dans le
but d’intercepter des documents frauduleux.
Le
Commissaire à la vie privée du Canada, George
Radwanski, qui a fait preuve de beaucoup de courage durant son mandat
en traitant d’importants dossiers, avait entrepris alors une
enquête afin de faire la lumière sur cette pratique,
mais « on n’a rien découvert d’illégal
ni d’incorrect », indiquait-il. Il estimait
néanmoins que « l’absence d’un mandat ou
d’un consentement préalable à l’ouverture de
lettres portent en soi atteinte à la vie privée et
s’avère hautement préoccupante. (…) Que le
gouvernement d’un pays libre et démocratique comme le Canada
s’y adonne évoque des connotations des plus symboliques, et
de tels actes doivent être encadrés de la plus grande
retenue possible. »
Par
la suite, l’Agence des douanes et du revenu a accepté de
modifier sa politique. Désormais, le poids du colis ne
constitue plus le seul critère pour que le courrier
confidentiel inséré dans des envois volumineux ou des
enveloppes prioritaires soient inspectés. La loi lui permet
d’ouvrir, sans mandat préalable, tout envoi de plus de 30
grammes. Par contre, les lettres de 30 grammes et moins ne peuvent
être ouvertes sans le consentement préalable du
destinataire. ( NDLR : Ohé ! Quelqu’un quelque part
a-t-il déjà été contacté par Poste
Canada qui désirait préalablement obtenir son
autorisation ? Personnellement, je n’en connais aucun. ) Le
commissaire Radwanski, a déclaré que les modifications
consenties par l’agence fédérale représentaient
« une victoire appréciable pour notre population
quant à sa vie privée ».
Moins
d’une semaine avant la publication de cette nouvelle, une employée
de Poste Canada, au Saguenay-Lac-St-Jean, m’avait expliqué
que ( …tout policier membre de la Gendarmerie royale du Canada, de
la Sûreté du Québec ou d’un corps de police
régional ou municipal… ) voulant connaître le contenu
d’une lettre doit en obtenir auparavant l’autorisation écrite
et signée du service juridique de Poste Canada, à
Ottawa, la lui présenter au comptoir, et qu’ensuite, elle
téléphonait au service juridique pour en vérifier
l’authenticité. Ce n’est qu’après ces démarches
qu’elle remettait la lettre au policier. L’employée n’a
pas utilisé le mot “ policier ”, parlait plutôt d’
« ils ». De mon côté, je ne l’ai
pas utilisé non plus. J’avais abordé le sujet en lui
disant qu’on ouvrait du courrier avant de le remettre à son
destinataire : ma remarque visait tous les bureaux de poste du
pays. Mais il n’y avait aucun doute qu’elle et moi avions en tête
le vocable “ policier ”. Qui d’autre que la police s’intéresse
au courrier du citoyen ?
Je n’affirme pas que
celle-ci ouvre tout le courrier, et même si elle le voulait,
elle ne le pourrait pas à cause de son volume considérable.
Plus souvent qu’autrement, le ou la flic en civil travaille au
bureau poste, par exemple comme facteur, à l’insu de la
direction. Il-elle sait comment ouvrir les enveloppes sans les
endommager. Le ou la flic-facteur retient la lettre une journée,
le temps d’en faire une photocopie, remet l’original dans la même
enveloppe, puis la dépose dans votre casier. Pas-vu-pas-pris.
Et lorsque la direction est au courant, agit-elle, parfois ou
souvent, en complaisante estampille ? – C’est du reste le cas
aussi du sac vert que vous déposez sur le trottoir ou du bac
roulant des déchets domestiques, une véritable mine de
renseignements de toutes sortes pour la police. Important de
déchiqueter tout papier destiné à la poubelle.
Ensuite, il faut en chiffonner les lambeaux, car des lecteurs
électroniques permettent d’en reconstituer le contenu :
un déchiqueteur coûte environ 50$. L’idéal est
de les détruire par le feu.
L’affaire n’est pas
ordinaire. Ainsi, en juillet 2000, un ex-agent du Service canadien du
renseignement de sécurité ( SCRS ), John Farrell, a
révélé au quotidien torontois The Globe and Mail
que des agents s’adonnaient à des activités peu
scrupuleuses et que le Comité de surveillance du SCRS prenait
du temps à intervenir. ( Presse canadienne – La Presse du 12 juillet 2000 ) Selon lui, le courrier de nombreux
Canadiens qui n’étaient pas considérés comme
une menace à la sécurité nationale avait été
intercepté. De plus, les responsable du syndicat des postiers
auraient été épiés.
Furieux, ces derniers
avaient réclamé une enquête publique. L’un des
porte-parole de l’Association canadienne des libertés
civiles, Allan Borovoy, également. Pour sa part, le
vice-président du Congrès du travail du Canada,
Jean-Claude Parrot, avait déclaré que « si
le droit de grève n’est pas nécessairement populaire,
cela demeure une activité légale. Cette forme
d’intimidation doit cesser ». Malgré les
dénégations du SCRS, Parrot demeurait sceptique. Il
disait que la Loi sur l’accès à l’information
n’avait pas permis aux syndicats de consulter l’ensemble des
dossiers. Il se posait des questions : « Pourquoi j’ai un
dossier ? Pourquoi le syndicat des postiers à un dossier ?
Pourquoi les autres syndicats ont un dossier ? Pourquoi les militants
du mouvement syndical ont un dossier à la Gendarmerie royale
du Canada, puisque ce sont des activités légales ? »
En
octobre 2002, nous en apprenions un peu plus sur cette énième
intrusion illégale dans la vie privée des citoyens. Le
journaliste torontois Andrew Mitrovica sortait un livre, Entrée
clandestine, portant notamment sur les confidences de Farrell, 34
ans, contractuel du SCRS pendant dix ans, qui avait opéré
au bureau ontarien de l’agence fédérale. ( André
Cédilot – La Presse du 20 octobre
2002 ) ( Andrew Mitrovica – Entrée
clandestine : crimes et mensonges dans les services secrets
canadiens – Éditions Trait
d’union, 2002 )
( NDLR : Le livre ne
révèle pas grand-chose. Il faut comprendre qu’enquêter
sur le SCRS est autrement plus ardu que d’enquêter sur la
police en civil. Contrairement au SCRS, elle est omniprésente
dans notre vie quotidienne, et facilement repérable quand on
connaît bien ses tactiques. )
Alors
qu’il était sur la liste de paie de Poste Canada, Farrell
dit avoir déjà ouvert du courrier illégalement
pour le compte du SCRS. Il a aussi espionné les chefs
syndicaux des postiers, réputé pour leur militantisme.
Devenu plus tard « inspecteur auxiliaire du courrier »
au sein du service secret, il a poursuivi ses activités, très
souvent sans avoir obtenu les autorisations requises par la loi. De
la même manière, il dit avoir fouillé des maisons
et des véhicules à la recherche de renseignements.
La
problématique des intrusions illégales dans la vie
privée est remarquable par son ampleur. En matière
d’espionnage des citoyens, la police joue un rôle de premier
plan. Notamment, en fichant systématiquement des personnes
impliquées dans des incidents et des enquêtes, en
échangeant aussi des renseignements sur les plans provincial,
national et international, et en centralisant des dossiers personnels
au Centre d’information policière du Canada. Laperrière
et Patenaude ( Traité des problèmes sociaux – Institut québécois de recherche sur la culture – Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois
et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) : « Le danger est en
effet que ces fichiers servent à des fins illégitimes,
par exemple pour établir des listes noires de locataires ou de
demandeurs d’emploi, ou encore pour constituer des profils de
criminels qu’on utiliserait ensuite pour fonder des décisions
judiciaires, et ce, au mépris de la spécificité
des individus », s’inquiètent les deux auteurs.
Ils
sont d’avis que l’espionnage électronique et la
vidéosurveillance ne devraient être autorisés que
lorsque la nécessité est prouvée. Il importe,
considèrent-ils, d’empêcher que des fichiers soient
constitués à des fins illégitimes. Il faut aussi
s’assurer que les bases de données ne contiennent que les
seuls renseignements nécessaires à la réalisation
des fins pour lesquelles elles ont été constituées
et ne fassent l’objet de traitement, d’accès, d’échange
et de diffusion que dans la mesure où ces opérations
sont compatibles avec les finalités précisées au
départ. Ils ajoutent que les listes de membres d’associations
de toutes sortes qui circulent librement et permettent de
caractériser des ensembles considérables d’individus
pour des fins de surveillance policière, entre autres, ne
devraient pas l’être non plus, sans la permission de la
personne concernée.
Les
deux auteurs abordent un autre aspect de la problématique.
L’évolution, l’extension et le raffinement des techniques
de surveillance s’accélèrent, au point que les
juristes s’affairent souvent à trouver des solutions à
des problèmes déjà dépassés. Quant
aux commissaires et commissions de protection des renseignements
personnels ou de la surveillance des activités policières
et du renseignement secret, ils sont la plupart du temps trop occupés
à administrer leur loi pour développer des visions à
long terme. Pendant ce temps, la police réclame et obtient
périodiquement des effectifs supplémentaires et des
moyens accrus de surveillance, soulignent-ils. D’après eux,
il n’existe pratiquement aucune volonté politique de limiter
efficacement l’extension de la société de
surveillance.
L’analyse
des deux auteurs, qui, je le rappelle, a été publiée
en 1994, permet même de constater à quel point la
situation a de quoi préoccuper : « Les chercheurs
s’intéressant à cette question se heurtent souvent en
outre à la réticence, sinon à l’hostilité
des pouvoirs établis ( sic ) qui, pour des raisons de
sécurité notamment, veulent garder le secret sur leurs
activités ». Laperrière et Patenaude écrivent
que de nombreux sondages démontrent que la protection de la
vie privée préoccupe la population. Et les atteintes
dont font état les médias ne sont que la pointe de
l’iceberg, estiment-ils. Bien que les auteurs ne soulèvent
pas le point, pertinent de se demander si le pouvoir politique ne
profite pas de tout ce brouillard législatif.
Jetons
un dernier coup d’oeil sur le terrain, ne serait-ce que pour
achever de nous convaincre de la gravité de la situation.
Madeleine Plamondon, du Service d’aide au consommateur de
Shawinigan, au Québec, s’inquiète également,
réclame même de toute urgence un débat public
national pour établir des balises et restaurer l’équilibre
entre la sécurité des personnes, des lieux et des biens
et la protection de la vie privée des Canadiens. Elle s’en
est ouverte à la journaliste Lilianne Lacroix de La Presse, en
septembre 1999. ( Lilianne Lacroix – La
Presse du 30 septembre 1999 )
« Dans les dépanneurs,
les boutiques, au restaurant, dans les pharmacies, les centres
commerciaux, sur les lieux de travail, dans les institutions
financières et les stations-service, les vidéocaméras
sont partout. Ne vous demandez plus où il y en a,
demandez-vous plutôt où il n’y en a pas, souligne-t-elle. ( ... ) La collecte d’images se fait
souvent non seulement sans notre consentement, mais à notre
insu. A-t-on encore droit à une certaine intimité ? (
... ) Les vidéocaméras sont utilisées à
volonté ( ... ). La destruction des images est décidée
par l’utilisateur et le public n’y a pas accès. ( ...
) Voulez-vous être filmé quand ( ... ) vous
allez chercher des films 3X ? Pourra-t-on filmer un assisté
social qui achète une caisse de bière et cinq billets
de loterie pour le coincer par la suite ? Jusqu’où peut-on
aller au juste ? Il serait peut-être temps que notre société
y réfléchisse. »
Comment
s'extraire de ce panier de crabes… high-tech ? En ce début
du troisième millénaire, les méfaits de
l’informatique et de la télésurveillance dans notre
vie de tous les jours, des technologies qui ont fait leur apparition
vers la fin des années 1980 et se sont développées
par la suite à une vitesse inouïe, accentuent lourdement
le climat de gravité ambiante dans ce Québec
supposément libre et démocratique : de fait, le
problème est universel. Cela étant, il y a toute une
panoplie de mesures à créer pour s’en protéger
efficacement. Tout est à construire. Absolument tout. Étonnant
que nos organismes en-ci et en-ça, et tous prétendant
défendre les droits et libertés, soient demeurés
muets sur ces questions. Comment expliquer qu’ils se contentent
généralement d’intervenir après-coup, rarement
avant ? Ils sont tenues en laisse par celui qui les
subventionne, le gouvernement du Québec. Comment s’en
prémunir ?
Laperrière
et Patenaude indiquent une piste des plus intéressantes,
incontournable même : le point de départ, c’est
la recherche. Ils estiment qu’elle devrait viser à alimenter
constamment un débat public sur ces questions « si
importantes pour la sauvegarde de nos droits et libertés »…
L’une des voies les plus prometteuses consisterait, proposent-ils,
à réunir historiens, politologues, sociologues et
juristes afin de stimuler la recherche
historico-politico-et-socio-juridique sur l’extension des problèmes
d’atteintes à la vie privée ( enquêtes auprès
des utilisateurs de systèmes techniques de surveillance ),
leurs évolutions dans le temps et dimensions politiques ( ex.
leurs enjeux démocratiques ). Concepteurs, analystes et
utilisateurs des systèmes techniques faciliteraient la
compréhension des mécanismes et principes sous-jacents.
Ultimement, pourquoi autant de spécialistes ? On s’en doute
un peu : pour que Big Brother et, ne soyons pas sexistes puisque
telle est la réalité, Big Sister soient surveillés
de près par un troisième oeil, celui du public. Les
deux auteurs ne l’expriment pas en ces termes, mais le moment me
semble propice de rappeler que sa Grande Soeur participe tout autant
à l’espionnite généralisée. De même
que leurs frérots et soeurettes, leurs collabos.
Conséquemment,
ils recommandent d’agir sur les structures sociales et les normes (
NDLR : Stéréotypes ? ) de vie en société,
avec, à la clé, interventions juridiques et encadrement
adéquat des activités de surveillance. En plus
d’alimenter constamment un débat public, institutionnel et
journalistique, basé sur la vigilance des citoyens et des
organismes de défense et de promotion de leurs droits et
libertés. Il saute aux yeux que la proposition des deux
auteurs améliorerait du tout au tout la situation actuelle,
une gestion publique laissée pratiquement à l’abandon
: rapports public-privé, identification des valeurs
sous-jacentes, efficacité des mesures législatives et
judiciaires, transformations sociales et juridiques induites par les
nouvelles techniques. En particulier sur l’intégration des
techniques de surveillance, les échanges instantanés de
renseignements, la multifonctionnalité des bases de données,
l’automatisme des mécanismes décisionnels et la
banalisation de leur fonctionnement par des autorisations générales
ou des consentements individuels.
La contribution de
Laperrière et Patenaude ( à leur insu dois-je préciser
) à ce débat livresque, à défaut d’un
véritable débat public, néanmoins préférable
à pas de débat du tout, mérite d’être
soulignée au crayon feutre. Difficile de ne pas adhérer
à ce contre-discours, ni à ceux de Plamondon et tous
ces autres cités dans ces pages. Peut-on espérer qu’un
jour rapproché le pouvoir acceptera de baliser les activités
informatisées et la télésurveillance, notamment
des gouvernements et corps policiers ? Tant que la population ne sera
pas conscientisée sur ces dangers la menaçant, non, on
ne le peut pas. La commande est trop grosse, faudra une grosse
désapprobation... communautaire, seule apte à générer
une aussi grosse volonté politique.
Signe des temps, ou
attribuable au changement de gouvernement, du péquiste Bernard
Landry au libéral Jean Charest, à la suite des
élections générales d’avril 2002 au Québec
? Toujours est-il que l’année suivante, au mois de mai, nous
apprenions que la Commission d’accès à l’information
du Québec ( CAI ) commence à se préoccuper de la
situation. Pourtant un sujet à l’ordre du jour depuis… le
début des années 1990, soit près d’une couple
de décennies. Mieux vaut tard que jamais, arguera-t-on. Il
n’empêche que pendant tout ce temps, alors que la présence
des caméras se multipliait à une cadence incroyable,
elle n’a à peu près rien fait pour en protéger
le citoyen : et la loi régissant la CAI, qui devait être
actualisée à tous les cinq ans, ne l’était
toujours pas dix ans plus tard.
Le
journaliste André Duchesne de La Presse rapporte que, selon la
CAI, des milliers de caméras sont utilisées dans des
commerces, institutions financières, endroits privés,
des organismes publics tels les villes, les commissions scolaires et
les… ministères. ( André Duchesne – La Presse du 22 mai 2003 ) Dans un sondage, celle-ci a demandé
à une centaine des quelques 3 000 organismes relevant de
sa juridiction de compléter un questionnaire portant sur le
sujet. Résultat : elle en a dénombré près
de 5 000, sur cette centaine d’organismes sondés, dont
666 dans des lieux gérés par 14 ministères
québécois et 453 dans des édifices municipaux de
seulement… 14 villes.
Et encore, signale le journaliste, par lieux
publics, on exclut tous les édifices privés fréquentés
par le public ( immeubles à bureaux, centres commerciaux,
grands magasins, petites boutiques, épiceries, dépanneurs,
resto, etc. ) ainsi que les appareils installés sur les murs
extérieures des édifices privés. Estimant qu’il
y a possibilité d’intrusion dans la vie privée des
gens, la CAI a décidé de « mettre son nez
dans ce dossier » et convoqué près de
150 organismes et groupes à une consultation publique, à
l’automne 2003.
Ce
qui l’a fait tiquer, note le journaliste, c’est l’installation
de caméras pour la surveillance constante de certains lieux
où, à son avis, d’autres moyens de contrôle
pourraient être employés. Le plus récent cas est
celui de la Ville de Baie-Comeau. En 2002, elle avait décidé
de soumettre une place publique à la vidéosurveillance
dans l’espoir de faire échec à une épidémie
de vols dans des commerces. ( NDLR : Était-elle vraiment
justifiée de parler d’épidémie ? Les médias
n’ont pas enquêté l’affaire. Des élus ont
tendance à crier facilement au loup, conseillés et
souvent désinformés qu’ils sont par la police. )
Choqués, des citoyens avaient porté plainte contre
cette intrusion dans leur vie privée. La CAI a rendu une
ordonnance obligeant la Ville à utiliser la caméra de
façon sporadique. ( NDLR : Et qui veillera à ce
que cela soit fait ? Personne. D’où l’urgence d’imposer
des sanctions sévères aux contrevenants. )
En
mai 2004, à la suite de la consultation de l’automne
précédent, la présidente par
intérim de la CAI, Diane Boissinot, réclamera une loi
obligeant les organismes à requérir une approbation
préalable de la CAI avant d’implanter un système de
vidéosurveillance ( Gilles Normand – La Presse du 10 juin
2004 ) : celle-ci a succédé à Me Jennifer
Stoddart, nommée, au début de décembre 2003,
Commissaire à la protection de la vie privée des
Canadiens. Elle a édicté de nouvelles règles qui
seront imposées aux 2 300 organismes publics du Québec,
y compris les villes et les lieux publics, qui recourent ou veulent
recourir à la télésurveillance. Sont considérés
comme lieux publics : rues, parcs publics, terrains de jeux,
réseaux de transport public, aires communes des institutions
d’enseignements et centres hospitaliers. ( Sébastien
Rodrigue – La Presse du 8 avril 2004 )
Ce
mode de surveillance ne pourra être utilisé de manière
générale comme un dispositif de sécurité
publique. « Le problème à régler
doit être identifié, récurrent et circonscrit »,
a déclaré la présidente Boissinot. L’objectif
recherché doit être sérieux et important. Des
solutions de rechange moins préjudiciables à la vie
privée doivent avoir été envisagées ou
mises à l’essaie, et s’être révélées
inefficaces, inapplicables ou difficilement réalisables. Le
public visé par cette surveillance doit en être informé.
Toute personne a droit d’accès aux renseignements la
concernant. Éventuellement, a-t-elle indiqué, la CAI
pourrait être appelée à intervenir en milieu
privé comme la loi le lui permet. La vidéosurveillance
ne peut être utilisée à la seule fin de faire
l’économie d’un agent de sécurité. Boissinot
a réclamé davantage de moyens financiers et de
ressources humaines pour faire appliquer les nouvelles règles,
nous reviendrons sur le sujet.
La
CAIQ s’intéresse aussi à la vidéosurveillance
policière. Ce même mois de mai, elle amorçait une
enquête afin de vérifier si les caméras
installées par la police de l’île de Montréal
dans le quartier Latin, à Montréal, afin de lutter
contre la vente de drogues, sont justifiées. ( Sébastien
Rodrigue – La Presse du 6 mai 2004 ) C’est à la demande de
la Fédération des syndicats nationaux ( CSN ) qu’elle
a pris le dossier en main. Elle a imposé des balises, mais
l’année suivante elle a constaté qu’elles n’avaient
pas été toutes respectées, la police avait
notamment braqué des caméras sur des propriétés
privées. ( Sébastien Rodrigue – La Presse du 11 mai
2005 ) Selon elle, la télésurveillance dans ce secteur
est injustifiée. Ce qui n’a pas empêché ce
corps policier de récidiver l’été suivant,
avec la bénédiction du responsable de la sécurité
publique sur l’île de Montréal, le conseiller Peter
Yeomans, et celle aussi du maire Gérald Tremblay et des autres
membres du conseil municipal. Qui ne dit mot consent.
En
2006, la vidéosurveillance des rues de la ville a pris de
l’ampleur. ( Éric Clément – La Presse du 6 juin
2006 ) Ce corps policier prétend que le taux de criminalité
diminue aux endroits où elle est utilisée. On sait ce
que vaut l’auto-évaluation. Seul un organisme neutre,
indépendant de la police, pourrait dire à la population
ce qui en est vraiment. Autre point : le taux de criminalité
est à la baisse depuis la fin des années 1980. En
outre, on assiste également à un déplacement de
la criminalité dans les secteurs environnants. ( Cyberpresse
du 12 juillet 2006 ) Cela étant, il est par conséquent
faux de parler de diminution, puisqu’elle n’a fait que se
déplacer. Faudra-t-il ajouter des caméras là
aussi ? À ce rythme, encore quelques années, et il
s’en trouvera partout. La CAI a donc raison de douter de la
pertinence de la vidéosurveillance. Déplorons son
impuissance à faire respecter ses règles. Il faudra
donner plus de dents à sa loi, si l’on veut qu’elle
mettent tous les récalcitrants au pas, incluant la police :
le directeur d’un corps policier ne respectant pas cette loi
devrait être congédié. Les citoyens doivent
appuyer la CAI.
Autre
nouveauté, en avril 2004, la Commissaire à la
protection de la vie privée, Me Stoddart, déclarait
qu’avant de ficher davantage les Canadiens, corps policiers et
agences de sécurité privée doivent faire la
preuve qu’ils utilisent déjà au mieux les
informations personnelles qu’ils détiennent. ( La Presse du
28 avril 2004 ) Constatons que cet organisme ainsi que la CAI
semblent décidé à prendre le taureau par les
cornes. Reste à voir jusqu’où ils iront ou…
pourront aller. La mesure la plus urgente consistera à
interdire la dissimulation de toutes ces caméras, incluant
celles de la police et des agences de la sécurité
privée, ainsi que leur camouflage sous la forme d’autres
objets. Désormais visibles, la Société civile
pourra ainsi mieux appréhender dans toute son ampleur la
démesure. Urgence il y a aussi de nettoyer régulièrement
les mégabanques policière de tous renseignements
n’ayant aucun lien avec la criminalité.
Autre problématique,
toute aussi importante : créée en 1982, la CAI,
tribunal administratif, est un organisme… du gouvernement du
Québec, qui nomme les membres, et les congédie s’ils
en font trop à son goût : ainsi en est-il du
Commissaire à la protection de la vie privée du Canada.
Si l’on veut qu’elle ait les coudées franches, elle devra
être indépendante du pouvoir. Et son mandat élargi
à toutes les activités portant atteinte à la vie
privée. Les citoyens souhaitant vivre dans une société
libre, le gouvernement du Québec doit prendre les moyens
nécessaires pour que ce soit effectivement le cas. Une société
libre repose sur des citoyens… libres, et le respect de leur vie
privée : il n’y a plus de démocratie sans ces
préalables.
La
CAI a pour mission de veiller au respect de la Loi
sur l’accès aux documents des organismes publics et à
la protection des renseignements personnels. Cependant, elle dispose
de peu de moyens. Dans son rapport annuel de 2002-2003,
disponible sur le Web ( www.cai.gouv.qc.ca ), on peut lire ce commentaire de celle qui la présidait
alors, Me Stoddard : « Malheureusement, sa
marge d’actions est limitée par le contexte budgétaire.
Son sous-financement est reconnu par la Commission de la culture
chargée d’étudier ses activités. Les
perspectives d’avenir indiquent une expansion soutenue de
l’informatisation des renseignements personnels. ( … ) les
champs d’intervention de la CAIQ se multiplient ( … ).
Afin de pouvoir s’acquitter de son mandat et de tenir compte du
contexte de plus en plus exigeant dans lequel elle évolue, la
Commission a réitéré ses demandes au
gouvernement ( péquiste ) à l’égard des
moyens dont elle dispose. Elle recommande que ses ressources
humaines, matérielles et financières soient augmentées
afin qu’elle puisse pleinement réaliser les mandats que le
législateur lui a confiés. »
Son
budget de 2003-2004 était de seulement… 4,3M$ : en
2007, il ne sera plus que de 3,7M$... Pourtant, elle joue un rôle
éminemment important au sein de la démocratie, et
mériterait de ce fait davantage d’attention de la part de
ceux que nous élisons au pinacle du pouvoir. La CAI n’en
demeure pas moins active, remarquez bien, mais elle occuperait
beaucoup plus de terrain, la plus part du temps laissé en
friche, si on lui en donnait les moyens. Selon le bilan sommaire que
l’on peut en faire au cours des années 2003 et antérieures,
elle émet de nombreux avis destinés à des
organismes relevant de sa juridiction, dépose des mémoires,
participe à des rencontres internationales.
Enfin,
le citoyen, se considérant lésé par la
télésurveillance ou des échanges d’informations
confidentielles entre mégabanques informatisées, ignore
qu’il peut rejoindre la CAI via une ligne téléphonique
sans frais ( 1-888-528-7741 ), ou par courriel ( cai.communications@cai.gouv.qc.ca ). Notons que l’organisme publicise peu cet accès, faute de
moyens probablement. Néanmoins, faudra bien un jour où
l’autre que le citoyen s’y mette, lui aussi, son apathie
historique contribue pour beaucoup au délabrement de la
situation.
Au tout début des
années 1980, alors que la micro-informatique commençait
à peine à balbutier, le sociologue français
Morin prédisait avec justesse sa percée phénoménale
et ses conséquences sur nos vies et libertés. ( Edgar
Morin – Pour sortir du vingtième
siècle – Éditions Fernand
Nathan ) Lisons-le. Les remarquables développements
informatiques laissent entrevoir d’étonnantes possibilités
de déconcentration et de décentralisation
communicationnelles dont bénéficieraient les individus.
Mais, en même temps, l’informatique donne à un
appareil d’État central la possibilité de rassembler
et traiter « toutes informations sur un individu de
façon beaucoup plus ramifiée et précise que le
contrôle neurocérébral sur les cellules de nos
organismes », explicitait-il.
Dès lors, un
contrôle policier/technologique muni de dispositifs de
détection et d’écoute tous terrains peut désormais
s’exercer sur « toute déviance, anomalie,
originalité ». À cela, il faut ajouter
les futures actions biochimiques sur l’esprit-cerveau humain, qui
permettraient d’établir une normalisation généralisée
en éliminant toute déviance. ( DNLR : De nos
jours, tout est psychologisé et psychiatrisé. Des
médicaments prescrits permettent la normalisation des
comportements. ) D’ors et déjà, l’État se
trouve doté de pouvoirs qui, virtuellement, excèdent
« tous les pouvoirs de contrôle et d’intervention
jamais concentrés ». La connaissance
scientifique est de moins en moins produite pour être pensée
et méditée par des esprits humains, mais de plus en
plus accumulée pour la computation par les ordinateurs,
c’est-à-dire pour l’utilisation par des entités
super-individuelles, au premier chef l’entité
super-compétente et omniprésente : l’État.
« En même
temps et corrélativement, cette science-là nous aveugle
: le visage de notre monde, de notre société, de notre
destin, est mis en miettes par une connaissance scientifique encore
aujourd’hui incapable de penser l’individu, incapable d’élaborer
une pensée qui ne soit pas seulement mathématique,
formalisée, simplifiante, mais, par contre, fort capable de
fournir aux pouvoirs des nouvelles techniques de contrôle, de
manipulation, d’oppression, de terreur, de destruction. ( … ) Nous approchons donc, prévenait-il, du moment où
l’on peut envisager que tous ces processus conjoints pourraient
permettre à l’être du troisième type (
État-Nation ) de s’accomplir en toute-puissance, non
seulement en nous assujettissant et nous manipulant, mais aussi en
nous infantilisant ( sic ), nous irresponsabilisant et nous
dépossédant de l’aspiration à la connaissance
et du droit au jugement. Une telle hypothèse n’est pas un
jeu de l’esprit puisque l’État voué à un tel accomplissement a surgi au vingtième siècle
: l’État totalitaire. »
Voilà de quoi
réfléchir longuement. Comment sensibiliser le citoyen à
l’omniprésence de Big Brother et de Big Sister, incluant
frérots et soeurettes, leurs collabos, dans sa vie quotidienne
? Seuls les médias, qui possèdent les moyens de
diffusion conséquents, sont aptes à remplir ce rôle :
quoiqu’il ne faut pas sous-estimer, on y reviendra, le potentiel
quasi illimité de l’Internet. Les médias ne traitent
que très rarement de la télésurveillance.
Pourtant, le sujet est on ne peut plus d’actualité. N’y
a-t-il pas là matière suffisante à au moins une
affectation en page éditoriale permanente ? On parle du droit
à la vie privée, ici : il n’y a pas de
démocratie sans vie privée…
Remarquez que des
journalistes traitent déjà des nouvelles technologies,
mais leurs infos s’adressent strictement au consommateur friand de
nouveautés, à la manière du chroniqueur
spécialisé annonçant, ébloui, l’arrivée
sur le marché d’un nouveau véhicule superperformant
et surpassant tous les autres. Ils n’abordent à peu près
jamais l’usage clandestin illégal que l’on en fait ou peut
en faire, et des impacts sur notre vie privée. Au premier
chef, l’État et sa police. Couvrir mur à mur
quotidiennement les faits divers policiers, dont les activités
du crime organisé, est utile à la société.
Cependant, ce n’est pas le seul volet du métier policier, et
très loin s’en faut. Ça aussi le citoyen a besoin
d’en être informé. L’éditorialiste affecté
aux effets cachés ou potentiels des nouvelles technologies
pourrait notamment demander à l’État ce qu’il
attend faire pour légiférer efficacement en ce domaine,
le talonner au besoin.
De
façon plus générale, les médias culturels
doivent s’y mettre, eux aussi. Trop grosse commande, sujet trop
complexe ? Le penser, c’est mésestimer leur capacité
créative... Signalons d’abord au passage qu’au début
de mai 2005, le metteur en scène québécois
Robert Lepage mettait à l’affiche, dans un théâtre
de Londres, son opéra intitulé 1984, inspiré du
livre de George Orwell. ( Richard Boisvert, Le Soleil – La Presse du 3 mai 2005 ) D’autres moyens existent. À
preuve, une station de télévision hollandaise semble
avoir déniché un outil pédagogique dont on ne
peut nier le potentiel. ( Agence France-Presse et Associated Press – La Presse des 2 mars, 18 avril et 12 juin 2000 ) Une émission
intitulée tout simplement Big Brother. C’est un jeu télé,
lancé à l’hiver 1999-2000, où le gagnant
décroche une grosse somme.
On
a recruté cinq hommes et cinq femmes, les a fait cohabiter
ensemble dans un appart pendant plusieurs semaines, 24 heures sur 24,
coupés du reste du monde, et... sous l’observation constante
de 28 caméras disposés dans les moindres recoins, dont
certaines infrarouges utilisées dans leur chambre pendant la
nuit, et de micros. Tout ce qu’ils disaient et faisaient étaient
vidéofilmé. Chaque jour, la chaîne privée
télévisait un résumé images-et-son de
leurs activités, pour en faire un peu l’équivalent
d’une télésérie. Chaque semaine, les joueurs
désignaient aux téléspectateurs ceux qui,
jugeaient-ils, et en expliquant pourquoi, devaient quitter l’appart.
La décision appartenait ultimement aux téléspectateurs
qui s’exprimaient par vote. C’est de cette façon qu’on
procédait à l’élimination pour déterminer
le gagnant. L’émission a connu un immense succès.
Au
point où des chaînes de télé étrangères
ont rapidement emprunté la formule. En Allemagne, RTL2 l’a
inscrite à son horaire, en mars de la même année.
Elle a cependant suscité une controverse particulièrement
significative. Le pouvoir allemand l’a dénoncée et
incité les téléspectateurs à la
boycotter. Le ministre de l’Intérieur, Otto Schily, a
déclaré qu’elle « porte massivement atteinte
à la Constitution allemande » dont l’article
1 stipule que « la dignité humaine est inaliénable ». Le gouverneur du land de Rhénanie-Palatinat et le
président de la Commission nationale des médias ont
déclaré, pour leur part, que le programme « jouait un jeu cynique avec la sphère privée des gens » et proposé l’élaboration d’un code
d’éthique pour les médias électroniques.
L’évêque de Trèves, Josef Spital, estimait, de
son côté, que l’expérience est particulièrement
offensante pour ceux qui ont connu... le régime communiste de
l’ex-RDA, où la surveillance était de mise. Il a été
le seul à faire le lien avec l’ancien régime. Le
ministre de l’Intérieur, lui, s’en est bien gardé.
Big Brother, moins le pouvoir en parle, mieux il se porte.
Craignait-il que l’émission fasse ciller les yeux
d’Allemands.
Un
mois plus tard, l’émission à scandale s’apprêtait
à traverser la Manche, au pays même d’Orwell. Comment
les Anglais réagiraient-ils ? « Nous sommes quelque
part entre le libéralisme des Pays-Bas et le moralisme de
l’Allemagne », soutenait, confiante, Sarah Booth, de
l’agence artistique Avalon, responsable des relations avec la
presse. Et ce n’était pas fini. De la Scandinavie à
l’Espagne, et les États-Unis n’était pas en reste,
des stations de télévision en avaient acheté les
droits. Au printemps 2001, la France s’y mettait aussi. Pas bête
du tout, cette émission, vraiment pas.
Quelles
seraient les réactions des Québécois si l’une
de nos chaînes de télévision présentait
une émission du genre ? À l’été 2001,
tout indiquait que ce n’était pas demain la veille qu’elles
passeraient à l’acte. Par contre, il est vrai que les
« émissions vérité pures et
dures », pour emprunter la formulation de la
journaliste Emmanuelle Garneau de La Presse d’août 2001,
nécessitent trop de sous apparemment pour le petit marché
québécois. ( Emmanuelle Garnaud – La Presse du 15 août 2001 ) TQS, lui racontait Louis Trépanier,
directeur général, avait été approché
par les producteurs américains de Big Brother. Le coût
? 15M$. « Même en partageant la facture avec un
réseau anglophone, c’était parfaitement impensable
pour nous. » À Radio-Canada, relatait la
journaliste, on pense que les téléromans comme Virginie
sont… suffisamment près des gens et vraisemblables pour
compenser.
Chez
Trinôme, on était convaincu que les Québécois
auraient un problème avec les caractéristiques les plus
violentes ou immorales de ces séries. Pas surprenant ce
passage de l’article, sa télésérie Métier
Policier nous ayant démontré le vif intérêt
de cette maison de production pour la propagande à caractère
policière. « Je ne pense pas qu’au Québec
on puisse traîner son compatriote dans la boue, lui faire subir
un tas d’épreuves artificielles, mais qui lui font prendre
des risques, sans entraîner un certain rejet du public, soutenait Pierre Blais, producteur et associé. Le
Québec est un village, une grande famille (…) »
Trépanier de TQS ne partageait pas cette opinion : « Le public québécois est tout à fait prêt (…) ». Il mentionnait le succès de Black-out, où
les participants s’exprimaient de manière très crue,
sans filtre, et au-delà du scandale. Jacques Blain, président
de Cirrus : « La téléréalité
amène un vrai questionnement sur la façon de faire de
la télé en général. »
Blain mettait le doigt en plein dessus, et Trépanier
l’enfonçait davantage : « C’est plus qu’une
mode, c’est un genre qui va rester (…) ».
Lorsque
la téléréalité arrivera finalement au
Québec, les cotes d’écoute grimperont. À la
même époque, un nouveau gadget fera son apparition sur
le marché : le cellulaire-caméra. ( Marie-Claude
Malboeuf – La Presse du 2 décembre
2003 ) Dans un article portant sur son avènement, La Presse
rapportera un autre phénomène « troublant »
: la vente des webcams a augmenté de 40% en Angleterre, en
juin et juillet 2001, alors que les Britanniques regardaient à
la télé Big Brother 2. Ce quotidien publiait par la
suite une photo valant mille mots : deux des responsables d’une
émission de téléréalité observent,
derrière un miroir… sans tain, une participante à la
télésérie… Bien sûr, les téléspectateurs
n’avaient pas encore fait le rapprochement avec les activités
clandestines de la police en civil, mais cette dernière devait
être un peu sur le qui-vive parce que le jour n’était
peut-être pas loin où certains feraient un pas de plus…
Certains émettront
des commentaires à l’encontre de la téléréalité,
et aussi de ce début de la prolifération du
cellulaire-caméra et de la webcam : la téléréalité
banalise le fait de regarder la vie des autres ; des gens vivent de
nos jours isolés et peuvent avoir l’illusion de jouir
davantage de la promiscuité sans perdre ceux de l’isolement
; le voyeur souffre du même mal que l’exhibitionniste, vivant
par procuration ce qu’il ne peut vivre de façon authentique.
Tout y passait. Ainsi ce commentaire du ministre de la Justice du
Nouveau-Brunswick, Brad Green : « ( … ) les
victimes de voyeurisme sont doublement victimes lorsqu’elles
découvrent que la loi ne permet pas de punir leur agresseur. »
C’est tout dire. Faudra-t-il ajouter ce "crime "au Code criminel ?
John
Nockleby, de l’Université Loyola de Los Angeles, que La
Presse décrit comme étant un spécialiste de la
vie privée, est le seul à avoir donné l’heure
juste : le voyeurisme a beau être inquiétant, il
est bien pire d’être surveillé par le gouvernement ou
par une compagnie privée. Peu importe le contexte auquel on se
réfère, et celui-là ne fait pas exception à
la règle, les intervenants n’osent jamais pointer du doigt
la police, préfèrent, entre autres, accuser le
gouvernement. Alors que les élus, peu importe le pays, sont
nuls en matière policière et que la police ne leur dit
pas tout, loin de là !
Tout
ce qui précède étant, on comprend alors un peu
mieux la mini excitation causée par la mise en marché
du cellulaire capable de prendre des photos. Exception faite des
touristes, rarement les gens traînent-ils sur eux une caméra.
Avec ce nouveau gadget, la situation risque de changer du tout au
tout. Hautement dangereux pour la police en civil, car elle s’expose
d’être photographiée par de ces utilisateurs. Déjà,
elle n’aime pas que des gens flânent dans l’espace public
parce qu’elle craint, notamment, que de ses collègues en
civil soient repérés. S’il fallait en plus que ces
flâneurs s’équipent de cellulaires-caméras...
Elle
n’a rien inventé, au fond, la compagnie de production
néerlandaise, Endemol, qui a lancé Big Brother,
commercialisé l’émission dans 27 pays, et généré
un chiffre d’affaires, en 2001, d’1,3 milliard pour un profit
d’environ 120M$, d’après des chiffres que la journaliste
Emmanuelle Garneau de La Presse a puisés dans le magazine
Capital. ( Emmanuelle Garnaud – La Presse
du 15 août 2001 ) Tout était déjà là,
car son émission s’insère dans la mouvance de
l’Internet, qui a démocratisé l’information.
Reconnaissons lui tout de même le mérite d’être
de son temps. À l’heure du Web, notre télé a
pris un sérieux coup de vieux. Soixante canaux de télévision
à domicile ne pèsent bien lourds devant près de
150 millions de sites disponibles sur le Web, dont 50 millions de
blogs recensés en juillet 2006. ( Source : site Web du
magazine 01men ) L’internaute à l’embarras du choix,
contrairement au téléspectateur, qui est captif de ceux
qui décident ce qu’il verra et ne verra pas.
Autre
exemple de cette démocratisation de l’information. Le
quotidien La Presse, notamment, a ajusté sa montre à
l’heure de l’Internet. Jamais n’y a-t-on vu autant
d’interaction entre l’éditeur et le lecteur. On l’y
sollicite quotidiennement pour obtenir son opinion sur différents
sujets, débat plein d’idées. Dès le lendemain
de l’événement, le lecteur, et la police déguisée
en citoyen préoccupé, y exprime déjà son
point de vue à coups de courriels. Ce qui rend ce quotidien
autrement plus intéressant et près des préoccupations
du lecteur que du temps pas si lointain où il n’était
pas facile d’y faire publier une lettre. L’attente s’étalait
sur 3 ou 4 semaines, alors que l’événement était
tombé dans l’oubli. Quand elle était publiée,
car si vous n’étiez pas un personnage connu ou abordiez un
sujet délicat, les chances d’être lu rétrécissaient
jusqu’au goulot d’étranglement. L’Internet est un
puissant aiguillon… Il force les médias traditionnels à
se démocratiser, s’ils ne veulent pas voir le nombre de
leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs diminuer,
diminuer…
L’écrivain
brésilien Coelho considère que l’Internet, malgré
tous les dangers qu’il comporte, peut contribuer à ce que
tout le monde ait la possibilité de faire entendre sa voix,
aussi discordante soit-elle. ( Juan Arias – Conversations avec Paulo Coelho – Éditions Anne Carrière, 1999 pour la version française
) « Si les puissants ne le gâchent pas en se
l’appropriant, je pense que cela peut devenir un formidable forum
de débat universel, d’où personne ne se sentira
exclu. Cela peut créer une saine anarchie, que ne pourront pas
contrôler ceux qui détiennent le pouvoir mondial. »
Selon lui, « c’est contribuer à transformer
ce que j’appelle l’ “ Académie ”, c’est-à-dire
le savoir conventionnel, fossilisé, bureaucratisé, qui
croit posséder la seule sagesse, le pouvoir des privilèges.
Il faudra de nouveau lâcher la bride à la créativité,
donner la parole à l’homme ordinaire ; considérer
qu’il ne doit pas y avoir de privilèges du savoir qui se
prévalent de leurs titres et mérites pour imposer leur
culture aux autres. » Coelho atteint sa cible en plein
cœur !
Michael
Dertouzos aussi, qui est, lui, professeur de sciences informatiques
et de génie électrique à Cambridge, au
Massachusetts, aux États-Unis. ( Les technologies de demain – La Presse du 7 octobre 2000 ) Il croit que Big Brother est en péril
parce que l’Internet rapproche déjà des millions de
gens. « Dans dix ans ( en 2010 ), ils seront un
milliard. Grâce à lui tout le monde peut faire entendre
sa voix. Il a donc une grande influence “ démocratisante ”.
Et ce n’est pas la voix d’un seul magazine ou d’une seule
chaîne de télévision. C’est exactement le
contraire. Cela détruit le concept de Big Brother. Cette
technologie particulière nous rend beaucoup plus aptes à
être entendus et à entendre les autres. Vous avez bien
vu la vitesse à laquelle le rapport Star sur le président
Clinton ( sa liaison avec une fonctionnaire ) a circulé
dans le monde ! », illustre-t-il. Il nourrit l’espoir
qu’après avoir connu trois révolutions – agraire basée sur la charrue, industrielle basée sur le
moteur et informatique basée sur l’ordinateur – nous arrêtions d’avoir des révolutions basées
sur des objets. « J’aimerais que nous ayons une quatrième
révolution, dans laquelle nous essayons de comprendre la plus
précieuse ressource que nous possédions : nous-même. »
Concluons
en empruntant des néologismes de je ne sais plus qui : il
y a donc espoir que notre « démocrasouillée »
ou « démocraviolée » par
le pouvoir, la police en civil, ses collabos et les agents en civil
de la sécurité privée retrouve un jour un peu de
sa virginité. Pour cela, il faudra que des citoyens étalent
leur mécontentement sur… l’Internet, notamment ceux
victime de l’arbitraire policier. Comment être certain que
des cyberpoliciers ne bousilleront pas leur site Web ? Se pose aussi
cette question : qui lira ces témoignages ? Car notre
société est composée de citoyens qui veulent
savoir et d’autres qui ne veulent rien savoir. Au cours de mon
enquête, une habituée de la cafétéria du
Comité social Centre-Sud de Montréal m’a fait
remarquer que celui n’ayant rien à se reprocher n’a rien à
craindre de la police. Un citoyen de Lac Bouchette, au
Saguenay-Lac-St-Jean, m’a fait le même commentaire. Je crois
que beaucoup de citoyens pensent ainsi.
La
réplique la plus étonnante de toutes est celle que m’a
servie un préposé au service des ventes d’équipements
informatiques, dans un boutique de la région du
Saguenay-Lac-St-Jean. Quand je fréquente régulièrement
un établissement commercial, je cherche toujours à
établir un climat propice aux confidences. Mon but est
notamment de dénicher des témoignages d’employés
collaborant avec la police. Pour les mettre dans l’ambiance, je
brosse un petit topo de mon enquête. Ce préposé
m’a lancé : « Oui mais, moi, si je n’ai
pas envie de le savoir ? » J’en suis resté
bouche bée. Cela revenait à dire que des gens n’ont
pas besoin de le savoir. Je n’ai pas argumenté. À
quoi bon !
La
vérité dérange-t-elle, effraie-t-elle ? J’ai
déjà écrit qu’il y a un prix à payer
pour l’intelligence des choses : la perte de l’innocence.
S’accroche-t-on à ses illusions comme le naufragé à
sa bouée de sauvetage ? On aurait donc la « démocraviolée »
qu’on mérite ? J’ose croire qu’après la lecture
de ces pages, ceux pensant ainsi feront preuve de suffisamment de
courage pour regarder la réalité bien en face. Pour
qu’on passe enfin de la téléréalité et
la société-réalité. |