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Les vitres cassées
du mobilier urbain et rural
Abordons
la question des vitres cassées du mobilier urbain et rural.
Formulation désignant les citoyens qui ne sont pas
criminalisés mais dont les comportements et tenues
vestimentaires déplaisent aux élus municipaux et
gouvernementaux, aux policiers en civil, à leur collabos, dont
plusieurs membres de la société marchande, et aux
agents en civil de la sécurité privée. Analogie
avec les vitres cassées d’une maison abandonnée,
enlaidissant l’environnement. Nous verrons que ces cibles
numérotées sont beaucoup plus nombreuses qu’on le
croit généralement.
Selon
les criminologues américains Wilson et Kelling, les
comportements d’abandon mènent à l’effondrement des
contrôles sociaux. ( André Normandeau – Une police professionnelle de type communautaire – Éditions du Méridien ) La
vitre cassée qu’on ne remplace pas en est le point de
départ. Elle peut entraîner le bris d’autres vitres et
ultimement transformer un quartier, en quelques années et même
quelques mois, précisent-ils, « en une jungle
terrifiante ( sic ), inhospitalière » :
les adultes cesseront bientôt de réprimander leurs
enfants turbulents, les familles quitteront l’endroit et seront
remplacées par des personnes sans attaches, les adolescents se
rassembleront devant la boutique du coin et refuseront de partir
quand le propriétaire le leur demandera, des bagarres
surviendront, les ordures s’accumuleront, des gens se mettront à
boire en face de l’épicerie.
Puis les deux auteurs
font allusion, sans ne jamais toutefois le désigner de son
nom, au nettoyage social. « Parce qu’ils ont peur, les
gens s’évitent, affaiblissant ainsi les contrôles
sociaux. ( ... ) de nombreux habitants auront le sentiment que
la délinquance ( ... ) connaît une augmentation,
et modifieront leur comportement en conséquence : ils
sortiront plus rarement et, lorsqu’ils seront à l’extérieur,
resteront à l’écart des autres, se déplaçant
l’oeil aux aguets, le visage fermé, d’un pas pressé,
appliquant le credo du “ ne nous en mêlons pas ”. (
... ) Un citoyen qui a peur de l’ivrogne et de son odeur, qui
s’effraie à la vue d’un adolescent tapageur et craint le
mendiant importun, ne se contente pas d’exprimer son dégoût
face à des comportements inconvenants. Il exprime également
par là la sagesse populaire, somme toute exacte, précisent-ils, qui veut que la délinquance grave
prospère sur l’impuissance à maîtriser les
comportements déviants. » Wilson et Kelling ne
reconnaissent pas moins que ce scénario ne débouche pas
inéluctablement sur la délinquance, ajoutant tout de
même qu’il y a moins de risques que cela se produise dans les
lieux où les contrôles informels sont possibles.
Leurs
propos permettent d’enrichir nos connaissances. Nous savons
désormais qui le pouvoir et sa police désignent sans
les nommer lorsqu’ils parlent des « déviants »
: l’ivrogne, l’ado tapageur, le mendiant. Cependant, ceux-ci
constituent seulement quelques éléments de la liste de
ceux qui dérangent. En outre, il y a une phrase de Wilson et
Kelling valant d’être relue, elle contient un autre élément
d’information qu’on ne peut négliger : « Parce
qu’ils ont peur, les gens s’évitent, affaiblissant ainsi
les contrôles sociaux. » À quoi les deux
criminologues font-ils allusion ? C’est que moins les gens sortent
de leur domicile, moins ils sont accessibles aux policiers et
policières en civil, et à leurs collabos, cherchant à
les infiltrer pour leur soutirer et accumuler des renseignements dans
les mégabanques informatisées sur eux-mêmes et
leur entourage.
Cet
énoncé de Wilson et Kelling était sans doute
fondé il y a quelques décennies, mais ce n’est plus
tout à fait le cas maintenant. De nos jours, il n’est plus
tout à fait nécessaire de circuler dans la rue pour
être javellisé, essoré, asséché,
amidonné et enfin repassé par les blanchisseurs
policiers en civil, car ceux-ci, appuyés par leurs collabos et
les gardiens en civil de la sécurité privée, ont
infiltré les endroits où le citoyen gagne sa vie et
consomme des biens et services : centres commerciaux, boutiques,
salons de coiffure, restos, bars, lieux de spectacles, etc. Mieux,
même plus besoin de sortir de chez soi, parce qu’ils assurent
désormais le service à domicile, déguisés
en toutes sortes de personnages et sous différents prétextes :
vendeurs itinérants, livreurs, etc. Sans omettre des voisins,
des connaissances, des amis, que l’on invite chez soi, ou qui
s’invitent eux-mêmes, sans que l’on sache que certains sont
soit des civils, soit de leurs collabos. Si vous n’êtes pas
sensibilisés à ces intrusions, vous n’y verrez que du
feu.
Wilson
et Kelling déplorent qu’on a tendance à oublier cette
autre peur, celle d’être dérangé par des
individus au comportement “ déviant ”. « Il ne
s’agit pas forcément ici de personnes violentes, ni de
délinquants, mais plutôt d’individus louches, à
la conduite imprévisible : mendiants, ivrognes, drogués,
adolescents turbulents, prostituées, désoeuvrés
de tout poil, handicapés mentaux ( sic ), etc. »
Skogan y ajoute les jeunes faisant de l’école buissonnière.
( André Normandeau – Une police
professionnelle de type communautaire – Éditions du Méridien ) De trois, nous voilà
rendu à dix, incluant des handicapés mentaux. L’et
caetera à la fin de l’énumération des deux
criminologues indique qu’ils l’ont écourtée, donc
qu’il y a d’autres groupes. Est-ce parce que, bien connue du
milieu de la criminologie, il n’était pas utile de la
reproduire au complet ?
La
vraie raison réside dans le fait qu’ils ne pouvaient en
dresser la liste au complet sans révéler du même
coup un important volet du rôle caché que joue d’abord
et avant tout la police en civil. La population ne doit pas en
être informée car il est beaucoup d’éléments
inavouables qui ne manqueraient pas de la faire sursauter
d’indignation. Règle générale, les
criminologues se taisent donc à ce sujet. Ils ne sont pas
libres de dévoiler ce qu’ils savent parce que leurs
principaux employeurs se recrutent surtout chez les membres du
pouvoir, de la police et des titulaires de départements
universitaires. Dans ces milieux, on l’accepterait plutôt
mal. Alors, ils utilisent un langage très référencé,
pas toujours facile à décrypter pour le non-initié,
parce que laissant place à des non dits difficiles à
capter.
Susan
Estrich, de la Faculté de droit de Harvard, aux États-Unis,
a rassemblé, selon Wilson et Kelling, une série « impressionnante » d’études portant sur la peur
urbaine. Ceux-ci rapportent quelques uns de ses travaux de recherche.
À Portland, dans l’Oregon, des adultes ont affirmé à
Estrich changer de trottoir à la seule vue d’un groupe de
jeunes. À Baltimore, la moitié des interviewés
lui ont dit traverser la rue pour éviter un jeune à
l’air bizarre. À des résidents d’un grand ensemble
auxquels elle demandait d’identifier l’endroit le plus dangereux,
ils lui ont désigné celui où des jeunes se
rassemblent pour boire un coup et jouer de la musique, « bien
qu’aucun acte de délinquance n’y ait jamais été
commis », souligne-t-elle.
Dans les quartiers de Boston, la
peur la plus vive a été exprimée par des
habitants de bâtiments où le chahut et l’impolitesse,
« et non la délinquance », précise-t-elle
encore, sont monnaie courante. Wilson et Kelling reconnaissent que
l’observateur extérieur ne dispose pas d’éléments
suffisants pour décider si l’angoisse aujourd’hui
endémique dans les grandes villes dépend de la
véritable « criminalité » ou du
simple sentiment que la rue n’est pas sûre, qu’elle est le
lieu de rencontres déplaisantes ou inquiétantes.
Tout
de même surprenant que les criminologues n’aillent jamais
jusqu’aux véritables racines du sentiment d’insécurité.
Selon Lagrange, ce sentiment naît d’une dégradation
générale des liens sociaux, précède les
fixations sur des éléments précis. ( Hugues
Lagrange – Réponses à
l’insécurité – Grenoble
CERAT ) « Ce sentiment est alors la matrice de peurs
spécifiques – d’être cambriolé,
d’être agressé – et non une expression synthétique,
décentrées, issue de ces appréhensions éparses.
La donnée psychologique est première, elle cherche des
objets adéquats dans lesquels s’incarner, prenant alors
l’apparence de peurs particulières. »
Ajoutons à son propos que les citoyens, et de
nombreuses études le démontrent, sont davantage
préoccupés des aléas de la vie que de la
criminalité. Cependant, quand ça ne
va pas, on cherche un bouc émissaire pour évacuer un
peu d’adrénaline. ( J’en fais la démonstration dans
L’Étau Policier, tome 1. )
Plus
explicitement, de quoi parle-t-on, entre autres ? De
l’endettement des ménages, qui constitue la plus grande
source d’insécurité. ( Étude du Conseil
canadien de développement social – L’indice de sécurité
personnel – 2002 ) ( Gilles Toupin – La
Presse du 15 juillet 2002 ) Beaucoup de gens utilisent leur marge de
crédit pour joindre les deux bouts. La taille des hypothèques
fait le plus mal : en 1984, elle rognait 38% de leur revenu
disponible, en 2002, elle en bouffe 67,9%. Des tendances du marché
du travail aussi, de l’accès aux soins de santé, etc. Cependant, le sentiment d’insécurité émane
en très grande partie du pouvoir politique et de sa police
qui, utilisant le discours de la peur, multiplient les divisions au
sein de la Société civile pour mieux régner. De
la violence médiatique non relativisée également,
de l’anxieux social souffrant d’une hypertrophie du système
de défense, de l’intolérant, qui est de fait un
inadapté social incapable de composer intelligemment et
démocratiquement avec le pluralisme.
Qui
sont les autres “ déviants ” ? Pour avoir enquêté
pendant six ans et demie dans l’underground policier québécois
et avoir vu et senti bien des choses, je sais que le vocable désigne
beaucoup de citoyens. Beaucoup... Toutefois, l’expérience
sur le terrain ne suffisait pas à répondre complètement
à cette question. Il a fallu cueillir quelques bribes ici et
là, au hasard des ouvrages lus. Pouvoir politique et police
mettent dans ce vocable fourre-tout les citoyens qui ne sont pas des
criminels mais dont les comportements dérangent par rapport à
leurs attentes sociales. Ils les considèrent comme des pièces
mal usinées, qu’il faut rééduquer et éjecter
de la société s’ils persistent à faire de
travers ce qu’ils pourraient faire comme il faut. Là, nous
entrons plus profondément dans le vaste monde de l’arbitraire,
c’est-à-dire de la rectitude politique, du puritainement
correct et de toutes formulations semblables.
C’est
ainsi que des comportements n’ayant rien à voir avec
l’infraction d’une loi, et normaux dans une société
tolérante, sont officieusement prohibés.
Officieusement, car cela reste dans le domaine du non dit, du non
écrit nulle part. On comprendra que ceux qui nous gouvernent,
gendarment et surveillent ne peuvent le claironner sur les toits
parce que beaucoup de citoyens s’objecteraient à cette
discrimination sociale et spatiale. Ces “ déviants ” sont
surtout ceux qui, pour diverses raisons, ont été
écartés ou se sont écartés d’eux-mêmes
du droit chemin, notamment celui du néolibéralisme :
citoyens au salaire minimum, travailleurs occasionnels, chômeurs,
assistés sociaux, familles monoparentales, ados, squeegees,
punks, handicapés, ex-psychiatrisés, alcoolos, drogués,
etc. Si vous appartenez à l’une de ces catégories, un
rien suffira pour vous attirer le regard de policiers en civils, de
gardiens en civil de la sécurité privée et de
citoyens-mouchards.
Commettre
une infraction au code des bonnes manières constitue aussi une
“ déviance ” : faire preuve d’insolence ou d’impolitesse
en public, s’engueuler, faire des colères, proférer
des insultes, etc. Se manifester bruyamment chez soi ou dans la rue :
claquer des portes, crier, faire jouer de la musique un peu fort,
brailler des chansons folles à tue-tête ou pas, etc.
Également le fait pour un homme de porter les cheveux
jusqu’aux épaules, ou noués en queue de cheval, ou
ébouriffés. Et pour les deux sexes, une coupe
bizarroïde, teindre une mèche ou toute la chevelure d’une
ou plusieurs couleur interdites, être vêtu de manière
voyante et criarde, un peu excentrique. À éviter
vêtements roses pour homme, des shorts trop courts ou trop
longs – plus près des chevilles
que des genoux –, ou le fond de culotte
trop bas, vêtements aux coupes vieillottes, couleurs démodées,
tenue napoléonienne. Idem des vêtements en désordre,
ouverts ou mal fermés. Que voilà une liberté
d’allure excessive. N’est pas recommandé non plus d’avoir
des vêtements troués ou sales, des chaussures boueuses
ou des espadrilles ou bottes délacés.
Ainsi
en est-il de ceux qui se lèvent tard régulièrement,
courent les cafés et les bars, et se couchent au levé
du soleil sans n’avoir rien foutu de leur dix doigts. Des sans
énergie, plus intéressés aux jouissances de la
vie qu’au travail, des bons à tout faire et propres à
rien qui, avachis à des bars terrasses ou des restos aux
grandes baies vitrées, n’arrêtent pas de regarder
passer les femmes sur le trottoir, les yeux fixés sur les
seins se balançant librement sous la blousse et la croupe
moulée dans un pantalon ou short serré. On n’aime pas
tenues et démarches sexées. Idem les petits vauriens,
les blancs-becs qui plastronnent, les moches, les petits morveux,
ceux qui cherchent à attirer l’attention, se dandinent en
déambulant comme s’ils avaient des ressorts collés
aux semelles. Sautiller ainsi, c’est déjà afficher
une certaine autonomie, potentiellement dangereux pour l’ordre
établi. La police, hypersensible, peut aussi l’interpréter
comme un affront à son autorité.
Les
ados jouant à se battre entre eux ou se poursuivant dans la
rue, comportement normal à cet âge, sont aussi des
citoyens à surveiller de près. L’insolence ou le
je-m’en-foutisme de l’ado est perçu comme une volonté
d’affrontement, une insoumission à l’autorité. Des
ados qui, croyant vivre dans une société libre et
tolérante, commettent l’erreur d’exprimer cette liberté
avec désinvolture, parfois l’index pointé vers le
haut. Plus concrètement, l’ado est accusé de l’écart
qu’il creuse par rapport à l’adulte, de la relativisation
qu’il effectue d’un ensemble de normes tenues comme « obligatoires », inutilement contraignantes, et inscrites
dans aucune loi. Ces normes servent à la reproduction d’un
mythe justifiant la position des adultes à l’égard
des jeunes. Cependant, l’injure suprême pour la police, c’est
d’être rebelle, de résister à son ordre établi,
refuser de plier l’échine sous son joug, rouspéter et
argumenter à propos de tout et de rien, être renfrognés,
etc. Cette conception obtuse de l’ordre est déclinée
en sous-types et sous-sous-types... qui viennent s’ajouter à
la liste.
Tous
ces comportements font parti d’un autre mot fourre-tout : les « désordres quotidiens » portant atteinte « à
la qualité de vie des citoyens ». Un autre mot
les désigne : l’incivilité. Ils sont perçus
comme une rupture de l’ordre social minimal en deçà
duquel, paraît-il, la vie en commun ne serait plus possible. La
police en civil accorde la priorité à la résolution
de ce qu’elle considère comme des problèmes, qui de
fait n’en sont pas, et s’y investit massivement. Tout cela, n’a
rien à voir avec la criminalité, quoi qu’elle en
dise, tout à voir avec les films Bienvenue à
Plaisantville et Show Truman.
L’intolérance
est en tête de liste de l’ordre du jour. Là où
opèrent des commerçants, ce sont eux qui décident
en partie de ce que sera la discipline dans les rues de notre Cité
policière, Montréal, et celles du petit village
policier de Lac Bouchette, entre autres endroits. Une fois qu’on a
compris ça, on sait ce que signifient très exactement
ordre social, contrôle social, nettoyage social et conformisme.
Ou ce que veulent dire plus explicitement pouvoir et pseudo police
communautaire quand ils prétendent vouloir créer une
meilleure qualité de vie dans les quartiers.
Soyons
clairs : toute société génère des
normes sociales. Plusieurs de celles-ci vont de soi, font partie de
nos rapports quotidiens avec les autres citoyens. Dans un monde
civilisé, le respect et l’adhésion à certains
comportements ou attitudes s’imposent au bon sens. Par contre,
d’autres sont carrément arbitraires, empiètent les
droits des citoyens, relèvent de la morale bourgeoise, de la
rectitude politique. Lorsque le pouvoir en a bien imprégné
le tissu social de son village, de sa municipalité, de sa
municipalité régionale de Comté ( MRC ) ou de
« Montréal, ma Ville ! » – la Ville de qui, au fait ? –, ses
composantes acquièrent une force comparable à celle de
la loi, sans pourtant n’avoir jamais été adoptées
légalement, ni fait l’objet d’un débat public. Cela
n’empêche pas la police et ses collabos de les utiliser et de
polluer l’air sociétal.
Les
deux criminologues américains Wilson et Kelling nous donnent
une toute petite idée du modus operandi policier, en nous
entraînant dans une ronde policière. ( André
Normandeau – Une police professionnelle
de type communautaire – Éditions
du Méridien ) Ils voulaient vérifier quelle était
la définition de la loi et l’ordre que des policiers
appliquaient sur le terrain. Leur enquête s’est déroulée
à Newark, dans l’État du New Jersey, au milieu des
années 1970. Même s’il date un peu, ce témoignage
conserve encore toute sa fraîcheur. Les méthodes
policières n’ont pas changé : plus ça
change, plus c’est pareil. De fait, deux éléments s’y
sont greffés. Dans les années 1990, les nouvelles
technologies de l’information, dont les mégabanques
informatisées, et le fameux concept de la prétendue
police communautaire. S’en est suivi une véritable mutation
qui a décuplé, je ne sais par quel coefficient mais il
est important, la capacité de la police de mâter la
population, individu par individu.
Pour
ces policiers, les habitants du quartier où ils patrouillaient
se divisaient en deux catégories : les habitués ( les « braves gens » et les « déviants »
) et les étrangers. Le rôle des policiers consistaient à
surveiller ces derniers, tout en s’assurant que les habitués
« peu recommandables » observent un certain nombre
de règles tacites – c’est-à-dire
non écrites, non dites. Ils considéraient les étrangers
du secteur, sinon avec appréhension, en tout cas avec
suspicion. Si une dispute éclatait entre un client et un
commerçant, ils partaient du principe que le patron avait
raison, surtout quand le client était un étranger. S’en
trouvait-il un à traîner dans la rue ? Ils lui demandait
notamment ce qui motivait sa présence. Quand les réponses
étaient jugées insatisfaisantes, ils lui intimaient
l’ordre de dégager. Ceux qui ne respectaient pas les règles
informelles – non écrites, non
dites – se faisaient arrêter pour
vagabondage. ( NDLR : Notons que, aux yeux de l’autorité
policière, un suspect est souvent un coupable contre lequel
elle n’a aucune preuve matérielle. )
Les
règles des comportements étaient définies et
appliquées en collaboration avec les habitués qui se
trouvaient dans la rue. D’autres quartiers pouvaient en avoir de
différentes, cependant tout le monde comprenait que celles-ci
s’appliquaient dans ce quartier-là. « Les mesures
prises par les policiers correspondaient parfois à
l’application pure de la loi. D’autres fois, elles étaient
informelles, sortaient du strict cadre légal ( sic ) et
visaient à maintenir l’ordre public au niveau jugé
satisfaisant par les habitants du quartier », explicitent
les deux auteurs. Ici, ils nous confirment que pour maintenir cet « ordre public », la police agit illégalement.
Autre
élément important : « les habitants du
quartier » décidaient des normes s’y appliquant.
Cependant, les deux criminologues vont un peu vite en besogne puisque
celles-ci n’étaient pas établies par la majorité
des citoyens. Une question légitime se pose, car la police
invoque souvent pour justifier ses interventions injustifiées
des plaintes que leur auraient faites des citoyens alors que
celles-ci sont pas mal moins nombreuses qu’elle le soutient. En
plus, tous des anonymes et de ce fait suscitant cette interrogation :
n’est-ce pas plutôt la police qui impose au citoyen la façon
dont il doit se comporter dans l’espace public ?
Dans
une démocratie, il n’appartient pas à une poignée
de citoyens et à des flics de décider de règles
qui seront imposés à tous. Si l’on ajoute à
cela que la police intervenait à l’extérieur du cadre
légal, là, nous sommes en plein Far West. Ce qui fait
peur dans ce genre de système d’inspiration totalitaire,
c’est sa justice expéditive, son lynchage psychologique.
Voici une poignée de citoyens-lyncheurs décrétant
illégal tout ce qui ne correspond pas à leur propre
vision de ce qui est acceptable. En procédant ainsi, on
court-circuite les règles du processus démocratique
qui, justement, se nourrit de l’énergie du désaccord
et des débats qui en naissent. Dans une démocratie, ce
rôle est dévolu aux élus, pas aux lyncheurs. Ce
sont les élus qui passent les lois, et eux seuls. Et c’est
très précisément pour éviter l’arbitraire
qu’ils ont été désignés à cette
fin par la Société civile. En outre, ces élus
sont imputables, la population peut donc les remplacer par d’autres
quand elle est insatisfaite de leurs politiques.
Roché
dit que la question de la réalité de la déviance
urbaine est contestée par de nombreux spécialistes en
matière sociale. ( Sebastian Roché – Le sentiment d’insécurité – Éditions PUF ) Barbara Jankowski, chercheur de l’Institut
des Hautes études de la sécurité intérieure,
à Paris, écrit qu’en France, l’ordre public (
NDLR : Contrôles et nettoyages sociaux ) demeure
prioritaire au détriment de la sécurité publique
( NDLR : Lutte contre la criminalité ). ( André
Normandeau – Une police professionnelle
de type communautaire – Éditions
du Méridien ). Ce constat, note-t-elle, n’est pas nouveau,
ainsi que le confirme certaines études. ( Jankowski cite Gatto
et Thoenig, 1992 ). « Les services extérieurs de
l’État privilégient l’ordre public de façon
absolue et permanente et lorsqu’ils traitent le domaine de la
sécurité publique, ils privilégient un autre
impératif : l’évitement à l’erreur. »
Gleizal,
quant à lui, écrit que l'objet de police est de tenir
les hommes tous coupables, pour faire régner l'ordre, défini
comme un point zéro, mais aussi comme l'incarnation de Dieu. (
Jean-Jacques Gleizal – Le désordre
policier – Presses universitaires de
France ) Le policier est un instituteur qui enseigne la loi et
surtout un prêtre héritier des grands inquisiteurs.
Aujourd'hui, nous apprend-il aussi, l'ordre n'est plus absence de…
désordre, il implique la promotion d'une… politique. Mais la
lutte pour l'ordre est ingrate, tout est toujours à
recommencer, le désordre perce sous l'ordre. Le nouveau oblige
toujours à redéfinir les bases de l'ordre, à
remettre en cause ses préjugés. La norme est alors
bafouée. L'homme hier normal est devenu anormal. Il a franchi
les ponts, les barrières, il est allé au-delà
vers des zones inconnues. Ajoutons à ses propos que la liberté
est ce pas de plus…
Étalons
des exemples, en commençant par les jeunes, sur ce plan
beaucoup plus vulnérables que les adultes. En février
1999, le gouvernement ontarien de Mike Harris songeait à
inculquer les bonnes manières et imposer une norme
vestimentaire aux ados, dans les écoles, rapportait la Presse
canadienne. ( Presse canadienne – La
Presse du 17 février 1999 ) Réagissant à ses
propos, Walter Prodilchak, professeur de sociologie à
l’Université de Toronto, signalait que les ados n’ont pas
droit de vote, ni porte-parole, qu’ils ne peuvent lui répondre
quoi que ce soit : « C’est comme s’en prendre à
un groupe incapable de se défendre. » Le journaliste
citait également Anthony Doob, professeur de criminologie de
la même université : « Les adultes disent la
même chose ( que Harris ) depuis des siècles.
C’est le phénomène de la vieillesse : on croit qu’on
est merveilleux et qu’eux ( les ados ) sont pourris. »
Le
journaliste Hugue Dumas de La Presse rapporte, en août 2001,
qu’au Québec le port de l’uniforme est surtout le fait
d’écoles publiques anglophones et d’écoles privées,
qu’on l’y voit peu dans les écoles publiques francophones.
( Hugue Dumas – La Presse du 28 août
2001 ) Il énumère quelques uns des arguments de ceux le
favorisant : l’un voudrait bien l’imposer à toutes
les écoles de sa commission scolaire, « malheureusement »
la nouvelle loi donne beaucoup de pouvoir à chaque école
; l’uniforme aplanit les inégalités sociales, surtout
en milieu défavorisé, mais ne les efface pas complément
; ça enlève des soucis – le
matin quand on ne sait pas quoi trop se mettre – ; il développe le sentiment d’appartenance et impose le
respect, est également sécuritaire, car tous les intrus
dans la cour d’école sont facilement identifiables.
Et
les élèves, eux, qu’en pensent-ils ? « Au
début, tu chiales, tu veux t’affirmer » ;
« C’est certain que les filles aimeraient avoir des
jupes plus courtes et que les gars aimeraient porter leurs pantalons
plus bas sur les hanches ». Du côté de
l’Alliance des professeurs de Montréal, on se dit peu chaud
à l’idée de voir les élèves défiler
dans un uniforme identique : « Nous essayons
d’éduquer les élèves à la diversité
et au respect, souligne son président, François
Audet. Et la facture en début d’année est déjà
assez salée pour les parents. Un fardeau de plus ne serait pas
le bienvenu. » La demande vient surtout de la
population immigrante pour laquelle l’école est une fierté.
La
journaliste Rima Elkouri de La Presse rappelle, en août 2003,
que, au Québec, le débat pour ou contre le port de
l’uniforme est devenu un grand classique de la rentrée
scolaire, avec ses mêmes arguments poussiéreux, à
quelques variations près. ( Rima Melkouri – La Presse du 20 août 2003 ) Cette année-là,
« le chandail bedaine » posait
problème. Pour ceux qui s’opposent à sa propagation,
l’uniforme permet non seulement de mettre fin au règne du
vilain nombril, mais aussi de contrer les inégalités
sociales, le taxage, les troubles de comportement, le harcèlement
sexuel, la surconsommation, la dictature des grandes marques. À
les entendre, continue-t-elle, l’uniforme serait un remède
miracle permettant de balayer le grand désordre qui règne
en ce moment à l’école. « Quand on
érige ( l’uniforme ) au rang des questions
existentielles visant à rétablir les bonnes valeurs
d’antan, la justice sociale, le sens de la discipline, la
simplicité volontaire et je ne sais quoi d’autre encore, je
ne suis plus », signale-t-elle.
Deux
ans plus tard, l’uniforme prenait de l’ampleur. La journaliste
Marie Allard de La Presse écrit que pour combattre les tenues
sexy des élèves, plusieurs écoles en exigent
désormais le port. ( Marie Allard –
Cyberpresse du 30 août 2006 ) Tant à Verdun, Laval,
LaSalle ou Dollard-des-Ormeaux, des polyvalentes publiques ont décidé
d’adopter un t-shirt, un polo ou tout un costume obligatoire. Près
de 10 000 ados sont touchés, rien que sur l’île
de Montréal. Selon Denis Pouliot, porte-parole de la
Fédération des commissions scolaires, un avis juridique
confirme « qu’une école publique peut dire à
un élève de retourner chez lui s’il ne porte pas
l’uniforme, ce n’est pas contraire à la Charte des droits
et libertés ». Affirmation qu’il vaudrait la
peine de contester devant un tribunal, jusqu’en Cour suprême
si besoin.
Il
est un fait avéré qu’au Québec on met les
jeunes au pas, en les insérant dans un moule. Avec le temps,
ils en prennent l’empreinte, deviennent en quelque sorte des
bibelots se ressemblant tous, plutôt que des citoyens libres et
de ce fait différents les uns des autres. Des produits de la
chaîne de montage, quoi. L’approche varie, elle peut-être
subliminale ou carrément répressive. C’est un fait
maintes et maintes fois constaté que l’école est l’un
des hauts lieux du conformisme. On l’a vu dans le cas de
l'étudiante montréalaise aux mèches bleues. En
1998, la direction de l’école secondaire
Marguerite-de-Lajemmerais, à Montréal, avait exigé
qu’elle enlève la couleur interdite. L’étudiante
avait refusé de se plier à ce diktat, préférant
changer d’école. Cette jeune fille constitue un bel exemple
à imiter dans notre société politiquement et
puritainement corrects. Cet événement n’est pas un
cas isolé, absolument pas.
On
a assisté à une affaire semblable, en avril 1999, à
l’école secondaire des Sources, à
Dollard-des-Ormeaux, également à Montréal. (
Marc Thibodeau – La Presse du 16 avril
1999 ) Une ado en avait été expulsée parce
qu’elle avait teint ses cheveux violet. Selon le directeur de
l’école, Jacques Théoret, le code de vie de
l’institution interdit les coiffures et les couleurs « excentriques » : l’excentrique, on l’a vu sur la
liste, est une vitre cassée. Quelques centaines d’élèves
ont manifesté leur appui à leur consoeur, un midi, dans
la cours de l’école. La direction a fait appel à la
police de l’île de Montréal, qui s’y est rendue,
mais n’a pas jugé bon d’intervenir.
Le directeur Théoret
a doctement expliqué aux élèves que seul le
conseil d’établissement pouvait revoir le code de vie. Le
problème, c’est que celui-ci se réunissait seulement
à la mi-mai, donc un mois plus tard. Autrement dit, l’ado
n’avait guère le choix, car si elle attendait la tenue de
cette réunion, elle risquait de rater son année
scolaire. Par contre, si elle se conformait illico au code de vie,
elle réintégrait l’école et complétait
son année. L’entonnoir de la contrainte. Au moment d’écrire
ces lignes, j’ignore qu’elle a été sa décision.
Le
code de vie de Théoret est de fait un outil de répression
permettant de procéder au nettoyage social parmi les élèves
de l’école. Et, dites-moi, pourquoi avoir alerté la
police ? Peur de l’osmose, peur de la liberté d’expression,
peur du droit de manifester son désaccord ? Comme le
sociologue Touraine, demandons-nous à quoi sert l'école
si elle n'est pas capable de faire partager la tolérance et la
volonté de liberté à des enfants et des ados. (
Alain Touraine – Qu'est-ce que la
démocratie ? – Éditions
Fayard ) Pourquoi aurait-elle si peu confiance en elle-même
qu'elle devrait fermer ses portes à ceux ou celles qui sont
différents en quelque chose ? Le sociologue Touraine qualifie
d’ « ( ... ) inacceptable qu'on refuse a priori de voir le
sujet humain, sa créativité et sa liberté,
chercher d'autres voies de formation et d'expression ».
Formalisme dans
l’enseignement aussi. En décembre 1999, la journaliste
Michèle Ouimet de La Presse rapportait que le ministère
de l’Éducation n’en finissait plus de pondre des
programmes découpant la matière en milliers d’objectifs
et dictant aux enseignants « comment faire un pas dans leur
classe ». ( Michèle Ouimet – La Presse du 31 décembre 1999 ) À titre d’exemple, il
préconise l’enseignement du français à partir
notamment du vécu des enfants, d’articles publiés
dans les journaux et des modes d’emploi affichés sur les
boîtes de conserve. Le ministère boude les grands
auteurs, écrivait la journaliste. Bouderie ou censure déguisée
des grands auteurs ? Lisons la suite de l’article.
La journaliste a
interrogé Pierre Lemaire. Pendant 30 ans, celui-ci a enseigné
le français dans des écoles secondaires publiques de
Montréal. En juin 1999, il a pris sa retraite, ulcéré
par les bureaucrates du ministère. Lemaire compare leur
programme à un supermarché de compétences aux
habilités vides de contenu. L’ex-professeur, raconte la
journaliste, a résisté aux assauts pédagogiques
du ministère, il a fait lire à ses élèves
de cinquième secondaire L’Étranger d’Albert Camus.
Au début, ils n’étaient pas très emballés,
mais ont par la suite changé d’avis. Lemaire : « Ils
ont soif de grandes oeuvres, a-t-il confié à la
journaliste. ( Le roman ) créait une onde de choc
dans la classe. Ils se questionnaient sur l’indifférence
apparente du personnage principal devant la mort de sa mère.
On avait de grandes discussions. Ils apprenaient à penser, à
écrire leur pensée et à la dire en trouvant les
mots justes. »
Dans son livre L’Amour
du pauvre, qui lui a valu bien des critiques, nous rappelle la
journaliste Ouimet, Jean Larose, professeur d’études
françaises à l’Université de Montréal,
fustigeait lui aussi l’éducation axée sur la
communication et l’expression du vécu. ( Jean Larose –
L’Amour du pauvre – Éditions Boréal ) La
plupart des intellectuels se sont tus, sauf lui, signale-t-elle, qui
cite ce passage du livre de l’auteur : « ( ... ) cet
enseignement produit des esprits conformistes, souvent bouillants
d’aspirations innovatrices ( ... ) mais incapables de
concevoir d’autres réalités que celles de leur milieu
et de leur expérience immédiate. ( ... ) ( Les
élèves sont ) condamnés à réinventer
le bouton à quatre trous et à refaire pour eux-mêmes
toutes les découvertes de la vie intellectuelles en se croyant
les premiers à avoir eu chacune de leurs idées. »
La journaliste a
rencontré Larose : « Il faut admirer pour apprendre, lui explique-t-il. Si vous utilisez des formes inférieures
pour enseigner, si, par exemple, on apprend le français en
lisant des articles de journaux ou des modes d’emploi, c’est trop
pauvre. C’est une erreur pédagogique profonde. ( ... ) Au Québec, on a un parti pris anti-littéraire,
anti-intellectuel et contre culturel. Tout l’héritage du
passé est suspect. On n’enseigne pas le français, on
fait son procès, on l’inculpe ( sic ). »
Après la lecture
de cet article révélateur, on réalise que le
ministère québécois de l’Éducation
utilise les écoles pour produire des citoyens qui entreront,
sans rouspéter, dans le moule du conformisme de l’État.
Rien de nouveau là. Je le sais pour avoir couvert comme
journaliste, à la fin des années 1960 et au début
des années 1970, la Commission des écoles catholiques
de Hull et la Commission scolaire régionale de l’Outaouais.
Si vous n’avez pas lu les auteurs décrivant une autre
réalité que celle où vous baignez, il y a peu de
chance que vous cherchiez à l’améliorer. Le ministère
ne boude pas les grands auteurs, il en a peur. Il censure donc le
prof, qui ne peut s’aventurer hors de la norme programmée.
L’école a besoin de profs qui ne soient pas des
propagandistes du conformisme.
À l’automne
2000, le ministre péquiste de l’Éducation, François
Legault, lançait une réforme dans des écoles
québécoises. Un document de 600 pages l’accompagnait.
Michèle Ouimet de La Presse, devenue entre-temps
éditorialiste, écrit que le programme est tellement
détaillé qu’il dicte ( encore ) pratiquement aux
enseignants « comment faire un pas dans leur classe ».
( Michèle Ouimet – La Presse des
11 et 13 novembre 2000 ) Par contre, les élèves doivent
lire désormais quatre oeuvres littéraires par année.
Mais ils lisent encore des baux, des mémos, des articles de
journaux et des consignes. Elle cite Larose : « ( … ) C’est comme si on enseignait la géographie avec des
prospectus de voyage ». L’éditorialiste lui donne
raison. Du côté de l’écriture, elle constate
que « la situation est tout aussi désespérante ( … ) De quoi tuer n’importe quel élan créateur », conclut-elle. Le programme avait suscité des
commentaires, ce qui avait forcé le ministre à produire
un document plus digeste, et le nombre de pages était réduit
à 350. ( Silvia Galipeau – La
Presse du 25 août 2001 )
Cependant, la situation
n’était pas réglée pour autant. Le programme
invite les élèves à apprécier des œuvres
littéraires, mais où sont-elles dans les biblios
scolaires ? Et où sont les sous pour en acheter ? « Au
chapitre des bibliothèques, par exemple, la problématique
du manque de ressources professionnelles et de livres demeure, s’indigne la présidente de la Centrale des syndicats du
Québec ( CSQ ), Monique Richard. Les lacunes en ce sens
sont énormes. » Aux dernières nouvelles,
le ministre semblait prêt à délier un peu les
cordons de sa bourse. Le coût est élevé parce que
les biblios scolaires ont toujours vécu dans l’indigence,
beaucoup de livres dans les rayons sont de vieilles affaires
n’intéressant plus personne, juste bonnes pour la poubelle.
En 2001, une étude
révélait que près de 80% des bibliothèques
scolaires québécoises offraient une collection de
livres de référence de « faible valeur ».
( Mario Cloutier – La presse du 14 janvier 2005 ) La situation
n’étaient guère plus reluisante en ce qui a trait aux
ouvrages littéraires, rapportent ses auteurs : « Il
est impératif que les bibliothèques coupent
définitivement les liens avec un héritage documentaire
caduc. » En outre, ils estimaient qu’elles devaient
remplacer près de la moitié de leur collection
« sur-le-champ ». Cette année-là,
le gouvernement du Québec n’investissait que 7$ par élève
pour l’acquisition de nouveaux livres. Début 2005, le
ministre libéral de l’Éducation, Pierre Reid, fera
passer le ratio à 65$, sur une période de trois ans.
Le
formalisme en milieu scolaire se manifeste également dans
d’autres activités. La journaliste Sonia Sarfati de La
Presse raconte, dans un article de décembre 1999, que la
dramaturge québécoise Jasmine Dubé, dans sa
pièce de théâtre Pierrette Pan, ministre de
l’Enfance et des Produits dérivés – Éditions Leméac – et dédiée
aux enfants, fait dire à sa ministre Pan ( Sonia Sarfati – La Presse du 31 décembre 1999 ) : « Négocier ?
Discuter ? Les enfants, on leur donne un centimètre, ils
veulent un kilomètre ! On leur donne un cornet de crème
glacée, ils veulent le pôle Nord ! On leur donne la
liberté d’expression, on peut plus placer un mot ! »
C’est un passage de la pièce qui la fait grimacer, note la
journaliste. Parce qu’elle sait, elle, à quel point sa
ministre de l’Enfance contribue à véhiculer le mythe
de l’enfant-roi.
« Les enfants n’ont pas de pouvoir, fait observer Dubé.
Ils n’ont pas d’argent, ne votent pas. Malgré tout ce
qu’on dit, ils ont une bien petite place dans notre société.
Peut-on parler d’enfants-rois simplement parce qu’il existe, pour
eux, plus d’accessoires et de produits dérivés qu’il
y en avait autrefois ? » La dramaturge voit les enfants
comme ses égaux : « Ils vivent en même temps
que nous les mêmes événements que nous. Je refuse
de les tenir à l’écart de la vie. » La
journaliste relate que celle-ci s’est mise à l’écriture,
une quinzaine d’années auparavant, parce qu’elle en avait
assez de voir « ses égaux » assister à
de jolis spectacles où le cliché rivalisait avec la
morale, à de gentilles pièces de théâtre
qui sentaient la condescendance et le jugement de « celui-qui-sait » sur « celui-qui-saura ».
Les propos de la
dramaturge québécoise sont un peu beaucoup confortés
par ceux de Suzanne Côté-Gauthier. ( Rima Elkouri – La Presse du 31 décembre 1999 ) Cette grand-maman est bénévole
à l’Association Au rendez-vous des cultures, dont le but est
de jeter des ponts entre les générations et gens de
différentes cultures. Elle le fait en racontant des histoires
aux enfants. Elle estime que c’est depuis toujours la meilleure
façon de garder un lien entre les petits et les grands.
Mais
attention, fait-elle remarquer à la journaliste Rima Elkouri
de La Presse, tous les contes ne plaisent pas nécessairement
aux tout-petits. Les histoires qui procurent quelques frissons sont
nettement plus populaires que les contes doucereux. « Les
enfants préfèrent l’histoire de l’oncle qui a
cambriolé une banque à celle de celui qui est gérant
de banque ! Ils sont bien contents de savoir que leurs grands-parents
n’ont pas été toujours sages. » De toutes
façons, ce n’est pas pour donner des leçons qu’on
raconte, ajoute-t-elle : « On ne peut transmettre des
valeurs en donnant des leçons. C’est bien davantage par
notre façon d’agir. Par ce qu’on fait, par ce qu’on est. »
Glissons
ici ce commentaire de Dominic Champagne, l’un des dirigeants de la
troupe montréalaise Théâtre Il va sans dire,
auteur notamment de la pièce L’Asile. ( Marie-Christine
Blais – La Presse du 27 février
1999 ) La présentant comme étant un conte
philosophique, Champagne, lui-même père de famille, dit
à la journaliste Marie-Christine Blais de La Presse qu’ « on est dans une ère où la rectitude politique
déforme les contes pour extraire tout le grotesque et le
tragique, sous prétexte de protéger les enfants, ce qui
a justement l’effet pervers contraire. Or, il faut dire à la
candeur : va te promener dans la forêt obscure, va vaincre les
épreuves et tu vas en sortir peut-être pas aussi
candide, mais vivant et plus grand ». On le voit,
l’infantilisation étant la norme, il ne reste plus grand
place à l’expérience individuelle ou collective :
infantilisation comme instrument de contrôle et de nettoyage
sociaux, ne le perdons pas de vu.
Charles E. Caouette,
professeur honoraire au Département de psychologie de
l’Université de Montréal, affirme qu’aimer les
enfants, c’est les respecter en tant qu’enfants. ( Charles E.
Caouette – Revue Notre-Dame de janvier
2001 ) Ils ont des aspirations bien à eux. Ils ont le droit de
vivre leur enfance et n’ont pas à devenir de petits adultes
avant le temps. Caouette n’en croit pas moins qu’il faut leur
apprendre la liberté. L’école pense qu’elle aide et
motive les jeunes quand elle les stresse, parce qu’elle pense que
c’est la meilleure façon de les préparer à la
vie. Alors, elle leur pousse dans le dos, les oblige à
performer, à dépasser les autres. En agissant ainsi,
elle enlève aux enfants le désir d’apprendre et
diminue leur motivation. Ensuite, elle cherche quoi inventer pour les
stimuler : de l’argent scolaire, des sorties – l’école propose le voyage organisé le plus ennuyeux
qui soit –, des cadeaux. Mais rien n’y
fait, apprendre est devenu pénible.
L’école est
censée être un lieu où les enfants font
l’apprentissage de la vie. Mais on les empêche de vivre,
dit-il. Ils n’ont pas le droit de parler, de marcher et, encore
moins, de déranger. Tout le monde va aux toilettes en même
temps. Tous mémorisent les mêmes choses en même
temps. L’école leur apprend à fonctionner comme ils
devront le faire plus tard à l’usine et au travail. Or, tout
le marché du travail est en pleine transformation, qu’on
pense seulement à la montée du travail autonome.
Le
professeur de psychologie soutient que l’école doit plutôt
enseigner aux enfants à devenir libres, avec les risques que
cela comporte. « Ceux qui détiennent le pouvoir,
spécifie-t-il, privilégient encore une éducation
qui conditionne les gens. Ils voient l’autonomie personnelle comme
dangereuse ( sic ) au sens où plus une personne devient
autonome, moins il est possible d’avoir de pouvoir sur elle. En
réalité, affirme-t-il, plus les personnes sont
autonomes, plus elles sont efficaces et plus il est possible de créer
des relations enrichissantes avec elles. Elles deviennent des
personnes-clés sur lesquelles on peut compter pour bâtir
un monde viable pour tous. »
Caouette aborde aussi une
autre problématique : la majorité des gens voient
les décrocheurs comme des jeunes qui ont accumulé des
échecs. « Et si c’était l’école
dans sa forme actuelle qui n’était pas faite pour eux ? Si
l’erreur c’était l’école elle-même ? interroge-t-il. ( ... ) Si l’école actuelle ne répond
pas aux besoins des décrocheurs, ce n’est peut-être
pas eux que nous devons juger et condamner. Il faut peut-être
leur offrir un autre genre de ressource éducative. Ces jeunes
ont le droit à l’éducation comme les autres. À
tous les ordres d’enseignement, nous devons développer
davantage les écoles alternatives au Québec. Cela
éviterait de provoquer des échecs »,
soutient-il.
Le décrochage
scolaire, que voilà un dossier exigeant un examen général.
Au Québec, à l’été 2002, il a pris du
volume. Nécessaire de l’ouvrir, ce dossier, parce qu’il
permet de faire un parallèle particulièrement
intéressant avec le fameux concept de la police communautaire.
On le sait, les activités clandestines et illégales de
la police en civil, à l’image du pétrole sortant du
ventre crevé d’un navire citerne, finissent par émerger
à la surface, s’épandent un peu partout, contribuant
ainsi à polluer davantage l’espace sociétal. Il est
un fait bien réel que c’est toujours dans les profondeurs de
la clandestinité que le totalitarisme naît et se
développe. Avec le temps, il devient comme allant de soi,
alors on essaie de l’en sortir, de l’inscrire noir sur blanc dans
des lois. En attendant le grand jour, il commence à devenir un
modèle, certes encore illégal, mais d’une telle
grandeur morale, voyez-vous, qu’on se doit de s’en inspirer.
Alors, on se cache de moins en moins, n’hésite pas en à
vanter publiquement les mérites. Ainsi en est-il dans le cas
qui suit.
Cela commence en août
2002, lorsque la Commission scolaire des Laurentides ( CSL ) mobilise
directions d’écoles, enseignants, CLSC, direction de la
protection de la jeunesse et des parents pour qu’ils participent à
son combat contre le décrochage scolaire, qui atteint alors
39%, l’un des pourcentages les plus élevés de la
province. ( NDLR : S’agissant d’une statistique du pouvoir,
devrait-on conjuguer au conditionnel ? ) ( Jean-Paul Charbonneau – La Presse du 24 août 2002 ) En outre, une vingtaine de
« partenaires » signent à cette
fin un engagement d’honneur, au théâtre Le Patriote de
Ste-Agathe, en présence d’un grand nombre d’élèves.
L’objectif : « pousser » ces
derniers jusqu’en cinquième secondaire ou en quatrième,
année d’étude requise à la formation
professionnelle. Déjà, à cette étape, ça
sentait la police communautaire, qui compte, comme on sait, sur des
« partenaires » issus de tous les
milieux.
Le directeur général
de la CSL, Serge Tessier : « Dans notre région,
le salaire moyen n’est pas très élevé et
souvent un jeune abandonne l’école afin d’aller sur le
marché du travail, soit pour aider ses parents ou simplement
pour se faire de l’argent ». Son adjointe, Lucette
Maillot, mentionne, de son côté, qu’il arrive souvent
de voir des jeunes encore aux études de travailler une
trentaine d’heures par semaine. « Avec autant
d’heures, il est presque impossible de réussir en classe »,
précise-t-elle. La commission scolaire embauche même une
personne ressource qui aura comme principale tâche de
« sensibiliser les employeurs » afin
qu’ils diminuent le nombre d’heures de travail des élèves
et les encouragent à poursuivre leurs études. Notons
qu’ici, les choses vont rondement : des « partenaires »,
nous passons à l’étape suivante, la construction
d’une désapprobation… communautaire. Une troisième
se profile déjà à l’horizon. Le ministre
péquiste de l’Éducation, Sylvain Simard, salue
l’initiative, ajoutant souhaiter qu’ « elle
serve de modèle aux autres commission scolaires de la
province ».
Deux mois après,
nous sommes en octobre, le ministre complète la boucle.
Profitant du colloque du Conseil canadien de l’éducation en
milieux défavorisés, tenu à Montréal, il
exhorte les entrepreneurs à faire preuve de retenue dans
l’embauche d’étudiants ( Tristan Péquin – La Presse du 28 octobre 2002 ) : « Certaines
entreprises sont en train de vider ( sic ) les classes dans
les milieux professionnels, déclare-t-il. Cette
situation est encore pire dans les régions où
l’économie est en bonne santé. »
Citant le cas de la région de l’Outaouais, il estime qu’avec
un taux de chômage relativement bas de 7%, il n’est pas
normal qu’elle compte 35,7% de décrochage au secondaire.
D’après les plus récentes statistique auxquelles il
se réfère, plus de la moitié des élèves
de cinquième secondaire occupent un emploi à temps
partiel pendant l’année scolaire.
De ce nombre, près
de 35% travaillent plus de 11 heures par semaine. « À
cet âge, occuper un emploi apporte une certaine fierté
aux jeunes, mais il ne faut quand même pas que cela nuise à
leur apprentissage », se dit-il d’avis. Il évoque
la possibilité de mettre en place des mécanismes pour
« encadrer plus sévèrement ( sic ) le
travail chez les élèves du secondaire ».
En mobilisant des civils de la Sûreté du Québec ?
La question ne lui a pas été posée. Il indique
néanmoins qu’une « autorégulation »
serait préférable : « Nous
travaillons de près avec les chambres de commerce pour assurer
une prise de conscience du milieu des affaires. Il y a encore
beaucoup de sensibilisation à faire, mais les entrepreneurs
sont en train de se rendre compte que s’ils ne collaborent pas, ils
se tirent une balle dans le pied. »
Dans
un article publié le mois suivant, la journaliste Rima Elkouri
de La Presse écrit que, avant de crier à l’hécatombe,
et contrairement à ce que pourrait laisser croire le présent
débat, le problème de décrochage au Québec,
chez les garçons comme chez les filles, est moins important
aujourd’hui qu’il ne l’était il y a 20 ans. ( Rima
Elkouri – La Presse du premier novembre
2002 ) En 1979, 41% des jeunes de 19 ans n’avaient pas de diplôme
d’études secondaires. En 2000, cette proportion tombait à
19% – 24% pour les garçons, 14%
pour les filles –. Reconnaissons que la
journaliste a mis des points sur les i et des barres sur les t
irréfutables, ce qui lui arrive souvent, du reste.
Nous
voilà en présence d’un beau cas de rationalisation
mutilante, à la fois étatique et institutionnelle, où
la performance a préséance sur les libertés
individuelles. On dit ordinairement que ces libertés
s’arrêtent là où commence la souffrance
collective. En quoi le décrochage scolaire torture-t-il la
collectivité ? Il n’y aucune trace de criminalité
là-dedans, seulement, si on y regarde bien, de la performance
néolibérale. Et aussi, il faut bien le dire, du
contrôle et du nettoyage sociaux. N’ayons pas peur des mots :
ce que faisaient le ministre péquiste Simard et la CSL, entre
autres commissions scolaires, c’était carrément de la
répression. Très souvent sans aller aux racines du mal
qu’ils se proposent de guérir. Car ils ont une préférence
marquée pour la croisade intempestive, la tolérance
zéro.
Des
points d’interrogation se bousculent aussi. L’employeur faisant
fi aux recommandations du ministre subirait-il des représailles…
souterraines, montées et exécutées par des Zorro
déguisés en civil ? Et l’étudiant persistant
dans son antiformalisme, pour des raisons qui sont les siennes,
serait-il pourchassé d’un employeur à l’autre ?
Porterait-on atteinte à ses droits et libertés, à
sa dignité ? A-t-il le droit de préférer
travailler plutôt que d’étudier ou de faire les deux
simultanément ? S’est-on demandé pourquoi il n’aime
pas trop l’école ? Le décrocheur, quitte-t-il l’école
ou bien le moule formaliste et d’esprit étroit, qui
l’écorche psychologiquement, et dans lequel on s’ingénie,
chaque jour, à l’entrer, de gré ou de force ? Trop de
vinaigre et pas suffisamment de miel ? Des ministres, directeurs
d’écoles et enseignants font preuve d’une créativité
débordante quand il s’agit de mater des jeunes.
Après la police,
en uniforme et en civil, de plus en plus omniprésente dans les
écoles, l’enseignement et l’imposition de comportements
conformistes, le suivi de jeunes imposé par des psy, le
ritalin, etc., ne voilà-t-il pas qu’on fera en sorte de
couper de plus en plus ras l’herbe sous le pied d’ados désirant
gagner des sous. Toutes ces mesures ont un lien de parenté
directe avec le modus operandi de notre police communautaire…
bidon : éjection de la société sans procès,
sabotages clandestins, démarches pour faire perdre son emploi
à un citoyen récalcitrant, ou l’empêcher d’en
obtenir un, etc. Décidément, partout où l’on
porte le regard et tend l’oreille, en ces années-là,
on constate, dans notre société, un virage à
droite sur le chapeau des roues. Médias et Société
civile, sauf trop rares exceptions, gobent tout sans mot dire.
Pendant ce temps l’Étau scolaire se resserre… Même
que la situation doit y être pire qu’ailleurs dans la Société
civile.
Car
de nombreux faits démontrent que la police cherche aussi à
dresser les jeunes. Un événement aurait mérité
une enquête indépendante sur le corps policier de la
Ville de St-Hyacinthe impliqué, histoire de savoir ce qui
s’était vraiment passé : l’émeute de 200 à
300 ados de la polyvalente Hyacinthe-Delorme, en janvier 1999. (
Hélène Boyer – Journal de
Montréal du 28 janvier 1999 ) La journaliste Hélène
Boyer du Journal de Montréal rapporte que quelques jours plus
tôt, la police avait arrêtée et « menottée » une ado qui avait « fait un geste obscène à
l’égard des policiers ». Au cours de l’émeute
qui s’en est suivie, des ados ont lancé des briques, des
plaques de glace et des œufs sur les cinq autos-patrouille de la
police de St-Hyacinthe, fracassant des vitres et causant d’importants
dommages.
Dans
l’article, les policiers se disent surpris de l’accueil violent
que les jeunes leur ont réservé. Comme il est trop
souvent coutume, la journaliste n’a pas donné au lecteur la
version des ados : eux aussi ont droit de parole. Réflexe
conditionné ? Qu’elle se console, les médias vont
rarement chercher leur opinion quand survient un événement
quelconque. Au Québec, en milieu scolaire, une émeute
du genre ne se produit à peu près jamais. Vraiment
étonnant, pour ne pas dire plus, que des policiers, blancs
comme neige, fassent l’objet d’autant de violence de la part
d’ados. Avaient-ils empiété leurs droits
fondamentaux, par exemple en portant atteinte à leur dignité
? Le pouvoir municipal de St-Hyacinthe n’a pas fait la lumière
sur l’émeute. Et les ministres péquistes de
l’Éducation et de la Sécurité publique, à
l’époque Serge Ménard, sont demeurés cois.
Se
peut-il que des écoliers et des étudiants soient
violents ? Une étude a été effectuée, en
1999, auprès des 1 300 membres des 146 conseils
d’établissement des écoles primaires et secondaires
de la Commission scolaire de Montréal. ( Marie-Claude Malboeuf – La Presse du 17 juin 1999 ) Les
résultats démontrent que la perception varie. Au point
où la journaliste Marie-Claude Malboeuf de La Presse se
demande qui a raison : l’équipe des lunettes noires ( des
professeurs et des élèves ) ou celle des lunettes roses
( des directeurs d’écoles et des parents ) ? Cependant, on
n’y évalue que « les impressions » des
membres, « sans avoir vérifié si les problèmes
surviennent bel et bien».
En
mai 2003, Michel Janosz de l’Institut de recherche pour le
développement social des jeunes, participait, à Québec,
à une conférence internationale sur la violence à
l’école. ( Michèle Ouimet – La Presse du 17 mai 2003 ) La question lui était posée :
la violence y existe-t-il ? « Oui et non , répondait-il, précisant qu’aucune étude ne
permet d’affirmer que la situation s’est dégradée
depuis 20 ans. L’école est un des endroits les plus sûrs
pour un enfant. Des études américaines démontrent
que la violence se déroule surtout à l’extérieur
de l’école. La cour d’école n’est pas une
jungle. »
Logique
tout de même de penser qu’elle y existe, l’école
après tout est le reflet de la société en
général. Néanmoins, des élèves ne
doivent pas être les seuls à agresser physiquement et
psychologiquement. En novembre 2001, l’Ordre des psychologues du
Québec ( OPQ ) a lancé une campagne contre
l’intimidation chez les jeunes, dans l’espoir de les sensibiliser
à ses effets dévastateurs. ( Lia Lévesque,
Presse canadienne – La Presse du 8
novembre 2001 ) L’intimidation n’est pas le seul fait du
« taxage », celui des menaces aussi, des
insultes et tentatives organisées pour isoler une personne, la
rejeter, monter les autres contre elle. C’est un acte de pouvoir,
semblable au harcèlement en milieu de travail, et qui pourtant
perdure à cause de la loi du silence, ont résumé,
en conférence de presse, à Montréal, Rose-Marie
Charest, présidente de l’OPQ, et Richard Gagné,
psychologue à la Commission scolaire de Granby.
« On
ne sait pas s’il y en a plus aujourd’hui qu’avant »,
admet la présidente Charest. Mais chose certaine, ses effets
sont néfastes, tant à court qu’à plus long
terme. Des enfants en sont rendus à avoir peur d’aller à
l’école, l’absentéisme augmente, le décrochage
aussi, certains vont jusqu’au suicide. En Angleterre, d’après
le psychologue Gagné, les autorités affirment que ces
actes sont à l’origine, chaque année, du suicide de
18 et 20 enfants. Il estime qu’environ 8% des élèves
en seraient victimes plusieurs fois par semaine, peut-être un
ou deux par classe. Pas inoffensifs, ces petits jeux-là. Quand
on affirme que les atteintes répétées à
la dignité d’une personne et les déstabilisations
psychologiques à répétition conduisent
directement au burnout, pire au suicide, on n’invente rien.
L’histoire qui suit le démontre.
Elle se déroule en
Colombie-Britannique en novembre 2000. ( Michèle Ouimet – La Presse du 10 avril 2002 ) L’éditorialiste Michèle
Ouimet de La Presse étale les faits. Tout commence par une
dispute banale. Trois jeunes filles accusent une amie, Dawn-Marie
Wesley, de répandre de fausses rumeurs sur leur compte. Elles
la menacent, la harcèlent, la bousculent. Dawn-Marie se met à
avoir peur. Après l’école, elle n’ose plus
retourner seule à la maison. Les railleries se transforment en
menaces de mort. Paniquée, Dawn-Marie pleure. Un soir, après
un coup de fil particulièrement pénible, elle se pend
avec la laisse du chien. À côté d’elle, une
note explique son geste et son désarroi. Elle n’avait que 14
ans.
S’ensuit un procès. Une des trois filles est reconnue
coupable de harcèlement criminel. Le juge Rounthwaite a été
renversé par le silence des autres élèves qui
ont vue la jeune Dawn-Marie se faire intimider. Pourquoi se sont-ils
écrasés devant la tyrannie et le pouvoir des
tourmenteurs, pourquoi personne n’a levé le petit doigt pour
la défendre ?
Combien d’autres ont
connu la même fin tragique ? On ne le saura jamais, mais il y
en a eu, c’est certain. En ces temps de pseudo police
communautaire, en uniforme et en civil, qui, appuyée par des
citoyens collabos, dont des commerçants, monte des
désapprobations communautaires contre des citoyens, les file,
les infiltre et les déstabilise psychologiquement, fait en
sorte que visages et portes se ferment devant eux, gèle leur
vie, les éjecte littéralement de la société,
peut-on penser qu’elle procède de même en milieu
scolaire ? Plausible, hautement plausible même. Lors de mon
enquête, j’ai souvent constaté qu’elle utilise des
enfants et des ados, fort probablement de parents collègues
policiers et collabos. La question mérite d’être
explorée.
Car
la police est désormais présente en milieu scolaire.
Les ministres péquistes Serge Ménard et François
Legault, respectivement de la Sécurité publique et de
l’Éducation, décidaient même, en mai 1999, d’en
encadrer la présence. ( Martin Pelchat – La Presse du 26 mai 1999 ) Tous deux s’opposaient à une
présence permanente : « C’est important de ne pas
faire de nos écoles des châteaux forts »,
spécifiait Legault. Officiellement, ils s’y opposaient.
Officieusement, ils avaient probablement une opinion totalement
différente de la première. Chose certaine à cent
pour cent, c’était le cas de Ménard, on le verra. Par
ailleurs, ceux-ci ne semblaient pas avoir parlé de la
nécessité d’informer enfants et ados sur leurs droits
et libertés.
Si
les jeunes ont si mauvaise presse par les temps qui courent, c’est
attribuable aux efforts que la police n’arrête pas de
déployer pour instaurer et développer de plus en plus
de pouvoir en milieu scolaire. La tactique consiste à effrayer
les citoyens pour justifier son omniprésence. Les jeunes
sont-ils aussi potentiellement dangereux qu’on le prétend
? Le psychologue du développement Richard Cloutier fait
le point dans une lettre publiée par La Presse en mai 2002. (
Richard Cloutier – La Presse du 13 mai
2002 ) Celui-ci œuvre à l’Équipe jeunes et familles
en transition, à l’Université Laval, et au Centre
Jeunesse de Québec.
D’après lui, des enquêtes
impliquant de grands échantillons d’adolescents
« ordinaires » révèlent
désormais un portrait cohérent de ce groupe social que
sont les 12-18 ans. ( Cloutier cite I. Cloutier, R., Champoux, L.,
Jacques, C., et Lancop, C. – Ados,
familles et milieux de vie – Rapport de
l’enquête menée dans le cadre de l’Année
internationale de la famille – Centre de
recherche sur les services communautaires, Université Laval,
Québec, 1994 ) Il explique qu’à peu près tous
les jeunes et leurs parents vivent couramment des problèmes et
arrivent à les régler. Le réflexe d’associer
« adolescence » et « crise »
n’est pas fondé dans la plupart des cas.
L’adolescence
est une tempête développementale inévitable, mais
elle n’est pas nécessairement une crise. « Nous
estimons à environ 15% la proportion des jeunes qui risquent ( … ) de rencontrer des difficultés qu’ils ne
sauront résoudre sans se faire aider »,
ajoute-t-il. Quant à ceux vivant des difficultés
sérieuses, souvent multiples, ils représentent environ
4%, mais ils occupent beaucoup plus souvent qu’à leur tour
l’avant-scène, fait-il remarquer : problèmes
relationnels sérieux avec leurs parents, conflits avec
l’autorité, échec scolaire, délinquance,
consommation de drogue, conduites suicidaires, sexualité non
protégée, des éléments se retrouvant
souvent combinés.
« Si cette petite minorité
d’adolescents en crise occupe autant de place dans l’imagerie
sociale, c’est non seulement parce qu’elle regroupe les gros
consommateurs de services, mais aussi parce qu’elle nous
renvoie un message d’échec : nous ne réussissons
pas avec ces jeunes, nous ne les comprenons pas bien, ils
n’embarquent pas dans notre système »,
fait-il observer. Soyons plus explicite que Cloutier : la
violence psychologique parentale, institutionnelle et policière
contribuent aussi à leur rendre la vie impossible.
Plus
haut, les ministres péquistes Ménard et Legault
s’opposaient à une présence « permanente »
de la police dans les écoles… Ils tenaient leur propos en
mai 1999. Décembre 2001, alors que Ménard est encore à
la Sécurité publique, le journaliste Patrick Jean de
l’hebdo Photo Police rapporte que la police de Sainte-Foy a sorti
trois patrouilleurs de la route pour les affecter en « permanence »
à cinq écoles secondaires et deux écoles
fréquentées par des adultes. ( Patrick Jean – Photo Police du 21 décembre 2001 ) Le capitaine André
Fillion, responsable des relations communautaires ( sic ) dans la
municipalité, explique au journaliste que les policiers ne
voulaient plus aller seulement de façon sporadique dans les
écoles. Ils croient que c’est l’endroit tout désigné
pour avoir sous les yeux, rassemblés, tous les jeunes qui
constituent les adultes de demain. De plus, ils estiment que l’école
peut leur sauver beaucoup de travail, car c’est l’endroit où
le jeune va se vanter de ses délits et recrute des gens pour
en commettre d’autres.
Les
policiers ont donc « débarqué dans
les écoles, armés et en uniforme »,
écrit le journaliste. Le capitaine Fillion estime que
l’uniforme était important pour établir l’équilibre
entre la prévention et la répression. Écoutons
ce commentaire explicite du policier Jean-François Longchamps,
responsable de deux des écoles : « Et avec
6’3 d’uniforme, ils me voient de loin ! » Les
policiers représentent l’autorité dans l’école.
« Ils ont leur propre bureau avec une plaque à
leur nom, mais sont aussi les amis, que tous les élèves
saluent dans les corridors », précise le
journaliste. Les jeunes ont bien compris qu’ils sont là pour
eux, mais aussi qu’il y a une ligne à ne pas franchir,
explique-t-il.
Ils
sont là pour donner des conférences, mais aussi pour
rencontrer des élèves victimes ou auteurs de délits
allant du taxage au vol en passant par le trafic de stupéfiants.
Selon le capitaine Fillion, depuis que les policiers-éducateurs
sillonnent ces écoles, soit trois ans, les résultats
obtenus dépassent grandement les objectifs fixés en
1998 lors de l’implantation du programme. Alors que cette année-là,
ils avaient ouvert 436 dossiers sur des crimes commis par des jeunes,
en 2001, le nombre avait été réduit à
264. « C’est du moins ce qu’estime la police de
cette ville pour expliquer le phénomène observé »,
semble ajouter prudemment le journaliste. ( NDLR : On sait ce
que vaut l’auto-évaluation. Signalons aussi que, à la
parution de cet article de Photo Police, en décembre 2001, les
policiers occupaient ces écoles de façon permanente
depuis 1998, soit depuis trois ans. Alors qu’en 1999, les ministres
péquistes Ménard et Legault s’opposaient publiquement
à « une présence permanente ».
)
Rénald
Leblond, le directeur de la polyvalente de L’Ancienne-Lorette, est
très heureux des résultats, rapporte le journaliste.
Son policier, dont il vante même le travail dans la publicité
de l’école, il ne voudrait pas le perdre pour rien au monde.
« Les jeunes sont souvent impressionnés par
l’uniforme qui représente l’autorité de façon
beaucoup plus frappante, sans mauvais jeu de mots »,
nuance-t-il. Celui-ci ne semble pas avoir demandé au directeur
s’il était libre d’accepter ou non cette présence
policière. Que lui serait-il arrivé s’il s’y était
opposé ? Ce directeur, ainsi que tous ses collègues,
doit savoir d’instinct qu’on ne dit jamais non à la
police. De nos jours, beaucoup trop de monde se soumettent sans dire
un mot aux contraintes policières. Inquiétant et
troublant ! Car cette omniprésence ne constituait qu’un
premier pas.
Le
journaliste de Photo Police y allait d’une suggestion : « Avec
des résultats aussi encourageants, peut-on espérer ( sic ) que le projet sera étendu à toutes les
écoles secondaires de bonne taille » de la
nouvelle Ville de Québec née des fusions municipales ?
C’est le souhait du responsable des relations communautaires, qui
mentionne que la chose est assurément faisable, mais qu’il
faudra voir si les besoins sont présents. Le journaliste n’a
pu le savoir du nouveau chef de police, Daniel Langlais, mais sa
porte-parole lui a dit qu’ « il ne
parlerait pas de ce projet avant qu’il ne soit adopté par le
nouveau conseil municipal ».
Et
le journaliste de conclure… « Il pourrait être
intéressant de voir comment un tel projet serait accueilli
dans plusieurs autres écoles secondaires problématiques
de la province. Si les résultats d’une baisse marquée
de la criminalité se répétaient un peu partout,
nos enfants pourraient peut-être se concentrer plus facilement
sur leurs études. » Dans le bas de vignette
d’une des photos accompagnant cet article, on peut lire : « Le
travail des policiers-éducateurs a des répercussions
aussi dans les rues de Sainte-Foy. Les jeunes peuvent maintenant ( sic ) y circuler en sécurité. »
On
croit rêver quand on lit ça ! Aucun journaliste n’avait
eu l’idée de dresser le bilan de la situation. Ni rapporter
aussi ce qu’en pensaient les élèves de ces
institutions. La présence de la police dans des écoles
québécoises perdure-t-elle encore ? Il y a gros à
parier que celle-ci a dû déployer son emprise
psychologique sur l’ensemble du réseau scolaire. Quand la
police met les pieds quelque part, elle fait toujours
considérablement plus que ce qu’elle prétend vouloir
y faire. C’est dans sa nature même. Désormais, la
tenue vestimentaire des jeunes, leurs comportements, gestes et
paroles, sont scrutés à la loupe et aseptisés.
Les obsédés de la pureté ont entrepris de passer
l’aspirateur partout dans la société québécoise,
sans omettre coins et recoins.
Aux
États-Unis quelques voix commencent à s’élever
contre les politiques de tolérance zéro dans les écoles
américaines, rapporte en avril 2001 la journaliste Pascale
Breton de La Presse. ( Pascale Breton – La Presse du 17 avril 2001 ) Elles vont trop loin et briment les
individus qui n’ont, dans bien des cas, aucun antécédent
de violence. Elle se réfère à un reportage
publié dans le New York Times portant sur les résultats
d’une enquête menée auprès d’élèves
et de professeurs d’une école secondaire de Mountain Lakes,
au New Jersey. À ce seul endroit, six élèves ont
subi une évaluation psychologique en 2000 et quatre autres
l’année suivante. La direction estimait qu’ils avaient
peut-être le profil pour déclencher une fusillade.
Leur
faute ? Avoir porté un imperméable noir, fait circuler
une note comportant des allusions à des prophéties ou à
Hitler, s’être moqués de la politique de tolérance
zéro, permis de mauvaises blagues. À Pittsburgh, un
écolier de six ans a été suspendu parce que le
jour de l’Halloween il avait porté une hache en plastique (
?! ) à sa ceinture pour compléter son costume de
pompier. Dès qu’il semble y avoir une menace, un geste de
violence ou du « bullying ( brimades ) », un élève
peut être suspendu. « Si tu entends quelque chose, tu
peux immédiatement faire renvoyer un élève chez
lui pour une journée. C’est fou le pouvoir qu’on a »,
a révélé un élève au journaliste.
Pour
revenir en sol québécois, le criminologue Jean-Paul
Brodeur déplorait, en 1994, dans un autre contexte, qu’on
investisse à nouveau beaucoup d’espoir dans les capacités
de la science à prédire les comportements violents. (
Traité des problèmes sociaux – Institut québécois de recherche sur la culture – Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois
et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) D’après lui, la
confiance dans le procédé a beaucoup diminué
dans les années 1970. Sous la pression de la conjoncture
actuelle marquée par un accroissement de l’insécurité,
on est à nouveau porté à y revenir. Brodeur ne
croit pas que ces instruments dont la société dispose
aient fait des progrès notables depuis qu’ils étaient
tombés dans un discrédit relatif. « Il
importerait donc de vérifier si la nouvelle vogue dont jouit
la prédiction du comportement est méthodiquement
justifiable ou si elle n’est que le fruit imprévue ( et
empoisonné, précise-t-il ) de la panique
des gestionnaires du système pénal devant la montée
de l’insécurité. »
D’après
Cantin, une brève analyse des études sur la violence,
écrit-il cette même année, démontre que la
recherche québécoise n'a pas réussi à
produire un cadre théorique pour penser rigoureusement les
divers aspects de ce phénomène. ( Serge Cantin – Traité des problèmes sociaux – Institut québécois de recherche sur la culture – Synthèse de l’ouvrage collectif sous la direction de Fernand
Dumont, Simon Langlois et Yves Martin ) Ce devrait être une
priorité à laquelle s'en ajoute une autre, d’après
lui plus urgente encore : « Examiner le plus vite possible
les effets de ce nouveau puritanisme ( sic ) à l'égard
de la violence qui se manifeste tout à la fois par sa
dénégation et par l'identification de la violence au
mal absolu ». Car le refoulement de toute violence et le
pourrissement des crises, Cantin se référant à
celle d’Amérindiens d'Oka, ne peut produire à long
terme que des abcès politiques et sociaux qu'on ne réussira
à crever qu'avec une dépense incontrôlée
de violence.
La
police ne lésine pas sur les moyens pour nettoyer socialement
les jeunes. Au Québec, la Ville de Mirabel a innové en
la matière, au printemps 1999. Elle a doté son service
policier d’une New Beetle. ( Emmanuel Tani-Moore – La Presse du 18 juillet 2002 ) Pourquoi cette marque plutôt
qu’une autre ? Le journaliste Emmanuel Tani-Moore de La Presse
rapporte les propos du directeur de ce corps de police, Bernard
Bousseau : « ( Ce véhicule ) sert
principalement à faire de la prévention dans les
écoles. » Il soutient que le dialogue entre la
police et les jeunes est beaucoup plus facile lorsque les policiers
arrivent dans les cours d’école au volant de celui-ci, qui
est plutôt inusité. On l’utilise aussi au cours
d’événements sociaux : escortes de bicyclettes,
défilé du père Noël et festivités
dans les parcs comptent parmi ses nombreuses sorties publiques.
Cependant,
à Mirabel, on a poussé l’innovation plus loin. La New
Beetle est… notamment commanditée par des entreprises de
transport et de télécommunication : « Les
services de ce policier vous sont offerts par… ( suivi du
nom des commanditaires ) », lit-on sur la carrosserie. Le
directeur Bousseau : « ( … ) Nous nous sommes
engagés auprès de nos partenaires corporatifs à
ne jamais utiliser la voiture pour des opérations à
caractère répressif ( poursuites, contraventions
). ( … ) Si une compagnie nous donne de l’argent et
veut profiter des retombées médiatiques, c’est tant
mieux, ajoute-t-il. Nous n’aurions aucun problème
d’étendre ça à d’autres équipements
tels que les uniformes ( sic ) des policiers. Des joueurs de
hockey et de soccer en Europe portent sur leur chandail les couleurs
de multinationales. Ça s’en vient d’une manière ou
d’une autre au Québec. » Les uniformes
policiers, a dit le dg Bousseau. Vous voyez ça d’ici :
un flic vous donnant illégalement un coup poing sur la gueule,
commandité par une chaîne de magasins que vous
encouragez de vos achats ?
Yves
Prud’Homme, président de la Fédération des
policiers municipaux du Québec ( FPMQ ) : « Ça
m’étonnerait beaucoup que des contributions privées
destinées à la police communautaire puissent
compromettre l’impartialité des corps policiers. Bien
entendu, il va toujours y avoir une limite à ne pas
franchir. » Cependant, Pierre Brien, inspecteur chef à
la police de Laval, y voyait une menace au fondement même du
principe de la police communautaire. Bousseau de la police de Mirabel
a dû s’expliquer ( Bernard Bousseau – La Presse du 4 août 2002 ) : « ( … ) Notre
véhicule est commandité par des citoyens corporatifs
qui ont pignon sur rue à Mirabel. Leur contribution s’inscrit
dans le cadre de la création d’un partenariat avec la
communauté. ( … ) Les fonctions policières à
l’intérieur d’une organisation sont très variées
et il est normal que chaque policier puisse travailler avec des
outils adaptés à ses besoins. » Du
reste, d’après lui, d’autres corps policiers en font
usage. Notons qu’au Saguenay-Lac-St-Jean, la Sûreté du
Québec a aussi fait l’acquisition d’au moins une New
Beetle.
La
police déploie des trésors d’ingéniosité
pour rééduquer les jeunes. On assiste à de
l’inédit. Les policiers du poste numéro 5 de l’île
de Montréal, desservant Dorval, l’Île-Dorval et
Pointe-Claire, se sont inspirés, eux, des cartes de hockey
pour produire, en collaboration avec les restos McDonald’s, une
collection de 30 cartes “ Police de quartier ” représentant
des flics dans leur milieu de travail. ( Légende d’une photo – La Presse du 14 novembre 1998 ) « Plus un enfant établira de contacts avec les policiers,
plus sa collection sera importante », indique-t-on dans la
légende d’une photo publiée dans La Presse de
l’automne 1998. Ils croient que cela les aidera à « établir un lien privilégié avec les enfants »… La photo montre un adulte trônant au milieu de
scouts. Le texte faisant état d’une activité de la
police, on présume que c’est un civil.
Que
leur enseigne-t-il ? Les bienfaits du conformisme. En profit-il pour
en savoir un peu plus sur le père, la mère, la parenté,
les voisins, les amis de ces jeunes ? Difficile d’exclure cette
possibilité. Facile de faire parler un enfant, un ado. Les
jeunes, c’est connu, sont d’une naïveté désarmante,
sans vraiment se rendre compte qu’ils peuvent occasionner bien des
problèmes. Situons notre propos dans un contexte. Supposons
que la police n’en profite pas pour leur soutirer des infos.
Supposons-le… S’il arrive que l’un d’eux commette une
indiscrétion, genre : “ Mon père dit que la marijuana
c’est pas dangereux ” ou “ Mon père veut pas que je
parle de ce qu’on fait à la maison ”, quelle sera la
réaction du policier ? Demandera-t-il à de ses
collègues en civil de faire une enquête discrète
? Ou se dépêchera-t-il d’oublier ses confidences pour
ne pas trahir la confiance de ce jeune ? Réponse : quand on
est policier, on l’est 24h par jour. Et l’info touchant les
droits fondamentaux, notre civil l’a communique-t-il à tous
ses jeunes ?
Il
est par ailleurs particulièrement malsain de permettre à
la police de solliciter de la sorte des entreprises. En effet,
comment peuvent-elles refuser de participer « à
la création d’un partenariat avec la communauté »
? Le dirigeant d’une entreprise disant non est-il perçu
comme un mauvais « citoyen corporatif »
? Ce partenariat, tout comme la prévention, le maître
mot panzer, est devenu un dogme auquel il faut adhérer, sous
peine d’excommunication. Essayer donc, juste pour voir, de
critiquer ouvertement le concept de la prétendue police
communautaire à l’épicerie, dans un bar, un resto ou
la rue d’un village ou d’une petite ville. Peut-on parler
d’extorsion voilée ici, à tout le moins de tordages
de bras subliminaux ? Dans un autre contexte, il est arrivé
dans les années 1970 que des dépanneurs refusant de
collaborer se fassent dire que, s’il survient un méfait à
leur établissement, la police tardera à se rendre sur
les lieux.
La
police commandite aussi. Janvier 2001, l’hebdo Progrès-Dimanche
du Saguenay-Lac-St-Jean nous informait que la Sûreté du
Québec parrainera une équipe de Dolbeau-Mistassini de
la ligue de hockey junior. ( Progrès-Dimanche du 6 janvier
2002 ) Le nom de cette équipe de jeunes ? “ Les Polix ”.
Elle affichera aussi les couleurs de ce corps policier, qui a fait
confectionner des chandails et fabriquer des rondelles à cet
effet. L’objectif ? Se rapprocher des jeunes et se donner une
nouvelle image. Où prend-elle cet argent ? Est-il souhaitable
que la police utilise celui des contribuables à cette fin ?
Certains disent qu’il s’agit d’argent et de la vente de biens
saisis au crime organisé. La police coûtant déjà
les yeux de la tête, ne devrait-on pas soustraire ces revenus
de ses prévisions budgétaires ?
Abordons
une autre politique policière, celle-là d’une très
grande élévation morale : les programmes de
déjudiciarisation. À première vue, on s’extasie
devant la beauté du geste. Cependant, quand on prend
connaissance de ce qui suit, c’est le désenchantement. Selon
Gérard Boismenu, du Département de science politique de
l’Université de Montréal, la déjudiciarisation
concernant les jeunes, qui épouse l’idéologie de la
prévention, est une mesure positive mais elle comporte aussi
des effets pervers. ( Les mécanismes de régulation
sociale – Éditions Boréal/Presses
universitaires de Lyon – Ouvrage
collectif sous la direction de Gérard Boismenu, du Département
de science politique de l’Université de Montréal, et
Jean-Jacques Gleizal, de l’Université des sciences sociales
de Grenoble, et faisant la synthèse des recherches françaises
et québécoises en science politique, juridique et en
criminologie )
Sachant
que le signalement ne conduit pas nécessairement le jeune
devant les tribunaux, les policiers sont tentés de référer
à des organismes des causes sans preuves judiciairement
suffisantes. Ainsi, la déjudiciarisation peut signifier la
réduction du nombre d’affaires classées sans suite
et, inversement, l’ « augmentation du nombre
d’interventions officielles dans la vie des mineurs ». (
Il cite Trépanier, 1980, 254 ) Il ne faut donc pas s’étonner,
nous apprend-il, que « plusieurs des jeunes impliqués
dans les programmes de déjudiciarisation n’auraient pas eu,
en d’autres temps, à comparaître au tribunal ».
Répétons-le : « Plusieurs » !
En
outre, Boismenu affirme que les décisions policières
ont un caractère discriminant quant à l’origine
sociale des jeunes faisant l’objet d’un signalement. ( NDLR :
On parle de vitres cassées, ici. Ce qui valide notamment les
propos que tenait déjà Alvaro Pieres, du Département
de criminologie de l’Université d’Ottawa. ) ( Traité
des problèmes sociaux – Institut
québécois de recherche sur la culture – Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois
et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) Il écrit que des études
aux États-Unis et même au Canada montrent que « les jeunes provenant de milieux socio-économique plutôt
défavorisés sont traités avec discrimination et
deviennent plus susceptibles d’accumuler des contacts avec les
autorités. ( … ) Ainsi, la déjudiciarisation
sert à renforcer la ségrégation exercée
contre les pauvres et les groupes minoritaires en gardant sur eux une
emprise non officielle ». ( Boismenu cite Laplante, 1985,
196, 202 )
Une
autre étude confirme cette focalisation sur les vitres
cassées. Elle a été effectuée par huit
chercheurs universitaires, dont Micheline Mayer, membre de l’Institut
de recherche pour le développement social et porte sur
l’incidence des mauvais traitements et des troubles de comportement
rapportés aux Directions de la protection de la jeunesse ( DPJ
) du Québec : le plus haut taux est constitué de
familles défavorisées. ( Jean-François Bégin – La Presse du 30 octobre 2000 ) Ce
constat a fait tiquer Caroline Piecha, de Notre-Dame-des-Prairies,
qui adresse aussitôt une lettre à ce quotidien. (
Caroline Piecha – La Presse du premier
novembre 2000 ) « Cet article jette encore le blâme
sur les milieux pauvres, constate-elle. En effet, les
signalements à la DPJ sont peut-être plus élevés ( dans les familles défavorisées ), mais qu’en
est-il réellement ? Les riches sont-ils vraiment moins
violents ou simplement moins souvent dénoncés ? Est-il
possible que les familles sans problème financier aient tous
les moyens pour cacher les sévices ? Ou sont-ils simplement
moins surveillés ? Il est certain qu’il est beaucoup plus
facile de soupçonner un assisté social qu’un
notable... », fait-elle remarquer.
En
ce qui concerne la déjudiciarisation, les faits suivants
étoffent davantage les révélations de Boismenu
et de ses sources. Dans son rapport annuel de 1994 portant sur les
activités de la police de l’île de Montréal,
Jacques Duchesneau, qui en était alors le directeur, écrit
que les membres de la Section police-jeunesse du district 45 croient
fermement que des actions appropriées auprès des jeunes
peuvent « les préserver ou les sortir de la
délinquance ». ( Police de la CUM – Bilan 1994 ) Attirons l’attention du lecteur sur la nuance que
contient cette phrase : …de préserver les jeunes de la
délinquance ou les sortir de la délinquance. Donc, les
premiers ne sont pas des délinquants, par conséquent
n’ont commis aucun méfait punissable par la loi.
Poursuivons
notre lecture de ce passage du rapport annuel… L’une de ces
actions, le Programme support aux parents, démontrait son
efficacité en 1994, écrit Duchesneau. Il s’agit d’une
collaboration étroite entre les agents police-jeunesse et les
parents de jeunes qui ont commis des délits. À
proprement parler, de la « déjudiciarisation »
en échange de la participation des parents et des jeunes à
un processus de réhabilitation. Dans les faits, explicite-t-il
encore plus clairement, « les parents sont avisés des
écarts de conduite ou des actes punissables commis par
l’enfant, des données du problème et des programmes
de réhabilitation et de prévention auxquels parents et
enfants devront s’astreindre ».
Duchesneau
parle « des écarts de conduite ». Il ne
décrit pas ce qu’il considère comme en étant
un, qui, ne le perdons pas de vue, n’est pas un délit
punissable par la loi. On découvre alors que ce jeune doit,
tout comme un délinquant ayant commis un méfait, se
soumettre à des programmes de réhabilitation et de
prévention, ainsi que ses parents du reste. Une obligation ?
Oui : Duchesneau a écrit mot à mot « devront
s’astreindre ». Astreindre, c’est contraindre,
soumettre de gré ou de force. Donc, ce que rapporte Boismenu
est parfaitement fondé. Là, on parle plus
spécifiquement de la chape de plomb sur les épaules
d’un jeune n’ayant rien fait d’illégal, sur celles de
ses parents aussi. Préoccupant, quand on sait d’autant plus
qu’il ne s’agit pas de cas isolés : Boismenu, on l’a
vu plus haut, a bel et bien précisé « plusieurs
jeunes ».
Et
ses propos sont du reste corroborés également par
Fourcaudot et Prévost. ( Martine Fourcaudot et Lionel Prévost – Prévention de la criminalité
et relations communautaires – Éditions
Modulo ) Les deux auteurs écrivent en effet que certains
programmes conçus en fonction des contrevenants « potentiels » se proposent, par le moyen d’interventions minimales, de
résoudre des situations problématiques « qui
pourraient conduire directement ou indirectement à la
criminalité ». La plupart de ces programmes
s’adressent aux moins de 18 ans. La clientèle, qui est
dépistée et dirigée vers ces programmes par des
organismes communautaires, des groupes sociaux ou des policiers, « accepte en général volontairement » de se
faire aider. Les deux auteurs ne spécifient pas ce qui advient
à ceux s’y refusant.
Lorsque
des agents de la police de l’île de Montréal, ou de
n’importe quel corps policier, se présentent à la
direction d’une école ou au domicile de parents pour
signaler certains « écarts de conduite »
non punissables de leur élève, leur enfant ou ado, ils
sont insuffisamment informés pour faire la distinction entre
la légalité et l’illégalité de
l’intrusion policière. La peur de la police, justifiée
ou non, embrouille aussi leur sens critique. La police rééduquant
des familles, avec ce que cela implique en matière
d’endoctrinement à l’idéologie de l’insécurité,
à la morale bourgeoise et au civisme aseptisé. Des
dirigeants d’organismes gouvernementaux et paragouvernementaux,
d’organismes privés, d’entreprises et de simples citoyens
participent à cette rééducation répressive,
clandestine en plus. La prévention ouvre la porte au
totalitarisme parce que sans judiciarisation, il n’y a plus de
justice.
C’est
à partir de là que commence le Far West et qu’on
arrive à un gâchis semblable. Ces jeunes ignorent tout
de leurs droits et libertés. De son côté, le
pouvoir ne fait rien pour les en informer. En les gardant dans
l’ignorance, il peut plus facilement les manipuler comme bon lui
semble. Les exemples où des ados font l’objet d’irrespect
et de mauvais traitements sont très nombreux. Très. Ils
donnent une bonne idée de l’atmosphère régnant
de l’autre côté du mur de Berlin, l’espace public.
Apportons d’autres cas concrets, et demandons-nous si nous sommes
en présence « d’actes punissables », par
conséquent de « déjudiciarisation »,
ou simplement « d’écarts de conduite »
non punissables, ou autrement dit : d’intolérance, de
ségrégation exercée contre les pauvres et les
groupes minoritaires. Notre police est toujours en train d’étendre
les pouvoirs qu’elle possède déjà ou d’en
instaurer de nouveaux quelque part, un feu roulant, ça
n’arrête pas. De son côté, la Société
civile n’arrête pas de s’y soumettre. Pas surprenant que la
police en veuille toujours plus.
Voyons
d’abord comment de jeunes vitres cassées sont traités
dans des centres de réadaptation du Québec, qui
accueillent des ados placés en vertu de la Loi de la
protection de la jeunesse. Examinons le cas de celui ayant pignon sur
rue à St-Hyacinthe, dans cette même ville où a eu
lieu l’émeute de 200 à 300 ados de la polyvalente
Hyacinthe-Delorme. Et au cours de la même année. (
Hélène Boyer – Journal de
Montréal du 28 janvier 1999 ) ( Rima Elkouri – La Presse du 9 décembre 1999 ) Décembre 1999, des
employés de ce centre déposent auprès du comité
d’usagers de l’institution 19 plaintes relatives à des cas
de mauvais traitements dont auraient été victimes 15
jeunes. La Commission des droits de la personne et des droits de la
jeunesse ( CDPDJ ) est saisie du dossier et avise le directeur
général des centres jeunesse de la Montérégie,
André Brunelle, qu’elle déclenche une enquête. De quels mauvais traitements s’agit-il ? Certains employés
du centre n’hésitent pas à parler d’ « un
régime de terreur encore plus sévère que celui
de bien des milieux carcéraux au Québec ».
Ils
dénoncent notamment les conditions de vie en chambres
d’isolement ( ex. dormir pendant des semaines sur un lit de métal,
sans matelas ni couvertures ), des abus de pouvoir ( ex. être
envoyé une semaine en chambre d’isolement pour n’avoir pas
lacé ses souliers ) et des cas d’agressions physiques. Ils
disent aussi craindre pour des jeunes aux idées suicidaires
qui se retrouvent parfois sans surveillance. Pourtant de dire
certains employés, « ce ne sont pas des bandits ». Agés de 12 à 18 ans, ils sont généralement
abandonnés par leur famille ou aux prises avec des problèmes
de comportement ou de toxicomanie. Aucun des employés visés
par les plaintes n’a subi de sanctions, déplorent-ils. Pour
le comité des usagers, les cas de mauvais traitements
rapportés sont très graves. Louise Ayotte, agente de
liaison : « C’est comme si on disait : oui, il y a
négligence. Mais, en même temps, c’est pas assez grave
pour donner une punition. »
En septembre 2000, Claude
Fillion, président de la CDPDJ, dépose un rapport d’une
centaine de pages, confirmant officiellement les inquiétudes
de ceux qui ont dénoncé la situation. ( Martha Gagnon – La Presse du 20 septembre 2000 ) Lisons ce passage d’un article de
la journaliste Martha Gagnon de La Presse… Au lieu d’être
aidés, des jeunes ( de 15, ils sont passés à 26
) ont souffert de mesures disciplinaires excessives, d’abus
d’autorité, de propos dénigrants ( en plus
d’organiser des concours de zombies, on les traitait de minables,
de piteux ), de mises en isolement injustifiées et enfin, de
conditions ressemblant à celles d’un milieu carcérale
pour adultes. Éloquents, les commentaires du président
Fillion.
Il parle d’un « dérapage inacceptable » qui démontre
l’urgence d’instaurer des mesures de contrôle externes et
d’agrément pour mieux surveiller ces établissements,
comme c’est le cas des hôpitaux. « Les intervenants
en réadaptation sont des professionnels et non des agents de
sécurité ( sic ), souligne-t-il. J’ai
été estomaqué, raconte-t-il, de voir que
des adolescents étaient mis en isolement dans de véritables
cellules de 6 par 7 par 8 pieds pour des périodes trop longues
et des motifs inadéquats. C’est un dérapage vers la
répression. Les centres devraient être soumis à
un code de déontologie pour éviter ce genre de
situation. » La CDPDJ va même jusqu’à
demander aux autorités de l’établissement et « au directeur de la protection de la jeunesse » des
excuses écrites aux jeunes concernés et à leurs
familles. Président Fillion : « La confiance du
public a été ébranlée. L’État a
la responsabilité de protéger et de rééduquer
ces jeunes, pas de leur nuire. »
Le
nom des tortionnaires de ces jeunes auraient dû être
divulgué, et leur photo diffusée dans les journaux et
téléjournaux. Le totalitarisme se volatilise quand il
est exposé à la lumière crue des médias.
Le pire, doit-on noter, c’est que des intervenants, à qui on
reprochait des manquements, refusaient de les reconnaître. Il
est vrai que, par la suite, le ministre péquiste délégué
à la Protection de la jeunesse, Gilles Baril, est intervenu.
Parmi les mesures prises, le chef de l’une des unités du
Centre Bois-Joly a été démis de ses fonctions et
des sanctions disciplinaires ont été appliquées
dans plusieurs cas. Elles font cependant l’objet de griefs, précise
la journaliste Gagnon. De plus, le président de la Commission
des droits affirmera que le plan d’action peut être encore
amélioré. Bienvenu à St-Hyacinthe, une ville qui
manifestement aime beaucoup les jeunes !
Faisons état d’une
déclaration du ministre Baril, publié dans La Presse,
et qu’on peut situer au tout début de cette affaire. Il
avait dit, un peu excédé ou déçu, on ne
sais trop : « Ils veulent pas y aller »,
les jeunes, dans les centres de réadaptation. Trop de vinaigre
et pas assez de miel peut-être ? Le
ministre-péquiste-Baril-protecteur-de-la-jeunesse, et ses
prédécesseurs, aurait dû faire en sorte que tout
jeune placé dans l’un de ses centres ou pris en charge par
la Direction de la protection de la jeunesse du Québec
reçoive, dès son arrivée, un dépliant
expliquant clairement les droits que lui confèrent les Chartes
canadienne et québécoise, avec, en gros caractères,
le numéro de téléphone sans frais de la
Commission des droits de la personne. ( 1-800-361-6477 ; adresse
courriels : webmestre@cdpdj.qc.ca ; site Web : www.cdpdj.qc.ca ) Ou celui de la Ligue des droits et
libertés du Québec ( 514-849-7717 ; adresse courriels : info@liguedesdroits.ca ; site Web : www.liguedesdroits.ca ). Notons que Baril,
l’idéateur de la ligne délation sans frais de sa Loi
antitabac, n’a pas pensé d’offrir à la clientèle
des centres de réadaptation une ligne gratuite du genre.
Cet
événement était l’aboutissement en quelque
sorte d’une situation qui gangrenait le système depuis
longtemps. À maintes reprises, dans le passé, la juge
Andrée Ruffo, du Tribunal de la Jeunesse, avait en vain donné
l’alerte. Quoi que dans ce cas, semble bien qu’il n’y ait pas
eu de mauvais traitement physique. Cependant, il n’en indiquait pas
moins que le totalitarisme y avait développé ses
tentacules. Là aussi il y avait eu enquête du président
Fillion de la CDPDJ. Voyons les faits. Mars 1999, le ministre Baril
annonce la mise en tutelle des centres jeunesse des Laurentides.
Quelques jours après, le président de la CDPDJ publie
un premier rapport. ( Isabelle Hachey – La Presse du 5 mars 1999 ) De quoi s’agit-il ? De délais
inacceptables, de laxisme, de mauvaises évaluations, manque de
suivi, ignorance ou mépris de la Loi sur la protection de la
jeunesse... En prenant 84 dossiers au hasard, la commission a
constaté que la loi n’a pas été respectée
dans... 76 cas. ( Yves Boisvert – La
Presse du 13 septembre 2000 ) Et pas sur des détails, signale
le journaliste Yves Boisvert de La Presse : ordonnance de la Cour non
respectées, mauvaises évaluations des enfants, listes
d’attente scandaleuses, etc.
Le président
Fillion pointe du doigt les régies régionales de la
santé et des services sociaux comme étant à
l’origine du problème, l’application de la Loi sur la
protection de la jeunesse variant selon les régions. Il en
résulte que dans les centres jeunesses des Laurentides règne
une confusion généralisée qui entraîne des
conséquences dramatiques pour les enfants et ados maltraités.
En outre, dans les autres centres du réseau québécois,
bien que le désastre n’en atteigne cependant pas l’ampleur,
on n’en connaît pas moins une période de « fortes
turbulences ». De là le besoin que chacun soit
mieux encadré et de « faire disparaître
l’idée qu’il existe autant de lois que de directions de la
protection de la jeunesse au Québec », signale
le président Fillion. Ce n’est pas la seule ratée, la
formation déficiente des intervenants, constatée dans
plusieurs régions, préoccupe aussi la CDPDJ. Un an
après, nous apprendrons que le grand ménage tire à
sa fin aux centres jeunesse des Laurentides. ( Isabelle Hachey – La Presse du 13 mars 2000 )
Chez les enfants et ados
confiés à un centre jeunesse, il s’en trouve qui
sortent très perturbés du milieu familial malsain où
ils vivaient. Certains sont malheureux, poqués, révoltés,
un peu délinquants sur le bord, ou carrément
délinquants. Qui ne le deviendrait pas, dans un tel contexte
familial ? Au nom du fameux principe de « déjudiciarisation »,
la police y mettait-elle également son grain de sel ? On ne
peut s’empêcher de le penser, sachant tout ce que l’on sait
d’elle déjà. Facile d’influencer des intervenants
dont la formation est déficiente et qui, au lieu d’appliquer
la loi, appliquent celle de la direction de la régie régionale
à laquelle ils appartiennent. La police en civil avait-elle
infiltré le milieu ? Plus que possible, même plausible.
Combien d’ados se
suicident au sein du réseau des centres de réadaptation
du Québec à cause des mauvais traitements qu’ils y
subissent ? On ne le sait pas, mais il y s’en trouve, le contraire
étonnerait grandement. À celui de St-Hyacinthe,
municipalité adorant les jeunes, on en obligeait à
participer à des concours de zombies, les traitait de
minables, de piteux, les mettait en cellule pour un oui, pour un non,
certains étaient même agressés physiquement. Tout
faire pour qu’ils ne se sentent pas bien au sein de l’institution.
Agressions psychologiques suffisamment violentes pour générer
un burnout et conduire au suicide. Des employés de ce centre,
qui avaient dénoncé la situation, s’inquiétaient
du fait que certains aux idées suicidaires se retrouvent
parfois sans surveillance. ( Rima Elkouri – La Presse du 9 décembre 1999 ) Dans un article daté de
décembre 2002, le journaliste Mathieu Perreault de La Presse
rapport que le tiers des jeunes suivis par les centres jeunesse au
Québec a déjà fait une tentative de suicide, une
proportion beaucoup plus élevée que pour le reste de la
population de cet âge, signale-t-il. ( Mathieu Perreault – La Presse 18 décembre 2002 )
Après que les
multiples déficiences du réseau des centres jeunesse du
Québec furent sorties du sac, la journaliste Isabelle Hachey
de La Presse écrit ( Isabelle Hachey – La Presse du 5 mars 1999 ) : « Enfin, la vérité
est connue plus largement ! Andrée Ruffo, la juge du Tribunal
de la Jeunesse, a de quoi se réjouir ». Une
entrevue avec la juge suit son introduction. « Ce qui
était absolument intolérable, relate-t-elle,
c’est le fait qu’on demande aux juges de faire des compromis, de
ne plus décider dans l’intérêt des enfants,
mais selon les politiques, les places d’hébergement
restantes, les ressources allouées. Il n’y a aucun juge qui
devrait être complaisant et accepter de le faire. »
Elle estime que le gouvernement doit « arrêter
d’empiler les rapports » et corriger le tir dans
l’ensemble du Québec. Elle implore le public et les
autorités « de ne pas tomber dans le piège
du papier. Ce n’est pas du papier, ce ne sont pas des statistiques,
ce sont des enfants. Des bébés naissants, de grands
adolescents, des petites bibittes qui veulent apprendre, qui sont
tout croches, qui ont faim, qui sont sales, qui ne savent pas se
débrouiller là-dedans. Et nous, nous ne sommes pas
là. »
Et ces intervenants des
Laurentides qui, excédés du souci constant de bien-être
que la juge Ruffo manifestait à l’endroit des jeunes, la
dénigraient publiquement, la boycottaient systématiquement
quand elle siégeait à St-Jérôme, sont-ils
encore là ? Selon André Lebon, un expert chargé
d’informer le ministre Baril : « C’est un gros ménage. ( ... ) Les responsables des problèmes majeurs
soulignés dans le rapport ne sont plus là, il ne faut
pas se le cacher. » Même l’ancien
directeur-de-la-protection-de-la-jeunesse, Claude Lamothe, qui lui
avait mis des bâtons dans les roues, en déposant contre
elle des dizaines de requêtes en récusation, a été
contraint de démissionner en décembre 1998. On croyait
ces enfants et ados entre bonnes mains, ils ne l’étaient
pas. Quand on pense que la pseudo police communautaire, dans sa
propagande visant à convertir tout le monde à son
orthodoxie, souligne vouloir protéger, entre autres éléments
de la société, « nos enfants »,
il y a là de quoi s’interroger.
Cependant ne fermons pas
trop vite le dossier des centres jeunesses. Suivant le Regroupement
des organismes communautaires autonomes jeunesse du Québec et
l’Association des groupes d’intervention en défense de
droits en santé mentale du Québec, ils utilisent des
pratiques ressemblant à celles du milieu carcéral,
c’est tout le système de ces établissement qui doit
être remis en question. ( Pascale Breton et Katia Gagnon – La Presse du 5 octobre 2000 ) « Nous avons rencontré
des jeunes dans des centres de cinq régions du Québec
et c’est partout pareil », déclare Claudine
Laurin, secrétaire adjointe au Bureau de consultation jeunesse
de Montréal. Elle estime que le ministre Gilles Baril, « a réglé la question, sans voir le problème de
structure ». Ainsi qu’il l’avait fait lors de la
publication du rapport d’enquête de la CDPDJ, il a de nouveau
parlé de cas isolés. D’après lui, les
organismes réclamant des changements ne travaillent pas dans
les centres jeunesses. À ce compte-là, on pouvait dire
de même du ministre-péquiste-protecteur-des-jeunes.
Octobre
2001, plus de deux ans après donc, l’éditorialiste
Katia Gagnon de La Presse fait le constat que le réseau s’est
enfin pris en main. ( Katia Gagnon – La
Presse du 19 octobre 2001 ) Et celui qui fut le premier ministre
délégué à la Santé responsable des
services sociaux, Gilles Baril, a joué un rôle capital
dans ce virage, écrit-elle. C’est en bonne partie parce
qu’il a éloquemment défendu leur cause autour de la
table du conseil des ministres que les centres jeunesse, qui étaient
souvent les oubliés du réseau de la santé, ont
enfin pu obtenir des budgets qui ont adouci les compressions de 60M$
effectuées au cours des années précédentes.
Bien sûr, ajoute-t-elle, la situation est loin d’être
parfaite. Les budgets sont encore déficitaires dans cinq
régions du Québec. L’éditorialiste constate
aussi que le réseau n’a pas encore totalement emprunté
le « virage milieu » : 25 000 enfants
sont encore placés hors de leur famille. C’est beaucoup
trop, estime-t-elle. Et la liste d’attente pour la prestation de
services ( 500 noms ) est encore bien longue. Ajoutons à ses
propos que c’est d’abord et surtout une question de respect des
droits des jeunes.
Examinons
sur le terrain d’autres formes de répression dont sont
victimes des jeunes vitres cassées. À l’été
2000, un policiers de l’île de Montréal, Mitchell
Janhevich, est suspendu sans solde pendant trois jours par le Comité
de déontologie. ( Marcel Laroche – La Presse du 23 juillet 1999 ) En avril 1998, il avait aspergé
de poivre de Cayenne le visage d’un mineur menotté, mains
derrière le dos, et placé sur la banquette arrière
de l’auto-patrouille. Paraît-il qu’il s’apprêtait à
cracher sur le policier qui avait procédé à son
arrestation. Le commissaire du comité, Me Jacques Monette,
souligne que le gaz doit être utilisé à bon
escient, et non dans un mouvement d’impatience. La procureur du
commissaire, Me Danielle Simoneau, note l’absence de repentir du
policier. L’avocat de Janhevich, Me Yves Clermont, plaide en effet
que son client n’a pas à se repentir parce convaincu d’avoir
agi de bonne foi.
Ce corps policier n’est
pas le seul à manquer de respect à l’égard des
jeunes, à les maltraiter, celui de Terrebonne aussi, entre
autres. Dans un article daté de l’été 2000, le
journaliste Bruno Bisson de La Presse écrit que la violence
avec laquelle un policier a battu un ado de 16 ans et l’apathie de
trois de ses collègues qui en ont été témoins
sans intervenir, viennent de leur valoir des suspensions de 5 à
15 jours ( Rollande Parent de la Presse canadienne, et Bruno Bisson – La Presse des 29 juin et 2 août 2000 ) : Patrick Lepage, Rémi
Labonté, Yves Laniel et Luc Richard. Voyons les faits relatés
par la journaliste Rollande Parent de la Presse canadienne. En début
de soirée du 16 mars 1997, la victime et deux de ses amis se
rendent dans la cour de l’école Esther-Blondin de Terrebonne
rejoindre deux copains. Puis tout ce monde se met à bavarder,
quelques uns allument un joint.
Des autos-patrouille
arrivent, les jeunes se sauvent, le policier Patrick Lepage les
rattrape, hume l’odeur de cannabis, décide de les fouiller,
la victime s’y refuse. Lepage trouve deux petits sacs de plastique
vides dans l’une de ses poches. Les policiers veulent savoir ce
qu’ils contenaient, l’ado refuse de répondre. Le ton
monte, Lepage le couvre d’injures et, la fouille terminée,
lui assène un petit coup sec dans le ventre. L’ado le
repousse, Lepage le saisit à la gorge, l’ado le repousse
encore, Lepage tombe à terre. Alors que deux collègues
policiers maîtrisent l’ado, Lepage se relève, prend un
élan de quelques pas et lui administre un violent coup de
poing dans le ventre, l’ado en a le souffle coupé, la
douleur le plie en deux, puis Lepage le jette au sol, lui passe les
menottes.
Cependant, il n’en a
pas terminé avec Lepage, loin de là, signale la
journaliste. Menotté, il se retrouve sur la banquette arrière
de l’auto-patrouille. On n’a pas jugé bon de boucler sa
ceinture de sécurité et, en cours de route, Lepage
applique brusquement les freins, l’ado est projeté contre la
vitre séparant les deux banquettes. Arrivé au poste,
Lepage le sort de l’auto-patrouille en l’agrippant par les
cheveux, l’amène au sous-sol dans un petit local, le
projette sur le plancher, lui administre de nombreux coups de pieds
aux jambes, le saisit par les cheveux pour qu’il le regarde et lui
dit : « Check moé ben la face, tu vas t’en
souvenir, mon hostie ».
Selon Me Suzanne
Lévesque, présidente du Comité de déontologie,
Lepage avait serré l’ado à l’encolure, technique
potentiellement dangereuse : « Nul doute ici que le rapport
de force de trois policiers était nettement suffisant pour
venir à bout de l’adolescent sans devoir appliquer une
technique aussi risquée. ( ... ) À la lumière
de la preuve retenue, la façon dont l’agent Lepage s’est
comporté, avec violence et vengeance, gratuitement et même
délibérément, est totalement inadmissible. »
Elle note également qu’il est le seul policier à
prétendre que le jeune était « visiblement
sous l’effet de stupéfiants ». Lepage est suspendu
sans solde pour 15 jours. Quant à Rémi Labonté,
Yves Laniel et Luc Richard, ils ne sont pas intervenus pour calmer
leur collègue. Elle souligne que « l’absence de
conscience professionnelle dont ils ont fait preuve, en laissant agir
leur confrère, est contraire à la norme de conduite qui
impose aux policiers de se comporter de manière à
préserver la confiance et la considération que requiert
leur fonction ». Reconnus coupables de complicité,
tous trois écopent d’une suspension de 5 jours sans solde.
Après avoir pris
connaissance de tout ce qui précède, sans compter ce
qui suivra, on ne peut faire autrement que de remarquer la disparité
colossale entre ce qui se passe sur le terrain versus l’indignation
manifestée publiquement par le gouvernement péquiste de
Lucien Bouchard avant et après l’adoption de la Loi
canadienne C-7 sur les jeunes contrevenants. Appuyé par ce
dernier, les bloquistes de Gilles Duceppe ont multiplié les
interventions au Parlement canadien. ( Joël-Denis Bellavance – La Presse du 14 décembre 2001, des 29 et 30 janvier, et des 5
et 6 février 2002 ) Ne retenons qu’une de ces indignations,
celle du ministre péquiste de la Justice, Paul Bégin,
qualifiant la nouvelle loi fédérale de « désastre » (
Presse canadienne – La Presse du 6
février 2002 ) : « C’est une journée
très triste », déclare-t-il. (…) C’est
une loi répressive qui considère les jeunes comme des
bandits. Mettre un jeune en prison avec des criminels endurcis, c’est
l’envoyer à l’école du crime. »
Cependant, pas un mot du ministre sur la répression de la
police et de ses collabos, clandestine, illégale, quotidienne
et charcutante que subissent des ados dans l’espace public
québécois.
Le tollé péquiste
et bloquiste porte sur l’âge des jeunes contrevenants. Selon
eux, la nouvelle loi permettra aux tribunaux d’imposer aux ados de
14 ans et plus, au lieu de 16 ans et plus comme c’était le
cas auparavant, des peines d’adultes lorsqu’ils sont trouvés
coupables de crimes graves, dont le meurtre. La ministre fédérale
libérale de la Justice, Anne McLellan, a affirmé que la
loi laissera aux provinces le soin de décider de l’âge
à partir duquel les peines pour adultes s’appliqueront. De
fait, un seul reproche peut être adressé à
l’encontre de cette loi, entrée en vigueur en mars 2003 (
Presse canadienne – La Presse du 31 mars 2003 ) : elle
favorise l’inégalité des sentences d’une province à
l’autre. L’ado vivant dans une province où sévit un
gouvernement de droite risque d’être plus sévèrement
puni. Deux poids, deux mesures, en somme, dans ce pays où la
justice devrait être la même pour tous ses citoyens.
Développons
un autre volet. Bien qu’invisible à l’œil non initié,
le citoyen franchit un tourniquet quand il entre dans l’espace
public pour aller travailler, consommer, s’amuser ou flâner.
Ce tourniquet ne sépare pas que le bien du mal, mais aussi le
beau du laid, ce qui se fait et ne se fait pas. Simple question
d’esthétisme, d’hygiénisme. Par exemple, si vous
êtes un punk, il n’y a pas beaucoup d’endroits où
vous êtes le bienvenu. La ségrégation spatiale
est une réalité bien réelle. Signalons une
intervention du politique. Le maire Pierre Bourque a cédé
à l’UQÀM, en août 1999, la place Pasteur, rue
St-Denis, à Montréal. ( André Noël – La Presse du 12 août 1999 ) L’objectif : en chasser les
jeunes marginaux qui s’y rassemblaient depuis des années.
Cet espace public étant devenu espace privé, l’UQÀM
peut désormais les en éloigner sans coup férir,
ce que ne pouvait faire la ville. Un cas éloquent
d’entourloupes qu’utilisent des élus pour contourner l’un
des droits de la Charte canadienne, celui de circuler librement dans
l’espace public.
Jesus Jimenez Orte,
président de la Ligue des droits et libertés, section
de Québec, est d’avis que « les jeunes forment le
groupe le plus visé actuellement par l’intolérance. ( Jesus Jimenez Orte – Revue Notre-Dame
de décembre 2000 ) Les 12 à 18 ans, tout
particulièrement. Les jeunes n’ont pas tellement d’endroits
pour se faire entendre ni de lieux où aller. ( ... ) On
ne tolère même pas que les jeunes puissent flâner
quand c’est l’un des droits fondamentaux de pouvoir circuler
librement. » Ces jeunes font peur et ils sont considérés
comme dangereux, rapporte-t-il. On refuse donc qu’ils occupent les
places de ville. Greffons à son propos qu’il en est ainsi
dans les petites villages, comme Lac Bouchette, au
Saguenay-Lac-St-Jean, et les petites villes, comme Roberval, située
dans la même région.
Orte va plus loin :
« La société québécoise est en
train de commettre beaucoup d’erreurs par rapport à la
jeunesse. Beaucoup de comportements antisociaux chez les jeunes sont
les conséquences de manifestations d’intolérance.
Pour ceux-ci, c’est la tolérance zéro en tout et
partout. D’ailleurs, cette expression utilisée pour l’alcool
est très représentative de ce qu’on peut tolérer
et ne peut pas tolérer de leur part. ( Cette intolérance
) ne s’applique donc pas qu’à la consommation
d’alcool. On est en train d’oublier les jeunes, d’hypothéquer
leur futur. Sans qu’on s’en soit rendu compte, on a évacué
de tous les grands débats la question de la relève, de
l’éducation », déplore-t-il.
Le sort réservé
aux jeunes n’est pas tellement différent de celui des
adultes éclopés de la vie. Eux aussi sont des sans
voix, des sans pouvoir, des « have not ».
La police, en uniforme et en civil, veille à les contenir le
plus loin possible des espaces publics les plus achalandés ou
à les maintenir dans leur espace privé respectif.
Exagération ? Début 1999, la Ville de Montréal
investit 60 000$ dans une campagne de publicité pour amadouer
les commerçants du Marché Bonsecours, dans le
Vieux-Montréal, qui protestent contre la venue de sans-abri
dans leurs établissements. ( Gilles Gauthier – La Presse du 26 janvier 1999 ) Geste d’une grande noblesse de la
part des élus, sommes-nous portés à penser, mais
la suite de l’article nous fait changer d’avis. On empêchera
la clientèle de l’Accueil Bonneau, soupe populaire située
dans le même secteur, de se mêler aux touristes. Cela
illustre bien la ségrégation spatiale dont on parle.
Nous sommes là en présence d’un cas type d’atteinte
au droit de circuler librement au Canada. De toute évidence,
les sans-abri n’ont pas le look requis.
Autre fait. La Société
de développement commercial ( SDC ) du centre-ville de
Montréal lançait à la fin de l’été
2000 son plan d’action pour revitaliser le centre-ville, améliorer
le mobilier urbain, l’aménagement, la sécurité
et la propreté. ( Mathieu Perreault – La Presse du 12 septembre 2000 ) Des rues propres jusqu’en décembre
et moins de sans-abri, rapporte le journaliste Mathieu Perreault de
La Presse. Deux travailleurs sociaux supervisés par le YMCA
essaieront de convaincre les sans-abri d’aller dormir et mendier
ailleurs qu’au centre-ville. C’est qu’en juin, un sondage sur
les perceptions du centre-ville a révélé « qu’ils constituent un irritant… ( … ) Les
places d’affaires ont aussi des problèmes à traiter
avec les itinérants », déclare le directeur
général de la SDC, Maurice Boucher. Une photo
accompagne l’article : le maire Pierre Bourque, sourire affiché,
serrant la main de Boucher.
YMCA (
Young Men’s Christian Association ) ? Voilà un
acronyme nous rappelant certains faits. Sheila Laursen, directrice
des programmes communautaires au YMCA, est membre du comité
des aviseurs du poste 20 de la pseudo police communautaire de l’île
de Montréal. Environ huit mois plus tôt, en janvier
2000, dans une lettre cosignée, les membres de ce comité
avaient protesté contre un article de la journaliste Isabelle
Hachey de La Presse faisant état de la hausse importante de la
répression policière envers les sans-abri. Ils avaient
qualifié l’article d’alarmiste et ne correspondant pas à
leur réalité. Et ne voilà-t-il pas que deux
travailleurs sociaux supervisés par un YMCA de la même
ville essaieront de « convaincre » les sans-abri
d’aller dormir et mendier ailleurs qu’au centre-ville... « Convaincre », dites-vous ? Comment se comportera-t-on à
leur endroit s’ils persistent à vouloir y demeurer ? Aucun
doute : la police en civil prendra les choses en mains, suivant ses
méthodes usuelles illégales. Aux atteintes au droit de
circuler librement, s’ajouteront de multiples atteintes à la
dignité.
Voyons
ce que cela donne sur le terrain. Depuis 2000, apprend-on en
novembre 2003, la police de l’île de Montréal sévit
contre les sans-abri. En plus des interventions clandestines, une
activité répressive où elle excelle, elle leur
distribue des contraventions. En près de trois ans, les
résultats sont édifiants, au point où une
trentaine d’organismes d’aide aux sans-abri lancent l’opération “ Droits devant ”,
allusion probable aux droits et libertés. Ils ont
répertorié 700 contraventions démontrant, selon
eux, qu’ils sont harcelés par la police. ( Louise Leduc – La Presse du 26 novembre 2003 ) Ainsi, traverser un chemin public
ailleurs qu’à l’intersection : 27$ d’amende.
« Piéton ne s’étant pas conformé
au feu de circulation alors qu’il n’y a pas de feu de piéton » :
37$. « Jeter sur le sol du domaine
public des cendres ( de cigarettes ? ) » :
85$. Tellement incroyable, cette dernière infraction, que je
la rapporte avec hésitation : j’ai vainement tenté
d’obtenir des infos à ce sujet auprès de l’un de
ces organismes. Cependant, il est un fait que la police n’a pas
contesté publiquement ce passage de l’article.
Une
initiative de la police ? Non, c’est la Ville de Montréal
qui a décidé de « serrer la vis »,
de l’aveu même du conseiller municipal Peter Yeomans, membre
du Comité exécutif et responsable du corps policier. Ce
n’est pas du harcèlement, insiste-t-il, mais un équilibre
à trouver entre les droits de chacun, particulièrement
à l’encontre des quelque 500 squeegees à Montréal.
« Plusieurs personnes, et notamment les femmes, se
sentent agressées par eux quand, en fin de journée, ils
sont plus agressifs parce qu’ils n’ont pas récolté
l’argent qu’ils espéraient, explique Yeoman, qui
ajoute : il faut dire que leur apparence, aussi, a de quoi
choquer ( sic ). ( … ) Il ne faut pas laisser ce
monde-là dehors à n’avoir aucun objectif de vie. Je
ne veux pas prêcher, mais je ne veux pas voir ces vies être
gaspillées. »
Émouvante
rhétorique : Montréal, on le voit, adore aussi les
jeunes, et s’en occupe. Et de qui Yeomans tient-il ses
renseignements, pensez-vous ? Et quelles sont ces femmes qui se
sentent agressées et combien sont-elles ? Y a-t-il parmi elles
des anxieuses sociales, des intolérantes et des… policières
en civil ? Et les squeegees, eux, qu’en pensent-ils. Des réponses
à ces questions permettraient de vérifier si la mesure
extrémiste est justifiée. Il semble bien que les médias
n’aient pas fait enquête à ce sujet… Un oubli sans
doute.
Comment les organismes
participant à l’opération “ Droits devant ” ont-ils répertorié
ces 700 contraventions ? France Labelle, directrice du Refuge des
jeunes, explique, au cours d’un point de presse, en recevoir chaque
mois des piles dont l’organisme ne sait comment en disposer puisque
la plupart des “ contrevenants ” n’ont fait qu’y passer :
« Et c’est souvent quand ils sont sur la bonne voie,
qu’ils ont une adresse et se sont trouvé un travail que ces
contraventions impayées reviennent les hanter. ( … ). Comment se fait-il qu’un jeune de la rue est si vite accusé
de flâner alors que d’autres citoyens peuvent attendre
quelqu’un 30 ou 45 minutes sans être embêtés ?
Quelle est la frontière entre attendre et flâner ? »
Écoutons aussi le commentaire de Dan Bigras, l’un des très
rares artistes québécois à se préoccuper
du sort fait aux jeunes, qui parraine, depuis plusieurs années,
l’organisme de Labelle: « En tout cas, ça
donne des jeunes très en forme, qui courent tout le temps, ironise-t-il. Ils doivent fuir les Hell’s ( Angels ),
la mafia, les pédophiles, la police. Ils n’ont le droit
d’être nulle part. »
Qu’elle
est la version de la police ? La commandante Johanne Paquin, du poste
21, aurait affirmé que les policiers ne remettent des
contraventions aux marginaux du carré St-Louis et des
environs que lorsqu’ils commettent des incivilités. Jeter sa
cendre par terre, en est-ce une ? La question ne lui pas été
posée. Sa déclaration a fait tiquer Pierre Rivard qui,
dans un lettre à La Presse, relate passer deux fois par jour
dans ce secteur et n’en avoir jamais été témoin,
ni de harcèlement, ni d’agressivité de la part de
marginaux. ( Pierre Rivard – La Presse du
8 décembre 2003 ) Il ne dit pas qu’il n’y en a jamais, il
dit n’en avoir jamais été témoin. Et compte
tenu du nombre de fois qu’il circule dans le coin, il doute que les
incivilités soient généralisées. Par contre, il a été témoin à
quelques reprises de la façon pour le moins cavalière
avec laquelle les policiers du poste 21 interpellent les marginaux :
« Mon crisse, je t’avais dit que je ne voulais plus
te voir-là. » ; ou encore : « T’en
veux-tu encore, des tickets ? » ; etc.
Il
raconte qu’un midi, il prenait place sur un banc lorsque deux
marginaux sont venus s’y asseoir. Deux policières arrivent
peu après, l’une interpelle l’un d’eux vulgairement,
menace de lui donner un ticket pour « flânage »
s’il ne quitte pas les lieux. Rivard, l’auteur de la lettre,
intervient, lui fait observer qu’elle devrait commencer par lui,
puisqu’il est arrivé avant eux, et que s’ils flânent,
lui aussi flâne. Les policières l’ignorent, les deux
marginaux ne disent rien, ne bougent pas. Une policière leur
demandent leurs papiers, sort stylo et carnet de contraventions.
Rivard remet sa carte d’affaires à l’un des marginaux, lui
précise : « Si vous avez une contravention,
appelez-moi, j’irai témoigner en votre faveur et je
dénoncerai la discrimination dont vous êtes victimes. »
Une policière menace de l’arrêter pour entrave au
travail de la police, Rivard la met au défi de le faire.
Finalement, l’une dit à l’autre : « Allons-nous
en, on reviendra plus tard. » Et Rivard d’expliquer
parce qu’il y avait un témoin gênant, vestonné
et cravaté, lui.
Un
autre lecteur de La Presse se manifeste en février 2004 :
Bernard St-Jacques, organisateur communautaire pour le Réseau
d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal
( RAPSIM ). ( Bernard St-Jacques – La
Presse du 2 février 2004 ) Il signale que, dans le plan de
réorganisation des 49 postes de quartier de la police de l’île
de Montréal, il est, entre autres, question de mettre
l’emphase sur la petite criminalité. « Le plan
d’optimisation, explique-t-il, prévoit ajouter 26
codes d’appels, vous savez ces codes mentionnés lors des
communications entre une centrale et les patrouilleurs suite à
l’appel d’un client ? Le problème est que, parmi ceux-ci,
on identifie carrément le vagabondage, la mendicité, la
prostitution et le regroupement de jeunes comme étant des
actes d’incivilités. »
Résumons
son argumentation. Le vagabondage est autant, sinon plus, le fait de
facteurs structurels – pauvreté,
exclusion sociale… – que de causes
individuelles. L’itinérant est trop souvent amené à
survivre dans de piètres conditions et subir bon nombre de
problématiques, comme la judiciarisation. Mendicité,
prostitution et rassemblement de jeunes de la rue procèdent du
même principe. « Le fait d’associer ouvertement
le vagabondage à un acte d’incivilité constitue un
dangereux précédent, d’autant plus qu’il envoie un
message clair à monsieur et madame tout le monde voulant que (
ces personnes ) soient malfaisantes et dangereuses. »
St-Jacques propose d’essayer de comprendre avant de préjuger
et de criminaliser.
La
mendicité est effectivement une autre dimension de la
problématique. Rien de tout à fait neuf là.
Retournons à 1998. À Montréal, cette année-là,
si on ne l’interdit pas, on ne l’accepte pas partout, en tout cas
pas dans le Vieux-Montréal touristique, et désormais de
moins en moins dans le centre-ville, semble bien. Plusieurs villes
canadiennes l’interdisent d’ailleurs par le biais de règlements
municipaux, dont Ottawa, Sudbury, Kingston, Charlottetown, Vancouver
et Winnipeg. ( Presse canadienne – La
Presse du 3 septembre 1998 ) Leur maire a chassé de leur
centre-ville les sans-abri et jeunes de la rue, ce que s’apprêtaient
à faire, à l’été 2000, “ Montréal
ma ville ” et sa police, avec l’aide notamment du YMCA. La
Ville de qui, dites-vous ? Le slogan publicitaire ne le mentionne
pas.
Or,
toutes ces municipalités violent la Charte canadienne des
droits et libertés, estime l’auteur d’une étude,
Arthur Schafer, directeur du Centre d’éthique
professionnelle et appliquée de l’Université du
Manitoba. Schafer, dont la Presse canadienne relate les propos, est
d’avis que demander de l’argent aux passants est aussi valable
que de mener une collecte de fonds par téléphone.
D’après lui, les deux cas, sans-abri et jeunes de la rue,
relèvent de la liberté d’expression. Il soutient
aussi que les mendiants ont le droit de tenter de gagner leur vie en
quêtant. « La criminalisation de la mendicité ( ... ) s’attaque aussi à leur dignité et à
leur fierté, à leur droit de s’épanouir au
contact des autres citoyens. »
Ces
villes canadiennes, dont Montréal, se sont-elle inspirées
par hasard du modèle américain ? Richard Hétu de
La Presse croit que les sans-abri de New York ne devraient pas
s’ennuyer de Rudolph Giuliani, qui en a été le maire
de 1993 à 2001. ( Richard Hétu – La Presse du 29 janvier 2002 ) C’est du moins l’avis de la
National Coalition for the Homeless, organisme basé à
Washington, qui a publié un rapport sur la situation des
sans-abri dans 80 villes américaines. ( Le
journaliste cite Illegal to be Homeless : The Criminalization of
Homelessnes in the United States. )
Selon
Donald Whitehead, directeur de la coalition, New York fait
partie de celles qui ont choisi de « criminaliser »
le problème des sans-abri au cours des dernières
années. « Celle-ci ainsi que San Franciso et
Atlanta sont considérées comme les plus cruelles à
ce chapitre. ( La problématique ) ne disparaîtra
pas en mettant des gens derrière des barreaux, estime-t-il.
Nous devons nous attaquer aux causes systémiques et considérer
de vraies solutions. Le poids de la pauvreté ne doit pas être
exacerbé par la criminalisation des pauvres. »
La solution ? « Il faut des logements abordables, des
soins de santé pour tous et des salaires décents. »
Whitehead met le doigt en plein dessus, nous le verrons.
Rares
sont les universitaires se préoccupant, en tout cas
publiquement, des droits de ces vitres cassées. Mario Poirier
est l’un d’eux. ( Mario Poirier – La
Presse du 14 janvier 2002 ) Psychologue clinicien depuis une
vingtaine d’années, il a principalement œuvré dans
les milieux communautaire du centre-ville de Montréal. En
2002, il était professeur agrégé de psychologie
à l’Université du Québec et membre du
Collectif de recherche en itinérance. Dans une lettre publiée
par La Presse, il prend leur défense, se dit d’avis que si
on veut aider les sans-logis, il faut pourtant bien prendre
conscience des velléités de contrôle social
entourant cette forme de marginalité. Réaliser que (
chacun ) est également un citoyen et ne demande pas
nécessairement tous les changements qu’on aimerait lui
imposer.
« Comme citoyen, il a bien le droit d’utiliser
les espaces publics, de déambuler dans les rues, de s’asseoir
dans les parcs et, pourquoi pas, de piquer à l’occasion un
petit somme sur un banc, de parler aux passants ou de s’asseoir
quiètement dans un restaurant pour prendre un café.
Comme citoyen, il a des droits, une réalité qu’on
peut avoir tendance à oublier, en la masquant par une analyse
sommaire, superficielle (…), fait-il observer.
« Il faut soutenir considérablement les droits civiques des
sans-abris et leur accès à la parole publique et aux
lieux où leurs problèmes sont politiquement discutés :
ferait-on des politiques pour les femmes et les jeunes sans les
femmes et les jeunes ? Comment se fait-il qu’on ne leur demande
jamais ce qu’ils pensent de la destruction des abris de fortune de
leurs pairs ou ce qu’ils proposent pour améliorer
concrètement leur condition de vie ? ( … ) En
conclusion, n’est-il pas temps que nous réfléchissions
tous à la façon que nous pourrions avoir de dépasser
ces deux bornes de nos réactions ataviques face à leur
marginalité : nos bouffées soudaines et délirantes
de charité ( à Noël ) ( … ) suivies par
nos fantaisie ou nos comportements de harcèlement punitif et
de contrôle social. On donne d’une main et on frappe de
l’autre ! Peut-on contenir ces dérapages spontanés et
penser à plus long terme ? Respecter la personne au-delà
de son vagabondage ? Faire place à une approche où le
clochard ne serait plus perçu comme un corps vide de sens à
entreposer pour son propre bien, ni non plus comme une menace
ambulante qui fait tache dans notre société si bien
policée ? »
Poirier
touche là un point capital de l’ensemble de la problématique
issue de la répression policière. Si on veut avoir une
bonne idée de la façon dont le pouvoir et sa police en
civil traitent l’ensemble des citoyens, il suffit d’examiner un
tant soi peu tout ce qui est déjà visible à
l’œil nu : traitement et « déjudiciarisation »
des ados, traitement des sans-abri, traitement des malades
psychiatriques, dont nous parlerons dans un moment, traitement des
prisonniers, qu’on traitera aussi, etc. La liste est longue. C’est
à partir de ce qui est visible que l’on découvre peu
à peu l’invisible : les innombrables interventions
illégales et inutilement mutilantes de la police en civil et
de ses collabos. Conclusion : le pouvoir et sa police ne se
comportent pas mieux à l’endroit de l’ensemble des
citoyens. Delà, encore une fois, l’importance de défendre
les droits de tout le monde, incluant ceux des sans-abri. Les
défendre, c’est en même temps sauvegarder les nôtres.
Va-t-on enfin, et une fois pour toutes, comprendre le principe de
l’universalité des droits ?
Par
ailleurs, l’allusion de Poirier à la « destruction
des abris de fortune » est fondée. Examinons un
cas, parmi d’autres, mais très particulier car il
enclenchera une série d’événements imprévus.
Ici, nous allons voir ce qui arrive lorsque le pouvoir, par
désintérêt de la chose ou autrement, néglige
de construire suffisamment de logements à prix modiques pour
abriter des pauvres. À l’été 2001, des ados et
de jeunes adultes, qui éprouvent de la difficulté à
dénicher des logements à la mesure de leurs moyens
financiers, protestent en squattant la maison Louis-H-Lafontaine, rue
Overdale, à Montréal. ( Pascale Breton, Catherine
Gauthier, Laura-Julie Perreault et Alexandre Vigneault – La Presse des 1e, 2 et 3 août 2001 )
« Les
logements sociaux, il en manque déjà et les listes (
d’attente ) sont interminables, soutient la porte-parole du
Comité des sans-emploi et des squatteurs, Marie-Claude Goulet,
22 ans, une étudiante en médecine. Les gens de la
rue sont considérés comme des marginaux et n’y ont
pas accès. » La maison Louis-H-Lafontaine
devient vite un point de chute social, pour les squatteurs, mais
aussi leurs amis, des étudiants universitaires, des militants
antimondialisation, des punks, etc. Ils sont entre 150 et 200 et
forment un mélange hétérogène de
« militants radicaux » et de véritables
sans-abri, ces derniers estimés à une cinquantaine.
Peu après, son
proprio demande à la police de les en expulser. Le maire
Pierre Bourque rencontre six délégués des
squatteurs, leur indique clairement qu’ils devront quitter les
lieux, s’engage à reloger promptement ceux qui en auront
besoin et charge le Service de l’habitation de la ville de trouver
un immeuble où ils pourront éventuellement former une
coopérative. Par la suite, il tient parole, leur offre le
Centre Préfontaine, une immense bâtisse de quatre
étages, ex-centre de désintoxication appartenant à
la ville, angle Rachel et Préfontaine, et inoccupé
depuis quatre ans. Les squatteurs passent au vote et accepte. Bourque
se dit satisfait de ce « dénouement heureux ».
Les squatteurs crient victoire. « On a posé nos
conditions, raconte Marie-Claude Goulet. On a demandé
l’autogestion, la gratuité, pas de comptes (
d’électricité ) ni de loyers, l’amnistie de tous
les squatteurs, et on a gagné. »
Des jeunes n’en
affirment pas moins que leur intervention dans ce dossier n’est pas
finie. « Il faut continuer à lutter et ne plus
accepter les injustices et l’oppression dans notre société »,
clame Goulet. Voilà une déclaration de nature à
inquiéter le pouvoir… qui, on le sait, s’émeut de
peu. Dans leurs nouveaux locaux, ils tiennent une longue réunion,
mettent sur pied une dizaine de comités chargés de
tâches spécifiques : rénovation, entretien,
alimentation, liaisons extérieures, etc. Selon Goulet, il est
question de mettre des locaux à la disposition de groupes
communautaires non subventionnés ou de… « groupes
politiques », afin qu’ils puissent y tenir réunions
et assemblées. « Ce lieu et ce projet permettent
à des gens de reprendre leur vie en main »,
affirme-t-elle. Sauf que personne ne peut dire combien de temps ils
pourront y demeurer. Le maire Bourque parle déjà d’une
solution « temporaire »…
Le contexte politique de
cette histoire est important : Montréal est en campagne
électorale municipale. Bourque sollicite un troisième
mandat, et ces vitres cassées ne font pas l’unanimité.
Des citoyens sont en effet choqués de les avoir comme voisins,
dont l’une s’est plainte d’avoir été dérangée
par le bruit d’une fête tenue au cours de la nuit. Comme
quelques autres du secteur, elle craint pour la quiétude du
quartier et ne comprend pas pourquoi on les loge gratuitement, en
leur payant l’électricité. Des représentants
des jeunes rassurent les résidents inquiets. Quelque temps
après, nous apprendrons, dans une chronique de la journaliste
Nathalie Petrowski de La Presse, que le centre Préfontaine est
situé au milieu d’une zone industrielle, entre un Canadian
Tire et un immense jardin communautaire. ( Nathalie Petrowski – La Presse du 6 septembre 2001 ) Les premiers voisins sont à
trois coins de rue et peuvent difficilement être dérangés
par leur musique, écrit-elle.
François Saillant,
coordonnateur du Front d’action populaire en réaménagement
urbain ( FRAPRU ), attire l’attention sur la pénurie de
logements locatifs, croit que le dossier viendra hanter la nouvelle
administration au lendemain des élections municipales de 4
novembre 2001. Gérald Tremblay, alors candidat à la
mairie et chef de l’Union des citoyens de l’île de Montréal
( UCIM ), et qui ne sait pas encore qu’il sera élu et
héritera du dossier, intervient lui aussi : «
Pierre Bourque a capitulé devant un certain nombre de
personnes et récompensé la désobéissance
civile. » De même que Michèle Ouimet,
éditorialiste de La Presse, qui estime que la ville a créé
un dangereux précédent. ( Michèle Ouimet – La Presse du 3 août 2001 ) Elle n’en reconnaît pas
moins la crise du logement sévissant alors dans la métropole.
Plus de 8 500 personnes sont inscrites sur les listes d’attente des
HLM, certaines depuis plus de cinq ans, et la moitié d’entre
elles gagnent moins de 9 000$ par année, souligne-t-elle. Mais
Pierre Bourque continue de « balayer le problème
sous le tapis », écrit-elle.
Environ
un mois après, nous sommes à la fin d’août,
Bourque adresse plusieurs reproches à ces jeunes : le
projet d’une coopérative n’avance pas, ils ne contrôlent
pas les entrées et sorties de l’édifice, il s’y
commet des actes de vandalisme, on y interdit l’accès à
des employés municipaux, et en fin de liste, craignant que
certains ne profitent de la situation en occupant les lieux sans
« réels problèmes d’habitation »,
il leur donne trois jours pour évacuer les lieux. ( Silvia
Galipeau – La Presse du 1e
septembre 2001 ) De qui Bourque tient certains de ces renseignements,
pensez-vous ?
De son côté, Goulet proteste, les jeunes
ne sont pas demeurés inactifs. Ils ont mis sur pied une
cuisine collective, un compost, une petite ferme, et projettent
d’ouvrir une garderie, une biblio et une imprimerie. Et si la
coopérative n’a pas encore progressé, c’est qu’elle
prend du temps à monter. Elle relate que la ville a d’abord
donné de six mois à deux ans au groupe pour
s’organiser, « avant de faire volte-face et
exiger qu’on mette sur pied le projet en un semaine. Ils sont
vraiment de mauvaise foi », soupire-t-elle. Elle
raconte qu’« on n’a jamais eu le temps d’expliquer
notre projet, car ils nous ont annoncé dès le début
que nous avions ( trois jours ) pour quitter les lieux. Leur
décision était prise avant même de nous
rencontrer. »
Bourque,
alors en campagne électorale municipale, se sent un peu obligé
d’annoncer qu’il ne demandera pas à la police de les
évincer, qu’il utilisera des moyens légaux. ( Éric
Trottier – La Presse du 5 septembre 2001
) Il ordonne à des inspecteurs et pompiers de s’assurer que
l’immeuble occupé répond à toutes les normes
de sécurité. Rue Rachel, une trentaine ( ?! ) de
voitures de police se tiennent aux abords de l’immeuble. Des
voisins n’hésitent pas à invectiver leurs nouveaux
voisins : « Décrissez donc ! On ne veut pas
d’crottés dans notre quartier ! » Bien que La
Presse ne le mentionne pas, il est possible que la police en civil
avait entrepris son travail de sape souterrain, en ameutant
discrètement des citoyens du secteur. Et qu’il se trouvait
peut-être des civils parmi les citoyens du quartier qui les
engueulaient pour qu’ils vident les lieux.
Ces
ados et adultes démunis ont aussi des supporteurs. René
Charest, du Réseau d’aide aux personnes seules et
itinérantes de Montréal : « Ce que
ces jeunes-là ont fait en un mois ( sensibiliser la
population à la pénurie de logements à prix
accessibles ), ça prend habituellement six, sept mois et
même des années pour le faire. Les squatteurs avaient
commencé à s’organiser sérieusement. La ville,
de son côté, n’a fait que chercher les éléments
qui lui permettraient de les expulser. C’est déloyal. »
Arthur Sandborn, président du Conseil central de la
Confédération des syndicats nationaux ( CSN ) :
« Depuis quelques semaines, ces jeunes y ont cru, ils
se sont organisés, ( … ) ils avaient décidé
de donner une chance au système auquel ils ne croient pas et
là, pour des raisons bêtement électoralistes, ils
se font dire que ça ne marche plus. »
« La
police sera prête à intervenir quand nous aurons
découvert une infraction majeure », avoue
ensuite le maire. Sans quoi, Montréal devra procéder
comme tout propriétaire aux prises avec un locataire
indésirable. Ce qu’il omet de dire, c’est qu’il a
réclamé l’intervention de la police mais a essuyé
un refus. Le président de la Fraternité des policiers
de l’île de Montréal, Georges Painchaud, s’en
réjouit. ( Martin Pelchat – La
Presse du 7 septembre 2001 ) Il incite le directeur de ce corps
policier, Michel Sarrazin, à ne pas céder aux pressions
politiques. « On ne peut pas – et là-dessus il faut féliciter la direction – demander au Service de police de régler des problèmes
qui, à la source, sont d’ordre politique, déclare
Painchaud. Si on commence à faire ça, les gens
auraient raison de dire qu’on s’en va vers un État
policier. »
Painchaud
étale le fond de sa pensée : « La
police est là pour intervenir lorsqu’une intervention est
nécessaire. Il faut qu’il y ait infraction aux règlements,
au Code de la route, ou criminel. On ne peut pas intervenir pour
faire plaisir à l’homme politique ou à une certaine
presse (…). La police doit obligatoirement montrer sa
neutralité. Et je pense qu’actuellement, le service réussit
bien (…) À date, le constat a été
fait : il n’y a pas d’infraction. » Painchaud
voit même « une première »
dans cette position prudente. « Et j’espère
que ce n’est qu’un début, souhaite-t-il. Ça
devrait rassurer la population de voir que la police a pris le
concept que le politique, c’est une chose, et que le légal
en est une autre. Et le légal doit être complètement
neutre. » Il fait bon d’entendre Painchaud, policier
de surcroît, énoncer ce principe universel. Évidemment,
il aurait pu saisir l’occasion pour divulguer le travail souterrain
de la police en civil, mais ne lui en demandons pas trop.
Après
trois inspections du centre Préfontaire, écrit le
journaliste Yves Boisvert de La Presse, ne voilà-t-il pas que
les inspecteurs découvrent enfin ce qu’ils cherchent (
Yves Boisvert – La Presse du 8 septembre
2001 ) : une fissure quelque part dans l’édifice. Boisvert
parle de « la recherche désespérée
d’un prétexte d’expulsion pour ne pas avouer que Pierre
Bourque a improvisé magistralement ». Et
démontrant que l’édifice n’est pas tout à
fait sécuritaire… Le maire Bourque parvient à ses
fins : les jeunes sont obligés de quitter l’immeuble.
À
l’improvisation dont parle le journaliste, ajoutons le double
langage, la mauvaise foi. Là où il aurait fallu faire
preuve de compréhension, d’un peu de patience, surtout de
tolérance, le pouvoir municipal a préféré
charcuter plutôt que d’aider. Bourque a peut-être
pensé que l’affaire était réglée, qu’on
n’en entendrait plus parler. Ce n’était cependant pas la
fin du commencement, mais que… le début.
Plus
ou moins cinq mois après, nous sommes en plein hiver, au début
de janvier 2002, la pénurie de logements à prix
abordables refait surface. Des pompiers de Montréal, à
la demande de la police, démolissent des cabanes en carton et
bouts de planches érigées par des sans-abri sous un
viaduc, à l’angle des rues Amherst et Notre-Dame. (
Sébastien Rodrigue – La Presse du
7 janvier 2002 ) Des médias s’emparent de l’affaire. À
partir de ce moment, le maire de la nouvelle Ville de Montréal,
Gérald Tremblay, hérite d’un dossier que son
prédécesseur Bourque a laissé en friche au cours
des huit années où il a exercé le pouvoir :
les villes de l’île de Montréal avaient fusionnées
avec Montréal, d’où le nom de nouvelle Ville.
Cependant,
Tremblay, lui, décide de s’en occuper, du dossier. Il
rencontre deux des sans-abri qui y logeaient, dont Serge : « Je
suis quand même satisfait parce que Pierre Bourque (
l’ex-maire ) ne nous a jamais rencontré ».
Il demande au nouveau maire de faire quelque chose pour augmenter le
nombre de logements à prix abordables. D’autres intervenants
du milieu en confirment la pénurie. Le directeur général
de la Old Brewery Mission, rue St-Laurent, à Montréal,
Robert Warren, organisme offrant gîte et couvert à des
itinérants, signale que le phénomène de
sans-abri passant les nuits d’hiver à l’extérieur
n’est pas nouveau. Les sans-logis n’ont pas besoin de lits
supplémentaires, dans les établissements comme le sien,
mais de logements à la mesure de leurs moyens ainsi que des
services médicaux, déclare-t-il. Près de la
moitié de sa clientèle disparaîtrait s’il y en
avait un nombre suffisant. D’autres le disent également,
ainsi le FRAPRU, son porte-parole Saillant ( Sébastien
Rodrigue – La Presse du 7 janvier 2002 )
: il faut en construire au lieu de financer de plus en plus les
refuges pour sans-abri.
Du
côté de l’administration municipale, toutes les
solutions sont envisagées, même l’utilisation de
bâtiments municipaux pour les loger, confirme-t-on. Le maire
Tremblay affirme le moment venu d’aider ces personnes puisque l’
« on a décidé comme société
de fermer les institutions et de mettre les gens littéralement
dans la rue ». ( NDLR : Allusion à la
désinstitutionnalisation dans les hôpitaux
psychiatriques. ) Saillant du FRAPRU apporte un élément
neuf : « On paie aujourd’hui pour des gestes posés
par le gouvernement du Canada depuis le début des années
1990. S’il avait gardé le même niveau
d’investissement, il y aurait 50 000 logements sociaux de plus au
Québec. » Il manque 11 000 logements à
Montréal pour atteindre un seuil normal de 3% de logements
vacants, signale-t-il. Michel Magny, un sans-abri : « Il
faut placer les sans-abri dans des situations où ils prennent
leurs responsabilités. Ça revalorise les gens et la
solution ne repose pas dans les refuges ».
Le
maire Tremblay alerte les élus afin qu’ils s’impliquent
davantage dans le dossier : « On a fermé
les yeux pendant des années, que ce soit les gouvernements
fédéral et provincial ou l’administration
municipale ». En attendant, il faut trouver un toit
pour ces gens. ( Marie-Claude Girard – La
Presse du 9 janvier 2002 ) Le situation est difficile. Il s’engage
à ce qu’il y ait des places en refuges. S’il y a
débordement cet hiver 2002-2003, matériel et soutien
additionnels seront disponibles. « Il y a de plus en
plus de familles monoparentales qui risquent à court terme de
perdre leur logement. Des familles où il y a parfois trois ou
quatre enfants », souligne-t-il. ( … ) On
veut que ce soit une ville humaine, centrée sur le citoyen. (…) Ce n’est pas un problème de refuge un soir, ou
d’un repas. C’est plus une question d’un logement social à
prix abordable où les personnes vont avoir une certaine
stabilité ». À Montréal, la
rareté a provoqué une hausse des prix. ( Alexandre
Sirois – La Presse du 8 janvier 2002 )
Pénurie de maisons de chambres aussi. ( Louise Leduc – La Presse du 9 janvier 2002 ) Selon un rapport de la ville, entre
1977 et 1992, 48% des chambres de la métropole, soit 5 000,
ont disparu.
Début
2002, un porte-parole de la ministre péquiste déléguée
à la lutte contre la pauvreté et l’exclusion, Nicole
Léger, annonce la construction 6 500 unités à
prix accessibles, dont 1 000 à Montréal. ( Alexandre
Sirois – La Presse du 8 janvier 2002 ) Sa
collègue des Affaires municipales et de la Métropole,
Louise Harel, en accorde 5 000 à la ville sur deux ans. (
Marie-Claude Girard – La Presse du 15
janvier 2002 ) Cependant, tous ne sont pas des HLM mais offerts à
prix plus élevés. Si un HLM ne peut coûter plus
de 25% du revenu des locataires, ceux qui seront construits se
loueront environ 400$ par mois. Selon Saillant du FRAPRU, il y a 12
635 ménages en attente de logements, et ce n’est que la
pointe de l’iceberg, chiffre confirmé par Montréal.
Puis, en avril 2002, l’administration municipale déniche 25
terrains où ériger un premier lot de 1 000. ( Éric
Trottier – La Presse du 16 avril 2002 )
Ils seront notamment mis à la disposition des organismes
communautaires, qui pourront soumettre des projets d’immeubles.
Première grande vague de construction de logements sociaux
depuis le début des années 1990.
Comment
la situation avait-elle pu se détériorer à ce
point ? Des élus s’étaient soustraits à leurs
obligations. Le gouvernement fédéral libéral de
Jean Chrétien s’était retiré du financement en
1994. En 1999, il avait débloqué finalement 300M$. (
Louise Leduc – La Presse du 22 octobre
2001 ) Seulement voilà, près de deux ans plus tard, les
organismes communautaires québécois n’avaient
toujours pas reçu un seul sou noir, alors que les fonds
somnolaient dans les coffres. Ce n’est que le premier décembre
2001 que les provinces et le fédéral signeront une
entente. ( Pierre April et Rollande Parent de la Presse canadienne – La Presse des premier et 22 décembre 2001 ) Pas le
choix, les élus : la pénurie de logements à
prix raisonnables faisaient la manchette régulièrement
dans les médias.
Ce
ne sont pas les seules composantes du problème : des
provinces imposent aussi des pénalités aux
bénéficiaires d’aide sociale qui, pour arriver à
joindre les deux bouts, partageant leur logement. Au Québec,
la coupe varient entre 50 et 100$ par mois. Le maire Tremblay annonce
qu’« il y a un engagement au cours de la prochaine
année d’éliminer éventuellement la pénalité
pour cohabitation ». Ce qui deviendra une réalité
au début de juillet suivant dans les municipalités où
le taux de logements disponibles se situe en dessous d’1,5%. (
Karim Benessaieh – La Presse du 26 juin
2002 ) La décision est prise par la ministre péquiste
de la Solidarité sociale, Linda Goupil. Cependant, des
conditions sont imposées : faire la preuve qu’ils
doivent en partager l’occupation ou ne peuvent s’en trouver à
cause de la pénurie, déménager dans un des
territoires désignés et ne pas avoir abandonné
le leur volontairement. Bien qu’il ait été
impossible d’assurer le suivi de tous ces projets, reconnaissons
qu’en ce mois de janvier 2002, le maire Tremblay a pris le dossier
à bras-le-corps.
Autre
entrefilet significatif de la compassion des élus provinciaux
à l’endroit des sans domiciles fixes : ceux-ci
n’avaient accès à aucune prestation d’aide sociale.
L’un d’eux avait intenté des poursuites. Coïncidence,
mars 2002, le Tribunal administratif du Québec statue que
cette façon de faire est « démesurée ».
( Karim Benessaieh – La Presse du 28 mars
2002 ) Il ordonne au gouvernement du Québec de revoir
l’application de sa Loi sur le soutien du revenu. Ce citoyen
récupérera tout l’argent dont il a été
privé. Son avocat, Me William De Merchant, précise
néanmoins que la rétroactivité ne s’appliquera
pas aux autres sans-abri qui, pour la plupart, ont subi le même
sort, estime-t-il. Denis Lévesque, de Projet Genèse : « La pratique des bureaux d’aide sociale à cet égard
est injuste, non fondée sur la loi et elle prive de leur droit
à un revenu de subsistance les personnes mêmes qui en
ont le plus besoin ». L’organisme demande que
ceux-ci puissent obtenir leurs prestations directement du bureau
d’aide sociale.
On
voit un peu plus clairement le cercle infernal où vivent ces
citoyens : errance, absence de soutien social, mendicité – pas de bs parce que pas de domicile
fixe –, soupes populaire, centres
d’hébergement, et la répression policière
comme bonus. Les centres d’hébergement ne leur sont
accessibles qu’à l’heure des repas et la nuit pour dormir.
Le reste du temps, ils flânent parce qu’ils n’ont pas
d’endroits où aller. Si on leur en offrait, ils s’y
rendraient au lieu de s’épuiser à marcher sans fin et
sans but… Et c’est d’avantage le cas quand il pleut ou l’hiver,
quand il fait froid.
Il
y a nécessité, obligation même, de prévoir
de ces lieux où ils pourraient regarder la télé,
visionner des films, surfer sur le Web, jouer au billard, etc. Des
gymnases aussi où ils participeraient à des jeux
d’équipe, des piscines, etc. : remarquez qu’il en
existe déjà, mais les sans-abri n’y sont pas admis.
Meilleur condition physique, meilleur tonus aussi, par conséquent
plus aptes à envisager des solutions pour améliorer
leurs conditions de vie et se construire un meilleur avenir. Des
lieux gratuits, sur présentation d’une carte de sans-abri.
Voilà ce que devrait faire une Société civile se
préoccupant, pas seulement du bonheur de chacun de ses
membres, mais en faire aussi des citoyens à part entière.
Largement préférable à la répression
policière.
Ces
faits démontrent l’intérêt que le Québec
porte à cette catégorie de citoyens. En somme, la
désinstitutionalisation sans le minimum vital d’argent pour
vivre. La liberté, oui, mais accompagnée de la misère
noire. Les have not, c’est bien connu, subissent leur sort sans
s’époumoner ni même murmurer sur la place publique ou
dans les médias. La police en civil veille à ce qu’ils
l’acceptent sans mot dire. Ils sont devenus avec le temps, le temps
faisant tout accepter à la longue, des citoyens aussi dociles
que des animaux domestiques bien dressés. Ce n’est cependant
pas le cas de certaines jeunes vitres cassées du système.
Effectivement, une petite minorité est consciente de la
situation qui lui est imposée : subir et fermer sa
gueule.
On
trouve une pléthore d’un peu de tout là-dedans, dont
des sans-abri, bien sûr. Mais aussi des jeunes en quête
d’une assise idéologique justifiant leur combat, et militant
dans des groupuscules politiques, sans trop connaître les
tenants et aboutissants de celle choisie. Eux constituent une
véritable menace, pas pour la société, pour le
pouvoir politique. On l’a bien vu dans l’affaire des squatteurs.
Ce sont eux qui finalement auront mis à l’agenda politique
la pénurie de logements sociaux. Il n’y a rien que le
pouvoir déteste autant que d’être poussé dans
le dos par des petits morveux. Parce qu’il risque de mal paraître
aux yeux de l’opinion publique qui le jugera inapte à régler
les problèmes et, à la limite, le remerciera de ses
services aux élections générales suivantes. Il
n’y a rien qu’il craint le plus que d’être chassé
du pouvoir. Les élus aiment le pouvoir. Ils veulent être
les seuls à orienter et conduire la société dans
la direction qu’ils ont choisie pour elle.
Cependant,
les plus dangereux de tous, sur la plan politique s’entend, sont
ceux se comportant comme des leaders ou devenant des porte-parole.
Marie-Claude Goulet, l’étudiante en médecine, était
devenue celui du Comité des sans-emploi et des squatteurs. Un
passage de son discours était éminemment dangereux pour
le pouvoir. ( Michèle Ouimet – La
Presse du 3 août 2001 ) Qu’avait-elle dit ? Qu’il
était question de mettre des locaux du Centre Préfontaine
à la disposition de groupes communautaires non subventionnés
et de « groupes politiques ». Elle avait
aussi déclaré : « Il faut continuer à
lutter et ne plus accepter les injustices et l’oppression dans
notre société ! » À partir de ce
moment, la police en civil a fort probablement commencé à
s’intéresser au cas Goulet…
Continuons
à examiner à la loupe notre société…
démocratique. Beaucoup de have not se retrouvent aussi en
prison. Il suffit de peu pour qu’on les ramassent et les y
enferment. La prison, solution ou problème social ? Cantin
rapportait, en 1994, que chaque année un nombre considérable
d’individus sont admis dans des prisons québécoises (
pour ceux purgeant une sentence de moins de deux ans ) et
pénitenciers fédéraux ( sentence de plus de deux
ans ). En 1988-89, on dénombrait, tous ces établissements
confondus, 40 000 admissions. ( Serge Cantin – Traité des problèmes sociaux – Institut québécois de recherche sur la culture – Synthèse de l’ouvrage collectif sous la direction de Fernand
Dumont, Simon Langlois et Yves Martin ) Dans les établissement
relevant du Québec, la plupart le sont en tant que prévenus,
pour un bref séjour, et relativement à une infraction
ne comportant pas de violence. Quoique nous sachions peu de chose sur
les personnes incarcérées, surtout dans les
établissements provinciaux, tout indique, écrit-il,
qu’il s’agit là d’un groupe très défavorisées
du point de vue économique et psychosocial, et vivant de
surcroît dans des conditions de détention peu
acceptables.
En
2001, le Québec se démarquait des autres provinces par
son plus haut pourcentage d’incarcération pour amende
impayée. On ne parle pas d’actes de violence, ici. ( Marin
Pelchat – La Presse du 27 juin 2001 ) Les
tribunaux avaient beau répéter que l’emprisonnement
doit être une mesure de dernier recours réservée
aux crimes violents, près de 60% ( ! ) des admissions dans les
établissements québécois résultaient du
défaut de payer une amende, soit trois fois la moyenne des
provinces canadiennes, qui était de 19% : le taux albertain
était de 33%, celui du Nouveau-Brunswick d’11% et de la
Colombie-Britannique d’1%. Pour le reste des infractions, par
contre, suivant une enquête effectuée en 1999-2000 par
Statistique Canada, le Québec se distinguait par son taux
d’incarcération le plus faible au pays, aux antipodes des
Prairies : 114 par tranche de 100 000 adultes comparativement à
la moyenne canadienne de 135, inférieur de près de 4%
par rapport à l’année précédente,
tendance attribuable à la chute de la criminalité.
Pour
revenir à Cantin, celui-ci remettait en cause les postulats
fondamentaux de l’idéologie juridico-politique selon
lesquels la prison aurait pour principale fonction la protection de
la société et serait un moyen indispensable de lutte
contre le crime, en même temps qu’une institution impartiale
et égale pour tous. « Au contraire, soutient-il,
la prison est un problème social en soi dans la mesure où
elle entraîne des conséquences négatives qui
pourraient être atténuées ou évitées
si l’on avait recours à d’autres moyens pour gérer
les problèmes sociaux ou contrôler les comportements. »
L’incarcération a non seulement des effets négatifs
sur l’image de soi et l’identité personnelle des détenus,
poursuit Cantin, mais elle se traduit également par la perte
de certains droits civils ou politiques, la discrimination en matière
d’emploi, etc.
On
peut penser, bien que Cantin n’en traite pas, que le citoyen, après
avoir payé sa dette à la société, doit
faire par la suite l’objet d’une attention particulière de
la part de la police en civil, avec tout l’arbitraire dont on la
sait capable. Combien d’ex-détenus n’arrivent pas à
retourner sur le marché du travail en raison d’interventions
policières auprès d’employeurs ? Conditions de
détention peu acceptables, disait aussi Cantin. Jetons-y un
oeil. Référons-nous au rapport du Protecteur du
citoyen, Me Daniel Jacoby, sur la situation dans les prisons relevant
de la juridiction du gouvernement du Québec, et dont fait état
le journaliste Denis Lessard de La Presse, en janvier et février
1999. ( Denis Lessard – La Presse des 26,
27 janvier et 2 février 1999 )
Énumérons
les horreurs mentionnées dans ce rapport, la liste est
sinistre, rapporte-t-il : sept fois plus de suicides qu’à
l’extérieur des murs et deux fois plus que dans les autres
prisons au pays ( les recommandations d’une enquête réalisée
à ce sujet sont demeurées lettre morte ) ; en raison
de l’absence de moyens de protection ( NDLR : seringues
neuves, donc non contaminées… ) taux d’infection au VIH en
nette croissance ; sidatiques privés de soins adéquats,
déficience des autres soins de santé ; des détenus
victimes des diktats et de la violence d’autres détenus, des
gardiens parfois eux-mêmes agressés, mesures
disciplinaires abusives, cas de gardiens bloquant systématiquement
des demandes d’absences temporaires ; surpopulation, limite de deux
détenus par cellule pas toujours respectée ; etc.
Les
suicides, Me Jacoby n’est pas le premier à en traiter. Selon
les données du Bureau du coroner du Québec, leur nombre
a atteint un sommet en l’an 2000 ( La Presse du 19 décembre
2000 ) : 18 détenus s’y sont enlevés la vie, contre 2
dans les pénitenciers fédéraux du Québec,
et 3 dans des postes de police. Et tout cela trois ans après
l’enquête publique de la coroner Anne-Marie David sur ses
ravages dans les prisons de juridiction québécoise. En
1997, elle avait qualifié de « fléau »
les chiffres des 10 années précédentes. On en
dénombrait alors deux fois plus que dans les autres provinces.
Réaction
du ministre péquiste de la Sécurité publique,
Serge Ménard, au rapport Jacoby ? Les juges décernent
trop de peines de prison et pas suffisamment de peines alternatives,
comme les travaux compensatoires, d’où la surpopulation
carcérale. Tout porte à croire que la raison est tout
autre, comme nous le révèlent les lignes suivantes. Car
par la suite la ministre péquiste de la Justice, Linda Goupil,
rabroue son collègue Ménard ( Martin Pelchat – La Presse du 28 janvier 1999 ) : « Je voudrais rappeler
l’indépendance judiciaire de nos tribunaux. ( ... ) en
aucun cas, la surpopulation des prisons ne pourrait influencer de
quelque nature que ce soit les jugements ». Goupil se dit
d’accord avec les mesures de rechanges mais pour que les tribunaux
puissent les appliquer… encore faut-il qu’elles existent. La
ministre affirme qu’elle fait une priorité d’en définir
de nouvelles...
Est-on
finalement autorisé de conclure que, faute d’une
infrastructure efficiente, les juges ne peuvent appliquer les
promesses contenues dans la loi ? Il ne leur appartient pas de la
mettre en place. Les juges devenus les boucs émissaires du
ministre. Se disculper en accusant les autres. À cela vient
s’ajouter un autre élément de taille. La Presse
rapporte qu’en trois ans, de 1996 à 1999, les compressions
budgétaires ( du gouvernement péquiste de Lucien
Bouchard ) ont coûté 400 postes de gardiens de prison,
pendant que 200 autres n’avaient pas été comblés
et cinq prisons avaient été fermées. On voulait
réduire la population carcérale à 3 100 détenus,
on se retrouve avec 3 700 et moins d’espace et de gardiens. C’est
Me Daniel Jacoby, le Protecteur québécois du citoyen,
qui révèle ces faits après son enquête de
plus d’un an.
Quelque
temps après, nous apprenions également que des plans de
rénovation de la prison de Bordeaux avaient été
prévus, mais pas menés à terme. La
transformation des différentes ailes de la prison en secteurs
étanches, plus petits, plus sécuritaires et surtout
« plus humains », avait été
planifiée... 10 ans auparavant. ( Bruno Bisson – La Presse du 10 février 1999 ) Si le ministre libéral
de la Sécurité publique du temps, Gil Rémillard,
s’en était tenu à son plan d’origine, en 1989, il
aurait été terminé dès 1995. Et, suivant
le Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du
Québec, il est même permis de croire que la violente
guerre des gangs qui y a sévi en 1995 n’aurait tout
bonnement pas eu lieu.
Environ
deux ans s’écoulent, puis la Protectrice du citoyen, Pauline
Champoux-Lesage, qui a succédé entre temps à Me
Jacoby, déplore que la surpopulation persiste dans les prisons
du Québec. ( Martin Pelchat – La
Presse du 24 octobre 2001 ) Elle place le ministère de la
Sécurité publique et ses Services correctionnels au
sommet des ministères et organismes visés par des
plaintes. Même si le total de celles logées contre ce
ministère a diminué en 2000-2001, passant de 3, 776 à
3, 589, il demeure quand même le champion de toutes celles qui
lui ont été adressées, représentant
28,2%. « Le problème de surpopulation est
toujours là et il est majeur », explique Me
Lucie Lavoie, adjointe à la Protectrice du citoyen. L’article
de La Presse auquel je me réfère ne fait pas mention
des autres éléments de la liste sinistre dénoncés
par Me Jacoby : taux de suicides élevé, taux
d’infection au VIH en nette croissance, sidatiques privés de
soins adéquats, déficience des autres soins de santé,
etc.
Poussés
dans le dos par deux Protecteurs du citoyen successifs, le
gouvernement péquiste fait part, à la fin de 2001, de
son… intention de désengorger les prisons. Les ministères
de la Sécurité publique, de la Justice et des
Transports remplaceront l’emprisonnement pour non-paiement d’une
contravention par la perte du privilège de posséder
un véhicule. ( Michel Hébert, Presse canadienne – La Presse du 21 décembre 2001 ) Les amendes impayées ne
seraient pas seulement assujetties au permis de conduire du
contrevenant, au certificat d’enregistrement de son véhicule
aussi : « On peut conduire longtemps sans permis,
mais on ne peut pas conduire sans plaque », fait
observer le ministre Ménard. Ainsi, un individu ne pourrait
plus vendre son véhicule à un proche pour éviter
de payer ses contraventions et continuer à le conduire.
Faudra attendre le mois
de décembre suivant, celui de 2002, avant que le ministre
dépose son projet de loi 156 à l’Assemblée
nationale. D’après ses chiffres, les prisons du Québec
ont accueilli, l’année d’avant, 210 automobilistes
réfractaires au paiement de leurs contraventions, tandis qu’en
2002 il y en a eu environ 175. ( Gilles Normand – La Presse du 14 décembre 2002 ) Ménard : « En
récupérant 200 places, cela allège le système. ( … ) Pour garder 210 personnes en prison, il en coûte
à l’État 11 millions par année. J’espère
sauver 80% de ces millions », explique le ministre,
qui dit ignorer combien la récupération des amendes
rapportera. Ménard, parce qu’il se sera traîné
les pieds, ayant tout de même occupé la fonction à
trois reprises – au total, près de
cinq ans –, n’aura pas le temps de
passer sa loi car, quatre mois plus tard, en avril 2003, le parti
libéral de Jean Charest succèdera au gouvernement
péquiste de Bernard Landry.
Son successeur à
la fonction, Jacques Chagnon, devra reprendre le processus depuis le
début. Il se heurtera à l’opposition… des
municipalités et… des huissiers pour qui l’emprisonnement
est un outil de persuasion efficace. ( Pascale Breton – La Presse du 24 septembre 2003 ) L’Union des municipalités
du Québec ( UMQ ) estimera que cette mesure ferait perdre 10M$
annuellement aux municipalités et au gouvernement. Michel
Tremblay, premier vice-président de l’UMQ : « Si
nous menaçons les gens d’aller en prison, ils vont nous
payer dans 50% des cas. Nous voulons garder ce moyen ultime d’avoir
le mandat de leur faire faire de la prison. » Et les
huissiers, quel sera leur argument ? L’article auquel je me réfère
ne le dit pas. Parions que le lecteur en a une petite idée.
Jeudy
écrit que si les détenus racontent souvent la manière
dont ils sont avilis, réduits à l’état de
larve humaine, ils montrent bien comment le retournement de la
violence se réalise contre leur propre corps. ( Henri-Pierre
Jeudy – La peur et les média – Éditions PUF ) La peine de mort peut être abolie, mais
il est alors question de maintenir la perpétuité de la
souffrance, celle-ci venant remplacer la mort. Jeudy parle des
auteurs d’actes de violence, mais le pouvoir et sa police applique
sa même violence aux citoyens non-violents. Ce qui se passe
généralement dans les prisons n’est rien d’autres
que de la torture camouflée. ( Lasierra R. et Lauret JC – La torture et les pouvoirs – Éditions
Ballano ) Il existe au moins un cas d’exception : Bernadette
Van Dam, directrice d’une prison pour femmes à
Heerhugowaard, dans les Pays-Bas. Elle veille à minimiser les
dégâts chez celles perdant leur liberté. (
Bernadette Van Dam – La Presse du 29
juillet 2000 ) « Ici, les femmes peuvent retrouver leur
amour-propre, dit-elle. Leurs enfants souffrent moins. La
façon dont on traite les prisonniers est un reflet de la façon
dont la société traite ses citoyens. » Cette
dernière phrase vaut la peine d’être retenue.
Pouvoir
et police, indubitablement générateurs de violences et
de souffrances. Ceux que nous élisons à de hautes
fonctions politiques doivent approfondir deux questions
fondamentales. Comment réduire la violence dans la société
quand l’État et sa police l’utilisent eux-mêmes ?
Comment délinquants et criminels peuvent-ils faire
l’apprentissage de la démocratie quand l’État et sa
police ne respectent pas leurs droits fondamentaux ? À ce
sujet, un premier pas positif a été franchi au Canada.
Depuis toujours, dans les pénitenciers fédéraux,
le droit de vote du détenu était suspendu jusqu’à
sa libération… Novembre 2002, la Cour suprême du
Canada statue, dans un jugement serré de cinq voix contre
neuf, que le gouvernement du Canada n’avait pas raison d’agir
ainsi. ( Yves Boisvert – La Presse du 8
novembre 2002 ) Le journaliste Yves Boisvert de La Presse rapporte
que ce droit est protégé par la Charte canadienne, qui
stipule que le Parlement peut limiter les droits qui y sont énumérés,
mais seulement si la restriction est « raisonnable »,
c’est-à-dire acceptable au sein d’une société
démocratique. Les droits ne sont pas absolus.
Le
gouvernement canadien arguait que la suspension du droit de vote
était l’une des punitions liées à la
commission d’un crime grave, qu’en en privant le citoyen ayant
gravement violé l’ordre social, on préservait aussi
l’intégrité du processus électoral. Son
argumentation n’a pas convaincu la majorité des juges, qui
soutiennent qu’on n’apprend pas la responsabilité civique
en retirant les détenus du processus démocratique.
C’est abandonner un important moyen de leur « inculquer
des valeurs démocratiques et le sens des responsabilités
sociales ». Bref, le droit de vote comme outil de
réhabilitation, précise le journaliste. Le gouvernement
n’a pas le choix, doit se soumettre à la décision des
juges. Toutefois, l’Association canadienne des policiers ne
l’entend pas de la même oreille, ne s’est pas contentée
de protester. Elle a réclamé la création d’une
commission d’enquête sur le système carcérale.
Selon Boisvert, ce n’est pas d’hier que les policiers pensent que
les juges canadiens accordent trop de droits aux accusés.
Qui
sont ces intervenants qui tiennent mordicus à leur répression
d’inspiration totalitaire. De toute évidence de droite. Chez
ceux-ci, priver de sa liberté un citoyen ayant commis un crime
ne suffit pas. Une enquête a été réalisée
auprès de 850 policiers, avocats, agents de probation et
agents correctionnels du Québec. ( André Pratte – La Presse du 22 septembre 1998 ) ( Source du journaliste Pratte :
Lemire, G. et al. – Le recours au droit
pénal et au système pénal pour régler les
problèmes sociaux – Centre
international de criminologie comparée, Université de
Montréal – avril 1998 ) S’agissant
du Québec, nous traiterons spécifiquement des prisons
relevant de la juridiction de cette province canadienne. Soixante-six
pour cent des intervenants interrogés ont notamment dit croire
que beaucoup d’infractions criminelles pourraient être prises
en charge par les services sociaux plutôt que la police.
Le
journaliste André Pratte de La Presse, dans un article daté
de septembre 1998, cite ce témoignage : « On nous a
pelleté des problèmes sociaux dans un endroit où
on devrait faire du droit, déplore un procureur. (
Un homme ) est couché sur son gazon à 4 heure du
matin et il crie et se prend pour le Seigneur. La police l’arrête
et te l’amène pour avoir troublé la paix. Non, mais !
Qu’est-ce que l’on fait avec cela ? » Selon le
journaliste, le milieu pénal semble hésiter entre deux
tendances, l’une partisane d’un resserrement des lois et
pratiques ( policiers, agents correctionnels et procureurs de la
Couronne, précise-t-il ), l’autre favorable à une
approche sociale de la criminalité ( avocats de la défense
et agents de probation ).
Le
mois suivant, le journaliste rapporte les conclusions d’une
deuxième étude, celle-là réalisée
par un groupe de chercheurs de l’Université du Québec
à Montréal ( l’UQÀM ) et de l’Université
de Montréal, dont Danielle Laberge, professeur de sociologie à
l’UQÀM. ( Laberge, D., Landreville, P. et al. – Le rôle de la prison dans la production de l’itinérance – Collectif de recherche sur l’itinérance – septembre 1998 ) Elle démontre
que, en aggravant les difficultés psychologiques et
économiques d’hommes déjà fort démunis,
la prison contribue largement à faire d’eux des sans-abri. (
André Pratte – La Presse du 20
octobre 1998 )
Les
auteurs en ont interrogé 17, consulté des dossiers
carcéraux, et constaté que leur situation s’est
détériorée du fait qu’on tolère de
moins en moins leur présence dans les lieux publics. ( NDLR :
Voilà une autre preuve démontrant l’existence de la
ségrégation spatiale. ) Par conséquent, ils se
retrouvent régulièrement en situation d’infraction et
de retour devant le juge : un sans-abri a révélé
avoir été condamné à une peine d’un an
pour le vol d’une bouteille de vin de 10$ dans un dépanneur.
Plutôt que de les emprisonner, si on les avait orientés
vers la Maison du Père ou l’Accueil Bonneau, deux organismes
oeuvrant à Montréal, « beaucoup d’entre eux
seraient restés des personnes relativement marginales, mais
ils ne seraient pas dans l’état de détérioration
où ils se retrouvent aujourd’hui », souligne la
sociologue Laberge.
Cet
état de détérioration psychologique que décrit
Laberge est également attribuable aux tactiques policières.
La police en civil sait comment procéder pour geler la vie
d’un citoyen, faire en sorte que portes et visages se ferment, bref
l’éjecter de la société. Cette répression
génère du stress. Complètement isolé
socialement, seul avec lui-même, pas surprenant que le mental
de ce citoyen se déstructure. Et, quand il se présente
dans l’espace public, qu’il ressemble à un zombie, que la
police pilonne davantage pour qu’il réintègre son
espace privé, en sorte le moins possible. Et plus elle le
pilonne, plus il se déstructure psychologiquement. Police
communautaire, dites-vous ? Les cas où le vocable
communautaire perd toute sa noblesse sont innombrables, trop nombreux
pour être calculés.
Pour
Bonnemaison, qui a étudié la situation en France dans
les années 1980, « la prison est une utopie
inefficace ». ( Gilbert Bonnemaison – La sécurité en libertés – Éditions Syros ) En mettant le condamné à
l'écart de la vie sociale, non seulement la société
lui interdit-elle pratiquement toute issue de réinsertion mais
encore entretient-elle dans l'esprit du public l'idée voulant
que la prison constitue la seule véritable sanction. Sanction
qui n'est d'aucune utilité en ce qui concerne la petite et
moyenne délinquance puisqu'elle ne fait qu'en accompagner la
croissance sans l'enrayer, affirme Bonnemaison. Elle concourt en fait
à la développer car la promiscuité carcérale
génère la récidive. Simple question de bon sens,
d’après lui. Les prisons sont des écoles du crime
plutôt que des lieux de réhabilitation et tout
rassemblement de malfaiteurs génère de la malfaisance.
Il
dénonce le fait qu'on préfère le bénéfice
immédiat ( la prison ) au bénéfice à long
terme ( la réhabilitation ). Remplacer la punition par la
rééducation, voilà ce que Bonnemaison propose.
Donner au délinquant la formation académique qui lui
permettra de se débrouiller dans la vie. Il n'est pas tendre à
l'endroit « des champions de la facilité, de la
potion magique carcérale, soporifiques de l'opinion publique.
La facilité les dispense de tout effort et la paresse
intellectuelle les conduit à la paresse tout court au
détriment de l'intérêt public. ( ... ) Cela
ne demanderait que du travail, de s'y atteler, d'aller sur le terrain
convaincre, dynamiser magistrats, élus, policiers, éducateurs,
enseignants et travailleurs sociaux, poursuit-il. Cela
coûterait moins cher pour plus de résultats. Mais voilà,
il faudrait travailler ! informer ! convaincre ! Alors, on préfère
la facilité, au risque de créer encore plus de
violence, de délits, de misères et de haines. »
Situation
attribuable seulement à la paresse ? comme l’affirme
Bonnemaison. J’y vois plutôt le besoin pathologique de
mutiler, de charcuter. La droite est-elle surreprésentée
au sein des corps policiers et des gardiens et directions du système
carcéral ? Les candidats à ces postes sont-ils jugés
aptes en fonction de leur capacité de réprimer, sans
éprouver de sentiment ? Les réactions affectives
sont-elles considérées comme déplacée ?
Toutes les tactiques illégales et clandestines sont-elle
enseignées dans les écoles où on forme les
candidats policiers ? Et les directeurs des corps policiers, comment
se fait-il qu’ils tolèrent et même encouragent les
atteintes aux droits et libertés ? Qu’est-ce que l’État
attend donc pour y mettre de l’ordre et restaurer la démocratie
?
Il
y a aussi l’hôpital prison. Le Curateur public Pierre
Gabrièle, du gouvernement du Québec, a déposé
un rapport accablant, au début de 1999, sur la situation des
patients de l’hôpital psychiatrique de Rivière-des-Prairies,
situé sur l’île de Montréal, qu’il compare à
une prison. La journaliste Marie-Claude Malboeuf de La Presse relate,
citant en cela Gabrièle, qu’on y isole et immobilise les
patients « pour un oui ou pour un non ». (
Marie-Claude Malboeuf – La Presse du 19
février 1999 ) On y gave aussi les 500 malades de médicaments
et le tiers ne devraient même pas se trouver là. Une
dizaine d’années auparavant, une enquête publique
effectuée par Me Richard Shadley avait dénoncé
les mêmes horreurs, recommandait la mise en tutelle de
l’institution.
Comment
expliquer l’inertie de la ministre libérale de la Santé,
à l’époque Thérèse Lavoie-Roux ? Me
Jean-Pierre Ménard, qui représentait des parents de
malades lors de l’enquête de 1985, l’attribue aux pressions
politiques énormes de l’Association québécoise
des hôpitaux. Il dit que les plaintes n’ont jamais cessé
de pleuvoir depuis : « Il y a un aveuglement volontaire du
ministère, s’insurge-t-il. Il s’en fout, parce que
ce sont des handicapés, des grands malades. Ça ne
dérange personne... » Ici, on parle des plus faibles
parmi les plus faibles de nos concitoyens et, bien entendu, ne
jouissant d’aucun pouvoir. Impossible d’être plus have not
que ça.
En
février 1999, la Société québécoise
de l’autisme réclame même l’intervention d’experts
internationaux pour pallier à l’ignorance de la psychiatrie
québécoise en cette matière et la résistance
de l’establishment de l’institution. ( NDLR : Ignorance ?
Les psychiatres sont rémunérés à l’acte
par l’Assurance-maladie du Québec. Il doit bien s’en
trouver parmi eux pour imposer des traitements non requis. ) (
Lilianne Lacroix – La Presse du 19
février 1999 ) Normand Girard, porte-parole de l’organisme,
ne croit pas à la possibilité d’un redressement
confié à l’interne : « Les pratiques y sont
archaïques et le recours à la contention physique ou
chimique ( la médication ) y est systématique.
Ça va prendre de véritables mesures chirurgicales si on
souhaite réaliser un redressement. »
En
outre, même si les évaluations confirmaient que 155 des
500 patients sont hospitalisés inutilement, ce n’est pas
demain la veille qu’ils seraient replacés dans un cadre plus
approprié. ( Jean-François Bégin – La Presse du 19 février 1999 ) Le journaliste Jean-François
Bégin de La Presse cite cette déclaration de Marcel
Villeneuve, directeur général de la Régie
régionale de la santé de Montréal-Centre. C’est
qu’il faut développer des ressources qui n’existent pas,
comme des pavillons ou maisons communautaires, en réallouant
des ressources humaines et financières de l’hôpital :
« ( ... ) ça va prendre de quelques mois à
quelques années, notamment pour former le personnel »,
de dire Villeneuve.
Mars
2000, soit plus d’un an après le rapport du Curateur
Gabrièle, Me Jean-Pierre Ménard, habitué aux
promesses creuses des dirigeants de l’hôpital de
Rivière-des-Prairies est peu enclin à s’y accrocher
comme gage d’avenir, attendant que la marchandise soit livrée,
signale la journaliste Lilianne Lacroix de La Presse. ( Lilianne
Lacroix – La Presse du 21 mars 2000 ) Il
est tout de même un peu optimiste : « Il y a eu des
départs stratégiques, reconnaît-il, dont
celui de l’ancien directeur. Alors qu’on niait auparavant
l’existence même des problèmes, on sent enfin une
volonté ferme de prendre une nouvelle direction, mais les
changements se font encore au compte-gouttes. »
Puis le journaliste Bégin
du même quotidien révèle, l’été
venu, que le nombre de patients de l’hôpital faisant l’objet
de prescriptions de contention physique ou d’isolement a été
réduit de 103. ( Jean-François Bégin – La Presse du 22 juin 2000 ) Le directeur général
intérimaire de l’institution, Jean-Pierre Duplantie,
précise, cependant, qu’ « on n’a pas toujours les
bases de statistiques pour faire les comparaisons souhaitées », reconnaissant que le changement « n’est pas
radical ». Néanmoins, constate le journaliste,
certains exemples laissent croire que de nets progrès ont été
réalisés. Il cite le cas d’un patient qui passait
auparavant 260 heures par mois sous contention et n’en passe plus
que 20. Il appert que le personnel de l’hôpital ne peut plus
l’utiliser de manière routinière. Sur les 500
patients de l’hôpital, combien étaient-ils
hospitalisés sans raison ? À l’hiver 2000-2001, on ne
le savait pas encore, et on ne le saura pas plus les années
qui suivront.
En novembre 2000,
l’affaire s’engage sur une autre voie : Monique
Desgroseilliers et Action Autonomie, un organisme de défense
des droits en santé mentale, déposent, auprès du
Fonds d’aide aux recours collectifs, une demande d’autorisation
d’une poursuite judiciaire contre l’hôpital psychiatrique.
( Jean-François Bégin – La
Presse des 9 et 12 novembre 2000 ) ( Les
deux mots clés Action Autonomie suffisent pour accéder
à son site Web ; son adresse courriels : agidd@cam.org ;
son no. de tél. : 514-523-3443. ) Ils réclament
près de 30M$ au nom de 500 patients qui y ont été
traités depuis 1985. Ils se fondent en grande partie sur le
rapport accablant du Curateur public, qui a fait grand bruit l’année
précédente. Desgroseilliers, dont la fille Françoise
y est hospitalisée, l’accuse d’avoir fait preuve de
négligence et d’incompétence dans l’organisation
des services aux patients au cours des 15 années antérieures,
demande pour chacun des dommages moraux et exemplaires totalisant 55
000$. Si le recours collectif est autorisé, les requérants
demanderont à la Cour supérieure d’ordonner à
l’hôpital « de mettre en place des mécanismes
visant à assurer le transfert » des 358 patients
désignés par le plan de réinsertion. On en n’en
plus entendu parler par la suite.
Un
autre aspect de la question, celui-là soulevé par le Dr
Robert Patenaude, qui oeuvre dans une salle d’urgence du Québec
depuis plusieurs années. ( Dr Robert Patenaude – 24 heures à l’urgence – Éditions
Québec Amérique ) Sortir les malades psychiatriques des
hôpitaux, ce fut sans doute une très bonne décision,
qui a permis à plusieurs d’entre eux de jouir d’une
certaine liberté et d’avoir une qualité de vie à
l’extérieur des murs des hôpitaux. Cependant, leur
encadrement est souvent déficient, et ils sont trop laissés
à eux-mêmes. Or, leurs capacités à assumer
leur autonomie étant limitées, ils en ont absolument
besoin pour gérer leurs prestations d’aide sociale, leur
logement et l’ingestion de leurs médicaments. Il a constaté
qu’ils rechutent souvent, faute de prendre les doses adéquates
de médicaments chaque jour ou parce qu’ils oublient d’aller
chercher leur prescription mensuelle à la pharmacie. Cette
situation s’est d’ailleurs aggravée depuis que le
gouvernement du Québec a décidé de faire payer
une partie des coûts des médicaments aux malades. S’en
est suivi une nette augmentation du nombre des consultations à
l’urgence, relate-t-il. Lorsqu’ils rechutent, ces malades peuvent
être très dangereux pour eux-mêmes ou pour autrui.
Le Curateur public Pierre
Gabrièle ne l’indique pas dans son rapport, cependant mon
enquête dans l’underground policier me porte à croire
que certains de ces patients, sinon plusieurs, ont vraisemblablement
été ramassés dans la rue par la police. Et sans
avoir commis le moindre délit, leur seule présence dans
l’espace publique en constituant souvent un de facto. Je suis
persuadé qu’elle applique à ces citoyens la même
médecine qu’aux sans-abri, qu’elle emprisonne sous toutes
sortes de prétextes ainsi que nous l’a démontré
plus tôt l’étude du groupe de chercheurs de l’UQÀM
et de l’Université de Montréal. ( Laberge, D.,
Landreville, P. et al. – Le rôle de
la prison dans la production de l’itinérance – Collectif de recherche sur l’itinérance – septembre 1998 ). Cela fait d’ailleurs parti intégrante du
nettoyage social dont elle est chargée. Sans omettre les
agents et agentes de sécurité en civil sévissant
dans les centres commerciaux.
Opportun de rappeler que
pour avoir le droit de circuler dans les rues et centres commerciaux
de la Cité policière, ou d’ailleurs dans le monde
occidental, il est indispensable d’avoir le look. Cela se passe un
peu comme dans une boite à la mode où le cerbère
à l’entrée n’accepte que ceux ayant celui exigé
par la maison. On n’y tolère pas un sans-abri habillé
en rose, alors on peut imaginer le sort réservé à
d’ex-pensionnaires de l’hôpital de Rivière-des-Prairies,
entre autres endroits. Tout cela au nom de l’hygiénisme
social. Nous sommes entourés d’inadaptés sociaux
incapables de composer intelligemment et démocratiquement avec
le pluralisme. Umberto Eco soutient qu’on apprend la tolérance,
peu à peu, comme on apprend à l’enfant à
contrôler son sphincter. ( L’intolérance – Éditions Grasset – Ouvrage
collectif d’écrivains, de philosophes, d’Historiens et de
journalistes qui participaient au Forum international sur
l’Intolérance en mars 1997, à La Sorbonne : Weisel,
Ricoeur, de Romilly, Eco, Le Goff, Soyinka, Semprun, etc. )
Pour
Françoise Barret-Ducrocq, professeur d’histoire, le
contraire de l’intolérance est le respect de l’autre. (
L’intolérance – Éditions
Grasset – Ouvrage collectif d’écrivains,
de philosophes, d’Historiens et de journalistes qui participaient
au Forum international sur l’Intolérance en mars 1997, à
La Sorbonne : Weisel, Ricoeur, de Romilly, Eco, Le Goff, Soyinka,
Semprun, etc. ) Nous pouvons apprendre à lutter contre
l’intolérance qui est en nous, écrit-elle. La
bataille est longue, ses résultats sont sans cesse remis en
cause. Chaque fois qu’un groupe adopte cette conduite, il refait
mentalement tout le parcours qui a mené l’humanité de
l’intolérance primaire à la reconnaissance du fait du
pluralisme. L’intolérance est un caractère inné,
la tolérance est un caractère acquis. La tolérance
vient de la connaissance qui mène à l’acceptation de
l’autre. L’intolérance vient de l’ignorance, qui mène
à la peur, à la cécité, explique-t-elle.
On
voit à ses propos qu’il y a tout un travail de rééducation
à faire. Il n’y a pas d’amour dans ce genre de
comportement, seulement du mépris et de la haine. Selon
certains, l’idéal est d’adopter le principe de neutralité.
De se dire intérieurement : « Je ne m’en
mêle pas. Cette personne ne fait rien d’illégale. Elle
n’a pas choisi d’être ce qu’elle est. Elle a le
droit de circuler librement dans l’espace public, tout comme moi. » L’application de ce principe permet au citoyen de surmonter
son inconfort lorsqu’il est en présence de l’un de ces
malades. Le rejeter ne l’aide en rien, ne fait que le stresser
davantage et détériorer sa situation. Rien de pire que
le rejet, que ce soit de l’un d’eux ou d’un citoyen mentalement
sain.
Cette
autre liste d’affaires, bien que incomplète, démontre
assez bien que l’arbitraire est beaucoup trop souvent la règle
dans notre société libre et démocratique.
Condamner un alcoolo à une peine d’un an de prison pour le
vol d’une bouteille de vin, certes, ce n’est pas le bagne à
vie pour le vol d’un pain comme dans Les misérables de
Victor Hugo, mais permet de constater une certaine symétrie :
les pauvres et les mal foutus ne sont pas des citoyens à part
entière, les ex-psychiatrisés encore moins. Tout cela
prouve aussi, une fois de plus, que lorsque vous êtes un
sans-pouvoir, vous perdez beaucoup de vos droits et libertés.
Pour se protéger du totalitarisme du pouvoir politique et de
sa police et de ses collabos, mieux vaut être riche et fort que
pauvre et faible. Ils s’en prennent rarement aux nantis, sachant
que, avec l’argent et le pouvoir dont ils disposent, ils sont en
position de force pour se défendre. Alors que jeunes, pauvres
et psychiatrisés ne possédant ni l’un ni l’autre,
ils peuvent les manoeuvrer et les traiter comme bon leur semble. Ils
n’ont pas le look.
Comment neutraliser
l’arbitraire ? En défendant de façon systématique
droits et libertés de tous ces citoyens. Tous les
citoyens-démocrates doivent s’y mettre. Défendre les
droits des autres, c’est sauvegarder leur universalité,
donc, en même temps protéger éventuellement les
siens. Il faut en généraliser la pratique, afin que
ceux succombant à la tentation totalitaire y pensent deux fois
avant de passer à l’acte. Les Québécois
devraient se cotiser pour défrayer les coûts des
contestations du genre. Au Québec, il existe au moins une
fondation privée promouvant les droits via des conférences,
bourses, publications, sessions de formation, débats ( La
Presse du premier février 2000 ) : la Fondation Léo-Cormier,
créée dans les années 1980. Cormier, décédé
en 1984, fut président de la Ligue des droits de l’homme de
1973 à 1978. Il était, dit-on, très engagé
dans les luttes contre les discriminations sociales de toutes formes.
Sa Fondation poursuit cette mission, subventionne du reste la Ligue
québécoise des droits et libertés. Nécessité
il y a d’en créer d’autres.
( À ceux qui sont
branchés sur l’Internet, signalons qu’ils ont directement
accès aux deux chartes, en utilisant les mots clés
suivants : Charte canadienne des droits et libertés,
Charte des droits et libertés du Québec et, pour être
supportés dans leurs démarches, la Ligue des droits et
libertés du Québec : numéro 514-849-7717 ;
son site Web : www.liguedesdroits.ca ; adresse courriels : info@liguedesdroits.ca ; ils peuvent également demander à la Commission des
droits de la personne et des droits de la jeunesse ( CDPDJ )
d’enquêter : téléphone sans frais de la
Commission : 1-800-361-6477 ; son site Web : www.cdpdj.qc.ca ; et adresse courriels : webmestre@cdpdj.qc.ca )
Très peu de
citoyens connaissent et défendent leurs droits : une
question de gros sous aussi. C’est notamment le cas dans les
écoles, les parents, conséquent avec eux-mêmes,
défendent rarement ceux de leurs enfants. Faudra-t-il sortir
le conformisme des écoles, source d’innombrables
empiètements illégaux ? Les parents des deux étudiantes
qui avaient osé colorer leurs cheveux en utilisant des
couleurs politiquement interdites auraient dû porter plainte à
la CDPDJ, et exiger réparation devant un tribunal. Les écoles
ne devraient-elles pas informer les jeunes de leurs droits et
libertés ? Ainsi celles dont les codes de discipline ou codes
de vie y portent atteinte, notamment les écoles secondaires
Marguerite-de-Lajemmerais, à Montréal, et des Sources,
à Dollard-des-Ormeaux. Idem de la polyvalente
Hyacinthe-Delorme, où a lieu la manif d’élèves
contre la police de St-Hyacinthe, dont a on parlé plus haut.
Et dans les écoles où des policiers en uniforme ont
investi les lieux, certains y tenant même bureau. Faudra-t-il
que la Ligue des droits et libertés du Québec s’y
installe aussi ?
Jeunesse
au Soleil, organisme béni-oui-oui de la police de l’île
de Montréal, de l’ordre et du conformisme, enseigne-t-il aux
enfants, ados et adultes dont il s’occupe, notamment aux
Néoquébécois, ce que sont ces droits et de
quelle façon on les protège et défend ? Pourquoi
pas un dépliant explicatif émaillé d’exemples
concrets tirés notamment des décisions rendues par le
Comité de déontologie, et impliquant des membres de ce
corps policier ? Usurper ces droits n’est-ce pas également
un acte punissable par la loi ? Les fanatiques de la prévention
devraient ajouter cette activité préventive à
leur liste. Et les organismes membres des comités aviseurs des
partenaires de la pseudo police communautaire ? Et les YMCA, dont
celui où œuvre la directrice des programmes communautaires,
Sheila Laursen ? La Cité policière en concevra-t-elle,
elle aussi, afin d’en informer les citoyens ? On peut penser que
TANDEM, l’organisme relevant d’elle et distributeur officiel des
dépliants conçus par la police de l’île de
Montréal, accepterait volontiers de le diffuser. Peut-on
penser que le Comité de déontologie policière
fera de même ? Que voilà des interrogations d’une
désarmante naïveté, monsieur le journaliste !
En juin 2000, l’Assemblée
nationale du Québec soulignait le vingt-cinquième
anniversaire de la Charte québécoise des droits et
libertés, en présence de ceux à qui nous la
devons, dont le ministre libéral de la Justice du temps, Me
Jérôme Choquette, alors membre du gouvernement Robert
Bourassa. ( Presse canadienne – La Presse
du 15 juin 2000 ) Elle a été adoptée à
l’unanimité le 27 juin 1975. Le représentant de la
Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Me
Claude Filion, estimait que ces droits avaient progressé
depuis ce temps. ( Presse canadienne – La
Presse du 26 juin 2000 ) Il affirmait, en outre, que les Québécois
avaient développé de la tolérance, bien que ces
gains demeuraient fragiles. Ainsi, au cours de l’année
1999-2000, l’organisme avait reçu 883 plaintes pour
discrimination. Le pire, de constater Me Filion, c’est que
l’administration publique et parapublique était prise à
partie dans 312 d’entre-elles, soit 35%. Si les citoyens savaient
ce qui se passe dans l’underground policier du Québec, la
liste de plaintes de Me Filion s’allongerait pratiquement à
l’infini.
Près de deux ans
plus tard, le 15 avril 2002, le Canada célébrait les
vingt ans de sa propre Charte avec pas mal plus d’enthousiasme. En
outre, Bloquistes et péquistes, deux partis indépendantistes,
n’ont pas voulu s’associer à l’événement.
C’eut été accepter du même coup le rapatriement
de la constitution par le gouvernement fédéral libéral
de Trudeau en 1982 : la Charte a été intégrée
à la constitution. On se souvient que le Québec avait
été la seule province à ne pas signer l’entente
sur son rapatriement. Bloquistes et Péquistes avaient
parfaitement le droit de refuser d’y participer. Néanmoins,
ils auraient dû s’y prendre autrement, car ils n’ont pas
dit aux Québécois ce qu’ils en pensaient. Cela a créé
un malaise parmi certains citoyens, qui firent une autre lecture de
leur refus, fondés ou non : bloquistes et péquistes
mettent-ils autant d’enthousiasme à défendre sur le
terrain la Charte canadienne que celle du Québec ? Question
légitime, du fait que lors du débat sur la loi antigang
C-24, en 2000 et 2001, ainsi qu’on la vu plus haut, ils
préconisaient le recours à sa clause dérogatoire.
Le Canada avait conçu
un programme étalé sur 12 mois afin de souligner
l’événement ( Joël-Denis Bellavance – La Presse du 13 avril 2002 ) : cérémonies, documentaire
sur la Charte diffusé par la chaîne CPAC, débats
à la Chambre des communes, une vingtaine de conférences
prononcées à travers le pays et décrivant ses
bienfaits. Le ministre fédéral libéral de la
Justice, Martin Cauchon, avait fait distribuer dans des écoles
350 000 exemplaires d’une trousse d’information incluant
notamment une copie de la Charte. ( Alexandre Sirois – La Presse du 18 avril 2002 ) À quelques occasions, il s’est
livré à de réconfortantes déclarations
publiques. On aurait aimé entendre aussi le Solliciteur
général du Canada, Lawrence McAuley, le grand patron de
toutes les polices du pays. Notons que personne, incluant le premier
ministre libéral Jean Chrétien lui-même, n’a
osé déclarer que le pays compte notamment sur une
police respectueuse des droits et libertés pour protéger
et conserver les acquis démocratiques.
Les Canadiens
apprécient-ils à sa juste valeur la Charte fédérale
? Semblerait bien, si l’on se fie à un sondage du Centre de
recherche et d’information sur le Canada effectué à
la demande du ministre Cauchon. Il démontre que 88% des
citoyens interrogés estiment qu’elle est une « bonne
chose pour le Canada » et 72% qu’elle protège
adéquatement les droits des Canadiens. Ironiquement, fait
remarquer le journaliste Alexandre Sirois de La Presse dans son
article, c’est au Québec, qui n’a pas signé
l’entente sur le rapatriement de la constitution, où l’on
retrouve le taux d’appui le plus élevé au pays, soit
91%. Ce pourcentage, rapporté par le journaliste, est
franchement étonnant. Comment être vraiment certain de
la valeur scientifique du sondage ? Car il est un fait avéré
qu’une minorité importante de citoyens ne l’apprécient
pas.
Au cours de ce 20e
anniversaire, le quotidien La Presse a publié des articles
particulièrement éclairants… Certains se plaignent
que la Charte permet désormais aux juges de se substituer au
législateur, de faire la loi. ( Marie-Claude Malboeuf – La Presse du 13 avril 2002 ) Le juge en chef de la Cour d’appel du
Québec, Pierre Michaud, a mis les pendules à l’heure,
rapporte la journaliste Marie-Claude Malboeuf : « Les
juges ne donnent pas leur opinion : ils ne disent pas s’ils
sont pour ou contre la loi, mais seulement si elle est légale. (…) Seuls les tribunaux jouissent de l’indépendance
véritable qui permet d’affronter la controverse et
l’impopularité, et de sanctionner les ( atteintes aux ) droits et libertés des plus vulnérables ».
Introduisons aussi cette remarque de Philippe Robert de Massy, qui a
longtemps œuvré à la Commission des droits de la
personne et des droits de la jeunesse ( Charles Côté – La Presse du 13 avril 2002 ) : « ( La Charte ) est la
loi des lois ». Sous la direction de la Cour suprême,
les tribunaux ont précisé dans quelles circonstances il
est raisonnable pour un gouvernement d’y porter atteinte, « dans
le cadre d’une société libre et démocratique ».
Il faut, ont-ils dit, que l’atteinte soit raisonnable et
proportionnelle aux objectifs poursuivis.
Les policiers, eux,
émettent une tout autre opinion. Ainsi cette citation du
rapport de la Commission Poitras où les commissaires affirment
que les policiers de la Sûreté du Québec
considèrent la Charte fédérale comme une entrave
à leur travail. ( NDLR : On peut en dire autant des
policiers fédéraux et municipaux. ) Pourtant, leur rôle
est de promouvoir la loi, pas de la combattre, signalent-ils avec
justesse. L’article de la journaliste Malboeuf confirme ce constat.
Elle écrit que les policiers rêvaient de la passer à
la déchiqueteuse. Les avocats de la défense l’auraient
bien placardée à tous les coins de rues. Vingt ans
après son adoption, la tempête autour de la Charte
fédérale s’est un peu apaisée. Mais tandis que
certains se félicitent de vivre dans une « société
meilleure », d’autres se demandent encore et
toujours… à quel prix ?
Et la Sûreté
du Québec, comment s’y est-elle adaptée depuis
l’affaire Matticks ? La journaliste écrit que malgré
plusieurs demandes d’entrevues, la direction n’a pas cru bon
répondre dans les délais prévus. Elle a tout de
même obtenue le témoignage de l’inspecteur chef
Jean-Guy Gagnon, de la direction des enquêtes à la
police de l’île de Montréal : « Quand
on dépose des accusations, relate-t-il, on sait
maintenant qu’il y aura deux procès : celui de
l’accusé, mais avant toute chose, celui du policier. On ne
lui permet plus la moindre faute. Ça donne une arme redoutable
aux criminels. (…) La défense passe
l’enquête au peigne fin. Elle déchire sa toge pour la
moindre erreur, déplore-t-il. Les policiers non plus ne
veulent pas condamner un innocent. Mais à force de donner
primauté à la défense pleine et entière ( sic ) à des criminels, on oublie complètement
leurs victimes et leurs futures victimes. (…) Le crime
est plus attrayant que jamais pour les gros caïds, dit-il.
Ils savent qu’en se payant une batterie d’avocats, ils sauront
bien trouver une petite faille… »
L’inspecteur chef
Gagnon n’en avoue pas moins qu’elle oblige les policiers à
plus de professionnalisme, à présenter des dossiers
plus complets. Mais… « ( … ) on travaille davantage
avec les procureurs au fil de l’enquête. Tout est devenu
super complexe. On ne veut pas gaspiller deux ans de travail et
plusieurs millions de dollars sur une simple erreur de droit. »
L’inspecteur chef ne semble pas apprécier que l’obligation
d’obtenir un mandat s’étende sans cesse, précise la
journaliste. « On a l’impression de participer à
une course à obstacle dont les règles sont constamment
changées en chemin ! Les policiers en perdent leur latin. Ils
s’égarent dans un labyrinthe juridique sans cesse plus
complexe alors qu’ils doivent souvent ( agir ) vite,
protéger des vies ». La journaliste rappelle
que jadis, la Cour acceptait à peu près n’importe
quel élément de preuve pertinent. Depuis la Charte,
elle en a jeté plusieurs au panier, y compris des aveux, parce
qu’ils n’avaient pas été obtenus dans le respect
des règles et que les accepter aurait terni l’image de la
justice.
Elle cite deux avocats de
la défense. Me Gilles Ouimet, selon qui les policiers
exagèrent : « S’ils crient, c’est
qu’ils n’aiment pas rendre des comptes. Il y a peut-être eu
des dérapages, mais c’est normal dans un processus évolutif.
Ce sont des cas isolés. » Et Me Guy Cournoyer, qui
estime que « les gens oublient que leur enfant pourrait
être en cause. Quand un monsieur de Westmount arrive avec son
fils qui s’est fait traiter comme un dangereux bandit parce qu’il
fumait un joint, il trouve soudain que la Charte, c’est la plus
belle chose du monde. (…) C’est sûr qu’elle n’a
pas été administrée à doses
homéopathiques. (…) Mais, le pire est passé.
Au début, le droit à l’avocat, c’était la
fin du monde, ça se plaidait sans arrêt. Maintenant, on
n’en entend plus parler parce que les policiers savent ce qu’ils
ont à faire. » Témoignages aussi de deux
avocats de la Couronne. Me Jean Lecours : « Les
policiers ont compris qu’ils devaient rester dans la légalité
en tout temps. Quand on fait bien son travail, on n’a pas peur de
la Charte. » Et Me Yvan Desrosiers : « S’il
y a une violation ( des droits de l’accusé ), il faut
que la réparation profite à l’accusé puisque
c’est son droit à lui qui est violé. C’est le prix
à payer pour ne pas vivre, à long terme, dans une
société à la Big Brother. »
Les propos de
l’inspecteur chef Gagnon démontre qu’il ne faut pas se
bercer d’illusions… Les policiers ne sont jamais contents, ils en
veulent toujours plus, passent leur temps à râler dans
les médias. Par exemple, ils voulaient avoir une nouvelle loi
antigang, ils l’ont eue, malgré les pouvoirs considérables
qu’ils possédaient déjà : la liste de ces
pouvoirs est longue, sans oublier celle de leurs illégalités
clandestines. Et depuis qu’ils ont pris connaissance des trois ou
quatre projets de loi antiterrorisme du gouvernement fédéral
libéral de Jean Chrétien, ils préfèrent
son contenu à celui de la Loi antigang C-24. Après
avoir lu ce livre, des citoyens rétorqueront peut-être
aux policiers davantage portés vers l’approche totalitaire
que démocratique : “ Taisez-vous et faites le job que
vous avez choisi et pour lequel la Société civile vous
paie grassement. Et si vous n’êtes pas satisfaits du cadre
légal à l’intérieur duquel vous devez
enquêter, changez de métier. Personne ne vous a obligés
à devenir policier. ”
Rapportons deux autres
opinions rafraîchissantes... Celle d’Honoré Gevaudan,
un flic français ( Honoré Gevaudan – Flic : ou les vérités de la police – Éditions JC Lattès ) : « ( … ) Tant
pis si les enquêtes sont plus ardues et les résultats
moins efficaces ! Il vaut mieux que le peuple se moque en riant des
insuccès de ses flics plutôt qu'il admire en frissonnant
leurs terribles infaillibilités et leurs angoissantes
perfections. » Et celle-ci de je ne sais plus quel auteur :
« Pourtant, il n’y a rien de ridicule dans le fait
que la police rate certaines opérations ou des enquêtes.
Il est de loin préférable qu’elle en rate que de
toutes les réussir, car une police qui réussit tout ce
qu’elle entreprend fait peur. » Le problème,
c’est qu’elle fait déjà peur. Seuls ceux ayant vu
la police en civil à l’œuvre sur le terrain savent
exactement le danger qu’elle représente pour la démocratie.
Voilà pourquoi la Société civile ne peut tout
lui donner ce qu’elle réclame régulièrement
dans les médias. Il y a même urgence démocratique
de lui retirer certains de ses pouvoirs.
Brillante idée
d’avoir souligné ces deux anniversaires. Mais à
développer, car on ne peut se satisfaire de petites cérémonies
à tous les quart de siècle, monopolisées en plus
par le pouvoir politique, et de ses belles déclarations la
main sur le coeur. Il serait salutaire qu’une fois l’an, les
citoyens, donc la Société civile exclusivement,
dressent le bilan de la situation en matière de droits et
libertés conférés par les Chartes canadienne et
québécoise, au cours d’assises auxquelles la
population serait conviée, et couvertes mur à mur par
les médias. Bilan annuel des cas où les deux Chartes
ont triomphé du totalitarisme dans les différentes
activités humaines, en insistant particulièrement sur
celles du pouvoir politique et de sa police. Bilan annuel aussi des
cas où il a continué de sévir ou commencé
d’émerger et proliférer en toute quiétude dans
d’autres aspects de notre vie de tous les jours. Les auteurs des
entorses aux Chartes dûment identifiés et dénoncés
sur la place publique, l’objectif étant de monter à
leur encontre des désapprobations... communautaires. Redonnons
au vocable sa noblesse.
Assises annuelles suivies
d’un défilé où les citoyens, peu importe leur
statut social et tenue vestimentaire, reprendraient pacifiquement
possession de l’espace public, qui leur appartient du reste : de
l’attaché-case à l’homme en rose ou portant la
tenue napoléonienne, en passant par la prostituée,
l’ado à la coupe mohawk, les psychiatrisés, etc. Et
pourquoi pas ? Portant des pancartes affichant la photo de ceux et
celles, flics ou citoyens, hommes et femmes, qui se sont livrés
aux atteintes les plus outrageantes au cours de l’année
écoulée. Les Chartes, plus en on parlera, plus elles
seront respectées. Grand temps que les citoyens s’occupent
enfin de leurs propres affaires. On n’est jamais mieux servi que
par soi-même. Retournons aussi contre le pouvoir et sa police
déviante leur fameux maître mot panzer : la
prévention. En vertu de quel principe “ démocratique
” devrait-on s’empêcher de prévenir ce volet de la
criminalité policière et étatique ?
Me
Irwin Cotler, ex-professeur de droit à l’Université
McGill, et ministre fédéral libéral de la
Justice, relatait que le Russe Andreï Sakharov, quant il avait
été libéré, disait ( Yves Boisvert – La
Presse du 13 décembre 2003 ) : « Je ne sais pas
ce qui fait avancer les droits de l’homme, mais ce n’est
certainement pas le silence. » Et Me Cotler
d’ajouter : « Nous sommes tous, où que
nous soyons, garants du destin de chacun. » Celui-ci
est reconnu comme un défenseur des droits de l’homme.
Spécialisé en droit de la personne sur le scène
internationale, il a défendu d’anciens prisonniers
d’opinion. Outre Sakharov, de l’Académie des sciences de
l’ex-URSS, au milieu des années 1960, Nelson Mandela, de
l’Afrique du Sud, Jacobo Timmerman, de l’Amérique latine,
et Muchtar Pakahan, de l’Asie. Sa nomination ministérielle,
en décembre 2003, a fait bien des heureux, selon le
journaliste Yves Boisvert de La Presse.
Le pire ennemi des
citoyens dont les droits sont bafoués, c’est le silence et
l’anonymat. Il est par conséquent capital d’informer la
population de leur situation. « Même si l’on
sait comme il est facile, pour quelqu’un dont les droits sont
respectés, de ne pas voir les persécutions dont
souffrent ses semblables. » Pour le moins
déconcertante, « cette extraordinaire
indifférence des gens, avant d’être persécutés
à leur tour, pour les victimes, même quand il s’agit
de personnes qu’ils connaissent bien ». Ces propos,
que je cite de mémoire, les ai puisés dans un livre
écrit par l’ex-président des États-Unis, Jimmy
Carter, le premier dirigeant de ce pays à faire la promotion
des droits de l’homme alors qu’il en occupait la fonction, et
probablement le premier aussi dans le monde Occidentale. Il écrit
qu’une Société civile libre « n’a pas
meilleur argument, ou arme, que son attachement à la défense
des droits fondamentaux. Elle se doit de tirer tout le parti possible
de cet avantage ».
Dans les années
1970, on déplorait que les dirigeants américains
n’aient aucune autre idéologie à opposer au
marxisme-léninisme que la “ démocratie ” des
faucons républicains et la maximisation des profits. Démocrate
convaincu, Carter préconisait aussi l’approche diplomatique
plutôt que guerrière. Après avoir quitté
la vie politique, il a du reste continué à œuvrer dans
ce sens, ce qui lui a valu le prix Nobel de la Paix. La Société
civile a besoin d’hommes et de femmes de cette envergure, motivées
par un idéal porteur d’espoir. On ne saurait en dire autant
de George W. Bush junior, républicain et faucon, prêt à
fondre, bec et serres ouvertes, sur tout ennemi imaginaire ou
potentiel ou réel. En ces années 2000, sous sa férule,
les droits de l’homme ne valent plus grand-chose. Connaissant bien
les tactiques policières clandestines, les citoyens américains
me font pitiés.
Comment conscientiser le
citoyen à la nécessité de défendre ses
droits et ceux des autres ? Le Conseil supérieur de
l’éducation, organisme canadien, dans son rapport annuel
d’octobre 1998, se dit d’avis que l’éducation à
la citoyenneté devrait se faire depuis l’école
élémentaire jusqu’à l’Université,
ainsi que via les instances municipales, syndicales, politiques et
sociales. ( Lia Lévesque, Presse canadienne – La Presse du 28 octobre 1998 ) Il résume ce qu’il y aurait
lieu d’apprendre, rapporte la journaliste Lia Lévesque de la
Presse canadienne : la tolérance, à s’engager
socialement, exercer un jugement critique, prendre publiquement la
parole, accepter les différences, travailler en groupe, voilà
autant de façons d’éduquer à la citoyenneté.
« La pleine citoyenneté ne peut plus être
considérée sans référence aux problèmes
marquant fondamentalement le rapport qu’entretiennent les individus
les uns avec les autres et avec l’État », soutient
le Conseil.
Selon
le chercheur Anctil, il faut promouvoir, encourager, soutenir la
participation et l’exercice des responsabilités. ( Hervé
Anctil – Revue Notre-Dame de septembre
1999 ) Cependant, cet exercice doit toujours être un acte
volontaire, jamais imposé. Autrement, il deviendrait oppressif
et perdrait son essence même. « C’est bien là,
encore, la base de la vie démocratique, le premier rempart
contre les atteintes aux droits de l’individu et contre les écarts
toujours possibles de dirigeants mégalomanes, explique
Anctil. C’est aussi, encore et toujours, l’une des façons
les plus accessibles et les plus nobles de poser sa pierre dans
l’édifice du monde. C’est cette citoyenneté
complexe et généreuse qui donne vie à la
démocratie. Les gouvernements doivent voir à mettre en
place les conditions pour que tous et chacun dans la société,
sans exception, soient en mesure d’exercer leurs responsabilités
de citoyens, pour soutenir la participation civique. »
Thériault,
professeur titulaire à la faculté des sciences sociales
de l’Université d’Ottawa, va dans le même sens. (
J-Yvon Thériault – Revue
Notre-Dame de septembre 1999 ) L’enjeu de la citoyenneté
moderne est de créer un espace politique qui réunit des
gens différents. Il y a de plus en plus de gens qui, loin de
s’intégrer différemment à la société,
en sont tout simplement exclus. À ce moment-là, on a
une société où les gens vivent dans des univers
différents. Comment dès lors peuvent-ils se sentir
solidaires, comment peuvent-ils appartenir à une même
communauté politique ? s’interroge l’auteur.
« Aujourd’hui, il peut y avoir exclusion pure et simple. Entre le
patron et l’ouvrier, il y a le syndicat. Entre le chômeur et
l’économie dominante, il n’y a rien. Les exclus n’ont
plus de lieu de parole. Ils sont en déficit de citoyenneté. » De nos jours, il y a de projet possible de société
que si on en discute publiquement. La citoyenneté ne va plus
de soi. Elle doit être un contrat social librement accepté.
Et cela suppose une parole publique suffisante, selon lui. On naît
avec la solidarité familiale. On ne naît pas avec la
solidarité citoyenne. La citoyenneté s’apprend. Elle
se construit par la participation active des citoyens dans le domaine
politique et dans la Société civile.
Explorons
davantage le sujet en puisant dans le bouquin des sociologues
français de Gaulejac, Bonetti et Fraisse. ( V. de Gaulejac, M.
Bonetti, J. Fraisse – L'ingénierie
sociale – Édition Syros ) Ils ont
constaté que « les populations exclues ou dominées » ne peuvent pas exprimer leurs problèmes et leurs
revendications dans des formes classiques, par exemple à
l’occasion de débats publics ou d’un échange de
vive voix avec les représentants du pouvoir. Trop souvent, les
travailleurs sociaux ou les représentants des associations peu
représentatives s'expriment en leur lieu et place.
D'où
leur conviction de la nécessité de créer de
nouveaux dispositifs de communication où leur parole peut
s'affirmer, et faire en sorte que les responsables d'institutions
l’entendent, en tiennent compte. En aidant les exclus à
s’exprimer sur la place publique, du même coup on les aide à
rompre leur isolement, à dépasser leurs conflits
internes et à se constituer comme force collective. Les
auteurs estiment que les manifestations de violence et le vandalisme
seraient les moyens d'expression et de communication dont disposent
ces populations lorsqu'elles ne peuvent se faire entendre autrement.
La réaction des institutions à ces manifestations, qui,
explicitent-ils, ne s'intéressent à ces populations que
lorsque leur bruit trouble la léthargie sociale, en fournit
une confirmation flagrante.
Obligation
et urgence il y a de donner la parole aux pauvres. Et commencer là
où ils sont, notamment dans les organismes sans but lucratif (
OSBL ) qu’ils fréquentent déjà : Accueil
Bonneau, Maison du Père, Armée du salut, Jeunesse au
Soleil, Maison des amis du Plateau Mont-Royal, Comité social
Centre-Sud, etc., tous ayant pignon sur rue à Montréal.
Elle est là, la véritable dépendance des
pauvres. Elle n’est pas dans l’aide alimentaire, mais dans leur
soumission inconditionnelle à ses dirigeants et l’acceptation
du statut quo. Les OSBL devront ajouter cet élément à
leur programme : donner la parole aux pauvres, les resocialiser.
Remplir l’estomac, même de denrées mal apprêtées
et parfois peu comestibles, et souvent faibles en valeur nutritive,
ne suffit pas. Donner un poisson, oui, mais en même temps une
canne à pêche. Ainsi devrait-il en être des
organismes du genre oeuvrant partout dans le monde occidental.
Leur
donner la parole, les placer en situation de responsabilité,
mais de quelle façon ? Si l’on prend le cas de la Maison des
amis du Plateau Mont-Royal, par exemple en tenant chaque semaine une
réunion où les usagers évalueront la qualité
des services offerts, leur situation personnelle et collective,
élaboreront des solutions pour l’améliorer : en
1998, j’ai constaté que cet endroit est la pire des tables
des soupes populaires et restos communautaires. La réunion
annoncée à l’avance et tenue sur les lieux même,
immédiatement après le repas. Le droit de parole
suppose aussi celui de dire vraiment ce que l’on pense, sans
représailles éventuelles, directes ou indirectes.
Organiser également des activités, notamment des
loisirs, monter et donner des spectacles dont les usagers seront à
la fois maîtres d’oeuvre et acteurs, et auxquels la
population serait invitée. En ajoutant un prix d’entrée
à ceux qui ont les moyens de payer, l’organisme aurait accès
à une source de revenu additionnelle. Bref, les impliquer dans
des projets valorisants.
La
principale caractéristique d’un OSBL, à tout le moins
de ceux servant des repas aux pauvres, ou leur distribuant des sacs
de denrées ou les hébergeant, devrait être le
fonctionnement démocratique. Ce sont ses usagés qui
devraient élire les membres du conseil d’administration, et
non ces derniers s’élirent entre eux, mandat après
mandat, sans ne jamais solliciter les suffrages des premiers.
Vis-à-vis la loi, les usagers devraient en être de facto
les membres, en constituer l’assemblée générale.
Responsabiliser,
c’est aussi favoriser l’intégration au sein du conseil
d’administration. Les pauvres doivent en venir à la gestion
de l’OSBL qu’ils fréquentent. Mettre fin au dirigisme de
droit divin et à son corollaire, la discipline intimidante et
dévalorisante. Les usagers, d’abord et avant tout. Sans eux,
il n’y a plus d’organismes qui tiennent. Les pauvres sont les
seuls à pouvoir régler leur problème, n’ont
pas besoin d’intermédiaires pour penser et décider à
leur place. La Société civile ne peut plus se contenter
d’OSBL dont la mission première est d’assurer la pérennité
du statut quo et du conformisme.
Étonnant,
tout de même, que cela n’ait pas encore été
fait. Nuançons : à la fois oui et non, car les
dirigeants de ces organismes tiennent mordicus au pouvoir. Ce sont
eux qui les ont créés, ces organismes, qui en
détiennent les lettres patentes de l’Inspecteur générale
des institutions financières du Québec. Alors, ils en
sont les seuls maîtres à bord, après... le
pouvoir et sa police dont ils sont les instruments, à peu près
partout où ils opèrent. Ils peuvent même en
fermer définitivement les portes. Sans préalablement
consulter les usagers pour voir s’ils n’auraient pas des idées
de sauvetage à proposer. En somme, sans se soucier de ce
qu’ils adviendront. Pourtant, ces dirigeants vivent de la
générosité publique et gouvernementale. Cet
argent n’est pas le leur, mais celui de la Société
civile.
Les
sociologues Gaulejac, Bonetti et Fraisse soutiennent que l’ampleur
des problèmes posés nécessite la création
de nouveaux modes de gestion du développement social. ( V. de
Gaulejac, M. Bonetti, J. Fraisse – L'ingénierie sociale – Édition
Syros ) En France, d’après eux, ceux des organismes sociaux
restent traditionnels, inadaptés malgré la lucidité
de certains responsables. Ils font état des corporatismes qui,
bien qu'en recul, restent prégnants et tendent à
neutraliser les efforts accomplis. Pour ces trois auteurs,
l'ingénierie sociale semble la voie de l'avenir. Les résultats
d'actions entreprises, ont-ils constaté sur le terrain, sont
souvent tangibles : baisse des taux d'échec scolaire,
insertion sociale et professionnelle.
À
les lire, on réalise tout de même qu'il n'est pas aisé
d'installer toute cette tuyauterie sociale. Plusieurs conditions
doivent être réunies. Nécessaire et urgent, par
exemple, que les élus comprennent que les politiques menées
actuellement sont frileuses, inefficaces. Les auteurs attribuent en
partie, eux aussi, le déclin des mouvements sociaux et la
destruction du tissu social, « à la suspicion des
responsables politiques et institutionnels à l'égard
des formes d'organisation collective qu'ils combattent quand ils ne
sont pas sûrs de pouvoir les contrôler ». Or
l'ingénierie sociale vise justement à reconstituer les
réseaux de solidarité, à soutenir l'organisation
collective des citoyens, à promouvoir de nouveaux leaders
représentant les exclus. Autant d'actions qui, écrivent-ils,
se heurtent fréquemment à l'emprise des responsables
politiques : « Quant ceux-ci désertent les
quartiers en crise, ils n'admettent pas pour autant que d'autres
acteurs s’y substituent à eux », ont-ils constaté.
Pour
sa part, Bonnemaison a identifié au moins deux carences (
Gilbert Bonnemaison – La sécurité
en libertés – Éditions
Syros ) : l'incapacité croissante des dispositifs sociaux
à gérer les problèmes qui leur sont soumis ; les
travailleurs sociaux à qui l'on reproche leur repli sur le
secret professionnel et « leur discours psychologisant ». Apportons aussi ce constat de Defrance, un pédagogue
( Bernard Defrance – La violence à
l'école – Éditions Syros )
: « Et quand cette socialité se reconstitue, tout est
fait du côté des pouvoirs pour en entraver le
développement. » On met ensemble des gens de sorte
qu'ils ne soient pas ensemble. Le logement social est d'abord pensé
comme un moyen privilégié d'hygiène sociale, de
normalisation des comportements, de discipline des moeurs, selon les
valeurs héritées de la bourgeoisie. Defrance est l’un
des nombreux auteurs à poser ce diagnostique.
Comment
expliciter davantage les interventions clandestines et illégales
du pouvoir, bref, son étrange froideur ? Certains auteurs,
dont Lasierra et Lauret, croient que cette absence de générosité,
ce défaut de solidarité humaine, semblent caractériser
la psychologie de ceux qui détiennent le pouvoir. ( Lasierra
R. et Lauret JC – La torture et les
pouvoirs – Éditions Ballano ) Tout
indique en effet que le pouvoir suscite chez ceux qui le détiennent
une certaine extase. Comme la vitesse, qui excite et soûle, et
qui blesse et tue aussi. Des citoyens élevés à
de hautes fonctions ministérielles après avoir été
élus pour des raisons autres que celles qui nous les avaient
fait choisir parmi les candidats en lice. Détournement à
des fins idéologiques. On dit qu’aucune société
ne peut survivre sans un idéal. Respect des droits et
non-violence physique et psychologique de l’État et de sa
police en est un plus que valable. |