Les vitres cassées du mobilier urbain et rural

Abordons la question des vitres cassées du mobilier urbain et rural. Formulation désignant les citoyens qui ne sont pas criminalisés mais dont les comportements et tenues vestimentaires déplaisent aux élus municipaux et gouvernementaux, aux policiers en civil, à leur collabos, dont plusieurs membres de la société marchande, et aux agents en civil de la sécurité privée. Analogie avec les vitres cassées d’une maison abandonnée, enlaidissant l’environnement. Nous verrons que ces cibles numérotées sont beaucoup plus nombreuses qu’on le croit généralement.

Selon les criminologues américains Wilson et Kelling, les comportements d’abandon mènent à l’effondrement des contrôles sociaux. ( André Normandeau Une police professionnelle de type communautaire Éditions du Méridien ) La vitre cassée qu’on ne remplace pas en est le point de départ. Elle peut entraîner le bris d’autres vitres et ultimement transformer un quartier, en quelques années et même quelques mois, précisent-ils, « en une jungle terrifiante ( sic ), inhospitalière » : les adultes cesseront bientôt de réprimander leurs enfants turbulents, les familles quitteront l’endroit et seront remplacées par des personnes sans attaches, les adolescents se rassembleront devant la boutique du coin et refuseront de partir quand le propriétaire le leur demandera, des bagarres surviendront, les ordures s’accumuleront, des gens se mettront à boire en face de l’épicerie.

Puis les deux auteurs font allusion, sans ne jamais toutefois le désigner de son nom, au nettoyage social. « Parce qu’ils ont peur, les gens s’évitent, affaiblissant ainsi les contrôles sociaux. ( ... ) de nombreux habitants auront le sentiment que la délinquance ( ... ) connaît une augmentation, et modifieront leur comportement en conséquence : ils sortiront plus rarement et, lorsqu’ils seront à l’extérieur, resteront à l’écart des autres, se déplaçant l’oeil aux aguets, le visage fermé, d’un pas pressé, appliquant le credo du “ ne nous en mêlons pas ”. ( ... ) Un citoyen qui a peur de l’ivrogne et de son odeur, qui s’effraie à la vue d’un adolescent tapageur et craint le mendiant importun, ne se contente pas d’exprimer son dégoût face à des comportements inconvenants. Il exprime également par là la sagesse populaire, somme toute exacte, précisent-ils, qui veut que la délinquance grave prospère sur l’impuissance à maîtriser les comportements déviants. » Wilson et Kelling ne reconnaissent pas moins que ce scénario ne débouche pas inéluctablement sur la délinquance, ajoutant tout de même qu’il y a moins de risques que cela se produise dans les lieux où les contrôles informels sont possibles.

Leurs propos permettent d’enrichir nos connaissances. Nous savons désormais qui le pouvoir et sa police désignent sans les nommer lorsqu’ils parlent des « déviants » : l’ivrogne, l’ado tapageur, le mendiant. Cependant, ceux-ci constituent seulement quelques éléments de la liste de ceux qui dérangent. En outre, il y a une phrase de Wilson et Kelling valant d’être relue, elle contient un autre élément d’information qu’on ne peut négliger : « Parce qu’ils ont peur, les gens s’évitent, affaiblissant ainsi les contrôles sociaux. » À quoi les deux criminologues font-ils allusion ? C’est que moins les gens sortent de leur domicile, moins ils sont accessibles aux policiers et policières en civil, et à leurs collabos, cherchant à les infiltrer pour leur soutirer et accumuler des renseignements dans les mégabanques informatisées sur eux-mêmes et leur entourage.

Cet énoncé de Wilson et Kelling était sans doute fondé il y a quelques décennies, mais ce n’est plus tout à fait le cas maintenant. De nos jours, il n’est plus tout à fait nécessaire de circuler dans la rue pour être javellisé, essoré, asséché, amidonné et enfin repassé par les blanchisseurs policiers en civil, car ceux-ci, appuyés par leurs collabos et les gardiens en civil de la sécurité privée, ont infiltré les endroits où le citoyen gagne sa vie et consomme des biens et services : centres commerciaux, boutiques, salons de coiffure, restos, bars, lieux de spectacles, etc. Mieux, même plus besoin de sortir de chez soi, parce qu’ils assurent désormais le service à domicile, déguisés en toutes sortes de personnages et sous différents prétextes : vendeurs itinérants, livreurs, etc. Sans omettre des voisins, des connaissances, des amis, que l’on invite chez soi, ou qui s’invitent eux-mêmes, sans que l’on sache que certains sont soit des civils, soit de leurs collabos. Si vous n’êtes pas sensibilisés à ces intrusions, vous n’y verrez que du feu.

Wilson et Kelling déplorent qu’on a tendance à oublier cette autre peur, celle d’être dérangé par des individus au comportement “ déviant ”. « Il ne s’agit pas forcément ici de personnes violentes, ni de délinquants, mais plutôt d’individus louches, à la conduite imprévisible : mendiants, ivrognes, drogués, adolescents turbulents, prostituées, désoeuvrés de tout poil, handicapés mentaux ( sic ), etc. » Skogan y ajoute les jeunes faisant de l’école buissonnière. ( André Normandeau Une police professionnelle de type communautaire Éditions du Méridien ) De trois, nous voilà rendu à dix, incluant des handicapés mentaux. L’et caetera à la fin de l’énumération des deux criminologues indique qu’ils l’ont écourtée, donc qu’il y a d’autres groupes. Est-ce parce que, bien connue du milieu de la criminologie, il n’était pas utile de la reproduire au complet ?

La vraie raison réside dans le fait qu’ils ne pouvaient en dresser la liste au complet sans révéler du même coup un important volet du rôle caché que joue d’abord et avant tout la police en civil. La population ne doit pas en être informée car il est beaucoup d’éléments inavouables qui ne manqueraient pas de la faire sursauter d’indignation. Règle générale, les criminologues se taisent donc à ce sujet. Ils ne sont pas libres de dévoiler ce qu’ils savent parce que leurs principaux employeurs se recrutent surtout chez les membres du pouvoir, de la police et des titulaires de départements universitaires. Dans ces milieux, on l’accepterait plutôt mal. Alors, ils utilisent un langage très référencé, pas toujours facile à décrypter pour le non-initié, parce que laissant place à des non dits difficiles à capter.

Susan Estrich, de la Faculté de droit de Harvard, aux États-Unis, a rassemblé, selon Wilson et Kelling, une série « impressionnante » d’études portant sur la peur urbaine. Ceux-ci rapportent quelques uns de ses travaux de recherche. À Portland, dans l’Oregon, des adultes ont affirmé à Estrich changer de trottoir à la seule vue d’un groupe de jeunes. À Baltimore, la moitié des interviewés lui ont dit traverser la rue pour éviter un jeune à l’air bizarre. À des résidents d’un grand ensemble auxquels elle demandait d’identifier l’endroit le plus dangereux, ils lui ont désigné celui où des jeunes se rassemblent pour boire un coup et jouer de la musique, « bien qu’aucun acte de délinquance n’y ait jamais été commis », souligne-t-elle.

Dans les quartiers de Boston, la peur la plus vive a été exprimée par des habitants de bâtiments où le chahut et l’impolitesse, « et non la délinquance », précise-t-elle encore, sont monnaie courante. Wilson et Kelling reconnaissent que l’observateur extérieur ne dispose pas d’éléments suffisants pour décider si l’angoisse aujourd’hui endémique dans les grandes villes dépend de la véritable « criminalité » ou du simple sentiment que la rue n’est pas sûre, qu’elle est le lieu de rencontres déplaisantes ou inquiétantes.

Tout de même surprenant que les criminologues n’aillent jamais jusqu’aux véritables racines du sentiment d’insécurité. Selon Lagrange, ce sentiment naît d’une dégradation générale des liens sociaux, précède les fixations sur des éléments précis. ( Hugues Lagrange Réponses à l’insécurité Grenoble CERAT ) « Ce sentiment est alors la matrice de peurs spécifiques – d’être cambriolé, d’être agressé – et non une expression synthétique, décentrées, issue de ces appréhensions éparses. La donnée psychologique est première, elle cherche des objets adéquats dans lesquels s’incarner, prenant alors l’apparence de peurs particulières. » Ajoutons à son propos que les citoyens, et de nombreuses études le démontrent, sont davantage préoccupés des aléas de la vie que de la criminalité. Cependant, quand ça ne va pas, on cherche un bouc émissaire pour évacuer un peu d’adrénaline. ( J’en fais la démonstration dans L’Étau Policier, tome 1. )

Plus explicitement, de quoi parle-t-on, entre autres ? De l’endettement des ménages, qui constitue la plus grande source d’insécurité. ( Étude du Conseil canadien de développement social – L’indice de sécurité personnel – 2002 ) ( Gilles Toupin – La Presse du 15 juillet 2002 ) Beaucoup de gens utilisent leur marge de crédit pour joindre les deux bouts. La taille des hypothèques fait le plus mal : en 1984, elle rognait 38% de leur revenu disponible, en 2002, elle en bouffe 67,9%. Des tendances du marché du travail aussi, de l’accès aux soins de santé, etc. Cependant, le sentiment d’insécurité émane en très grande partie du pouvoir politique et de sa police qui, utilisant le discours de la peur, multiplient les divisions au sein de la Société civile pour mieux régner. De la violence médiatique non relativisée également, de l’anxieux social souffrant d’une hypertrophie du système de défense, de l’intolérant, qui est de fait un inadapté social incapable de composer intelligemment et démocratiquement avec le pluralisme.

Qui sont les autres “ déviants ” ? Pour avoir enquêté pendant six ans et demie dans l’underground policier québécois et avoir vu et senti bien des choses, je sais que le vocable désigne beaucoup de citoyens. Beaucoup... Toutefois, l’expérience sur le terrain ne suffisait pas à répondre complètement à cette question. Il a fallu cueillir quelques bribes ici et là, au hasard des ouvrages lus. Pouvoir politique et police mettent dans ce vocable fourre-tout les citoyens qui ne sont pas des criminels mais dont les comportements dérangent par rapport à leurs attentes sociales. Ils les considèrent comme des pièces mal usinées, qu’il faut rééduquer et éjecter de la société s’ils persistent à faire de travers ce qu’ils pourraient faire comme il faut. Là, nous entrons plus profondément dans le vaste monde de l’arbitraire, c’est-à-dire de la rectitude politique, du puritainement correct et de toutes formulations semblables.

C’est ainsi que des comportements n’ayant rien à voir avec l’infraction d’une loi, et normaux dans une société tolérante, sont officieusement prohibés. Officieusement, car cela reste dans le domaine du non dit, du non écrit nulle part. On comprendra que ceux qui nous gouvernent, gendarment et surveillent ne peuvent le claironner sur les toits parce que beaucoup de citoyens s’objecteraient à cette discrimination sociale et spatiale. Ces “ déviants ” sont surtout ceux qui, pour diverses raisons, ont été écartés ou se sont écartés d’eux-mêmes du droit chemin, notamment celui du néolibéralisme : citoyens au salaire minimum, travailleurs occasionnels, chômeurs, assistés sociaux, familles monoparentales, ados, squeegees, punks, handicapés, ex-psychiatrisés, alcoolos, drogués, etc. Si vous appartenez à l’une de ces catégories, un rien suffira pour vous attirer le regard de policiers en civils, de gardiens en civil de la sécurité privée et de citoyens-mouchards.

Commettre une infraction au code des bonnes manières constitue aussi une “ déviance ” : faire preuve d’insolence ou d’impolitesse en public, s’engueuler, faire des colères, proférer des insultes, etc. Se manifester bruyamment chez soi ou dans la rue : claquer des portes, crier, faire jouer de la musique un peu fort, brailler des chansons folles à tue-tête ou pas, etc. Également le fait pour un homme de porter les cheveux jusqu’aux épaules, ou noués en queue de cheval, ou ébouriffés. Et pour les deux sexes, une coupe bizarroïde, teindre une mèche ou toute la chevelure d’une ou plusieurs couleur interdites, être vêtu de manière voyante et criarde, un peu excentrique. À éviter vêtements roses pour homme, des shorts trop courts ou trop longs plus près des chevilles que des genoux , ou le fond de culotte trop bas, vêtements aux coupes vieillottes, couleurs démodées, tenue napoléonienne. Idem des vêtements en désordre, ouverts ou mal fermés. Que voilà une liberté d’allure excessive. N’est pas recommandé non plus d’avoir des vêtements troués ou sales, des chaussures boueuses ou des espadrilles ou bottes délacés.

Ainsi en est-il de ceux qui se lèvent tard régulièrement, courent les cafés et les bars, et se couchent au levé du soleil sans n’avoir rien foutu de leur dix doigts. Des sans énergie, plus intéressés aux jouissances de la vie qu’au travail, des bons à tout faire et propres à rien qui, avachis à des bars terrasses ou des restos aux grandes baies vitrées, n’arrêtent pas de regarder passer les femmes sur le trottoir, les yeux fixés sur les seins se balançant librement sous la blousse et la croupe moulée dans un pantalon ou short serré. On n’aime pas tenues et démarches sexées. Idem les petits vauriens, les blancs-becs qui plastronnent, les moches, les petits morveux, ceux qui cherchent à attirer l’attention, se dandinent en déambulant comme s’ils avaient des ressorts collés aux semelles. Sautiller ainsi, c’est déjà afficher une certaine autonomie, potentiellement dangereux pour l’ordre établi. La police, hypersensible, peut aussi l’interpréter comme un affront à son autorité.

Les ados jouant à se battre entre eux ou se poursuivant dans la rue, comportement normal à cet âge, sont aussi des citoyens à surveiller de près. L’insolence ou le je-m’en-foutisme de l’ado est perçu comme une volonté d’affrontement, une insoumission à l’autorité. Des ados qui, croyant vivre dans une société libre et tolérante, commettent l’erreur d’exprimer cette liberté avec désinvolture, parfois l’index pointé vers le haut. Plus concrètement, l’ado est accusé de l’écart qu’il creuse par rapport à l’adulte, de la relativisation qu’il effectue d’un ensemble de normes tenues comme « obligatoires », inutilement contraignantes, et inscrites dans aucune loi. Ces normes servent à la reproduction d’un mythe justifiant la position des adultes à l’égard des jeunes. Cependant, l’injure suprême pour la police, c’est d’être rebelle, de résister à son ordre établi, refuser de plier l’échine sous son joug, rouspéter et argumenter à propos de tout et de rien, être renfrognés, etc. Cette conception obtuse de l’ordre est déclinée en sous-types et sous-sous-types... qui viennent s’ajouter à la liste.

Tous ces comportements font parti d’un autre mot fourre-tout : les « désordres quotidiens » portant atteinte « à la qualité de vie des citoyens ». Un autre mot les désigne : l’incivilité. Ils sont perçus comme une rupture de l’ordre social minimal en deçà duquel, paraît-il, la vie en commun ne serait plus possible. La police en civil accorde la priorité à la résolution de ce qu’elle considère comme des problèmes, qui de fait n’en sont pas, et s’y investit massivement. Tout cela, n’a rien à voir avec la criminalité, quoi qu’elle en dise, tout à voir avec les films Bienvenue à Plaisantville et Show Truman.

L’intolérance est en tête de liste de l’ordre du jour. Là où opèrent des commerçants, ce sont eux qui décident en partie de ce que sera la discipline dans les rues de notre Cité policière, Montréal, et celles du petit village policier de Lac Bouchette, entre autres endroits. Une fois qu’on a compris ça, on sait ce que signifient très exactement ordre social, contrôle social, nettoyage social et conformisme. Ou ce que veulent dire plus explicitement pouvoir et pseudo police communautaire quand ils prétendent vouloir créer une meilleure qualité de vie dans les quartiers.

Soyons clairs : toute société génère des normes sociales. Plusieurs de celles-ci vont de soi, font partie de nos rapports quotidiens avec les autres citoyens. Dans un monde civilisé, le respect et l’adhésion à certains comportements ou attitudes s’imposent au bon sens. Par contre, d’autres sont carrément arbitraires, empiètent les droits des citoyens, relèvent de la morale bourgeoise, de la rectitude politique. Lorsque le pouvoir en a bien imprégné le tissu social de son village, de sa municipalité, de sa municipalité régionale de Comté ( MRC ) ou de « Montréal, ma Ville ! »  la Ville de qui, au fait ? , ses composantes acquièrent une force comparable à celle de la loi, sans pourtant n’avoir jamais été adoptées légalement, ni fait l’objet d’un débat public. Cela n’empêche pas la police et ses collabos de les utiliser et de polluer l’air sociétal.

Les deux criminologues américains Wilson et Kelling nous donnent une toute petite idée du modus operandi policier, en nous entraînant dans une ronde policière. ( André Normandeau Une police professionnelle de type communautaire Éditions du Méridien ) Ils voulaient vérifier quelle était la définition de la loi et l’ordre que des policiers appliquaient sur le terrain. Leur enquête s’est déroulée à Newark, dans l’État du New Jersey, au milieu des années 1970. Même s’il date un peu, ce témoignage conserve encore toute sa fraîcheur. Les méthodes policières n’ont pas changé : plus ça change, plus c’est pareil. De fait, deux éléments s’y sont greffés. Dans les années 1990, les nouvelles technologies de l’information, dont les mégabanques informatisées, et le fameux concept de la prétendue police communautaire. S’en est suivi une véritable mutation qui a décuplé, je ne sais par quel coefficient mais il est important, la capacité de la police de mâter la population, individu par individu.

Pour ces policiers, les habitants du quartier où ils patrouillaient se divisaient en deux catégories : les habitués ( les « braves gens » et les « déviants » ) et les étrangers. Le rôle des policiers consistaient à surveiller ces derniers, tout en s’assurant que les habitués « peu recommandables » observent un certain nombre de règles tacites c’est-à-dire non écrites, non dites. Ils considéraient les étrangers du secteur, sinon avec appréhension, en tout cas avec suspicion. Si une dispute éclatait entre un client et un commerçant, ils partaient du principe que le patron avait raison, surtout quand le client était un étranger. S’en trouvait-il un à traîner dans la rue ? Ils lui demandait notamment ce qui motivait sa présence. Quand les réponses étaient jugées insatisfaisantes, ils lui intimaient l’ordre de dégager. Ceux qui ne respectaient pas les règles informelles non écrites, non dites se faisaient arrêter pour vagabondage. ( NDLR : Notons que, aux yeux de l’autorité policière, un suspect est souvent un coupable contre lequel elle n’a aucune preuve matérielle. )

Les règles des comportements étaient définies et appliquées en collaboration avec les habitués qui se trouvaient dans la rue. D’autres quartiers pouvaient en avoir de différentes, cependant tout le monde comprenait que celles-ci s’appliquaient dans ce quartier-là. « Les mesures prises par les policiers correspondaient parfois à l’application pure de la loi. D’autres fois, elles étaient informelles, sortaient du strict cadre légal ( sic ) et visaient à maintenir l’ordre public au niveau jugé satisfaisant par les habitants du quartier », explicitent les deux auteurs. Ici, ils nous confirment que pour maintenir cet « ordre public », la police agit illégalement.

Autre élément important : « les habitants du quartier » décidaient des normes s’y appliquant. Cependant, les deux criminologues vont un peu vite en besogne puisque celles-ci n’étaient pas établies par la majorité des citoyens. Une question légitime se pose, car la police invoque souvent pour justifier ses interventions injustifiées des plaintes que leur auraient faites des citoyens alors que celles-ci sont pas mal moins nombreuses qu’elle le soutient. En plus, tous des anonymes et de ce fait suscitant cette interrogation : n’est-ce pas plutôt la police qui impose au citoyen la façon dont il doit se comporter dans l’espace public ?

Dans une démocratie, il n’appartient pas à une poignée de citoyens et à des flics de décider de règles qui seront imposés à tous. Si l’on ajoute à cela que la police intervenait à l’extérieur du cadre légal, là, nous sommes en plein Far West. Ce qui fait peur dans ce genre de système d’inspiration totalitaire, c’est sa justice expéditive, son lynchage psychologique. Voici une poignée de citoyens-lyncheurs décrétant illégal tout ce qui ne correspond pas à leur propre vision de ce qui est acceptable. En procédant ainsi, on court-circuite les règles du processus démocratique qui, justement, se nourrit de l’énergie du désaccord et des débats qui en naissent. Dans une démocratie, ce rôle est dévolu aux élus, pas aux lyncheurs. Ce sont les élus qui passent les lois, et eux seuls. Et c’est très précisément pour éviter l’arbitraire qu’ils ont été désignés à cette fin par la Société civile. En outre, ces élus sont imputables, la population peut donc les remplacer par d’autres quand elle est insatisfaite de leurs politiques.

Roché dit que la question de la réalité de la déviance urbaine est contestée par de nombreux spécialistes en matière sociale. ( Sebastian Roché Le sentiment d’insécurité Éditions PUF ) Barbara Jankowski, chercheur de l’Institut des Hautes études de la sécurité intérieure, à Paris, écrit qu’en France, l’ordre public ( NDLR : Contrôles et nettoyages sociaux ) demeure prioritaire au détriment de la sécurité publique ( NDLR : Lutte contre la criminalité ). ( André Normandeau Une police professionnelle de type communautaire Éditions du Méridien ). Ce constat, note-t-elle, n’est pas nouveau, ainsi que le confirme certaines études. ( Jankowski cite Gatto et Thoenig, 1992 ). « Les services extérieurs de l’État privilégient l’ordre public de façon absolue et permanente et lorsqu’ils traitent le domaine de la sécurité publique, ils privilégient un autre impératif : l’évitement à l’erreur. »

Gleizal, quant à lui, écrit que l'objet de police est de tenir les hommes tous coupables, pour faire régner l'ordre, défini comme un point zéro, mais aussi comme l'incarnation de Dieu. ( Jean-Jacques Gleizal Le désordre policier Presses universitaires de France ) Le policier est un instituteur qui enseigne la loi et surtout un prêtre héritier des grands inquisiteurs. Aujourd'hui, nous apprend-il aussi, l'ordre n'est plus absence de… désordre, il implique la promotion d'une… politique. Mais la lutte pour l'ordre est ingrate, tout est toujours à recommencer, le désordre perce sous l'ordre. Le nouveau oblige toujours à redéfinir les bases de l'ordre, à remettre en cause ses préjugés. La norme est alors bafouée. L'homme hier normal est devenu anormal. Il a franchi les ponts, les barrières, il est allé au-delà vers des zones inconnues. Ajoutons à ses propos que la liberté est ce pas de plus…

Étalons des exemples, en commençant par les jeunes, sur ce plan beaucoup plus vulnérables que les adultes. En février 1999, le gouvernement ontarien de Mike Harris songeait à inculquer les bonnes manières et imposer une norme vestimentaire aux ados, dans les écoles, rapportait la Presse canadienne. ( Presse canadienne La Presse du 17 février 1999 ) Réagissant à ses propos, Walter Prodilchak, professeur de sociologie à l’Université de Toronto, signalait que les ados n’ont pas droit de vote, ni porte-parole, qu’ils ne peuvent lui répondre quoi que ce soit : « C’est comme s’en prendre à un groupe incapable de se défendre. » Le journaliste citait également Anthony Doob, professeur de criminologie de la même université : « Les adultes disent la même chose ( que Harris ) depuis des siècles. C’est le phénomène de la vieillesse : on croit qu’on est merveilleux et qu’eux ( les ados ) sont pourris. »

Le journaliste Hugue Dumas de La Presse rapporte, en août 2001, qu’au Québec le port de l’uniforme est surtout le fait d’écoles publiques anglophones et d’écoles privées, qu’on l’y voit peu dans les écoles publiques francophones. ( Hugue Dumas La Presse du 28 août 2001 ) Il énumère quelques uns des arguments de ceux le favorisant : l’un voudrait bien l’imposer à toutes les écoles de sa commission scolaire, « malheureusement » la nouvelle loi donne beaucoup de pouvoir à chaque école ; l’uniforme aplanit les inégalités sociales, surtout en milieu défavorisé, mais ne les efface pas complément ; ça enlève des soucis le matin quand on ne sait pas quoi trop se mettre ; il développe le sentiment d’appartenance et impose le respect, est également sécuritaire, car tous les intrus dans la cour d’école sont facilement identifiables.

Et les élèves, eux, qu’en pensent-ils ? « Au début, tu chiales, tu veux t’affirmer » ; « C’est certain que les filles aimeraient avoir des jupes plus courtes et que les gars aimeraient porter leurs pantalons plus bas sur les hanches ». Du côté de l’Alliance des professeurs de Montréal, on se dit peu chaud à l’idée de voir les élèves défiler dans un uniforme identique : « Nous essayons d’éduquer les élèves à la diversité et au respect, souligne son président, François Audet. Et la facture en début d’année est déjà assez salée pour les parents. Un fardeau de plus ne serait pas le bienvenu. » La demande vient surtout de la population immigrante pour laquelle l’école est une fierté.

La journaliste Rima Elkouri de La Presse rappelle, en août 2003, que, au Québec, le débat pour ou contre le port de l’uniforme est devenu un grand classique de la rentrée scolaire, avec ses mêmes arguments poussiéreux, à quelques variations près. ( Rima Melkouri La Presse du 20 août 2003 ) Cette année-là, « le chandail bedaine » posait problème. Pour ceux qui s’opposent à sa propagation, l’uniforme permet non seulement de mettre fin au règne du vilain nombril, mais aussi de contrer les inégalités sociales, le taxage, les troubles de comportement, le harcèlement sexuel, la surconsommation, la dictature des grandes marques. À les entendre, continue-t-elle, l’uniforme serait un remède miracle permettant de balayer le grand désordre qui règne en ce moment à l’école. « Quand on érige ( l’uniforme ) au rang des questions existentielles visant à rétablir les bonnes valeurs d’antan, la justice sociale, le sens de la discipline, la simplicité volontaire et je ne sais quoi d’autre encore, je ne suis plus », signale-t-elle.

Deux ans plus tard, l’uniforme prenait de l’ampleur. La journaliste Marie Allard de La Presse écrit que pour combattre les tenues sexy des élèves, plusieurs écoles en exigent désormais le port. ( Marie Allard – Cyberpresse du 30 août 2006 ) Tant à Verdun, Laval, LaSalle ou Dollard-des-Ormeaux, des polyvalentes publiques ont décidé d’adopter un t-shirt, un polo ou tout un costume obligatoire. Près de 10 000 ados sont touchés, rien que sur l’île de Montréal. Selon Denis Pouliot, porte-parole de la Fédération des commissions scolaires, un avis juridique confirme « qu’une école publique peut dire à un élève de retourner chez lui s’il ne porte pas l’uniforme, ce n’est pas contraire à la Charte des droits et libertés ». Affirmation qu’il vaudrait la peine de contester devant un tribunal, jusqu’en Cour suprême si besoin.

Il est un fait avéré qu’au Québec on met les jeunes au pas, en les insérant dans un moule. Avec le temps, ils en prennent l’empreinte, deviennent en quelque sorte des bibelots se ressemblant tous, plutôt que des citoyens libres et de ce fait différents les uns des autres. Des produits de la chaîne de montage, quoi. L’approche varie, elle peut-être subliminale ou carrément répressive. C’est un fait maintes et maintes fois constaté que l’école est l’un des hauts lieux du conformisme. On l’a vu dans le cas de l'étudiante montréalaise aux mèches bleues. En 1998, la direction de l’école secondaire Marguerite-de-Lajemmerais, à Montréal, avait exigé qu’elle enlève la couleur interdite. L’étudiante avait refusé de se plier à ce diktat, préférant changer d’école. Cette jeune fille constitue un bel exemple à imiter dans notre société politiquement et puritainement corrects. Cet événement n’est pas un cas isolé, absolument pas.

On a assisté à une affaire semblable, en avril 1999, à l’école secondaire des Sources, à Dollard-des-Ormeaux, également à Montréal. ( Marc Thibodeau La Presse du 16 avril 1999 ) Une ado en avait été expulsée parce qu’elle avait teint ses cheveux violet. Selon le directeur de l’école, Jacques Théoret, le code de vie de l’institution interdit les coiffures et les couleurs « excentriques » : l’excentrique, on l’a vu sur la liste, est une vitre cassée. Quelques centaines d’élèves ont manifesté leur appui à leur consoeur, un midi, dans la cours de l’école. La direction a fait appel à la police de l’île de Montréal, qui s’y est rendue, mais n’a pas jugé bon d’intervenir.

Le directeur Théoret a doctement expliqué aux élèves que seul le conseil d’établissement pouvait revoir le code de vie. Le problème, c’est que celui-ci se réunissait seulement à la mi-mai, donc un mois plus tard. Autrement dit, l’ado n’avait guère le choix, car si elle attendait la tenue de cette réunion, elle risquait de rater son année scolaire. Par contre, si elle se conformait illico au code de vie, elle réintégrait l’école et complétait son année. L’entonnoir de la contrainte. Au moment d’écrire ces lignes, j’ignore qu’elle a été sa décision.

Le code de vie de Théoret est de fait un outil de répression permettant de procéder au nettoyage social parmi les élèves de l’école. Et, dites-moi, pourquoi avoir alerté la police ? Peur de l’osmose, peur de la liberté d’expression, peur du droit de manifester son désaccord ? Comme le sociologue Touraine, demandons-nous à quoi sert l'école si elle n'est pas capable de faire partager la tolérance et la volonté de liberté à des enfants et des ados. ( Alain Touraine Qu'est-ce que la démocratie ? Éditions Fayard ) Pourquoi aurait-elle si peu confiance en elle-même qu'elle devrait fermer ses portes à ceux ou celles qui sont différents en quelque chose ? Le sociologue Touraine qualifie d’ « ( ... ) inacceptable qu'on refuse a priori de voir le sujet humain, sa créativité et sa liberté, chercher d'autres voies de formation et d'expression ».

Formalisme dans l’enseignement aussi. En décembre 1999, la journaliste Michèle Ouimet de La Presse rapportait que le ministère de l’Éducation n’en finissait plus de pondre des programmes découpant la matière en milliers d’objectifs et dictant aux enseignants « comment faire un pas dans leur classe ». ( Michèle Ouimet La Presse du 31 décembre 1999 ) À titre d’exemple, il préconise l’enseignement du français à partir notamment du vécu des enfants, d’articles publiés dans les journaux et des modes d’emploi affichés sur les boîtes de conserve. Le ministère boude les grands auteurs, écrivait la journaliste. Bouderie ou censure déguisée des grands auteurs ? Lisons la suite de l’article.

La journaliste a interrogé Pierre Lemaire. Pendant 30 ans, celui-ci a enseigné le français dans des écoles secondaires publiques de Montréal. En juin 1999, il a pris sa retraite, ulcéré par les bureaucrates du ministère. Lemaire compare leur programme à un supermarché de compétences aux habilités vides de contenu. L’ex-professeur, raconte la journaliste, a résisté aux assauts pédagogiques du ministère, il a fait lire à ses élèves de cinquième secondaire L’Étranger d’Albert Camus. Au début, ils n’étaient pas très emballés, mais ont par la suite changé d’avis. Lemaire : « Ils ont soif de grandes oeuvres, a-t-il confié à la journaliste. ( Le roman ) créait une onde de choc dans la classe. Ils se questionnaient sur l’indifférence apparente du personnage principal devant la mort de sa mère. On avait de grandes discussions. Ils apprenaient à penser, à écrire leur pensée et à la dire en trouvant les mots justes. »

Dans son livre L’Amour du pauvre, qui lui a valu bien des critiques, nous rappelle la journaliste Ouimet, Jean Larose, professeur d’études françaises à l’Université de Montréal, fustigeait lui aussi l’éducation axée sur la communication et l’expression du vécu. ( Jean Larose – L’Amour du pauvre – Éditions Boréal ) La plupart des intellectuels se sont tus, sauf lui, signale-t-elle, qui cite ce passage du livre de l’auteur : « ( ... ) cet enseignement produit des esprits conformistes, souvent bouillants d’aspirations innovatrices ( ... ) mais incapables de concevoir d’autres réalités que celles de leur milieu et de leur expérience immédiate. ( ... ) ( Les élèves sont ) condamnés à réinventer le bouton à quatre trous et à refaire pour eux-mêmes toutes les découvertes de la vie intellectuelles en se croyant les premiers à avoir eu chacune de leurs idées. »

La journaliste a rencontré Larose : « Il faut admirer pour apprendre, lui explique-t-il. Si vous utilisez des formes inférieures pour enseigner, si, par exemple, on apprend le français en lisant des articles de journaux ou des modes d’emploi, c’est trop pauvre. C’est une erreur pédagogique profonde. ( ... ) Au Québec, on a un parti pris anti-littéraire, anti-intellectuel et contre culturel. Tout l’héritage du passé est suspect. On n’enseigne pas le français, on fait son procès, on l’inculpe ( sic ). »

Après la lecture de cet article révélateur, on réalise que le ministère québécois de l’Éducation utilise les écoles pour produire des citoyens qui entreront, sans rouspéter, dans le moule du conformisme de l’État. Rien de nouveau là. Je le sais pour avoir couvert comme journaliste, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, la Commission des écoles catholiques de Hull et la Commission scolaire régionale de l’Outaouais. Si vous n’avez pas lu les auteurs décrivant une autre réalité que celle où vous baignez, il y a peu de chance que vous cherchiez à l’améliorer. Le ministère ne boude pas les grands auteurs, il en a peur. Il censure donc le prof, qui ne peut s’aventurer hors de la norme programmée. L’école a besoin de profs qui ne soient pas des propagandistes du conformisme.

À l’automne 2000, le ministre péquiste de l’Éducation, François Legault, lançait une réforme dans des écoles québécoises. Un document de 600 pages l’accompagnait. Michèle Ouimet de La Presse, devenue entre-temps éditorialiste, écrit que le programme est tellement détaillé qu’il dicte ( encore ) pratiquement aux enseignants « comment faire un pas dans leur classe ». ( Michèle Ouimet La Presse des 11 et 13 novembre 2000 ) Par contre, les élèves doivent lire désormais quatre oeuvres littéraires par année. Mais ils lisent encore des baux, des mémos, des articles de journaux et des consignes. Elle cite Larose : « ( … ) C’est comme si on enseignait la géographie avec des prospectus de voyage ». L’éditorialiste lui donne raison. Du côté de l’écriture, elle constate que « la situation est tout aussi désespérante ( … ) De quoi tuer n’importe quel élan créateur », conclut-elle. Le programme avait suscité des commentaires, ce qui avait forcé le ministre à produire un document plus digeste, et le nombre de pages était réduit à 350. ( Silvia Galipeau La Presse du 25 août 2001 )

Cependant, la situation n’était pas réglée pour autant. Le programme invite les élèves à apprécier des œuvres littéraires, mais où sont-elles dans les biblios scolaires ? Et où sont les sous pour en acheter ? « Au chapitre des bibliothèques, par exemple, la problématique du manque de ressources professionnelles et de livres demeure, s’indigne la présidente de la Centrale des syndicats du Québec ( CSQ ), Monique Richard. Les lacunes en ce sens sont énormes. » Aux dernières nouvelles, le ministre semblait prêt à délier un peu les cordons de sa bourse. Le coût est élevé parce que les biblios scolaires ont toujours vécu dans l’indigence, beaucoup de livres dans les rayons sont de vieilles affaires n’intéressant plus personne, juste bonnes pour la poubelle.

En 2001, une étude révélait que près de 80% des bibliothèques scolaires québécoises offraient une collection de livres de référence de « faible valeur ». ( Mario Cloutier – La presse du 14 janvier 2005 ) La situation n’étaient guère plus reluisante en ce qui a trait aux ouvrages littéraires, rapportent ses auteurs : « Il est impératif que les bibliothèques coupent définitivement les liens avec un héritage documentaire caduc. » En outre, ils estimaient qu’elles devaient remplacer près de la moitié de leur collection « sur-le-champ ». Cette année-là, le gouvernement du Québec n’investissait que 7$ par élève pour l’acquisition de nouveaux livres. Début 2005, le ministre libéral de l’Éducation, Pierre Reid, fera passer le ratio à 65$, sur une période de trois ans.

Le formalisme en milieu scolaire se manifeste également dans d’autres activités. La journaliste Sonia Sarfati de La Presse raconte, dans un article de décembre 1999, que la dramaturge québécoise Jasmine Dubé, dans sa pièce de théâtre Pierrette Pan, ministre de l’Enfance et des Produits dérivés Éditions Leméac et dédiée aux enfants, fait dire à sa ministre Pan ( Sonia Sarfati La Presse du 31 décembre 1999 ) : « Négocier ? Discuter ? Les enfants, on leur donne un centimètre, ils veulent un kilomètre ! On leur donne un cornet de crème glacée, ils veulent le pôle Nord ! On leur donne la liberté d’expression, on peut plus placer un mot ! » C’est un passage de la pièce qui la fait grimacer, note la journaliste. Parce qu’elle sait, elle, à quel point sa ministre de l’Enfance contribue à véhiculer le mythe de l’enfant-roi.

« Les enfants n’ont pas de pouvoir, fait observer Dubé. Ils n’ont pas d’argent, ne votent pas. Malgré tout ce qu’on dit, ils ont une bien petite place dans notre société. Peut-on parler d’enfants-rois simplement parce qu’il existe, pour eux, plus d’accessoires et de produits dérivés qu’il y en avait autrefois ? » La dramaturge voit les enfants comme ses égaux : « Ils vivent en même temps que nous les mêmes événements que nous. Je refuse de les tenir à l’écart de la vie. » La journaliste relate que celle-ci s’est mise à l’écriture, une quinzaine d’années auparavant, parce qu’elle en avait assez de voir « ses égaux » assister à de jolis spectacles où le cliché rivalisait avec la morale, à de gentilles pièces de théâtre qui sentaient la condescendance et le jugement de « celui-qui-sait » sur « celui-qui-saura ».

Les propos de la dramaturge québécoise sont un peu beaucoup confortés par ceux de Suzanne Côté-Gauthier. ( Rima Elkouri La Presse du 31 décembre 1999 ) Cette grand-maman est bénévole à l’Association Au rendez-vous des cultures, dont le but est de jeter des ponts entre les générations et gens de différentes cultures. Elle le fait en racontant des histoires aux enfants. Elle estime que c’est depuis toujours la meilleure façon de garder un lien entre les petits et les grands.

Mais attention, fait-elle remarquer à la journaliste Rima Elkouri de La Presse, tous les contes ne plaisent pas nécessairement aux tout-petits. Les histoires qui procurent quelques frissons sont nettement plus populaires que les contes doucereux. « Les enfants préfèrent l’histoire de l’oncle qui a cambriolé une banque à celle de celui qui est gérant de banque ! Ils sont bien contents de savoir que leurs grands-parents n’ont pas été toujours sages. » De toutes façons, ce n’est pas pour donner des leçons qu’on raconte, ajoute-t-elle : « On ne peut transmettre des valeurs en donnant des leçons. C’est bien davantage par notre façon d’agir. Par ce qu’on fait, par ce qu’on est. »

Glissons ici ce commentaire de Dominic Champagne, l’un des dirigeants de la troupe montréalaise Théâtre Il va sans dire, auteur notamment de la pièce L’Asile. ( Marie-Christine Blais La Presse du 27 février 1999 ) La présentant comme étant un conte philosophique, Champagne, lui-même père de famille, dit à la journaliste Marie-Christine Blais de La Presse qu’ « on est dans une ère où la rectitude politique déforme les contes pour extraire tout le grotesque et le tragique, sous prétexte de protéger les enfants, ce qui a justement l’effet pervers contraire. Or, il faut dire à la candeur : va te promener dans la forêt obscure, va vaincre les épreuves et tu vas en sortir peut-être pas aussi candide, mais vivant et plus grand ». On le voit, l’infantilisation étant la norme, il ne reste plus grand place à l’expérience individuelle ou collective : infantilisation comme instrument de contrôle et de nettoyage sociaux, ne le perdons pas de vu.

Charles E. Caouette, professeur honoraire au Département de psychologie de l’Université de Montréal, affirme qu’aimer les enfants, c’est les respecter en tant qu’enfants. ( Charles E. Caouette Revue Notre-Dame de janvier 2001 ) Ils ont des aspirations bien à eux. Ils ont le droit de vivre leur enfance et n’ont pas à devenir de petits adultes avant le temps. Caouette n’en croit pas moins qu’il faut leur apprendre la liberté. L’école pense qu’elle aide et motive les jeunes quand elle les stresse, parce qu’elle pense que c’est la meilleure façon de les préparer à la vie. Alors, elle leur pousse dans le dos, les oblige à performer, à dépasser les autres. En agissant ainsi, elle enlève aux enfants le désir d’apprendre et diminue leur motivation. Ensuite, elle cherche quoi inventer pour les stimuler : de l’argent scolaire, des sorties l’école propose le voyage organisé le plus ennuyeux qui soit , des cadeaux. Mais rien n’y fait, apprendre est devenu pénible.

L’école est censée être un lieu où les enfants font l’apprentissage de la vie. Mais on les empêche de vivre, dit-il. Ils n’ont pas le droit de parler, de marcher et, encore moins, de déranger. Tout le monde va aux toilettes en même temps. Tous mémorisent les mêmes choses en même temps. L’école leur apprend à fonctionner comme ils devront le faire plus tard à l’usine et au travail. Or, tout le marché du travail est en pleine transformation, qu’on pense seulement à la montée du travail autonome.

Le professeur de psychologie soutient que l’école doit plutôt enseigner aux enfants à devenir libres, avec les risques que cela comporte. « Ceux qui détiennent le pouvoir, spécifie-t-il, privilégient encore une éducation qui conditionne les gens. Ils voient l’autonomie personnelle comme dangereuse ( sic ) au sens où plus une personne devient autonome, moins il est possible d’avoir de pouvoir sur elle. En réalité, affirme-t-il, plus les personnes sont autonomes, plus elles sont efficaces et plus il est possible de créer des relations enrichissantes avec elles. Elles deviennent des personnes-clés sur lesquelles on peut compter pour bâtir un monde viable pour tous. »

Caouette aborde aussi une autre problématique : la majorité des gens voient les décrocheurs comme des jeunes qui ont accumulé des échecs. « Et si c’était l’école dans sa forme actuelle qui n’était pas faite pour eux ? Si l’erreur c’était l’école elle-même ? interroge-t-il. ( ... ) Si l’école actuelle ne répond pas aux besoins des décrocheurs, ce n’est peut-être pas eux que nous devons juger et condamner. Il faut peut-être leur offrir un autre genre de ressource éducative. Ces jeunes ont le droit à l’éducation comme les autres. À tous les ordres d’enseignement, nous devons développer davantage les écoles alternatives au Québec. Cela éviterait de provoquer des échecs », soutient-il.

Le décrochage scolaire, que voilà un dossier exigeant un examen général. Au Québec, à l’été 2002, il a pris du volume. Nécessaire de l’ouvrir, ce dossier, parce qu’il permet de faire un parallèle particulièrement intéressant avec le fameux concept de la police communautaire. On le sait, les activités clandestines et illégales de la police en civil, à l’image du pétrole sortant du ventre crevé d’un navire citerne, finissent par émerger à la surface, s’épandent un peu partout, contribuant ainsi à polluer davantage l’espace sociétal. Il est un fait bien réel que c’est toujours dans les profondeurs de la clandestinité que le totalitarisme naît et se développe. Avec le temps, il devient comme allant de soi, alors on essaie de l’en sortir, de l’inscrire noir sur blanc dans des lois. En attendant le grand jour, il commence à devenir un modèle, certes encore illégal, mais d’une telle grandeur morale, voyez-vous, qu’on se doit de s’en inspirer. Alors, on se cache de moins en moins, n’hésite pas en à vanter publiquement les mérites. Ainsi en est-il dans le cas qui suit.

Cela commence en août 2002, lorsque la Commission scolaire des Laurentides ( CSL ) mobilise directions d’écoles, enseignants, CLSC, direction de la protection de la jeunesse et des parents pour qu’ils participent à son combat contre le décrochage scolaire, qui atteint alors 39%, l’un des pourcentages les plus élevés de la province. ( NDLR : S’agissant d’une statistique du pouvoir, devrait-on conjuguer au conditionnel ? ) ( Jean-Paul Charbonneau La Presse du 24 août 2002 ) En outre, une vingtaine de « partenaires » signent à cette fin un engagement d’honneur, au théâtre Le Patriote de Ste-Agathe, en présence d’un grand nombre d’élèves. L’objectif : « pousser » ces derniers jusqu’en cinquième secondaire ou en quatrième, année d’étude requise à la formation professionnelle. Déjà, à cette étape, ça sentait la police communautaire, qui compte, comme on sait, sur des « partenaires » issus de tous les milieux.

Le directeur général de la CSL, Serge Tessier : « Dans notre région, le salaire moyen n’est pas très élevé et souvent un jeune abandonne l’école afin d’aller sur le marché du travail, soit pour aider ses parents ou simplement pour se faire de l’argent ». Son adjointe, Lucette Maillot, mentionne, de son côté, qu’il arrive souvent de voir des jeunes encore aux études de travailler une trentaine d’heures par semaine. « Avec autant d’heures, il est presque impossible de réussir en classe », précise-t-elle. La commission scolaire embauche même une personne ressource qui aura comme principale tâche de « sensibiliser les employeurs » afin qu’ils diminuent le nombre d’heures de travail des élèves et les encouragent à poursuivre leurs études. Notons qu’ici, les choses vont rondement : des « partenaires », nous passons à l’étape suivante, la construction d’une désapprobation… communautaire. Une troisième se profile déjà à l’horizon. Le ministre péquiste de l’Éducation, Sylvain Simard, salue l’initiative, ajoutant souhaiter qu’ « elle serve de modèle aux autres commission scolaires de la province ».

Deux mois après, nous sommes en octobre, le ministre complète la boucle. Profitant du colloque du Conseil canadien de l’éducation en milieux défavorisés, tenu à Montréal, il exhorte les entrepreneurs à faire preuve de retenue dans l’embauche d’étudiants ( Tristan Péquin La Presse du 28 octobre 2002 ) : « Certaines entreprises sont en train de vider ( sic ) les classes dans les milieux professionnels, déclare-t-il. Cette situation est encore pire dans les régions où l’économie est en bonne santé. » Citant le cas de la région de l’Outaouais, il estime qu’avec un taux de chômage relativement bas de 7%, il n’est pas normal qu’elle compte 35,7% de décrochage au secondaire. D’après les plus récentes statistique auxquelles il se réfère, plus de la moitié des élèves de cinquième secondaire occupent un emploi à temps partiel pendant l’année scolaire.

De ce nombre, près de 35% travaillent plus de 11 heures par semaine. « À cet âge, occuper un emploi apporte une certaine fierté aux jeunes, mais il ne faut quand même pas que cela nuise à leur apprentissage », se dit-il d’avis. Il évoque la possibilité de mettre en place des mécanismes pour « encadrer plus sévèrement ( sic ) le travail chez les élèves du secondaire ». En mobilisant des civils de la Sûreté du Québec ? La question ne lui a pas été posée. Il indique néanmoins qu’une « autorégulation » serait préférable : « Nous travaillons de près avec les chambres de commerce pour assurer une prise de conscience du milieu des affaires. Il y a encore beaucoup de sensibilisation à faire, mais les entrepreneurs sont en train de se rendre compte que s’ils ne collaborent pas, ils se tirent une balle dans le pied. »

Dans un article publié le mois suivant, la journaliste Rima Elkouri de La Presse écrit que, avant de crier à l’hécatombe, et contrairement à ce que pourrait laisser croire le présent débat, le problème de décrochage au Québec, chez les garçons comme chez les filles, est moins important aujourd’hui qu’il ne l’était il y a 20 ans. ( Rima Elkouri La Presse du premier novembre 2002 ) En 1979, 41% des jeunes de 19 ans n’avaient pas de diplôme d’études secondaires. En 2000, cette proportion tombait à 19% 24% pour les garçons, 14% pour les filles . Reconnaissons que la journaliste a mis des points sur les i et des barres sur les t irréfutables, ce qui lui arrive souvent, du reste.

Nous voilà en présence d’un beau cas de rationalisation mutilante, à la fois étatique et institutionnelle, où la performance a préséance sur les libertés individuelles. On dit ordinairement que ces libertés s’arrêtent là où commence la souffrance collective. En quoi le décrochage scolaire torture-t-il la collectivité ? Il n’y aucune trace de criminalité là-dedans, seulement, si on y regarde bien, de la performance néolibérale. Et aussi, il faut bien le dire, du contrôle et du nettoyage sociaux. N’ayons pas peur des mots : ce que faisaient le ministre péquiste Simard et la CSL, entre autres commissions scolaires, c’était carrément de la répression. Très souvent sans aller aux racines du mal qu’ils se proposent de guérir. Car ils ont une préférence marquée pour la croisade intempestive, la tolérance zéro.

Des points d’interrogation se bousculent aussi. L’employeur faisant fi aux recommandations du ministre subirait-il des représailles… souterraines, montées et exécutées par des Zorro déguisés en civil ? Et l’étudiant persistant dans son antiformalisme, pour des raisons qui sont les siennes, serait-il pourchassé d’un employeur à l’autre ? Porterait-on atteinte à ses droits et libertés, à sa dignité ? A-t-il le droit de préférer travailler plutôt que d’étudier ou de faire les deux simultanément ? S’est-on demandé pourquoi il n’aime pas trop l’école ? Le décrocheur, quitte-t-il l’école ou bien le moule formaliste et d’esprit étroit, qui l’écorche psychologiquement, et dans lequel on s’ingénie, chaque jour, à l’entrer, de gré ou de force ? Trop de vinaigre et pas suffisamment de miel ? Des ministres, directeurs d’écoles et enseignants font preuve d’une créativité débordante quand il s’agit de mater des jeunes.

Après la police, en uniforme et en civil, de plus en plus omniprésente dans les écoles, l’enseignement et l’imposition de comportements conformistes, le suivi de jeunes imposé par des psy, le ritalin, etc., ne voilà-t-il pas qu’on fera en sorte de couper de plus en plus ras l’herbe sous le pied d’ados désirant gagner des sous. Toutes ces mesures ont un lien de parenté directe avec le modus operandi de notre police communautaire… bidon : éjection de la société sans procès, sabotages clandestins, démarches pour faire perdre son emploi à un citoyen récalcitrant, ou l’empêcher d’en obtenir un, etc. Décidément, partout où l’on porte le regard et tend l’oreille, en ces années-là, on constate, dans notre société, un virage à droite sur le chapeau des roues. Médias et Société civile, sauf trop rares exceptions, gobent tout sans mot dire. Pendant ce temps l’Étau scolaire se resserre… Même que la situation doit y être pire qu’ailleurs dans la Société civile.

Car de nombreux faits démontrent que la police cherche aussi à dresser les jeunes. Un événement aurait mérité une enquête indépendante sur le corps policier de la Ville de St-Hyacinthe impliqué, histoire de savoir ce qui s’était vraiment passé : l’émeute de 200 à 300 ados de la polyvalente Hyacinthe-Delorme, en janvier 1999. ( Hélène Boyer Journal de Montréal du 28 janvier 1999 ) La journaliste Hélène Boyer du Journal de Montréal rapporte que quelques jours plus tôt, la police avait arrêtée et « menottée » une ado qui avait « fait un geste obscène à l’égard des policiers ». Au cours de l’émeute qui s’en est suivie, des ados ont lancé des briques, des plaques de glace et des œufs sur les cinq autos-patrouille de la police de St-Hyacinthe, fracassant des vitres et causant d’importants dommages.

Dans l’article, les policiers se disent surpris de l’accueil violent que les jeunes leur ont réservé. Comme il est trop souvent coutume, la journaliste n’a pas donné au lecteur la version des ados : eux aussi ont droit de parole. Réflexe conditionné ? Qu’elle se console, les médias vont rarement chercher leur opinion quand survient un événement quelconque. Au Québec, en milieu scolaire, une émeute du genre ne se produit à peu près jamais. Vraiment étonnant, pour ne pas dire plus, que des policiers, blancs comme neige, fassent l’objet d’autant de violence de la part d’ados. Avaient-ils empiété leurs droits fondamentaux, par exemple en portant atteinte à leur dignité ? Le pouvoir municipal de St-Hyacinthe n’a pas fait la lumière sur l’émeute. Et les ministres péquistes de l’Éducation et de la Sécurité publique, à l’époque Serge Ménard, sont demeurés cois.

Se peut-il que des écoliers et des étudiants soient violents ? Une étude a été effectuée, en 1999, auprès des 1 300 membres des 146 conseils d’établissement des écoles primaires et secondaires de la Commission scolaire de Montréal. ( Marie-Claude Malboeuf La Presse du 17 juin 1999 ) Les résultats démontrent que la perception varie. Au point où la journaliste Marie-Claude Malboeuf de La Presse se demande qui a raison : l’équipe des lunettes noires ( des professeurs et des élèves ) ou celle des lunettes roses ( des directeurs d’écoles et des parents ) ? Cependant, on n’y évalue que « les impressions » des membres, « sans avoir vérifié si les problèmes surviennent bel et bien».

En mai 2003, Michel Janosz de l’Institut de recherche pour le développement social des jeunes, participait, à Québec, à une conférence internationale sur la violence à l’école. ( Michèle Ouimet La Presse du 17 mai 2003 ) La question lui était posée : la violence y existe-t-il ? « Oui et non , répondait-il, précisant qu’aucune étude ne permet d’affirmer que la situation s’est dégradée depuis 20 ans. L’école est un des endroits les plus sûrs pour un enfant. Des études américaines démontrent que la violence se déroule surtout à l’extérieur de l’école. La cour d’école n’est pas une jungle. »

Logique tout de même de penser qu’elle y existe, l’école après tout est le reflet de la société en général. Néanmoins, des élèves ne doivent pas être les seuls à agresser physiquement et psychologiquement. En novembre 2001, l’Ordre des psychologues du Québec ( OPQ ) a lancé une campagne contre l’intimidation chez les jeunes, dans l’espoir de les sensibiliser à ses effets dévastateurs. ( Lia Lévesque, Presse canadienne La Presse du 8 novembre 2001 ) L’intimidation n’est pas le seul fait du « taxage », celui des menaces aussi, des insultes et tentatives organisées pour isoler une personne, la rejeter, monter les autres contre elle. C’est un acte de pouvoir, semblable au harcèlement en milieu de travail, et qui pourtant perdure à cause de la loi du silence, ont résumé, en conférence de presse, à Montréal, Rose-Marie Charest, présidente de l’OPQ, et Richard Gagné, psychologue à la Commission scolaire de Granby.

« On ne sait pas s’il y en a plus aujourd’hui qu’avant », admet la présidente Charest. Mais chose certaine, ses effets sont néfastes, tant à court qu’à plus long terme. Des enfants en sont rendus à avoir peur d’aller à l’école, l’absentéisme augmente, le décrochage aussi, certains vont jusqu’au suicide. En Angleterre, d’après le psychologue Gagné, les autorités affirment que ces actes sont à l’origine, chaque année, du suicide de 18 et 20 enfants. Il estime qu’environ 8% des élèves en seraient victimes plusieurs fois par semaine, peut-être un ou deux par classe. Pas inoffensifs, ces petits jeux-là. Quand on affirme que les atteintes répétées à la dignité d’une personne et les déstabilisations psychologiques à répétition conduisent directement au burnout, pire au suicide, on n’invente rien. L’histoire qui suit le démontre.

Elle se déroule en Colombie-Britannique en novembre 2000. ( Michèle Ouimet La Presse du 10 avril 2002 ) L’éditorialiste Michèle Ouimet de La Presse étale les faits. Tout commence par une dispute banale. Trois jeunes filles accusent une amie, Dawn-Marie Wesley, de répandre de fausses rumeurs sur leur compte. Elles la menacent, la harcèlent, la bousculent. Dawn-Marie se met à avoir peur. Après l’école, elle n’ose plus retourner seule à la maison. Les railleries se transforment en menaces de mort. Paniquée, Dawn-Marie pleure. Un soir, après un coup de fil particulièrement pénible, elle se pend avec la laisse du chien. À côté d’elle, une note explique son geste et son désarroi. Elle n’avait que 14 ans.

S’ensuit un procès. Une des trois filles est reconnue coupable de harcèlement criminel. Le juge Rounthwaite a été renversé par le silence des autres élèves qui ont vue la jeune Dawn-Marie se faire intimider. Pourquoi se sont-ils écrasés devant la tyrannie et le pouvoir des tourmenteurs, pourquoi personne n’a levé le petit doigt pour la défendre ?

Combien d’autres ont connu la même fin tragique ? On ne le saura jamais, mais il y en a eu, c’est certain. En ces temps de pseudo police communautaire, en uniforme et en civil, qui, appuyée par des citoyens collabos, dont des commerçants, monte des désapprobations communautaires contre des citoyens, les file, les infiltre et les déstabilise psychologiquement, fait en sorte que visages et portes se ferment devant eux, gèle leur vie, les éjecte littéralement de la société, peut-on penser qu’elle procède de même en milieu scolaire ? Plausible, hautement plausible même. Lors de mon enquête, j’ai souvent constaté qu’elle utilise des enfants et des ados, fort probablement de parents collègues policiers et collabos. La question mérite d’être explorée.

Car la police est désormais présente en milieu scolaire. Les ministres péquistes Serge Ménard et François Legault, respectivement de la Sécurité publique et de l’Éducation, décidaient même, en mai 1999, d’en encadrer la présence. ( Martin Pelchat La Presse du 26 mai 1999 ) Tous deux s’opposaient à une présence permanente : « C’est important de ne pas faire de nos écoles des châteaux forts », spécifiait Legault. Officiellement, ils s’y opposaient. Officieusement, ils avaient probablement une opinion totalement différente de la première. Chose certaine à cent pour cent, c’était le cas de Ménard, on le verra. Par ailleurs, ceux-ci ne semblaient pas avoir parlé de la nécessité d’informer enfants et ados sur leurs droits et libertés.

Si les jeunes ont si mauvaise presse par les temps qui courent, c’est attribuable aux efforts que la police n’arrête pas de déployer pour instaurer et développer de plus en plus de pouvoir en milieu scolaire. La tactique consiste à effrayer les citoyens pour justifier son omniprésence. Les jeunes sont-ils aussi potentiellement dangereux qu’on le prétend ? Le psychologue du développement Richard Cloutier fait le point dans une lettre publiée par La Presse en mai 2002. ( Richard Cloutier La Presse du 13 mai 2002 ) Celui-ci œuvre à l’Équipe jeunes et familles en transition, à l’Université Laval, et au Centre Jeunesse de Québec.

D’après lui, des enquêtes impliquant de grands échantillons d’adolescents « ordinaires » révèlent désormais un portrait cohérent de ce groupe social que sont les 12-18 ans. ( Cloutier cite I. Cloutier, R., Champoux, L., Jacques, C., et Lancop, C. Ados, familles et milieux de vie Rapport de l’enquête menée dans le cadre de l’Année internationale de la famille Centre de recherche sur les services communautaires, Université Laval, Québec, 1994 ) Il explique qu’à peu près tous les jeunes et leurs parents vivent couramment des problèmes et arrivent à les régler. Le réflexe d’associer « adolescence » et « crise » n’est pas fondé dans la plupart des cas.

L’adolescence est une tempête développementale inévitable, mais elle n’est pas nécessairement une crise. « Nous estimons à environ 15% la proportion des jeunes qui risquent ( … ) de rencontrer des difficultés qu’ils ne sauront résoudre sans se faire aider », ajoute-t-il. Quant à ceux vivant des difficultés sérieuses, souvent multiples, ils représentent environ 4%, mais ils occupent beaucoup plus souvent qu’à leur tour l’avant-scène, fait-il remarquer : problèmes relationnels sérieux avec leurs parents, conflits avec l’autorité, échec scolaire, délinquance, consommation de drogue, conduites suicidaires, sexualité non protégée, des éléments se retrouvant souvent combinés.

« Si cette petite minorité d’adolescents en crise occupe autant de place dans l’imagerie sociale, c’est non seulement parce qu’elle regroupe les gros consommateurs de services, mais aussi parce qu’elle nous renvoie un message d’échec : nous ne réussissons pas avec ces jeunes, nous ne les comprenons pas bien, ils n’embarquent pas dans notre système », fait-il observer. Soyons plus explicite que Cloutier : la violence psychologique parentale, institutionnelle et policière contribuent aussi à leur rendre la vie impossible.

Plus haut, les ministres péquistes Ménard et Legault s’opposaient à une présence « permanente » de la police dans les écoles… Ils tenaient leur propos en mai 1999. Décembre 2001, alors que Ménard est encore à la Sécurité publique, le journaliste Patrick Jean de l’hebdo Photo Police rapporte que la police de Sainte-Foy a sorti trois patrouilleurs de la route pour les affecter en « permanence » à cinq écoles secondaires et deux écoles fréquentées par des adultes. ( Patrick Jean Photo Police du 21 décembre 2001 ) Le capitaine André Fillion, responsable des relations communautaires ( sic ) dans la municipalité, explique au journaliste que les policiers ne voulaient plus aller seulement de façon sporadique dans les écoles. Ils croient que c’est l’endroit tout désigné pour avoir sous les yeux, rassemblés, tous les jeunes qui constituent les adultes de demain. De plus, ils estiment que l’école peut leur sauver beaucoup de travail, car c’est l’endroit où le jeune va se vanter de ses délits et recrute des gens pour en commettre d’autres.

Les policiers ont donc « débarqué dans les écoles, armés et en uniforme », écrit le journaliste. Le capitaine Fillion estime que l’uniforme était important pour établir l’équilibre entre la prévention et la répression. Écoutons ce commentaire explicite du policier Jean-François Longchamps, responsable de deux des écoles : « Et avec 6’3 d’uniforme, ils me voient de loin ! » Les policiers représentent l’autorité dans l’école. « Ils ont leur propre bureau avec une plaque à leur nom, mais sont aussi les amis, que tous les élèves saluent dans les corridors », précise le journaliste. Les jeunes ont bien compris qu’ils sont là pour eux, mais aussi qu’il y a une ligne à ne pas franchir, explique-t-il.

Ils sont là pour donner des conférences, mais aussi pour rencontrer des élèves victimes ou auteurs de délits allant du taxage au vol en passant par le trafic de stupéfiants. Selon le capitaine Fillion, depuis que les policiers-éducateurs sillonnent ces écoles, soit trois ans, les résultats obtenus dépassent grandement les objectifs fixés en 1998 lors de l’implantation du programme. Alors que cette année-là, ils avaient ouvert 436 dossiers sur des crimes commis par des jeunes, en 2001, le nombre avait été réduit à 264. « C’est du moins ce qu’estime la police de cette ville pour expliquer le phénomène observé », semble ajouter prudemment le journaliste. ( NDLR : On sait ce que vaut l’auto-évaluation. Signalons aussi que, à la parution de cet article de Photo Police, en décembre 2001, les policiers occupaient ces écoles de façon permanente depuis 1998, soit depuis trois ans. Alors qu’en 1999, les ministres péquistes Ménard et Legault s’opposaient publiquement à « une présence permanente ». )

Rénald Leblond, le directeur de la polyvalente de L’Ancienne-Lorette, est très heureux des résultats, rapporte le journaliste. Son policier, dont il vante même le travail dans la publicité de l’école, il ne voudrait pas le perdre pour rien au monde. « Les jeunes sont souvent impressionnés par l’uniforme qui représente l’autorité de façon beaucoup plus frappante, sans mauvais jeu de mots », nuance-t-il. Celui-ci ne semble pas avoir demandé au directeur s’il était libre d’accepter ou non cette présence policière. Que lui serait-il arrivé s’il s’y était opposé ? Ce directeur, ainsi que tous ses collègues, doit savoir d’instinct qu’on ne dit jamais non à la police. De nos jours, beaucoup trop de monde se soumettent sans dire un mot aux contraintes policières. Inquiétant et troublant ! Car cette omniprésence ne constituait qu’un premier pas.

Le journaliste de Photo Police y allait d’une suggestion : « Avec des résultats aussi encourageants, peut-on espérer ( sic ) que le projet sera étendu à toutes les écoles secondaires de bonne taille » de la nouvelle Ville de Québec née des fusions municipales ? C’est le souhait du responsable des relations communautaires, qui mentionne que la chose est assurément faisable, mais qu’il faudra voir si les besoins sont présents. Le journaliste n’a pu le savoir du nouveau chef de police, Daniel Langlais, mais sa porte-parole lui a dit qu’ « il ne parlerait pas de ce projet avant qu’il ne soit adopté par le nouveau conseil municipal ».

Et le journaliste de conclure… « Il pourrait être intéressant de voir comment un tel projet serait accueilli dans plusieurs autres écoles secondaires problématiques de la province. Si les résultats d’une baisse marquée de la criminalité se répétaient un peu partout, nos enfants pourraient peut-être se concentrer plus facilement sur leurs études. » Dans le bas de vignette d’une des photos accompagnant cet article, on peut lire : « Le travail des policiers-éducateurs a des répercussions aussi dans les rues de Sainte-Foy. Les jeunes peuvent maintenant ( sic ) y circuler en sécurité. »

On croit rêver quand on lit ça ! Aucun journaliste n’avait eu l’idée de dresser le bilan de la situation. Ni rapporter aussi ce qu’en pensaient les élèves de ces institutions. La présence de la police dans des écoles québécoises perdure-t-elle encore ? Il y a gros à parier que celle-ci a dû déployer son emprise psychologique sur l’ensemble du réseau scolaire. Quand la police met les pieds quelque part, elle fait toujours considérablement plus que ce qu’elle prétend vouloir y faire. C’est dans sa nature même. Désormais, la tenue vestimentaire des jeunes, leurs comportements, gestes et paroles, sont scrutés à la loupe et aseptisés. Les obsédés de la pureté ont entrepris de passer l’aspirateur partout dans la société québécoise, sans omettre coins et recoins.

Aux États-Unis quelques voix commencent à s’élever contre les politiques de tolérance zéro dans les écoles américaines, rapporte en avril 2001 la journaliste Pascale Breton de La Presse. ( Pascale Breton La Presse du 17 avril 2001 ) Elles vont trop loin et briment les individus qui n’ont, dans bien des cas, aucun antécédent de violence. Elle se réfère à un reportage publié dans le New York Times portant sur les résultats d’une enquête menée auprès d’élèves et de professeurs d’une école secondaire de Mountain Lakes, au New Jersey. À ce seul endroit, six élèves ont subi une évaluation psychologique en 2000 et quatre autres l’année suivante. La direction estimait qu’ils avaient peut-être le profil pour déclencher une fusillade.

Leur faute ? Avoir porté un imperméable noir, fait circuler une note comportant des allusions à des prophéties ou à Hitler, s’être moqués de la politique de tolérance zéro, permis de mauvaises blagues. À Pittsburgh, un écolier de six ans a été suspendu parce que le jour de l’Halloween il avait porté une hache en plastique ( ?! ) à sa ceinture pour compléter son costume de pompier. Dès qu’il semble y avoir une menace, un geste de violence ou du « bullying ( brimades ) », un élève peut être suspendu. « Si tu entends quelque chose, tu peux immédiatement faire renvoyer un élève chez lui pour une journée. C’est fou le pouvoir qu’on a », a révélé un élève au journaliste.

Pour revenir en sol québécois, le criminologue Jean-Paul Brodeur déplorait, en 1994, dans un autre contexte, qu’on investisse à nouveau beaucoup d’espoir dans les capacités de la science à prédire les comportements violents. ( Traité des problèmes sociaux Institut québécois de recherche sur la culture Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) D’après lui, la confiance dans le procédé a beaucoup diminué dans les années 1970. Sous la pression de la conjoncture actuelle marquée par un accroissement de l’insécurité, on est à nouveau porté à y revenir. Brodeur ne croit pas que ces instruments dont la société dispose aient fait des progrès notables depuis qu’ils étaient tombés dans un discrédit relatif. « Il importerait donc de vérifier si la nouvelle vogue dont jouit la prédiction du comportement est méthodiquement justifiable ou si elle n’est que le fruit imprévue ( et empoisonné, précise-t-il ) de la panique des gestionnaires du système pénal devant la montée de l’insécurité. »

D’après Cantin, une brève analyse des études sur la violence, écrit-il cette même année, démontre que la recherche québécoise n'a pas réussi à produire un cadre théorique pour penser rigoureusement les divers aspects de ce phénomène. ( Serge Cantin Traité des problèmes sociaux Institut québécois de recherche sur la culture Synthèse de l’ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin ) Ce devrait être une priorité à laquelle s'en ajoute une autre, d’après lui plus urgente encore : « Examiner le plus vite possible les effets de ce nouveau puritanisme ( sic ) à l'égard de la violence qui se manifeste tout à la fois par sa dénégation et par l'identification de la violence au mal absolu ». Car le refoulement de toute violence et le pourrissement des crises, Cantin se référant à celle d’Amérindiens d'Oka, ne peut produire à long terme que des abcès politiques et sociaux qu'on ne réussira à crever qu'avec une dépense incontrôlée de violence.

La police ne lésine pas sur les moyens pour nettoyer socialement les jeunes. Au Québec, la Ville de Mirabel a innové en la matière, au printemps 1999. Elle a doté son service policier d’une New Beetle. ( Emmanuel Tani-Moore La Presse du 18 juillet 2002 ) Pourquoi cette marque plutôt qu’une autre ? Le journaliste Emmanuel Tani-Moore de La Presse rapporte les propos du directeur de ce corps de police, Bernard Bousseau : « ( Ce véhicule ) sert principalement à faire de la prévention dans les écoles. » Il soutient que le dialogue entre la police et les jeunes est beaucoup plus facile lorsque les policiers arrivent dans les cours d’école au volant de celui-ci, qui est plutôt inusité. On l’utilise aussi au cours d’événements sociaux : escortes de bicyclettes, défilé du père Noël et festivités dans les parcs comptent parmi ses nombreuses sorties publiques.

Cependant, à Mirabel, on a poussé l’innovation plus loin. La New Beetle est… notamment commanditée par des entreprises de transport et de télécommunication : « Les services de ce policier vous sont offerts par… ( suivi du nom des commanditaires ) », lit-on sur la carrosserie. Le directeur Bousseau : « ( … ) Nous nous sommes engagés auprès de nos partenaires corporatifs à ne jamais utiliser la voiture pour des opérations à caractère répressif ( poursuites, contraventions ).  ( … ) Si une compagnie nous donne de l’argent et veut profiter des retombées médiatiques, c’est tant mieux, ajoute-t-il. Nous n’aurions aucun problème d’étendre ça à d’autres équipements tels que les uniformes ( sic ) des policiers. Des joueurs de hockey et de soccer en Europe portent sur leur chandail les couleurs de multinationales. Ça s’en vient d’une manière ou d’une autre au Québec. » Les uniformes policiers, a dit le dg Bousseau. Vous voyez ça d’ici : un flic vous donnant illégalement un coup poing sur la gueule, commandité par une chaîne de magasins que vous encouragez de vos achats ?

Yves Prud’Homme, président de la Fédération des policiers municipaux du Québec ( FPMQ ) : « Ça m’étonnerait beaucoup que des contributions privées destinées à la police communautaire puissent compromettre l’impartialité des corps policiers. Bien entendu, il va toujours y avoir une limite à ne pas franchir. » Cependant, Pierre Brien, inspecteur chef à la police de Laval, y voyait une menace au fondement même du principe de la police communautaire. Bousseau de la police de Mirabel a dû s’expliquer ( Bernard Bousseau La Presse du 4 août 2002 ) : «  ( … ) Notre véhicule est commandité par des citoyens corporatifs qui ont pignon sur rue à Mirabel. Leur contribution s’inscrit dans le cadre de la création d’un partenariat avec la communauté. ( … ) Les fonctions policières à l’intérieur d’une organisation sont très variées et il est normal que chaque policier puisse travailler avec des outils adaptés à ses besoins. » Du reste, d’après lui, d’autres corps policiers en font usage. Notons qu’au Saguenay-Lac-St-Jean, la Sûreté du Québec a aussi fait l’acquisition d’au moins une New Beetle.

La police déploie des trésors d’ingéniosité pour rééduquer les jeunes. On assiste à de l’inédit. Les policiers du poste numéro 5 de l’île de Montréal, desservant Dorval, l’Île-Dorval et Pointe-Claire, se sont inspirés, eux, des cartes de hockey pour produire, en collaboration avec les restos McDonald’s, une collection de 30 cartes “ Police de quartier ” représentant des flics dans leur milieu de travail. ( Légende d’une photo La Presse du 14 novembre 1998 ) « Plus un enfant établira de contacts avec les policiers, plus sa collection sera importante », indique-t-on dans la légende d’une photo publiée dans La Presse de l’automne 1998. Ils croient que cela les aidera à « établir un lien privilégié avec les enfants »… La photo montre un adulte trônant au milieu de scouts. Le texte faisant état d’une activité de la police, on présume que c’est un civil.

Que leur enseigne-t-il ? Les bienfaits du conformisme. En profit-il pour en savoir un peu plus sur le père, la mère, la parenté, les voisins, les amis de ces jeunes ? Difficile d’exclure cette possibilité. Facile de faire parler un enfant, un ado. Les jeunes, c’est connu, sont d’une naïveté désarmante, sans vraiment se rendre compte qu’ils peuvent occasionner bien des problèmes. Situons notre propos dans un contexte. Supposons que la police n’en profite pas pour leur soutirer des infos. Supposons-le… S’il arrive que l’un d’eux commette une indiscrétion, genre : “ Mon père dit que la marijuana c’est pas dangereux ” ou “ Mon père veut pas que je parle de ce qu’on fait à la maison ”, quelle sera la réaction du policier ? Demandera-t-il à de ses collègues en civil de faire une enquête discrète ? Ou se dépêchera-t-il d’oublier ses confidences pour ne pas trahir la confiance de ce jeune ? Réponse : quand on est policier, on l’est 24h par jour. Et l’info touchant les droits fondamentaux, notre civil l’a communique-t-il à tous ses jeunes ?

Il est par ailleurs particulièrement malsain de permettre à la police de solliciter de la sorte des entreprises. En effet, comment peuvent-elles refuser de participer « à la création d’un partenariat avec la communauté  » ? Le dirigeant d’une entreprise disant non est-il perçu comme un mauvais « citoyen corporatif » ? Ce partenariat, tout comme la prévention, le maître mot panzer, est devenu un dogme auquel il faut adhérer, sous peine d’excommunication. Essayer donc, juste pour voir, de critiquer ouvertement le concept de la prétendue police communautaire à l’épicerie, dans un bar, un resto ou la rue d’un village ou d’une petite ville. Peut-on parler d’extorsion voilée ici, à tout le moins de tordages de bras subliminaux ? Dans un autre contexte, il est arrivé dans les années 1970 que des dépanneurs refusant de collaborer se fassent dire que, s’il survient un méfait à leur établissement, la police tardera à se rendre sur les lieux.

La police commandite aussi. Janvier 2001, l’hebdo Progrès-Dimanche du Saguenay-Lac-St-Jean nous informait que la Sûreté du Québec parrainera une équipe de Dolbeau-Mistassini de la ligue de hockey junior. ( Progrès-Dimanche du 6 janvier 2002 ) Le nom de cette équipe de jeunes ? “ Les Polix ”. Elle affichera aussi les couleurs de ce corps policier, qui a fait confectionner des chandails et fabriquer des rondelles à cet effet. L’objectif ? Se rapprocher des jeunes et se donner une nouvelle image. Où prend-elle cet argent ? Est-il souhaitable que la police utilise celui des contribuables à cette fin ? Certains disent qu’il s’agit d’argent et de la vente de biens saisis au crime organisé. La police coûtant déjà les yeux de la tête, ne devrait-on pas soustraire ces revenus de ses prévisions budgétaires ?

Abordons une autre politique policière, celle-là d’une très grande élévation morale : les programmes de déjudiciarisation. À première vue, on s’extasie devant la beauté du geste. Cependant, quand on prend connaissance de ce qui suit, c’est le désenchantement. Selon Gérard Boismenu, du Département de science politique de l’Université de Montréal, la déjudiciarisation concernant les jeunes, qui épouse l’idéologie de la prévention, est une mesure positive mais elle comporte aussi des effets pervers. ( Les mécanismes de régulation sociale Éditions Boréal/Presses universitaires de Lyon Ouvrage collectif sous la direction de Gérard Boismenu, du Département de science politique de l’Université de Montréal, et Jean-Jacques Gleizal, de l’Université des sciences sociales de Grenoble, et faisant la synthèse des recherches françaises et québécoises en science politique, juridique et en criminologie )

Sachant que le signalement ne conduit pas nécessairement le jeune devant les tribunaux, les policiers sont tentés de référer à des organismes des causes sans preuves judiciairement suffisantes. Ainsi, la déjudiciarisation peut signifier la réduction du nombre d’affaires classées sans suite et, inversement, l’ « augmentation du nombre d’interventions officielles dans la vie des mineurs ». ( Il cite Trépanier, 1980, 254 ) Il ne faut donc pas s’étonner, nous apprend-il, que « plusieurs des jeunes impliqués dans les programmes de déjudiciarisation n’auraient pas eu, en d’autres temps, à comparaître au tribunal ». Répétons-le : « Plusieurs » !

En outre, Boismenu affirme que les décisions policières ont un caractère discriminant quant à l’origine sociale des jeunes faisant l’objet d’un signalement. ( NDLR : On parle de vitres cassées, ici. Ce qui valide notamment les propos que tenait déjà Alvaro Pieres, du Département de criminologie de l’Université d’Ottawa. ) ( Traité des problèmes sociaux Institut québécois de recherche sur la culture Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) Il écrit que des études aux États-Unis et même au Canada montrent que « les jeunes provenant de milieux socio-économique plutôt défavorisés sont traités avec discrimination et deviennent plus susceptibles d’accumuler des contacts avec les autorités. ( … ) Ainsi, la déjudiciarisation sert à renforcer la ségrégation exercée contre les pauvres et les groupes minoritaires en gardant sur eux une emprise non officielle ». ( Boismenu cite Laplante, 1985, 196, 202 )

Une autre étude confirme cette focalisation sur les vitres cassées. Elle a été effectuée par huit chercheurs universitaires, dont Micheline Mayer, membre de l’Institut de recherche pour le développement social et porte sur l’incidence des mauvais traitements et des troubles de comportement rapportés aux Directions de la protection de la jeunesse ( DPJ ) du Québec : le plus haut taux est constitué de familles défavorisées. ( Jean-François Bégin La Presse du 30 octobre 2000 ) Ce constat a fait tiquer Caroline Piecha, de Notre-Dame-des-Prairies, qui adresse aussitôt une lettre à ce quotidien. ( Caroline Piecha La Presse du premier novembre 2000 ) « Cet article jette encore le blâme sur les milieux pauvres, constate-elle. En effet, les signalements à la DPJ sont peut-être plus élevés ( dans les familles défavorisées ), mais qu’en est-il réellement ? Les riches sont-ils vraiment moins violents ou simplement moins souvent dénoncés ? Est-il possible que les familles sans problème financier aient tous les moyens pour cacher les sévices ? Ou sont-ils simplement moins surveillés ? Il est certain qu’il est beaucoup plus facile de soupçonner un assisté social qu’un notable... », fait-elle remarquer.

En ce qui concerne la déjudiciarisation, les faits suivants étoffent davantage les révélations de Boismenu et de ses sources. Dans son rapport annuel de 1994 portant sur les activités de la police de l’île de Montréal, Jacques Duchesneau, qui en était alors le directeur, écrit que les membres de la Section police-jeunesse du district 45 croient fermement que des actions appropriées auprès des jeunes peuvent « les préserver ou les sortir de la délinquance ». ( Police de la CUM Bilan 1994 ) Attirons l’attention du lecteur sur la nuance que contient cette phrase : …de préserver les jeunes de la délinquance ou les sortir de la délinquance. Donc, les premiers ne sont pas des délinquants, par conséquent n’ont commis aucun méfait punissable par la loi.

Poursuivons notre lecture de ce passage du rapport annuel… L’une de ces actions, le Programme support aux parents, démontrait son efficacité en 1994, écrit Duchesneau. Il s’agit d’une collaboration étroite entre les agents police-jeunesse et les parents de jeunes qui ont commis des délits. À proprement parler, de la « déjudiciarisation » en échange de la participation des parents et des jeunes à un processus de réhabilitation. Dans les faits, explicite-t-il encore plus clairement, « les parents sont avisés des écarts de conduite ou des actes punissables commis par l’enfant, des données du problème et des programmes de réhabilitation et de prévention auxquels parents et enfants devront s’astreindre ».

Duchesneau parle « des écarts de conduite ». Il ne décrit pas ce qu’il considère comme en étant un, qui, ne le perdons pas de vue, n’est pas un délit punissable par la loi. On découvre alors que ce jeune doit, tout comme un délinquant ayant commis un méfait, se soumettre à des programmes de réhabilitation et de prévention, ainsi que ses parents du reste. Une obligation ? Oui : Duchesneau a écrit mot à mot « devront s’astreindre ». Astreindre, c’est contraindre, soumettre de gré ou de force. Donc, ce que rapporte Boismenu est parfaitement fondé. Là, on parle plus spécifiquement de la chape de plomb sur les épaules d’un jeune n’ayant rien fait d’illégal, sur celles de ses parents aussi. Préoccupant, quand on sait d’autant plus qu’il ne s’agit pas de cas isolés : Boismenu, on l’a vu plus haut, a bel et bien précisé « plusieurs jeunes ».

Et ses propos sont du reste corroborés également par Fourcaudot et Prévost. ( Martine Fourcaudot et Lionel Prévost Prévention de la criminalité et relations communautaires Éditions Modulo ) Les deux auteurs écrivent en effet que certains programmes conçus en fonction des contrevenants « potentiels » se proposent, par le moyen d’interventions minimales, de résoudre des situations problématiques « qui pourraient conduire directement ou indirectement à la criminalité ». La plupart de ces programmes s’adressent aux moins de 18 ans. La clientèle, qui est dépistée et dirigée vers ces programmes par des organismes communautaires, des groupes sociaux ou des policiers, « accepte en général volontairement » de se faire aider. Les deux auteurs ne spécifient pas ce qui advient à ceux s’y refusant.

Lorsque des agents de la police de l’île de Montréal, ou de n’importe quel corps policier, se présentent à la direction d’une école ou au domicile de parents pour signaler certains « écarts de conduite » non punissables de leur élève, leur enfant ou ado, ils sont insuffisamment informés pour faire la distinction entre la légalité et l’illégalité de l’intrusion policière. La peur de la police, justifiée ou non, embrouille aussi leur sens critique. La police rééduquant des familles, avec ce que cela implique en matière d’endoctrinement à l’idéologie de l’insécurité, à la morale bourgeoise et au civisme aseptisé. Des dirigeants d’organismes gouvernementaux et paragouvernementaux, d’organismes privés, d’entreprises et de simples citoyens participent à cette rééducation répressive, clandestine en plus. La prévention ouvre la porte au totalitarisme parce que sans judiciarisation, il n’y a plus de justice.

C’est à partir de là que commence le Far West et qu’on arrive à un gâchis semblable. Ces jeunes ignorent tout de leurs droits et libertés. De son côté, le pouvoir ne fait rien pour les en informer. En les gardant dans l’ignorance, il peut plus facilement les manipuler comme bon lui semble. Les exemples où des ados font l’objet d’irrespect et de mauvais traitements sont très nombreux. Très. Ils donnent une bonne idée de l’atmosphère régnant de l’autre côté du mur de Berlin, l’espace public. Apportons d’autres cas concrets, et demandons-nous si nous sommes en présence « d’actes punissables », par conséquent de « déjudiciarisation », ou simplement « d’écarts de conduite » non punissables, ou autrement dit : d’intolérance, de ségrégation exercée contre les pauvres et les groupes minoritaires. Notre police est toujours en train d’étendre les pouvoirs qu’elle possède déjà ou d’en instaurer de nouveaux quelque part, un feu roulant, ça n’arrête pas. De son côté, la Société civile n’arrête pas de s’y soumettre. Pas surprenant que la police en veuille toujours plus.

Voyons d’abord comment de jeunes vitres cassées sont traités dans des centres de réadaptation du Québec, qui accueillent des ados placés en vertu de la Loi de la protection de la jeunesse. Examinons le cas de celui ayant pignon sur rue à St-Hyacinthe, dans cette même ville où a eu lieu l’émeute de 200 à 300 ados de la polyvalente Hyacinthe-Delorme. Et au cours de la même année. ( Hélène Boyer Journal de Montréal du 28 janvier 1999 ) ( Rima Elkouri La Presse du 9 décembre 1999 ) Décembre 1999, des employés de ce centre déposent auprès du comité d’usagers de l’institution 19 plaintes relatives à des cas de mauvais traitements dont auraient été victimes 15 jeunes. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse ( CDPDJ ) est saisie du dossier et avise le directeur général des centres jeunesse de la Montérégie, André Brunelle, qu’elle déclenche une enquête. De quels mauvais traitements s’agit-il ? Certains employés du centre n’hésitent pas à parler d’ « un régime de terreur encore plus sévère que celui de bien des milieux carcéraux au Québec ».

Ils dénoncent notamment les conditions de vie en chambres d’isolement ( ex. dormir pendant des semaines sur un lit de métal, sans matelas ni couvertures ), des abus de pouvoir ( ex. être envoyé une semaine en chambre d’isolement pour n’avoir pas lacé ses souliers ) et des cas d’agressions physiques. Ils disent aussi craindre pour des jeunes aux idées suicidaires qui se retrouvent parfois sans surveillance. Pourtant de dire certains employés, « ce ne sont pas des bandits ». Agés de 12 à 18 ans, ils sont généralement abandonnés par leur famille ou aux prises avec des problèmes de comportement ou de toxicomanie. Aucun des employés visés par les plaintes n’a subi de sanctions, déplorent-ils. Pour le comité des usagers, les cas de mauvais traitements rapportés sont très graves. Louise Ayotte, agente de liaison : « C’est comme si on disait : oui, il y a négligence. Mais, en même temps, c’est pas assez grave pour donner une punition. »

En septembre 2000, Claude Fillion, président de la CDPDJ, dépose un rapport d’une centaine de pages, confirmant officiellement les inquiétudes de ceux qui ont dénoncé la situation. ( Martha Gagnon La Presse du 20 septembre 2000 ) Lisons ce passage d’un article de la journaliste Martha Gagnon de La Presse… Au lieu d’être aidés, des jeunes ( de 15, ils sont passés à 26 ) ont souffert de mesures disciplinaires excessives, d’abus d’autorité, de propos dénigrants ( en plus d’organiser des concours de zombies, on les traitait de minables, de piteux ), de mises en isolement injustifiées et enfin, de conditions ressemblant à celles d’un milieu carcérale pour adultes. Éloquents, les commentaires du président Fillion.

Il parle d’un « dérapage inacceptable » qui démontre l’urgence d’instaurer des mesures de contrôle externes et d’agrément pour mieux surveiller ces établissements, comme c’est le cas des hôpitaux. « Les intervenants en réadaptation sont des professionnels et non des agents de sécurité ( sic ), souligne-t-il. J’ai été estomaqué, raconte-t-il, de voir que des adolescents étaient mis en isolement dans de véritables cellules de 6 par 7 par 8 pieds pour des périodes trop longues et des motifs inadéquats. C’est un dérapage vers la répression. Les centres devraient être soumis à un code de déontologie pour éviter ce genre de situation. » La CDPDJ va même jusqu’à demander aux autorités de l’établissement et « au directeur de la protection de la jeunesse » des excuses écrites aux jeunes concernés et à leurs familles. Président Fillion : « La confiance du public a été ébranlée. L’État a la responsabilité de protéger et de rééduquer ces jeunes, pas de leur nuire. »

Le nom des tortionnaires de ces jeunes auraient dû être divulgué, et leur photo diffusée dans les journaux et téléjournaux. Le totalitarisme se volatilise quand il est exposé à la lumière crue des médias. Le pire, doit-on noter, c’est que des intervenants, à qui on reprochait des manquements, refusaient de les reconnaître. Il est vrai que, par la suite, le ministre péquiste délégué à la Protection de la jeunesse, Gilles Baril, est intervenu. Parmi les mesures prises, le chef de l’une des unités du Centre Bois-Joly a été démis de ses fonctions et des sanctions disciplinaires ont été appliquées dans plusieurs cas. Elles font cependant l’objet de griefs, précise la journaliste Gagnon. De plus, le président de la Commission des droits affirmera que le plan d’action peut être encore amélioré. Bienvenu à St-Hyacinthe, une ville qui manifestement aime beaucoup les jeunes !

Faisons état d’une déclaration du ministre Baril, publié dans La Presse, et qu’on peut situer au tout début de cette affaire. Il avait dit, un peu excédé ou déçu, on ne sais trop : « Ils veulent pas y aller », les jeunes, dans les centres de réadaptation. Trop de vinaigre et pas assez de miel peut-être ? Le ministre-péquiste-Baril-protecteur-de-la-jeunesse, et ses prédécesseurs, aurait dû faire en sorte que tout jeune placé dans l’un de ses centres ou pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse du Québec reçoive, dès son arrivée, un dépliant expliquant clairement les droits que lui confèrent les Chartes canadienne et québécoise, avec, en gros caractères, le numéro de téléphone sans frais de la Commission des droits de la personne. ( 1-800-361-6477 ; adresse courriels : webmestre@cdpdj.qc.ca ; site Web : www.cdpdj.qc.ca ) Ou celui de la Ligue des droits et libertés du Québec ( 514-849-7717 ; adresse courriels : info@liguedesdroits.ca ; site Web : www.liguedesdroits.ca ). Notons que Baril, l’idéateur de la ligne délation sans frais de sa Loi antitabac, n’a pas pensé d’offrir à la clientèle des centres de réadaptation une ligne gratuite du genre.

Cet événement était l’aboutissement en quelque sorte d’une situation qui gangrenait le système depuis longtemps. À maintes reprises, dans le passé, la juge Andrée Ruffo, du Tribunal de la Jeunesse, avait en vain donné l’alerte. Quoi que dans ce cas, semble bien qu’il n’y ait pas eu de mauvais traitement physique. Cependant, il n’en indiquait pas moins que le totalitarisme y avait développé ses tentacules. Là aussi il y avait eu enquête du président Fillion de la CDPDJ. Voyons les faits. Mars 1999, le ministre Baril annonce la mise en tutelle des centres jeunesse des Laurentides.

Quelques jours après, le président de la CDPDJ publie un premier rapport. ( Isabelle Hachey La Presse du 5 mars 1999 ) De quoi s’agit-il ? De délais inacceptables, de laxisme, de mauvaises évaluations, manque de suivi, ignorance ou mépris de la Loi sur la protection de la jeunesse... En prenant 84 dossiers au hasard, la commission a constaté que la loi n’a pas été respectée dans... 76 cas. ( Yves Boisvert La Presse du 13 septembre 2000 ) Et pas sur des détails, signale le journaliste Yves Boisvert de La Presse : ordonnance de la Cour non respectées, mauvaises évaluations des enfants, listes d’attente scandaleuses, etc.

Le président Fillion pointe du doigt les régies régionales de la santé et des services sociaux comme étant à l’origine du problème, l’application de la Loi sur la protection de la jeunesse variant selon les régions. Il en résulte que dans les centres jeunesses des Laurentides règne une confusion généralisée qui entraîne des conséquences dramatiques pour les enfants et ados maltraités. En outre, dans les autres centres du réseau québécois, bien que le désastre n’en atteigne cependant pas l’ampleur, on n’en connaît pas moins une période de « fortes turbulences ». De là le besoin que chacun soit mieux encadré et de « faire disparaître l’idée qu’il existe autant de lois que de directions de la protection de la jeunesse au Québec », signale le président Fillion. Ce n’est pas la seule ratée, la formation déficiente des intervenants, constatée dans plusieurs régions, préoccupe aussi la CDPDJ. Un an après, nous apprendrons que le grand ménage tire à sa fin aux centres jeunesse des Laurentides. ( Isabelle Hachey La Presse du 13 mars 2000 )

Chez les enfants et ados confiés à un centre jeunesse, il s’en trouve qui sortent très perturbés du milieu familial malsain où ils vivaient. Certains sont malheureux, poqués, révoltés, un peu délinquants sur le bord, ou carrément délinquants. Qui ne le deviendrait pas, dans un tel contexte familial ? Au nom du fameux principe de « déjudiciarisation », la police y mettait-elle également son grain de sel ? On ne peut s’empêcher de le penser, sachant tout ce que l’on sait d’elle déjà. Facile d’influencer des intervenants dont la formation est déficiente et qui, au lieu d’appliquer la loi, appliquent celle de la direction de la régie régionale à laquelle ils appartiennent. La police en civil avait-elle infiltré le milieu ? Plus que possible, même plausible.

Combien d’ados se suicident au sein du réseau des centres de réadaptation du Québec à cause des mauvais traitements qu’ils y subissent ? On ne le sait pas, mais il y s’en trouve, le contraire étonnerait grandement. À celui de St-Hyacinthe, municipalité adorant les jeunes, on en obligeait à participer à des concours de zombies, les traitait de minables, de piteux, les mettait en cellule pour un oui, pour un non, certains étaient même agressés physiquement. Tout faire pour qu’ils ne se sentent pas bien au sein de l’institution. Agressions psychologiques suffisamment violentes pour générer un burnout et conduire au suicide. Des employés de ce centre, qui avaient dénoncé la situation, s’inquiétaient du fait que certains aux idées suicidaires se retrouvent parfois sans surveillance. ( Rima Elkouri La Presse du 9 décembre 1999 ) Dans un article daté de décembre 2002, le journaliste Mathieu Perreault de La Presse rapport que le tiers des jeunes suivis par les centres jeunesse au Québec a déjà fait une tentative de suicide, une proportion beaucoup plus élevée que pour le reste de la population de cet âge, signale-t-il. ( Mathieu Perreault La Presse 18 décembre 2002 )

Après que les multiples déficiences du réseau des centres jeunesse du Québec furent sorties du sac, la journaliste Isabelle Hachey de La Presse écrit ( Isabelle Hachey La Presse du 5 mars 1999 ) : « Enfin, la vérité est connue plus largement ! Andrée Ruffo, la juge du Tribunal de la Jeunesse, a de quoi se réjouir ». Une entrevue avec la juge suit son introduction. « Ce qui était absolument intolérable, relate-t-elle, c’est le fait qu’on demande aux juges de faire des compromis, de ne plus décider dans l’intérêt des enfants, mais selon les politiques, les places d’hébergement restantes, les ressources allouées. Il n’y a aucun juge qui devrait être complaisant et accepter de le faire. » Elle estime que le gouvernement doit « arrêter d’empiler les rapports » et corriger le tir dans l’ensemble du Québec. Elle implore le public et les autorités « de ne pas tomber dans le piège du papier. Ce n’est pas du papier, ce ne sont pas des statistiques, ce sont des enfants. Des bébés naissants, de grands adolescents, des petites bibittes qui veulent apprendre, qui sont tout croches, qui ont faim, qui sont sales, qui ne savent pas se débrouiller là-dedans. Et nous, nous ne sommes pas là. »

Et ces intervenants des Laurentides qui, excédés du souci constant de bien-être que la juge Ruffo manifestait à l’endroit des jeunes, la dénigraient publiquement, la boycottaient systématiquement quand elle siégeait à St-Jérôme, sont-ils encore là ? Selon André Lebon, un expert chargé d’informer le ministre Baril : « C’est un gros ménage. ( ... ) Les responsables des problèmes majeurs soulignés dans le rapport ne sont plus là, il ne faut pas se le cacher. » Même l’ancien directeur-de-la-protection-de-la-jeunesse, Claude Lamothe, qui lui avait mis des bâtons dans les roues, en déposant contre elle des dizaines de requêtes en récusation, a été contraint de démissionner en décembre 1998. On croyait ces enfants et ados entre bonnes mains, ils ne l’étaient pas. Quand on pense que la pseudo police communautaire, dans sa propagande visant à convertir tout le monde à son orthodoxie, souligne vouloir protéger, entre autres éléments de la société, « nos enfants », il y a là de quoi s’interroger.

Cependant ne fermons pas trop vite le dossier des centres jeunesses. Suivant le Regroupement des organismes communautaires autonomes jeunesse du Québec et l’Association des groupes d’intervention en défense de droits en santé mentale du Québec, ils utilisent des pratiques ressemblant à celles du milieu carcéral, c’est tout le système de ces établissement qui doit être remis en question. ( Pascale Breton et Katia Gagnon La Presse du 5 octobre 2000 ) « Nous avons rencontré des jeunes dans des centres de cinq régions du Québec et c’est partout pareil », déclare Claudine Laurin, secrétaire adjointe au Bureau de consultation jeunesse de Montréal. Elle estime que le ministre Gilles Baril, « a réglé la question, sans voir le problème de structure ». Ainsi qu’il l’avait fait lors de la publication du rapport d’enquête de la CDPDJ, il a de nouveau parlé de cas isolés. D’après lui, les organismes réclamant des changements ne travaillent pas dans les centres jeunesses. À ce compte-là, on pouvait dire de même du ministre-péquiste-protecteur-des-jeunes.

Octobre 2001, plus de deux ans après donc, l’éditorialiste Katia Gagnon de La Presse fait le constat que le réseau s’est enfin pris en main. ( Katia Gagnon La Presse du 19 octobre 2001 ) Et celui qui fut le premier ministre délégué à la Santé responsable des services sociaux, Gilles Baril, a joué un rôle capital dans ce virage, écrit-elle. C’est en bonne partie parce qu’il a éloquemment défendu leur cause autour de la table du conseil des ministres que les centres jeunesse, qui étaient souvent les oubliés du réseau de la santé, ont enfin pu obtenir des budgets qui ont adouci les compressions de 60M$ effectuées au cours des années précédentes. Bien sûr, ajoute-t-elle, la situation est loin d’être parfaite. Les budgets sont encore déficitaires dans cinq régions du Québec. L’éditorialiste constate aussi que le réseau n’a pas encore totalement emprunté le « virage milieu » : 25 000 enfants sont encore placés hors de leur famille. C’est beaucoup trop, estime-t-elle. Et la liste d’attente pour la prestation de services ( 500 noms ) est encore bien longue. Ajoutons à ses propos que c’est d’abord et surtout une question de respect des droits des jeunes.

Examinons sur le terrain d’autres formes de répression dont sont victimes des jeunes vitres cassées. À l’été 2000, un policiers de l’île de Montréal, Mitchell Janhevich, est suspendu sans solde pendant trois jours par le Comité de déontologie. ( Marcel Laroche La Presse du 23 juillet 1999 ) En avril 1998, il avait aspergé de poivre de Cayenne le visage d’un mineur menotté, mains derrière le dos, et placé sur la banquette arrière de l’auto-patrouille. Paraît-il qu’il s’apprêtait à cracher sur le policier qui avait procédé à son arrestation. Le commissaire du comité, Me Jacques Monette, souligne que le gaz doit être utilisé à bon escient, et non dans un mouvement d’impatience. La procureur du commissaire, Me Danielle Simoneau, note l’absence de repentir du policier. L’avocat de Janhevich, Me Yves Clermont, plaide en effet que son client n’a pas à se repentir parce convaincu d’avoir agi de bonne foi.

Ce corps policier n’est pas le seul à manquer de respect à l’égard des jeunes, à les maltraiter, celui de Terrebonne aussi, entre autres. Dans un article daté de l’été 2000, le journaliste Bruno Bisson de La Presse écrit que la violence avec laquelle un policier a battu un ado de 16 ans et l’apathie de trois de ses collègues qui en ont été témoins sans intervenir, viennent de leur valoir des suspensions de 5 à 15 jours ( Rollande Parent de la Presse canadienne, et Bruno Bisson La Presse des 29 juin et 2 août 2000 ) : Patrick Lepage, Rémi Labonté, Yves Laniel et Luc Richard. Voyons les faits relatés par la journaliste Rollande Parent de la Presse canadienne. En début de soirée du 16 mars 1997, la victime et deux de ses amis se rendent dans la cour de l’école Esther-Blondin de Terrebonne rejoindre deux copains. Puis tout ce monde se met à bavarder, quelques uns allument un joint.

Des autos-patrouille arrivent, les jeunes se sauvent, le policier Patrick Lepage les rattrape, hume l’odeur de cannabis, décide de les fouiller, la victime s’y refuse. Lepage trouve deux petits sacs de plastique vides dans l’une de ses poches. Les policiers veulent savoir ce qu’ils contenaient, l’ado refuse de répondre. Le ton monte, Lepage le couvre d’injures et, la fouille terminée, lui assène un petit coup sec dans le ventre. L’ado le repousse, Lepage le saisit à la gorge, l’ado le repousse encore, Lepage tombe à terre. Alors que deux collègues policiers maîtrisent l’ado, Lepage se relève, prend un élan de quelques pas et lui administre un violent coup de poing dans le ventre, l’ado en a le souffle coupé, la douleur le plie en deux, puis Lepage le jette au sol, lui passe les menottes.

Cependant, il n’en a pas terminé avec Lepage, loin de là, signale la journaliste. Menotté, il se retrouve sur la banquette arrière de l’auto-patrouille. On n’a pas jugé bon de boucler sa ceinture de sécurité et, en cours de route, Lepage applique brusquement les freins, l’ado est projeté contre la vitre séparant les deux banquettes. Arrivé au poste, Lepage le sort de l’auto-patrouille en l’agrippant par les cheveux, l’amène au sous-sol dans un petit local, le projette sur le plancher, lui administre de nombreux coups de pieds aux jambes, le saisit par les cheveux pour qu’il le regarde et lui dit : « Check moé ben la face, tu vas t’en souvenir, mon hostie ».

Selon Me Suzanne Lévesque, présidente du Comité de déontologie, Lepage avait serré l’ado à l’encolure, technique potentiellement dangereuse : « Nul doute ici que le rapport de force de trois policiers était nettement suffisant pour venir à bout de l’adolescent sans devoir appliquer une technique aussi risquée. ( ... ) À la lumière de la preuve retenue, la façon dont l’agent Lepage s’est comporté, avec violence et vengeance, gratuitement et même délibérément, est totalement inadmissible. » Elle note également qu’il est le seul policier à prétendre que le jeune était « visiblement sous l’effet de stupéfiants ». Lepage est suspendu sans solde pour 15 jours. Quant à Rémi Labonté, Yves Laniel et Luc Richard, ils ne sont pas intervenus pour calmer leur collègue. Elle souligne que « l’absence de conscience professionnelle dont ils ont fait preuve, en laissant agir leur confrère, est contraire à la norme de conduite qui impose aux policiers de se comporter de manière à préserver la confiance et la considération que requiert leur fonction ». Reconnus coupables de complicité, tous trois écopent d’une suspension de 5 jours sans solde.

Après avoir pris connaissance de tout ce qui précède, sans compter ce qui suivra, on ne peut faire autrement que de remarquer la disparité colossale entre ce qui se passe sur le terrain versus l’indignation manifestée publiquement par le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard avant et après l’adoption de la Loi canadienne C-7 sur les jeunes contrevenants. Appuyé par ce dernier, les bloquistes de Gilles Duceppe ont multiplié les interventions au Parlement canadien. ( Joël-Denis Bellavance La Presse du 14 décembre 2001, des 29 et 30 janvier, et des 5 et 6 février 2002 ) Ne retenons qu’une de ces indignations, celle du ministre péquiste de la Justice, Paul Bégin, qualifiant la nouvelle loi fédérale de « désastre » ( Presse canadienne La Presse du 6 février 2002 ) : « C’est une journée très triste », déclare-t-il. (…) C’est une loi répressive qui considère les jeunes comme des bandits. Mettre un jeune en prison avec des criminels endurcis, c’est l’envoyer à l’école du crime. » Cependant, pas un mot du ministre sur la répression de la police et de ses collabos, clandestine, illégale, quotidienne et charcutante que subissent des ados dans l’espace public québécois.

Le tollé péquiste et bloquiste porte sur l’âge des jeunes contrevenants. Selon eux, la nouvelle loi permettra aux tribunaux d’imposer aux ados de 14 ans et plus, au lieu de 16 ans et plus comme c’était le cas auparavant, des peines d’adultes lorsqu’ils sont trouvés coupables de crimes graves, dont le meurtre. La ministre fédérale libérale de la Justice, Anne McLellan, a affirmé que la loi laissera aux provinces le soin de décider de l’âge à partir duquel les peines pour adultes s’appliqueront. De fait, un seul reproche peut être adressé à l’encontre de cette loi, entrée en vigueur en mars 2003 ( Presse canadienne – La Presse du 31 mars 2003 ) : elle favorise l’inégalité des sentences d’une province à l’autre. L’ado vivant dans une province où sévit un gouvernement de droite risque d’être plus sévèrement puni. Deux poids, deux mesures, en somme, dans ce pays où la justice devrait être la même pour tous ses citoyens.

Développons un autre volet. Bien qu’invisible à l’œil non initié, le citoyen franchit un tourniquet quand il entre dans l’espace public pour aller travailler, consommer, s’amuser ou flâner. Ce tourniquet ne sépare pas que le bien du mal, mais aussi le beau du laid, ce qui se fait et ne se fait pas. Simple question d’esthétisme, d’hygiénisme. Par exemple, si vous êtes un punk, il n’y a pas beaucoup d’endroits où vous êtes le bienvenu. La ségrégation spatiale est une réalité bien réelle. Signalons une intervention du politique. Le maire Pierre Bourque a cédé à l’UQÀM, en août 1999, la place Pasteur, rue St-Denis, à Montréal. ( André Noël La Presse du 12 août 1999 ) L’objectif : en chasser les jeunes marginaux qui s’y rassemblaient depuis des années. Cet espace public étant devenu espace privé, l’UQÀM peut désormais les en éloigner sans coup férir, ce que ne pouvait faire la ville. Un cas éloquent d’entourloupes qu’utilisent des élus pour contourner l’un des droits de la Charte canadienne, celui de circuler librement dans l’espace public.

Jesus Jimenez Orte, président de la Ligue des droits et libertés, section de Québec, est d’avis que « les jeunes forment le groupe le plus visé actuellement par l’intolérance. ( Jesus Jimenez Orte Revue Notre-Dame de décembre 2000 ) Les 12 à 18 ans, tout particulièrement. Les jeunes n’ont pas tellement d’endroits pour se faire entendre ni de lieux où aller. ( ... ) On ne tolère même pas que les jeunes puissent flâner quand c’est l’un des droits fondamentaux de pouvoir circuler librement. » Ces jeunes font peur et ils sont considérés comme dangereux, rapporte-t-il. On refuse donc qu’ils occupent les places de ville. Greffons à son propos qu’il en est ainsi dans les petites villages, comme Lac Bouchette, au Saguenay-Lac-St-Jean, et les petites villes, comme Roberval, située dans la même région.

Orte va plus loin : « La société québécoise est en train de commettre beaucoup d’erreurs par rapport à la jeunesse. Beaucoup de comportements antisociaux chez les jeunes sont les conséquences de manifestations d’intolérance. Pour ceux-ci, c’est la tolérance zéro en tout et partout. D’ailleurs, cette expression utilisée pour l’alcool est très représentative de ce qu’on peut tolérer et ne peut pas tolérer de leur part. ( Cette intolérance ) ne s’applique donc pas qu’à la consommation d’alcool. On est en train d’oublier les jeunes, d’hypothéquer leur futur. Sans qu’on s’en soit rendu compte, on a évacué de tous les grands débats la question de la relève, de l’éducation », déplore-t-il.

Le sort réservé aux jeunes n’est pas tellement différent de celui des adultes éclopés de la vie. Eux aussi sont des sans voix, des sans pouvoir, des « have not ». La police, en uniforme et en civil, veille à les contenir le plus loin possible des espaces publics les plus achalandés ou à les maintenir dans leur espace privé respectif. Exagération ? Début 1999, la Ville de Montréal investit 60 000$ dans une campagne de publicité pour amadouer les commerçants du Marché Bonsecours, dans le Vieux-Montréal, qui protestent contre la venue de sans-abri dans leurs établissements. ( Gilles Gauthier La Presse du 26 janvier 1999 ) Geste d’une grande noblesse de la part des élus, sommes-nous portés à penser, mais la suite de l’article nous fait changer d’avis. On empêchera la clientèle de l’Accueil Bonneau, soupe populaire située dans le même secteur, de se mêler aux touristes. Cela illustre bien la ségrégation spatiale dont on parle. Nous sommes là en présence d’un cas type d’atteinte au droit de circuler librement au Canada. De toute évidence, les sans-abri n’ont pas le look requis.

Autre fait. La Société de développement commercial ( SDC ) du centre-ville de Montréal lançait à la fin de l’été 2000 son plan d’action pour revitaliser le centre-ville, améliorer le mobilier urbain, l’aménagement, la sécurité et la propreté. ( Mathieu Perreault La Presse du 12 septembre 2000 ) Des rues propres jusqu’en décembre et moins de sans-abri, rapporte le journaliste Mathieu Perreault de La Presse. Deux travailleurs sociaux supervisés par le YMCA essaieront de convaincre les sans-abri d’aller dormir et mendier ailleurs qu’au centre-ville. C’est qu’en juin, un sondage sur les perceptions du centre-ville a révélé « qu’ils constituent un irritant… ( … ) Les places d’affaires ont aussi des problèmes à traiter avec les itinérants », déclare le directeur général de la SDC, Maurice Boucher. Une photo accompagne l’article : le maire Pierre Bourque, sourire affiché, serrant la main de Boucher.

YMCA ( Young Men’s Christian Association ) ? Voilà un acronyme nous rappelant certains faits. Sheila Laursen, directrice des programmes communautaires au YMCA, est membre du comité des aviseurs du poste 20 de la pseudo police communautaire de l’île de Montréal. Environ huit mois plus tôt, en janvier 2000, dans une lettre cosignée, les membres de ce comité avaient protesté contre un article de la journaliste Isabelle Hachey de La Presse faisant état de la hausse importante de la répression policière envers les sans-abri. Ils avaient qualifié l’article d’alarmiste et ne correspondant pas à leur réalité. Et ne voilà-t-il pas que deux travailleurs sociaux supervisés par un YMCA de la même ville essaieront de « convaincre » les sans-abri d’aller dormir et mendier ailleurs qu’au centre-ville... « Convaincre », dites-vous ? Comment se comportera-t-on à leur endroit s’ils persistent à vouloir y demeurer ? Aucun doute : la police en civil prendra les choses en mains, suivant ses méthodes usuelles illégales. Aux atteintes au droit de circuler librement, s’ajouteront de multiples atteintes à la dignité.

Voyons ce que cela donne sur le terrain. Depuis 2000, apprend-on en novembre 2003, la police de l’île de Montréal sévit contre les sans-abri. En plus des interventions clandestines, une activité répressive où elle excelle, elle leur distribue des contraventions. En près de trois ans, les résultats sont édifiants, au point où une trentaine d’organismes d’aide aux sans-abri lancent l’opération Droits devant ”, allusion probable aux droits et libertés. Ils ont répertorié 700 contraventions démontrant, selon eux, qu’ils sont harcelés par la police. ( Louise Leduc La Presse du 26 novembre 2003 ) Ainsi, traverser un chemin public ailleurs qu’à l’intersection : 27$ d’amende. « Piéton ne s’étant pas conformé au feu de circulation alors qu’il n’y a pas de feu de piéton » : 37$. « Jeter  sur le sol du domaine public des cendres ( de cigarettes ? ) » : 85$. Tellement incroyable, cette dernière infraction, que je la rapporte avec hésitation : j’ai vainement tenté d’obtenir des infos à ce sujet auprès de l’un de ces organismes. Cependant, il est un fait que la police n’a pas contesté publiquement ce passage de l’article.

Une initiative de la police ? Non, c’est la Ville de Montréal qui a décidé de « serrer la vis », de l’aveu même du conseiller municipal Peter Yeomans, membre du Comité exécutif et responsable du corps policier. Ce n’est pas du harcèlement, insiste-t-il, mais un équilibre à trouver entre les droits de chacun, particulièrement à l’encontre des quelque 500 squeegees à Montréal. « Plusieurs personnes, et notamment les femmes, se sentent agressées par eux quand, en fin de journée, ils sont plus agressifs parce qu’ils n’ont pas récolté l’argent qu’ils espéraient, explique Yeoman, qui ajoute : il faut dire que leur apparence, aussi, a de quoi choquer ( sic ). ( … ) Il ne faut pas laisser ce monde-là dehors à n’avoir aucun objectif de vie. Je ne veux pas prêcher, mais je ne veux pas voir ces vies être gaspillées. »

Émouvante rhétorique : Montréal, on le voit, adore aussi les jeunes, et s’en occupe. Et de qui Yeomans tient-il ses renseignements, pensez-vous ? Et quelles sont ces femmes qui se sentent agressées et combien sont-elles ? Y a-t-il parmi elles des anxieuses sociales, des intolérantes et des… policières en civil ? Et les squeegees, eux, qu’en pensent-ils. Des réponses à ces questions permettraient de vérifier si la mesure extrémiste est justifiée. Il semble bien que les médias n’aient pas fait enquête à ce sujet… Un oubli sans doute.

Comment les organismes participant à l’opération Droits devant ont-ils répertorié ces 700 contraventions ? France Labelle, directrice du Refuge des jeunes, explique, au cours d’un point de presse, en recevoir chaque mois des piles dont l’organisme ne sait comment en disposer puisque la plupart des “ contrevenants ” n’ont fait qu’y passer : « Et c’est souvent quand ils sont sur la bonne voie, qu’ils ont une adresse et se sont trouvé un travail que ces contraventions impayées reviennent les hanter. ( … ). Comment se fait-il qu’un jeune de la rue est si vite accusé de flâner alors que d’autres citoyens peuvent attendre quelqu’un 30 ou 45 minutes sans être embêtés ? Quelle est la frontière entre attendre et flâner ? » Écoutons aussi le commentaire de Dan Bigras, l’un des très rares artistes québécois à se préoccuper du sort fait aux jeunes, qui parraine, depuis plusieurs années, l’organisme de Labelle: « En tout cas, ça donne des jeunes très en forme, qui courent tout le temps, ironise-t-il. Ils doivent fuir les Hell’s ( Angels ), la mafia, les pédophiles, la police. Ils n’ont le droit d’être nulle part. »

Qu’elle est la version de la police ? La commandante Johanne Paquin, du poste 21, aurait affirmé que les policiers ne remettent des contraventions aux marginaux du carré St-Louis et des environs que lorsqu’ils commettent des incivilités. Jeter sa cendre par terre, en est-ce une ? La question ne lui pas été posée. Sa déclaration a fait tiquer Pierre Rivard qui, dans un lettre à La Presse, relate passer deux fois par jour dans ce secteur et n’en avoir jamais été témoin, ni de harcèlement, ni d’agressivité de la part de marginaux. ( Pierre Rivard La Presse du 8 décembre 2003 ) Il ne dit pas qu’il n’y en a jamais, il dit n’en avoir jamais été témoin. Et compte tenu du nombre de fois qu’il circule dans le coin, il doute que les incivilités soient généralisées. Par contre, il a été témoin à quelques reprises de la façon pour le moins cavalière avec laquelle les policiers du poste 21 interpellent les marginaux : « Mon crisse, je t’avais dit que je ne voulais plus te voir-là. » ; ou encore : « T’en veux-tu encore, des tickets ? » ; etc.

Il raconte qu’un midi, il prenait place sur un banc lorsque deux marginaux sont venus s’y asseoir. Deux policières arrivent peu après, l’une interpelle l’un d’eux vulgairement, menace de lui donner un ticket pour « flânage » s’il ne quitte pas les lieux. Rivard, l’auteur de la lettre, intervient, lui fait observer qu’elle devrait commencer par lui, puisqu’il est arrivé avant eux, et que s’ils flânent, lui aussi flâne. Les policières l’ignorent, les deux marginaux ne disent rien, ne bougent pas. Une policière leur demandent leurs papiers, sort stylo et carnet de contraventions. Rivard remet sa carte d’affaires à l’un des marginaux, lui précise : « Si vous avez une contravention, appelez-moi, j’irai témoigner en votre faveur et je dénoncerai la discrimination dont vous êtes victimes. » Une policière menace de l’arrêter pour entrave au travail de la police, Rivard la met au défi de le faire. Finalement, l’une dit à l’autre : « Allons-nous en, on reviendra plus tard. » Et Rivard d’expliquer parce qu’il y avait un témoin gênant, vestonné et cravaté, lui.

Un autre lecteur de La Presse se manifeste en février 2004 : Bernard St-Jacques, organisateur communautaire pour le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal ( RAPSIM ). ( Bernard St-Jacques La Presse du 2 février 2004 ) Il signale que, dans le plan de réorganisation des 49 postes de quartier de la police de l’île de Montréal, il est, entre autres, question de mettre l’emphase sur la petite criminalité. « Le plan d’optimisation, explique-t-il, prévoit ajouter 26 codes d’appels, vous savez ces codes mentionnés lors des communications entre une centrale et les patrouilleurs suite à l’appel d’un client ? Le problème est que, parmi ceux-ci, on identifie carrément le vagabondage, la mendicité, la prostitution et le regroupement de jeunes comme étant des actes d’incivilités. »

Résumons son argumentation. Le vagabondage est autant, sinon plus, le fait de facteurs structurels pauvreté, exclusion sociale… que de causes individuelles. L’itinérant est trop souvent amené à survivre dans de piètres conditions et subir bon nombre de problématiques, comme la judiciarisation. Mendicité, prostitution et rassemblement de jeunes de la rue procèdent du même principe. « Le fait d’associer ouvertement le vagabondage à un acte d’incivilité constitue un dangereux précédent, d’autant plus qu’il envoie un message clair à monsieur et madame tout le monde voulant que ( ces personnes ) soient malfaisantes et dangereuses. » St-Jacques propose d’essayer de comprendre avant de préjuger et de criminaliser.

La mendicité est effectivement une autre dimension de la problématique. Rien de tout à fait neuf là. Retournons à 1998. À Montréal, cette année-là, si on ne l’interdit pas, on ne l’accepte pas partout, en tout cas pas dans le Vieux-Montréal touristique, et désormais de moins en moins dans le centre-ville, semble bien. Plusieurs villes canadiennes l’interdisent d’ailleurs par le biais de règlements municipaux, dont Ottawa, Sudbury, Kingston, Charlottetown, Vancouver et Winnipeg. ( Presse canadienne La Presse du 3 septembre 1998 ) Leur maire a chassé de leur centre-ville les sans-abri et jeunes de la rue, ce que s’apprêtaient à faire, à l’été 2000, “ Montréal ma ville  ” et sa police, avec l’aide notamment du YMCA. La Ville de qui, dites-vous ? Le slogan publicitaire ne le mentionne pas.

Or, toutes ces municipalités violent la Charte canadienne des droits et libertés, estime l’auteur d’une étude, Arthur Schafer, directeur du Centre d’éthique professionnelle et appliquée de l’Université du Manitoba. Schafer, dont la Presse canadienne relate les propos, est d’avis que demander de l’argent aux passants est aussi valable que de mener une collecte de fonds par téléphone. D’après lui, les deux cas, sans-abri et jeunes de la rue, relèvent de la liberté d’expression. Il soutient aussi que les mendiants ont le droit de tenter de gagner leur vie en quêtant. « La criminalisation de la mendicité ( ... ) s’attaque aussi à leur dignité et à leur fierté, à leur droit de s’épanouir au contact des autres citoyens. »

Ces villes canadiennes, dont Montréal, se sont-elle inspirées par hasard du modèle américain ? Richard Hétu de La Presse croit que les sans-abri de New York ne devraient pas s’ennuyer de Rudolph Giuliani, qui en a été le maire de 1993 à 2001. ( Richard Hétu La Presse du 29 janvier 2002 ) C’est du moins l’avis de la National Coalition for the Homeless, organisme basé à Washington, qui a publié un rapport sur la situation des sans-abri dans 80 villes américaines. ( Le journaliste cite Illegal to be Homeless : The Criminalization of Homelessnes in the United States. )

Selon Donald Whitehead, directeur de la coalition, New York fait partie de celles qui ont choisi de « criminaliser » le problème des sans-abri au cours des dernières années. « Celle-ci ainsi que San Franciso et Atlanta sont considérées comme les plus cruelles à ce chapitre. ( La problématique ) ne disparaîtra pas en mettant des gens derrière des barreaux, estime-t-il. Nous devons nous attaquer aux causes systémiques et considérer de vraies solutions. Le poids de la pauvreté ne doit pas être exacerbé par la criminalisation des pauvres. » La solution ? « Il faut des logements abordables, des soins de santé pour tous et des salaires décents. » Whitehead met le doigt en plein dessus, nous le verrons.

Rares sont les universitaires se préoccupant, en tout cas publiquement, des droits de ces vitres cassées. Mario Poirier est l’un d’eux. ( Mario Poirier La Presse du 14 janvier 2002 ) Psychologue clinicien depuis une vingtaine d’années, il a principalement œuvré dans les milieux communautaire du centre-ville de Montréal. En 2002, il était professeur agrégé de psychologie à l’Université du Québec et membre du Collectif de recherche en itinérance. Dans une lettre publiée par La Presse, il prend leur défense, se dit d’avis que si on veut aider les sans-logis, il faut pourtant bien prendre conscience des velléités de contrôle social entourant cette forme de marginalité. Réaliser que ( chacun ) est également un citoyen et ne demande pas nécessairement tous les changements qu’on aimerait lui imposer.

« Comme citoyen, il a bien le droit d’utiliser les espaces publics, de déambuler dans les rues, de s’asseoir dans les parcs et, pourquoi pas, de piquer à l’occasion un petit somme sur un banc, de parler aux passants ou de s’asseoir quiètement dans un restaurant pour prendre un café. Comme citoyen, il a des droits, une réalité qu’on peut avoir tendance à oublier, en la masquant par une analyse sommaire, superficielle (…), fait-il observer.

« Il faut soutenir considérablement les droits civiques des sans-abris et leur accès à la parole publique et aux lieux où leurs problèmes sont politiquement discutés : ferait-on des politiques pour les femmes et les jeunes sans les femmes et les jeunes ? Comment se fait-il qu’on ne leur demande jamais ce qu’ils pensent de la destruction des abris de fortune de leurs pairs ou ce qu’ils proposent pour améliorer concrètement leur condition de vie ? ( … ) En conclusion, n’est-il pas temps que nous réfléchissions tous à la façon que nous pourrions avoir de dépasser ces deux bornes de nos réactions ataviques face à leur marginalité : nos bouffées soudaines et délirantes de charité ( à Noël ) ( … ) suivies par nos fantaisie ou nos comportements de harcèlement punitif et de contrôle social. On donne d’une main et on frappe de l’autre ! Peut-on contenir ces dérapages spontanés et penser à plus long terme ? Respecter la personne au-delà de son vagabondage ? Faire place à une approche où le clochard ne serait plus perçu comme un corps vide de sens à entreposer pour son propre bien, ni non plus comme une menace ambulante qui fait tache dans notre société si bien policée ? »

Poirier touche là un point capital de l’ensemble de la problématique issue de la répression policière. Si on veut avoir une bonne idée de la façon dont le pouvoir et sa police en civil traitent l’ensemble des citoyens, il suffit d’examiner un tant soi peu tout ce qui est déjà visible à l’œil nu : traitement et « déjudiciarisation » des ados, traitement des sans-abri, traitement des malades psychiatriques, dont nous parlerons dans un moment, traitement des prisonniers, qu’on traitera aussi, etc. La liste est longue. C’est à partir de ce qui est visible que l’on découvre peu à peu l’invisible : les innombrables interventions illégales et inutilement mutilantes de la police en civil et de ses collabos. Conclusion : le pouvoir et sa police ne se comportent pas mieux à l’endroit de l’ensemble des citoyens. Delà, encore une fois, l’importance de défendre les droits de tout le monde, incluant ceux des sans-abri. Les défendre, c’est en même temps sauvegarder les nôtres. Va-t-on enfin, et une fois pour toutes, comprendre le principe de l’universalité des droits ?

Par ailleurs, l’allusion de Poirier à la « destruction des abris de fortune » est fondée. Examinons un cas, parmi d’autres, mais très particulier car il enclenchera une série d’événements imprévus. Ici, nous allons voir ce qui arrive lorsque le pouvoir, par désintérêt de la chose ou autrement, néglige de construire suffisamment de logements à prix modiques pour abriter des pauvres. À l’été 2001, des ados et de jeunes adultes, qui éprouvent de la difficulté à dénicher des logements à la mesure de leurs moyens financiers, protestent en squattant la maison Louis-H-Lafontaine, rue Overdale, à Montréal. ( Pascale Breton, Catherine Gauthier, Laura-Julie Perreault et Alexandre Vigneault La Presse des 1e, 2 et 3 août 2001 )

« Les logements sociaux, il en manque déjà et les listes ( d’attente ) sont interminables, soutient la porte-parole du Comité des sans-emploi et des squatteurs, Marie-Claude Goulet, 22 ans, une étudiante en médecine. Les gens de la rue sont considérés comme des marginaux et n’y ont pas accès. » La maison Louis-H-Lafontaine devient vite un point de chute social, pour les squatteurs, mais aussi leurs amis, des étudiants universitaires, des militants antimondialisation, des punks, etc. Ils sont entre 150 et 200 et forment un mélange hétérogène de « militants radicaux » et de véritables sans-abri, ces derniers estimés à une cinquantaine.

Peu après, son proprio demande à la police de les en expulser. Le maire Pierre Bourque rencontre six délégués des squatteurs, leur indique clairement qu’ils devront quitter les lieux, s’engage à reloger promptement ceux qui en auront besoin et charge le Service de l’habitation de la ville de trouver un immeuble où ils pourront éventuellement former une coopérative. Par la suite, il tient parole, leur offre le Centre Préfontaine, une immense bâtisse de quatre étages, ex-centre de désintoxication appartenant à la ville, angle Rachel et Préfontaine, et inoccupé depuis quatre ans. Les squatteurs passent au vote et accepte. Bourque se dit satisfait de ce « dénouement heureux ». Les squatteurs crient victoire. « On a posé nos conditions, raconte Marie-Claude Goulet. On a demandé l’autogestion, la gratuité, pas de comptes ( d’électricité ) ni de loyers, l’amnistie de tous les squatteurs, et on a gagné. »

Des jeunes n’en affirment pas moins que leur intervention dans ce dossier n’est pas finie. « Il faut continuer à lutter et ne plus accepter les injustices et l’oppression dans notre société », clame Goulet. Voilà une déclaration de nature à inquiéter le pouvoir… qui, on le sait, s’émeut de peu. Dans leurs nouveaux locaux, ils tiennent une longue réunion, mettent sur pied une dizaine de comités chargés de tâches spécifiques : rénovation, entretien, alimentation, liaisons extérieures, etc. Selon Goulet, il est question de mettre des locaux à la disposition de groupes communautaires non subventionnés ou de… « groupes politiques », afin qu’ils puissent y tenir réunions et assemblées. « Ce lieu et ce projet permettent à des gens de reprendre leur vie en main », affirme-t-elle. Sauf que personne ne peut dire combien de temps ils pourront y demeurer. Le maire Bourque parle déjà d’une solution « temporaire »…

Le contexte politique de cette histoire est important : Montréal est en campagne électorale municipale. Bourque sollicite un troisième mandat, et ces vitres cassées ne font pas l’unanimité. Des citoyens sont en effet choqués de les avoir comme voisins, dont l’une s’est plainte d’avoir été dérangée par le bruit d’une fête tenue au cours de la nuit. Comme quelques autres du secteur, elle craint pour la quiétude du quartier et ne comprend pas pourquoi on les loge gratuitement, en leur payant l’électricité. Des représentants des jeunes rassurent les résidents inquiets. Quelque temps après, nous apprendrons, dans une chronique de la journaliste Nathalie Petrowski de La Presse, que le centre Préfontaine est situé au milieu d’une zone industrielle, entre un Canadian Tire et un immense jardin communautaire. ( Nathalie Petrowski La Presse du 6 septembre 2001 ) Les premiers voisins sont à trois coins de rue et peuvent difficilement être dérangés par leur musique, écrit-elle.

François Saillant, coordonnateur du Front d’action populaire en réaménagement urbain ( FRAPRU ), attire l’attention sur la pénurie de logements locatifs, croit que le dossier viendra hanter la nouvelle administration au lendemain des élections municipales de 4 novembre 2001. Gérald Tremblay, alors candidat à la mairie et chef de l’Union des citoyens de l’île de Montréal ( UCIM ), et qui ne sait pas encore qu’il sera élu et héritera du dossier, intervient lui aussi : « Pierre Bourque a capitulé devant un certain nombre de personnes et récompensé la désobéissance civile. » De même que Michèle Ouimet, éditorialiste de La Presse, qui estime que la ville a créé un dangereux précédent. ( Michèle Ouimet La Presse du 3 août 2001 ) Elle n’en reconnaît pas moins la crise du logement sévissant alors dans la métropole. Plus de 8 500 personnes sont inscrites sur les listes d’attente des HLM, certaines depuis plus de cinq ans, et la moitié d’entre elles gagnent moins de 9 000$ par année, souligne-t-elle. Mais Pierre Bourque continue de « balayer le problème sous le tapis », écrit-elle.

Environ un mois après, nous sommes à la fin d’août, Bourque adresse plusieurs reproches à ces jeunes : le projet d’une coopérative n’avance pas, ils ne contrôlent pas les entrées et sorties de l’édifice, il s’y commet des actes de vandalisme, on y interdit l’accès à des employés municipaux, et en fin de liste, craignant que certains ne profitent de la situation en occupant les lieux sans « réels problèmes d’habitation », il leur donne trois jours pour évacuer les lieux. ( Silvia Galipeau La Presse du 1e septembre 2001 ) De qui Bourque tient certains de ces renseignements, pensez-vous ?

De son côté, Goulet proteste, les jeunes ne sont pas demeurés inactifs. Ils ont mis sur pied une cuisine collective, un compost, une petite ferme, et projettent d’ouvrir une garderie, une biblio et une imprimerie. Et si la coopérative n’a pas encore progressé, c’est qu’elle prend du temps à monter. Elle relate que la ville a d’abord donné de six mois à deux ans au groupe pour s’organiser, « avant de faire volte-face et exiger qu’on mette sur pied le projet en un semaine. Ils sont vraiment de mauvaise foi », soupire-t-elle. Elle raconte qu’« on n’a jamais eu le temps d’expliquer notre projet, car ils nous ont annoncé dès le début que nous avions ( trois jours ) pour quitter les lieux. Leur décision était prise avant même de nous rencontrer. »

Bourque, alors en campagne électorale municipale, se sent un peu obligé d’annoncer qu’il ne demandera pas à la police de les évincer, qu’il utilisera des moyens légaux. ( Éric Trottier La Presse du 5 septembre 2001 ) Il ordonne à des inspecteurs et pompiers de s’assurer que l’immeuble occupé répond à toutes les normes de sécurité. Rue Rachel, une trentaine ( ?! ) de voitures de police se tiennent aux abords de l’immeuble. Des voisins n’hésitent pas à invectiver leurs nouveaux voisins : « Décrissez donc ! On ne veut pas d’crottés dans notre quartier ! » Bien que La Presse ne le mentionne pas, il est possible que la police en civil avait entrepris son travail de sape souterrain, en ameutant discrètement des citoyens du secteur. Et qu’il se trouvait peut-être des civils parmi les citoyens du quartier qui les engueulaient pour qu’ils vident les lieux.

Ces ados et adultes démunis ont aussi des supporteurs. René Charest, du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal : « Ce que ces jeunes-là ont fait en un mois ( sensibiliser la population à la pénurie de logements à prix accessibles ), ça prend habituellement six, sept mois et même des années pour le faire. Les squatteurs avaient commencé à s’organiser sérieusement. La ville, de son côté, n’a fait que chercher les éléments qui lui permettraient de les expulser. C’est déloyal. » Arthur Sandborn, président du Conseil central de la Confédération des syndicats nationaux ( CSN ) : « Depuis quelques semaines, ces jeunes y ont cru, ils se sont organisés, ( … ) ils avaient décidé de donner une chance au système auquel ils ne croient pas et là, pour des raisons bêtement électoralistes, ils se font dire que ça ne marche plus. »

« La police sera prête à intervenir quand nous aurons découvert une infraction majeure », avoue ensuite le maire. Sans quoi, Montréal devra procéder comme tout propriétaire aux prises avec un locataire indésirable. Ce qu’il omet de dire, c’est qu’il a réclamé l’intervention de la police mais a essuyé un refus. Le président de la Fraternité des policiers de l’île de Montréal, Georges Painchaud, s’en réjouit. ( Martin Pelchat La Presse du 7 septembre 2001 ) Il incite le directeur de ce corps policier, Michel Sarrazin, à ne pas céder aux pressions politiques. « On ne peut pas et là-dessus il faut féliciter la direction demander au Service de police de régler des problèmes qui, à la source, sont d’ordre politique, déclare Painchaud. Si on commence à faire ça, les gens auraient raison de dire qu’on s’en va vers un État policier. »

Painchaud étale le fond de sa pensée : « La police est là pour intervenir lorsqu’une intervention est nécessaire. Il faut qu’il y ait infraction aux règlements, au Code de la route, ou criminel. On ne peut pas intervenir pour faire plaisir à l’homme politique ou à une certaine presse (…). La police doit obligatoirement montrer sa neutralité. Et je pense qu’actuellement, le service réussit bien (…) À date, le constat a été fait : il n’y a pas d’infraction. » Painchaud voit même « une première » dans cette position prudente. « Et j’espère que ce n’est qu’un début, souhaite-t-il. Ça devrait rassurer la population de voir que la police a pris le concept que le politique, c’est une chose, et que le légal en est une autre. Et le légal doit être complètement neutre. » Il fait bon d’entendre Painchaud, policier de surcroît, énoncer ce principe universel. Évidemment, il aurait pu saisir l’occasion pour divulguer le travail souterrain de la police en civil, mais ne lui en demandons pas trop.

Après trois inspections du centre Préfontaire, écrit le journaliste Yves Boisvert de La Presse, ne voilà-t-il pas que les inspecteurs découvrent enfin ce qu’ils cherchent ( Yves Boisvert La Presse du 8 septembre 2001 ) : une fissure quelque part dans l’édifice. Boisvert parle de « la recherche désespérée d’un prétexte d’expulsion pour ne pas avouer que Pierre Bourque a improvisé magistralement ». Et démontrant que l’édifice n’est pas tout à fait sécuritaire… Le maire Bourque parvient à ses fins : les jeunes sont obligés de quitter l’immeuble.

À l’improvisation dont parle le journaliste, ajoutons le double langage, la mauvaise foi. Là où il aurait fallu faire preuve de compréhension, d’un peu de patience, surtout de tolérance, le pouvoir municipal a préféré charcuter plutôt que d’aider. Bourque a peut-être pensé que l’affaire était réglée, qu’on n’en entendrait plus parler. Ce n’était cependant pas la fin du commencement, mais que… le début.

Plus ou moins cinq mois après, nous sommes en plein hiver, au début de janvier 2002, la pénurie de logements à prix abordables refait surface. Des pompiers de Montréal, à la demande de la police, démolissent des cabanes en carton et bouts de planches érigées par des sans-abri sous un viaduc, à l’angle des rues Amherst et Notre-Dame. ( Sébastien Rodrigue La Presse du 7 janvier 2002 ) Des médias s’emparent de l’affaire. À partir de ce moment, le maire de la nouvelle Ville de Montréal, Gérald Tremblay, hérite d’un dossier que son prédécesseur Bourque a laissé en friche au cours des huit années où il a exercé le pouvoir : les villes de l’île de Montréal avaient fusionnées avec Montréal, d’où le nom de nouvelle Ville.

Cependant, Tremblay, lui, décide de s’en occuper, du dossier. Il rencontre deux des sans-abri qui y logeaient, dont Serge : « Je suis quand même satisfait parce que Pierre Bourque ( l’ex-maire ) ne nous a jamais rencontré ». Il demande au nouveau maire de faire quelque chose pour augmenter le nombre de logements à prix abordables. D’autres intervenants du milieu en confirment la pénurie. Le directeur général de la Old Brewery Mission, rue St-Laurent, à Montréal, Robert Warren, organisme offrant gîte et couvert à des itinérants, signale que le phénomène de sans-abri passant les nuits d’hiver à l’extérieur n’est pas nouveau. Les sans-logis n’ont pas besoin de lits supplémentaires, dans les établissements comme le sien, mais de logements à la mesure de leurs moyens ainsi que des services médicaux, déclare-t-il. Près de la moitié de sa clientèle disparaîtrait s’il y en avait un nombre suffisant. D’autres le disent également, ainsi le FRAPRU, son porte-parole Saillant ( Sébastien Rodrigue La Presse du 7 janvier 2002 ) : il faut en construire au lieu de financer de plus en plus les refuges pour sans-abri.

Du côté de l’administration municipale, toutes les solutions sont envisagées, même l’utilisation de bâtiments municipaux pour les loger, confirme-t-on. Le maire Tremblay affirme le moment venu d’aider ces personnes puisque l’ « on a décidé comme société de fermer les institutions et de mettre les gens littéralement dans la rue ». ( NDLR : Allusion à la désinstitutionnalisation dans les hôpitaux psychiatriques. ) Saillant du FRAPRU apporte un élément neuf : « On paie aujourd’hui pour des gestes posés par le gouvernement du Canada depuis le début des années 1990. S’il avait gardé le même niveau d’investissement, il y aurait 50 000 logements sociaux de plus au Québec. » Il manque 11 000 logements à Montréal pour atteindre un seuil normal de 3% de logements vacants, signale-t-il. Michel Magny, un sans-abri  : « Il faut placer les sans-abri dans des situations où ils prennent leurs responsabilités. Ça revalorise les gens et la solution ne repose pas dans les refuges ».

Le maire Tremblay alerte les élus afin qu’ils s’impliquent davantage dans le dossier : « On a fermé les yeux pendant des années, que ce soit les gouvernements fédéral et provincial ou l’administration municipale ». En attendant, il faut trouver un toit pour ces gens. ( Marie-Claude Girard La Presse du 9 janvier 2002 ) Le situation est difficile. Il s’engage à ce qu’il y ait des places en refuges. S’il y a débordement cet hiver 2002-2003, matériel et soutien additionnels seront disponibles. « Il y a de plus en plus de familles monoparentales qui risquent à court terme de perdre leur logement. Des familles où il y a parfois trois ou quatre enfants », souligne-t-il. ( … ) On veut que ce soit une ville humaine, centrée sur le citoyen. (…) Ce n’est pas un problème de refuge un soir, ou d’un repas. C’est plus une question d’un logement social à prix abordable où les personnes vont avoir une certaine stabilité ». À Montréal, la rareté a provoqué une hausse des prix. ( Alexandre Sirois La Presse du 8 janvier 2002 ) Pénurie de maisons de chambres aussi. ( Louise Leduc La Presse du 9 janvier 2002 ) Selon un rapport de la ville, entre 1977 et 1992, 48% des chambres de la métropole, soit 5 000, ont disparu.

Début 2002, un porte-parole de la ministre péquiste déléguée à la lutte contre la pauvreté et l’exclusion, Nicole Léger, annonce la construction 6 500 unités à prix accessibles, dont 1 000 à Montréal. ( Alexandre Sirois La Presse du 8 janvier 2002 ) Sa collègue des Affaires municipales et de la Métropole, Louise Harel, en accorde 5 000 à la ville sur deux ans. ( Marie-Claude Girard La Presse du 15 janvier 2002 ) Cependant, tous ne sont pas des HLM mais offerts à prix plus élevés. Si un HLM ne peut coûter plus de 25% du revenu des locataires, ceux qui seront construits se loueront environ 400$ par mois. Selon Saillant du FRAPRU, il y a 12 635 ménages en attente de logements, et ce n’est que la pointe de l’iceberg, chiffre confirmé par Montréal. Puis, en avril 2002, l’administration municipale déniche 25 terrains où ériger un premier lot de 1 000. ( Éric Trottier La Presse du 16 avril 2002 ) Ils seront notamment mis à la disposition des organismes communautaires, qui pourront soumettre des projets d’immeubles. Première grande vague de construction de logements sociaux depuis le début des années 1990.

Comment la situation avait-elle pu se détériorer à ce point ? Des élus s’étaient soustraits à leurs obligations. Le gouvernement fédéral libéral de Jean Chrétien s’était retiré du financement en 1994. En 1999, il avait débloqué finalement 300M$. ( Louise Leduc La Presse du 22 octobre 2001 ) Seulement voilà, près de deux ans plus tard, les organismes communautaires québécois n’avaient toujours pas reçu un seul sou noir, alors que les fonds somnolaient dans les coffres. Ce n’est que le premier décembre 2001 que les provinces et le fédéral signeront une entente. ( Pierre April et Rollande Parent de la Presse canadienne La Presse des premier et 22 décembre 2001 ) Pas le choix, les élus : la pénurie de logements à prix raisonnables faisaient la manchette régulièrement dans les médias.

Ce ne sont pas les seules composantes du problème : des provinces imposent aussi des pénalités aux bénéficiaires d’aide sociale qui, pour arriver à joindre les deux bouts, partageant leur logement. Au Québec, la coupe varient entre 50 et 100$ par mois. Le maire Tremblay annonce qu’« il y a un engagement au cours de la prochaine année d’éliminer éventuellement la pénalité pour cohabitation ». Ce qui deviendra une réalité au début de juillet suivant dans les municipalités où le taux de logements disponibles se situe en dessous d’1,5%. ( Karim Benessaieh La Presse du 26 juin 2002 ) La décision est prise par la ministre péquiste de la Solidarité sociale, Linda Goupil. Cependant, des conditions sont imposées : faire la preuve qu’ils doivent en partager l’occupation ou ne peuvent s’en trouver à cause de la pénurie, déménager dans un des territoires désignés et ne pas avoir abandonné le leur volontairement. Bien qu’il ait été impossible d’assurer le suivi de tous ces projets, reconnaissons qu’en ce mois de janvier 2002, le maire Tremblay a pris le dossier à bras-le-corps.

Autre entrefilet significatif de la compassion des élus provinciaux à l’endroit des sans domiciles fixes : ceux-ci n’avaient accès à aucune prestation d’aide sociale. L’un d’eux avait intenté des poursuites. Coïncidence, mars 2002, le Tribunal administratif du Québec statue que cette façon de faire est « démesurée ». ( Karim Benessaieh La Presse du 28 mars 2002 ) Il ordonne au gouvernement du Québec de revoir l’application de sa Loi sur le soutien du revenu. Ce citoyen récupérera tout l’argent dont il a été privé. Son avocat, Me William De Merchant, précise néanmoins que la rétroactivité ne s’appliquera pas aux autres sans-abri qui, pour la plupart, ont subi le même sort, estime-t-il. Denis Lévesque, de Projet Genèse : «  La pratique des bureaux d’aide sociale à cet égard est injuste, non fondée sur la loi et elle prive de leur droit à un revenu de subsistance les personnes mêmes qui en ont le plus besoin ». L’organisme demande que ceux-ci puissent obtenir leurs prestations directement du bureau d’aide sociale.

On voit un peu plus clairement le cercle infernal où vivent ces citoyens : errance, absence de soutien social, mendicité pas de bs parce que pas de domicile fixe , soupes populaire, centres d’hébergement, et la répression policière comme bonus. Les centres d’hébergement ne leur sont accessibles qu’à l’heure des repas et la nuit pour dormir. Le reste du temps, ils flânent parce qu’ils n’ont pas d’endroits où aller. Si on leur en offrait, ils s’y rendraient au lieu de s’épuiser à marcher sans fin et sans but… Et c’est d’avantage le cas quand il pleut ou l’hiver, quand il fait froid.

Il y a nécessité, obligation même, de prévoir de ces lieux où ils pourraient regarder la télé, visionner des films, surfer sur le Web, jouer au billard, etc. Des gymnases aussi où ils participeraient à des jeux d’équipe, des piscines, etc. : remarquez qu’il en existe déjà, mais les sans-abri n’y sont pas admis. Meilleur condition physique, meilleur tonus aussi, par conséquent plus aptes à envisager des solutions pour améliorer leurs conditions de vie et se construire un meilleur avenir. Des lieux gratuits, sur présentation d’une carte de sans-abri. Voilà ce que devrait faire une Société civile se préoccupant, pas seulement du bonheur de chacun de ses membres, mais en faire aussi des citoyens à part entière. Largement préférable à la répression policière.

Ces faits démontrent l’intérêt que le Québec porte à cette catégorie de citoyens. En somme, la désinstitutionalisation sans le minimum vital d’argent pour vivre. La liberté, oui, mais accompagnée de la misère noire. Les have not, c’est bien connu, subissent leur sort sans s’époumoner ni même murmurer sur la place publique ou dans les médias. La police en civil veille à ce qu’ils l’acceptent sans mot dire. Ils sont devenus avec le temps, le temps faisant tout accepter à la longue, des citoyens aussi dociles que des animaux domestiques bien dressés. Ce n’est cependant pas le cas de certaines jeunes vitres cassées du système. Effectivement, une petite minorité est consciente de la situation qui lui est imposée : subir et fermer sa gueule.

On trouve une pléthore d’un peu de tout là-dedans, dont des sans-abri, bien sûr. Mais aussi des jeunes en quête d’une assise idéologique justifiant leur combat, et militant dans des groupuscules politiques, sans trop connaître les tenants et aboutissants de celle choisie. Eux constituent une véritable menace, pas pour la société, pour le pouvoir politique. On l’a bien vu dans l’affaire des squatteurs. Ce sont eux qui finalement auront mis à l’agenda politique la pénurie de logements sociaux. Il n’y a rien que le pouvoir déteste autant que d’être poussé dans le dos par des petits morveux. Parce qu’il risque de mal paraître aux yeux de l’opinion publique qui le jugera inapte à régler les problèmes et, à la limite, le remerciera de ses services aux élections générales suivantes. Il n’y a rien qu’il craint le plus que d’être chassé du pouvoir. Les élus aiment le pouvoir. Ils veulent être les seuls à orienter et conduire la société dans la direction qu’ils ont choisie pour elle.

Cependant, les plus dangereux de tous, sur la plan politique s’entend, sont ceux se comportant comme des leaders ou devenant des porte-parole. Marie-Claude Goulet, l’étudiante en médecine, était devenue celui du Comité des sans-emploi et des squatteurs. Un passage de son discours était éminemment dangereux pour le pouvoir. ( Michèle Ouimet La Presse du 3 août 2001 ) Qu’avait-elle dit ? Qu’il était question de mettre des locaux du Centre Préfontaine à la disposition de groupes communautaires non subventionnés et de « groupes politiques ». Elle avait aussi déclaré : « Il faut continuer à lutter et ne plus accepter les injustices et l’oppression dans notre société ! » À partir de ce moment, la police en civil a fort probablement commencé à s’intéresser au cas Goulet…

Continuons à examiner à la loupe notre société… démocratique. Beaucoup de have not se retrouvent aussi en prison. Il suffit de peu pour qu’on les ramassent et les y enferment. La prison, solution ou problème social ? Cantin rapportait, en 1994, que chaque année un nombre considérable d’individus sont admis dans des prisons québécoises ( pour ceux purgeant une sentence de moins de deux ans ) et pénitenciers fédéraux ( sentence de plus de deux ans ). En 1988-89, on dénombrait, tous ces établissements confondus, 40 000 admissions. ( Serge Cantin Traité des problèmes sociaux Institut québécois de recherche sur la culture Synthèse de l’ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin ) Dans les établissement relevant du Québec, la plupart le sont en tant que prévenus, pour un bref séjour, et relativement à une infraction ne comportant pas de violence. Quoique nous sachions peu de chose sur les personnes incarcérées, surtout dans les établissements provinciaux, tout indique, écrit-il, qu’il s’agit là d’un groupe très défavorisées du point de vue économique et psychosocial, et vivant de surcroît dans des conditions de détention peu acceptables.

En 2001, le Québec se démarquait des autres provinces par son plus haut pourcentage d’incarcération pour amende impayée. On ne parle pas d’actes de violence, ici. ( Marin Pelchat La Presse du 27 juin 2001 ) Les tribunaux avaient beau répéter que l’emprisonnement doit être une mesure de dernier recours réservée aux crimes violents, près de 60% ( ! ) des admissions dans les établissements québécois résultaient du défaut de payer une amende, soit trois fois la moyenne des provinces canadiennes, qui était de 19% : le taux albertain était de 33%, celui du Nouveau-Brunswick d’11% et de la Colombie-Britannique d’1%. Pour le reste des infractions, par contre, suivant une enquête effectuée en 1999-2000 par Statistique Canada, le Québec se distinguait par son taux d’incarcération le plus faible au pays, aux antipodes des Prairies : 114 par tranche de 100 000 adultes comparativement à la moyenne canadienne de 135, inférieur de près de 4% par rapport à l’année précédente, tendance attribuable à la chute de la criminalité.

Pour revenir à Cantin, celui-ci remettait en cause les postulats fondamentaux de l’idéologie juridico-politique selon lesquels la prison aurait pour principale fonction la protection de la société et serait un moyen indispensable de lutte contre le crime, en même temps qu’une institution impartiale et égale pour tous. « Au contraire, soutient-il, la prison est un problème social en soi dans la mesure où elle entraîne des conséquences négatives qui pourraient être atténuées ou évitées si l’on avait recours à d’autres moyens pour gérer les problèmes sociaux ou contrôler les comportements. » L’incarcération a non seulement des effets négatifs sur l’image de soi et l’identité personnelle des détenus, poursuit Cantin, mais elle se traduit également par la perte de certains droits civils ou politiques, la discrimination en matière d’emploi, etc.

On peut penser, bien que Cantin n’en traite pas, que le citoyen, après avoir payé sa dette à la société, doit faire par la suite l’objet d’une attention particulière de la part de la police en civil, avec tout l’arbitraire dont on la sait capable. Combien d’ex-détenus n’arrivent pas à retourner sur le marché du travail en raison d’interventions policières auprès d’employeurs ? Conditions de détention peu acceptables, disait aussi Cantin. Jetons-y un oeil. Référons-nous au rapport du Protecteur du citoyen, Me Daniel Jacoby, sur la situation dans les prisons relevant de la juridiction du gouvernement du Québec, et dont fait état le journaliste Denis Lessard de La Presse, en janvier et février 1999. ( Denis Lessard La Presse des 26, 27 janvier et 2 février 1999 )

Énumérons les horreurs mentionnées dans ce rapport, la liste est sinistre, rapporte-t-il : sept fois plus de suicides qu’à l’extérieur des murs et deux fois plus que dans les autres prisons au pays ( les recommandations d’une enquête réalisée à ce sujet sont demeurées lettre morte ) ; en raison de l’absence de moyens de protection ( NDLR : seringues neuves, donc non contaminées… ) taux d’infection au VIH en nette croissance ; sidatiques privés de soins adéquats, déficience des autres soins de santé ; des détenus victimes des diktats et de la violence d’autres détenus, des gardiens parfois eux-mêmes agressés, mesures disciplinaires abusives, cas de gardiens bloquant systématiquement des demandes d’absences temporaires ; surpopulation, limite de deux détenus par cellule pas toujours respectée ; etc.

Les suicides, Me Jacoby n’est pas le premier à en traiter. Selon les données du Bureau du coroner du Québec, leur nombre a atteint un sommet en l’an 2000 ( La Presse du 19 décembre 2000 ) : 18 détenus s’y sont enlevés la vie, contre 2 dans les pénitenciers fédéraux du Québec, et 3 dans des postes de police. Et tout cela trois ans après l’enquête publique de la coroner Anne-Marie David sur ses ravages dans les prisons de juridiction québécoise. En 1997, elle avait qualifié de « fléau » les chiffres des 10 années précédentes. On en dénombrait alors deux fois plus que dans les autres provinces.

Réaction du ministre péquiste de la Sécurité publique, Serge Ménard, au rapport Jacoby ? Les juges décernent trop de peines de prison et pas suffisamment de peines alternatives, comme les travaux compensatoires, d’où la surpopulation carcérale. Tout porte à croire que la raison est tout autre, comme nous le révèlent les lignes suivantes. Car par la suite la ministre péquiste de la Justice, Linda Goupil, rabroue son collègue Ménard ( Martin Pelchat La Presse du 28 janvier 1999 ) : « Je voudrais rappeler l’indépendance judiciaire de nos tribunaux. ( ... ) en aucun cas, la surpopulation des prisons ne pourrait influencer de quelque nature que ce soit les jugements ». Goupil se dit d’accord avec les mesures de rechanges mais pour que les tribunaux puissent les appliquer… encore faut-il qu’elles existent. La ministre affirme qu’elle fait une priorité d’en définir de nouvelles...

Est-on finalement autorisé de conclure que, faute d’une infrastructure efficiente, les juges ne peuvent appliquer les promesses contenues dans la loi ? Il ne leur appartient pas de la mettre en place. Les juges devenus les boucs émissaires du ministre. Se disculper en accusant les autres. À cela vient s’ajouter un autre élément de taille. La Presse rapporte qu’en trois ans, de 1996 à 1999, les compressions budgétaires ( du gouvernement péquiste de Lucien Bouchard ) ont coûté 400 postes de gardiens de prison, pendant que 200 autres n’avaient pas été comblés et cinq prisons avaient été fermées. On voulait réduire la population carcérale à 3 100 détenus, on se retrouve avec 3 700 et moins d’espace et de gardiens. C’est Me Daniel Jacoby, le Protecteur québécois du citoyen, qui révèle ces faits après son enquête de plus d’un an.

Quelque temps après, nous apprenions également que des plans de rénovation de la prison de Bordeaux avaient été prévus, mais pas menés à terme. La transformation des différentes ailes de la prison en secteurs étanches, plus petits, plus sécuritaires et surtout « plus humains », avait été planifiée... 10 ans auparavant. ( Bruno Bisson La Presse du 10 février 1999 ) Si le ministre libéral de la Sécurité publique du temps, Gil Rémillard, s’en était tenu à son plan d’origine, en 1989, il aurait été terminé dès 1995. Et, suivant le Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec, il est même permis de croire que la violente guerre des gangs qui y a sévi en 1995 n’aurait tout bonnement pas eu lieu.

Environ deux ans s’écoulent, puis la Protectrice du citoyen, Pauline Champoux-Lesage, qui a succédé entre temps à Me Jacoby, déplore que la surpopulation persiste dans les prisons du Québec. ( Martin Pelchat La Presse du 24 octobre 2001 ) Elle place le ministère de la Sécurité publique et ses Services correctionnels au sommet des ministères et organismes visés par des plaintes. Même si le total de celles logées contre ce ministère a diminué en 2000-2001, passant de 3, 776 à 3, 589, il demeure quand même le champion de toutes celles qui lui ont été adressées, représentant 28,2%. « Le problème de surpopulation est toujours là et il est majeur », explique Me Lucie Lavoie, adjointe à la Protectrice du citoyen. L’article de La Presse auquel je me réfère ne fait pas mention des autres éléments de la liste sinistre dénoncés par Me Jacoby : taux de suicides élevé, taux d’infection au VIH en nette croissance, sidatiques privés de soins adéquats, déficience des autres soins de santé, etc.

Poussés dans le dos par deux Protecteurs du citoyen successifs, le gouvernement péquiste fait part, à la fin de 2001, de son… intention de désengorger les prisons. Les ministères de la Sécurité publique, de la Justice et des Transports remplaceront l’emprisonnement pour non-paiement d’une contravention par la perte du privilège de posséder un véhicule. ( Michel Hébert, Presse canadienne La Presse du 21 décembre 2001 ) Les amendes impayées ne seraient pas seulement assujetties au permis de conduire du contrevenant, au certificat d’enregistrement de son véhicule aussi : « On peut conduire longtemps sans permis, mais on ne peut pas conduire sans plaque », fait observer le ministre Ménard. Ainsi, un individu ne pourrait plus vendre son véhicule à un proche pour éviter de payer ses contraventions et continuer à le conduire.

Faudra attendre le mois de décembre suivant, celui de 2002, avant que le ministre dépose son projet de loi 156 à l’Assemblée nationale. D’après ses chiffres, les prisons du Québec ont accueilli, l’année d’avant, 210 automobilistes réfractaires au paiement de leurs contraventions, tandis qu’en 2002 il y en a eu environ 175. ( Gilles Normand La Presse du 14 décembre 2002 ) Ménard : « En récupérant 200 places, cela allège le système. ( … ) Pour garder 210 personnes en prison, il en coûte à l’État 11 millions par année. J’espère sauver 80% de ces millions », explique le ministre, qui dit ignorer combien la récupération des amendes rapportera. Ménard, parce qu’il se sera traîné les pieds, ayant tout de même occupé la fonction à trois reprises au total, près de cinq ans , n’aura pas le temps de passer sa loi car, quatre mois plus tard, en avril 2003, le parti libéral de Jean Charest succèdera au gouvernement péquiste de Bernard Landry.

Son successeur à la fonction, Jacques Chagnon, devra reprendre le processus depuis le début. Il se heurtera à l’opposition… des municipalités et… des huissiers pour qui l’emprisonnement est un outil de persuasion efficace. ( Pascale Breton La Presse du 24 septembre 2003 ) L’Union des municipalités du Québec ( UMQ ) estimera que cette mesure ferait perdre 10M$ annuellement aux municipalités et au gouvernement. Michel Tremblay, premier vice-président de l’UMQ : « Si nous menaçons les gens d’aller en prison, ils vont nous payer dans 50% des cas. Nous voulons garder ce moyen ultime d’avoir le mandat de leur faire faire de la prison. » Et les huissiers, quel sera leur argument ? L’article auquel je me réfère ne le dit pas. Parions que le lecteur en a une petite idée.

Jeudy écrit que si les détenus racontent souvent la manière dont ils sont avilis, réduits à l’état de larve humaine, ils montrent bien comment le retournement de la violence se réalise contre leur propre corps. ( Henri-Pierre Jeudy La peur et les média Éditions PUF ) La peine de mort peut être abolie, mais il est alors question de maintenir la perpétuité de la souffrance, celle-ci venant remplacer la mort. Jeudy parle des auteurs d’actes de violence, mais le pouvoir et sa police applique sa même violence aux citoyens non-violents. Ce qui se passe généralement dans les prisons n’est rien d’autres que de la torture camouflée. ( Lasierra R. et Lauret JC La torture et les pouvoirs Éditions Ballano ) Il existe au moins un cas d’exception : Bernadette Van Dam, directrice d’une prison pour femmes à Heerhugowaard, dans les Pays-Bas. Elle veille à minimiser les dégâts chez celles perdant leur liberté. ( Bernadette Van Dam La Presse du 29 juillet 2000 ) « Ici, les femmes peuvent retrouver leur amour-propre, dit-elle. Leurs enfants souffrent moins. La façon dont on traite les prisonniers est un reflet de la façon dont la société traite ses citoyens. » Cette dernière phrase vaut la peine d’être retenue.

Pouvoir et police, indubitablement générateurs de violences et de souffrances. Ceux que nous élisons à de hautes fonctions politiques doivent approfondir deux questions fondamentales. Comment réduire la violence dans la société quand l’État et sa police l’utilisent eux-mêmes ? Comment délinquants et criminels peuvent-ils faire l’apprentissage de la démocratie quand l’État et sa police ne respectent pas leurs droits fondamentaux ? À ce sujet, un premier pas positif a été franchi au Canada. Depuis toujours, dans les pénitenciers fédéraux, le droit de vote du détenu était suspendu jusqu’à sa libération… Novembre 2002, la Cour suprême du Canada statue, dans un jugement serré de cinq voix contre neuf, que le gouvernement du Canada n’avait pas raison d’agir ainsi. ( Yves Boisvert La Presse du 8 novembre 2002 ) Le journaliste Yves Boisvert de La Presse rapporte que ce droit est protégé par la Charte canadienne, qui stipule que le Parlement peut limiter les droits qui y sont énumérés, mais seulement si la restriction est « raisonnable », c’est-à-dire acceptable au sein d’une société démocratique. Les droits ne sont pas absolus.

Le gouvernement canadien arguait que la suspension du droit de vote était l’une des punitions liées à la commission d’un crime grave, qu’en en privant le citoyen ayant gravement violé l’ordre social, on préservait aussi l’intégrité du processus électoral. Son argumentation n’a pas convaincu la majorité des juges, qui soutiennent qu’on n’apprend pas la responsabilité civique en retirant les détenus du processus démocratique. C’est abandonner un important moyen de leur « inculquer des valeurs démocratiques et le sens des responsabilités sociales ». Bref, le droit de vote comme outil de réhabilitation, précise le journaliste. Le gouvernement n’a pas le choix, doit se soumettre à la décision des juges. Toutefois, l’Association canadienne des policiers ne l’entend pas de la même oreille, ne s’est pas contentée de protester. Elle a réclamé la création d’une commission d’enquête sur le système carcérale. Selon Boisvert, ce n’est pas d’hier que les policiers pensent que les juges canadiens accordent trop de droits aux accusés.

Qui sont ces intervenants qui tiennent mordicus à leur répression d’inspiration totalitaire. De toute évidence de droite. Chez ceux-ci, priver de sa liberté un citoyen ayant commis un crime ne suffit pas. Une enquête a été réalisée auprès de 850 policiers, avocats, agents de probation et agents correctionnels du Québec. ( André Pratte La Presse du 22 septembre 1998 ) ( Source du journaliste Pratte : Lemire, G. et al. Le recours au droit pénal et au système pénal pour régler les problèmes sociaux Centre international de criminologie comparée, Université de Montréal avril 1998 ) S’agissant du Québec, nous traiterons spécifiquement des prisons relevant de la juridiction de cette province canadienne. Soixante-six pour cent des intervenants interrogés ont notamment dit croire que beaucoup d’infractions criminelles pourraient être prises en charge par les services sociaux plutôt que la police.

Le journaliste André Pratte de La Presse, dans un article daté de septembre 1998, cite ce témoignage : « On nous a pelleté des problèmes sociaux dans un endroit où on devrait faire du droit, déplore un procureur. ( Un homme ) est couché sur son gazon à 4 heure du matin et il crie et se prend pour le Seigneur. La police l’arrête et te l’amène pour avoir troublé la paix. Non, mais ! Qu’est-ce que l’on fait avec cela ? » Selon le journaliste, le milieu pénal semble hésiter entre deux tendances, l’une partisane d’un resserrement des lois et pratiques ( policiers, agents correctionnels et procureurs de la Couronne, précise-t-il ), l’autre favorable à une approche sociale de la criminalité ( avocats de la défense et agents de probation ).

Le mois suivant, le journaliste rapporte les conclusions d’une deuxième étude, celle-là réalisée par un groupe de chercheurs de l’Université du Québec à Montréal ( l’UQÀM ) et de l’Université de Montréal, dont Danielle Laberge, professeur de sociologie à l’UQÀM. ( Laberge, D., Landreville, P. et al. Le rôle de la prison dans la production de l’itinérance Collectif de recherche sur l’itinérance septembre 1998 ) Elle démontre que, en aggravant les difficultés psychologiques et économiques d’hommes déjà fort démunis, la prison contribue largement à faire d’eux des sans-abri. ( André Pratte La Presse du 20 octobre 1998 )

Les auteurs en ont interrogé 17, consulté des dossiers carcéraux, et constaté que leur situation s’est détériorée du fait qu’on tolère de moins en moins leur présence dans les lieux publics. ( NDLR : Voilà une autre preuve démontrant l’existence de la ségrégation spatiale. ) Par conséquent, ils se retrouvent régulièrement en situation d’infraction et de retour devant le juge : un sans-abri a révélé avoir été condamné à une peine d’un an pour le vol d’une bouteille de vin de 10$ dans un dépanneur. Plutôt que de les emprisonner, si on les avait orientés vers la Maison du Père ou l’Accueil Bonneau, deux organismes oeuvrant à Montréal, « beaucoup d’entre eux seraient restés des personnes relativement marginales, mais ils ne seraient pas dans l’état de détérioration où ils se retrouvent aujourd’hui », souligne la sociologue Laberge.

Cet état de détérioration psychologique que décrit Laberge est également attribuable aux tactiques policières. La police en civil sait comment procéder pour geler la vie d’un citoyen, faire en sorte que portes et visages se ferment, bref l’éjecter de la société. Cette répression génère du stress. Complètement isolé socialement, seul avec lui-même, pas surprenant que le mental de ce citoyen se déstructure. Et, quand il se présente dans l’espace public, qu’il ressemble à un zombie, que la police pilonne davantage pour qu’il réintègre son espace privé, en sorte le moins possible. Et plus elle le pilonne, plus il se déstructure psychologiquement. Police communautaire, dites-vous ? Les cas où le vocable communautaire perd toute sa noblesse sont innombrables, trop nombreux pour être calculés.

Pour Bonnemaison, qui a étudié la situation en France dans les années 1980, « la prison est une utopie inefficace ». ( Gilbert Bonnemaison La sécurité en libertés Éditions Syros ) En mettant le condamné à l'écart de la vie sociale, non seulement la société lui interdit-elle pratiquement toute issue de réinsertion mais encore entretient-elle dans l'esprit du public l'idée voulant que la prison constitue la seule véritable sanction. Sanction qui n'est d'aucune utilité en ce qui concerne la petite et moyenne délinquance puisqu'elle ne fait qu'en accompagner la croissance sans l'enrayer, affirme Bonnemaison. Elle concourt en fait à la développer car la promiscuité carcérale génère la récidive. Simple question de bon sens, d’après lui. Les prisons sont des écoles du crime plutôt que des lieux de réhabilitation et tout rassemblement de malfaiteurs génère de la malfaisance.

Il dénonce le fait qu'on préfère le bénéfice immédiat ( la prison ) au bénéfice à long terme ( la réhabilitation ). Remplacer la punition par la rééducation, voilà ce que Bonnemaison propose. Donner au délinquant la formation académique qui lui permettra de se débrouiller dans la vie. Il n'est pas tendre à l'endroit « des champions de la facilité, de la potion magique carcérale, soporifiques de l'opinion publique. La facilité les dispense de tout effort et la paresse intellectuelle les conduit à la paresse tout court au détriment de l'intérêt public. ( ... ) Cela ne demanderait que du travail, de s'y atteler, d'aller sur le terrain convaincre, dynamiser magistrats, élus, policiers, éducateurs, enseignants et travailleurs sociaux, poursuit-il. Cela coûterait moins cher pour plus de résultats. Mais voilà, il faudrait travailler ! informer ! convaincre ! Alors, on préfère la facilité, au risque de créer encore plus de violence, de délits, de misères et de haines. »

Situation attribuable seulement à la paresse ? comme l’affirme Bonnemaison. J’y vois plutôt le besoin pathologique de mutiler, de charcuter. La droite est-elle surreprésentée au sein des corps policiers et des gardiens et directions du système carcéral ? Les candidats à ces postes sont-ils jugés aptes en fonction de leur capacité de réprimer, sans éprouver de sentiment ? Les réactions affectives sont-elles considérées comme déplacée ? Toutes les tactiques illégales et clandestines sont-elle enseignées dans les écoles où on forme les candidats policiers ? Et les directeurs des corps policiers, comment se fait-il qu’ils tolèrent et même encouragent les atteintes aux droits et libertés ? Qu’est-ce que l’État attend donc pour y mettre de l’ordre et restaurer la démocratie ?

Il y a aussi l’hôpital prison. Le Curateur public Pierre Gabrièle, du gouvernement du Québec, a déposé un rapport accablant, au début de 1999, sur la situation des patients de l’hôpital psychiatrique de Rivière-des-Prairies, situé sur l’île de Montréal, qu’il compare à une prison. La journaliste Marie-Claude Malboeuf de La Presse relate, citant en cela Gabrièle, qu’on y isole et immobilise les patients « pour un oui ou pour un non ». ( Marie-Claude Malboeuf La Presse du 19 février 1999 ) On y gave aussi les 500 malades de médicaments et le tiers ne devraient même pas se trouver là. Une dizaine d’années auparavant, une enquête publique effectuée par Me Richard Shadley avait dénoncé les mêmes horreurs, recommandait la mise en tutelle de l’institution.

Comment expliquer l’inertie de la ministre libérale de la Santé, à l’époque Thérèse Lavoie-Roux ? Me Jean-Pierre Ménard, qui représentait des parents de malades lors de l’enquête de 1985, l’attribue aux pressions politiques énormes de l’Association québécoise des hôpitaux. Il dit que les plaintes n’ont jamais cessé de pleuvoir depuis : « Il y a un aveuglement volontaire du ministère, s’insurge-t-il. Il s’en fout, parce que ce sont des handicapés, des grands malades. Ça ne dérange personne... » Ici, on parle des plus faibles parmi les plus faibles de nos concitoyens et, bien entendu, ne jouissant d’aucun pouvoir. Impossible d’être plus have not que ça.

En février 1999, la Société québécoise de l’autisme réclame même l’intervention d’experts internationaux pour pallier à l’ignorance de la psychiatrie québécoise en cette matière et la résistance de l’establishment de l’institution. ( NDLR : Ignorance ? Les psychiatres sont rémunérés à l’acte par l’Assurance-maladie du Québec. Il doit bien s’en trouver parmi eux pour imposer des traitements non requis. ) ( Lilianne Lacroix La Presse du 19 février 1999 ) Normand Girard, porte-parole de l’organisme, ne croit pas à la possibilité d’un redressement confié à l’interne : « Les pratiques y sont archaïques et le recours à la contention physique ou chimique ( la médication ) y est systématique. Ça va prendre de véritables mesures chirurgicales si on souhaite réaliser un redressement. »

En outre, même si les évaluations confirmaient que 155 des 500 patients sont hospitalisés inutilement, ce n’est pas demain la veille qu’ils seraient replacés dans un cadre plus approprié. ( Jean-François Bégin La Presse du 19 février 1999 ) Le journaliste Jean-François Bégin de La Presse cite cette déclaration de Marcel Villeneuve, directeur général de la Régie régionale de la santé de Montréal-Centre. C’est qu’il faut développer des ressources qui n’existent pas, comme des pavillons ou maisons communautaires, en réallouant des ressources humaines et financières de l’hôpital : « ( ... ) ça va prendre de quelques mois à quelques années, notamment pour former le personnel », de dire Villeneuve.

Mars 2000, soit plus d’un an après le rapport du Curateur Gabrièle, Me Jean-Pierre Ménard, habitué aux promesses creuses des dirigeants de l’hôpital de Rivière-des-Prairies est peu enclin à s’y accrocher comme gage d’avenir, attendant que la marchandise soit livrée, signale la journaliste Lilianne Lacroix de La Presse. ( Lilianne Lacroix La Presse du 21 mars 2000 ) Il est tout de même un peu optimiste : « Il y a eu des départs stratégiques, reconnaît-il, dont celui de l’ancien directeur. Alors qu’on niait auparavant l’existence même des problèmes, on sent enfin une volonté ferme de prendre une nouvelle direction, mais les changements se font encore au compte-gouttes. »

Puis le journaliste Bégin du même quotidien révèle, l’été venu, que le nombre de patients de l’hôpital faisant l’objet de prescriptions de contention physique ou d’isolement a été réduit de 103. ( Jean-François Bégin La Presse du 22 juin 2000 ) Le directeur général intérimaire de l’institution, Jean-Pierre Duplantie, précise, cependant, qu’ « on n’a pas toujours les bases de statistiques pour faire les comparaisons souhaitées », reconnaissant que le changement « n’est pas radical ». Néanmoins, constate le journaliste, certains exemples laissent croire que de nets progrès ont été réalisés. Il cite le cas d’un patient qui passait auparavant 260 heures par mois sous contention et n’en passe plus que 20. Il appert que le personnel de l’hôpital ne peut plus l’utiliser de manière routinière. Sur les 500 patients de l’hôpital, combien étaient-ils hospitalisés sans raison ? À l’hiver 2000-2001, on ne le savait pas encore, et on ne le saura pas plus les années qui suivront.

En novembre 2000, l’affaire s’engage sur une autre voie : Monique Desgroseilliers et Action Autonomie, un organisme de défense des droits en santé mentale, déposent, auprès du Fonds d’aide aux recours collectifs, une demande d’autorisation d’une poursuite judiciaire contre l’hôpital psychiatrique. ( Jean-François Bégin La Presse des 9 et 12 novembre 2000 ) ( Les deux mots clés Action Autonomie suffisent pour accéder à son site Web ; son adresse courriels : agidd@cam.org ; son no. de tél. : 514-523-3443. ) Ils réclament près de 30M$ au nom de 500 patients qui y ont été traités depuis 1985. Ils se fondent en grande partie sur le rapport accablant du Curateur public, qui a fait grand bruit l’année précédente. Desgroseilliers, dont la fille Françoise y est hospitalisée, l’accuse d’avoir fait preuve de négligence et d’incompétence dans l’organisation des services aux patients au cours des 15 années antérieures, demande pour chacun des dommages moraux et exemplaires totalisant 55 000$. Si le recours collectif est autorisé, les requérants demanderont à la Cour supérieure d’ordonner à l’hôpital « de mettre en place des mécanismes visant à assurer le transfert » des 358 patients désignés par le plan de réinsertion. On en n’en plus entendu parler par la suite.

Un autre aspect de la question, celui-là soulevé par le Dr Robert Patenaude, qui oeuvre dans une salle d’urgence du Québec depuis plusieurs années. ( Dr Robert Patenaude 24 heures à l’urgence Éditions Québec Amérique ) Sortir les malades psychiatriques des hôpitaux, ce fut sans doute une très bonne décision, qui a permis à plusieurs d’entre eux de jouir d’une certaine liberté et d’avoir une qualité de vie à l’extérieur des murs des hôpitaux. Cependant, leur encadrement est souvent déficient, et ils sont trop laissés à eux-mêmes. Or, leurs capacités à assumer leur autonomie étant limitées, ils en ont absolument besoin pour gérer leurs prestations d’aide sociale, leur logement et l’ingestion de leurs médicaments. Il a constaté qu’ils rechutent souvent, faute de prendre les doses adéquates de médicaments chaque jour ou parce qu’ils oublient d’aller chercher leur prescription mensuelle à la pharmacie. Cette situation s’est d’ailleurs aggravée depuis que le gouvernement du Québec a décidé de faire payer une partie des coûts des médicaments aux malades. S’en est suivi une nette augmentation du nombre des consultations à l’urgence, relate-t-il. Lorsqu’ils rechutent, ces malades peuvent être très dangereux pour eux-mêmes ou pour autrui.

Le Curateur public Pierre Gabrièle ne l’indique pas dans son rapport, cependant mon enquête dans l’underground policier me porte à croire que certains de ces patients, sinon plusieurs, ont vraisemblablement été ramassés dans la rue par la police. Et sans avoir commis le moindre délit, leur seule présence dans l’espace publique en constituant souvent un de facto. Je suis persuadé qu’elle applique à ces citoyens la même médecine qu’aux sans-abri, qu’elle emprisonne sous toutes sortes de prétextes ainsi que nous l’a démontré plus tôt l’étude du groupe de chercheurs de l’UQÀM et de l’Université de Montréal. ( Laberge, D., Landreville, P. et al. Le rôle de la prison dans la production de l’itinérance Collectif de recherche sur l’itinérance septembre 1998 ). Cela fait d’ailleurs parti intégrante du nettoyage social dont elle est chargée. Sans omettre les agents et agentes de sécurité en civil sévissant dans les centres commerciaux.

Opportun de rappeler que pour avoir le droit de circuler dans les rues et centres commerciaux de la Cité policière, ou d’ailleurs dans le monde occidental, il est indispensable d’avoir le look. Cela se passe un peu comme dans une boite à la mode où le cerbère à l’entrée n’accepte que ceux ayant celui exigé par la maison. On n’y tolère pas un sans-abri habillé en rose, alors on peut imaginer le sort réservé à d’ex-pensionnaires de l’hôpital de Rivière-des-Prairies, entre autres endroits. Tout cela au nom de l’hygiénisme social. Nous sommes entourés d’inadaptés sociaux incapables de composer intelligemment et démocratiquement avec le pluralisme. Umberto Eco soutient qu’on apprend la tolérance, peu à peu, comme on apprend à l’enfant à contrôler son sphincter. ( L’intolérance Éditions Grasset Ouvrage collectif d’écrivains, de philosophes, d’Historiens et de journalistes qui participaient au Forum international sur l’Intolérance en mars 1997, à La Sorbonne : Weisel, Ricoeur, de Romilly, Eco, Le Goff, Soyinka, Semprun, etc. )

Pour Françoise Barret-Ducrocq, professeur d’histoire, le contraire de l’intolérance est le respect de l’autre. ( L’intolérance Éditions Grasset Ouvrage collectif d’écrivains, de philosophes, d’Historiens et de journalistes qui participaient au Forum international sur l’Intolérance en mars 1997, à La Sorbonne : Weisel, Ricoeur, de Romilly, Eco, Le Goff, Soyinka, Semprun, etc. ) Nous pouvons apprendre à lutter contre l’intolérance qui est en nous, écrit-elle. La bataille est longue, ses résultats sont sans cesse remis en cause. Chaque fois qu’un groupe adopte cette conduite, il refait mentalement tout le parcours qui a mené l’humanité de l’intolérance primaire à la reconnaissance du fait du pluralisme. L’intolérance est un caractère inné, la tolérance est un caractère acquis. La tolérance vient de la connaissance qui mène à l’acceptation de l’autre. L’intolérance vient de l’ignorance, qui mène à la peur, à la cécité, explique-t-elle.

On voit à ses propos qu’il y a tout un travail de rééducation à faire. Il n’y a pas d’amour dans ce genre de comportement, seulement du mépris et de la haine. Selon certains, l’idéal est d’adopter le principe de neutralité. De se dire intérieurement : « Je ne m’en mêle pas. Cette personne ne fait rien d’illégale. Elle n’a pas choisi d’être ce qu’elle est. Elle a le droit de circuler librement dans l’espace public, tout comme moi. » L’application de ce principe permet au citoyen de surmonter son inconfort lorsqu’il est en présence de l’un de ces malades. Le rejeter ne l’aide en rien, ne fait que le stresser davantage et détériorer sa situation. Rien de pire que le rejet, que ce soit de l’un d’eux ou d’un citoyen mentalement sain.

Cette autre liste d’affaires, bien que incomplète, démontre assez bien que l’arbitraire est beaucoup trop souvent la règle dans notre société libre et démocratique. Condamner un alcoolo à une peine d’un an de prison pour le vol d’une bouteille de vin, certes, ce n’est pas le bagne à vie pour le vol d’un pain comme dans Les misérables de Victor Hugo, mais permet de constater une certaine symétrie : les pauvres et les mal foutus ne sont pas des citoyens à part entière, les ex-psychiatrisés encore moins. Tout cela prouve aussi, une fois de plus, que lorsque vous êtes un sans-pouvoir, vous perdez beaucoup de vos droits et libertés. Pour se protéger du totalitarisme du pouvoir politique et de sa police et de ses collabos, mieux vaut être riche et fort que pauvre et faible. Ils s’en prennent rarement aux nantis, sachant que, avec l’argent et le pouvoir dont ils disposent, ils sont en position de force pour se défendre. Alors que jeunes, pauvres et psychiatrisés ne possédant ni l’un ni l’autre, ils peuvent les manoeuvrer et les traiter comme bon leur semble. Ils n’ont pas le look.

Comment neutraliser l’arbitraire ? En défendant de façon systématique droits et libertés de tous ces citoyens. Tous les citoyens-démocrates doivent s’y mettre. Défendre les droits des autres, c’est sauvegarder leur universalité, donc, en même temps protéger éventuellement les siens. Il faut en généraliser la pratique, afin que ceux succombant à la tentation totalitaire y pensent deux fois avant de passer à l’acte. Les Québécois devraient se cotiser pour défrayer les coûts des contestations du genre. Au Québec, il existe au moins une fondation privée promouvant les droits via des conférences, bourses, publications, sessions de formation, débats ( La Presse du premier février 2000 ) : la Fondation Léo-Cormier, créée dans les années 1980. Cormier, décédé en 1984, fut président de la Ligue des droits de l’homme de 1973 à 1978. Il était, dit-on, très engagé dans les luttes contre les discriminations sociales de toutes formes. Sa Fondation poursuit cette mission, subventionne du reste la Ligue québécoise des droits et libertés. Nécessité il y a d’en créer d’autres.

( À ceux qui sont branchés sur l’Internet, signalons qu’ils ont directement accès aux deux chartes, en utilisant les mots clés suivants : Charte canadienne des droits et libertés, Charte des droits et libertés du Québec et, pour être supportés dans leurs démarches, la Ligue des droits et libertés du Québec : numéro 514-849-7717 ; son site Web : www.liguedesdroits.ca ; adresse courriels : info@liguedesdroits.ca ; ils peuvent également demander à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse ( CDPDJ ) d’enquêter : téléphone sans frais de la Commission : 1-800-361-6477 ; son site Web : www.cdpdj.qc.ca ; et adresse courriels : webmestre@cdpdj.qc.ca )

Très peu de citoyens connaissent et défendent leurs droits : une question de gros sous aussi. C’est notamment le cas dans les écoles, les parents, conséquent avec eux-mêmes, défendent rarement ceux de leurs enfants. Faudra-t-il sortir le conformisme des écoles, source d’innombrables empiètements illégaux ? Les parents des deux étudiantes qui avaient osé colorer leurs cheveux en utilisant des couleurs politiquement interdites auraient dû porter plainte à la CDPDJ, et exiger réparation devant un tribunal. Les écoles ne devraient-elles pas informer les jeunes de leurs droits et libertés ? Ainsi celles dont les codes de discipline ou codes de vie y portent atteinte, notamment les écoles secondaires Marguerite-de-Lajemmerais, à Montréal, et des Sources, à Dollard-des-Ormeaux. Idem de la polyvalente Hyacinthe-Delorme, où a lieu la manif d’élèves contre la police de St-Hyacinthe, dont a on parlé plus haut. Et dans les écoles où des policiers en uniforme ont investi les lieux, certains y tenant même bureau. Faudra-t-il que la Ligue des droits et libertés du Québec s’y installe aussi ?

Jeunesse au Soleil, organisme béni-oui-oui de la police de l’île de Montréal, de l’ordre et du conformisme, enseigne-t-il aux enfants, ados et adultes dont il s’occupe, notamment aux Néoquébécois, ce que sont ces droits et de quelle façon on les protège et défend ? Pourquoi pas un dépliant explicatif émaillé d’exemples concrets tirés notamment des décisions rendues par le Comité de déontologie, et impliquant des membres de ce corps policier ? Usurper ces droits n’est-ce pas également un acte punissable par la loi ? Les fanatiques de la prévention devraient ajouter cette activité préventive à leur liste. Et les organismes membres des comités aviseurs des partenaires de la pseudo police communautaire ? Et les YMCA, dont celui où œuvre la directrice des programmes communautaires, Sheila Laursen ? La Cité policière en concevra-t-elle, elle aussi, afin d’en informer les citoyens ? On peut penser que TANDEM, l’organisme relevant d’elle et distributeur officiel des dépliants conçus par la police de l’île de Montréal, accepterait volontiers de le diffuser. Peut-on penser que le Comité de déontologie policière fera de même ? Que voilà des interrogations d’une désarmante naïveté, monsieur le journaliste !

En juin 2000, l’Assemblée nationale du Québec soulignait le vingt-cinquième anniversaire de la Charte québécoise des droits et libertés, en présence de ceux à qui nous la devons, dont le ministre libéral de la Justice du temps, Me Jérôme Choquette, alors membre du gouvernement Robert Bourassa. ( Presse canadienne La Presse du 15 juin 2000 ) Elle a été adoptée à l’unanimité le 27 juin 1975. Le représentant de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Me Claude Filion, estimait que ces droits avaient progressé depuis ce temps. ( Presse canadienne La Presse du 26 juin 2000 ) Il affirmait, en outre, que les Québécois avaient développé de la tolérance, bien que ces gains demeuraient fragiles. Ainsi, au cours de l’année 1999-2000, l’organisme avait reçu 883 plaintes pour discrimination. Le pire, de constater Me Filion, c’est que l’administration publique et parapublique était prise à partie dans 312 d’entre-elles, soit 35%. Si les citoyens savaient ce qui se passe dans l’underground policier du Québec, la liste de plaintes de Me Filion s’allongerait pratiquement à l’infini.

Près de deux ans plus tard, le 15 avril 2002, le Canada célébrait les vingt ans de sa propre Charte avec pas mal plus d’enthousiasme. En outre, Bloquistes et péquistes, deux partis indépendantistes, n’ont pas voulu s’associer à l’événement. C’eut été accepter du même coup le rapatriement de la constitution par le gouvernement fédéral libéral de Trudeau en 1982 : la Charte a été intégrée à la constitution. On se souvient que le Québec avait été la seule province à ne pas signer l’entente sur son rapatriement. Bloquistes et Péquistes avaient parfaitement le droit de refuser d’y participer. Néanmoins, ils auraient dû s’y prendre autrement, car ils n’ont pas dit aux Québécois ce qu’ils en pensaient. Cela a créé un malaise parmi certains citoyens, qui firent une autre lecture de leur refus, fondés ou non : bloquistes et péquistes mettent-ils autant d’enthousiasme à défendre sur le terrain la Charte canadienne que celle du Québec ? Question légitime, du fait que lors du débat sur la loi antigang C-24, en 2000 et 2001, ainsi qu’on la vu plus haut, ils préconisaient le recours à sa clause dérogatoire.

Le Canada avait conçu un programme étalé sur 12 mois afin de souligner l’événement ( Joël-Denis Bellavance La Presse du 13 avril 2002 ) : cérémonies, documentaire sur la Charte diffusé par la chaîne CPAC, débats à la Chambre des communes, une vingtaine de conférences prononcées à travers le pays et décrivant ses bienfaits. Le ministre fédéral libéral de la Justice, Martin Cauchon, avait fait distribuer dans des écoles 350 000 exemplaires d’une trousse d’information incluant notamment une copie de la Charte. ( Alexandre Sirois La Presse du 18 avril 2002 ) À quelques occasions, il s’est livré à de réconfortantes déclarations publiques. On aurait aimé entendre aussi le Solliciteur général du Canada, Lawrence McAuley, le grand patron de toutes les polices du pays. Notons que personne, incluant le premier ministre libéral Jean Chrétien lui-même, n’a osé déclarer que le pays compte notamment sur une police respectueuse des droits et libertés pour protéger et conserver les acquis démocratiques.

Les Canadiens apprécient-ils à sa juste valeur la Charte fédérale ? Semblerait bien, si l’on se fie à un sondage du Centre de recherche et d’information sur le Canada effectué à la demande du ministre Cauchon. Il démontre que 88% des citoyens interrogés estiment qu’elle est une « bonne chose pour le Canada » et 72% qu’elle protège adéquatement les droits des Canadiens. Ironiquement, fait remarquer le journaliste Alexandre Sirois de La Presse dans son article, c’est au Québec, qui n’a pas signé l’entente sur le rapatriement de la constitution, où l’on retrouve le taux d’appui le plus élevé au pays, soit 91%. Ce pourcentage, rapporté par le journaliste, est franchement étonnant. Comment être vraiment certain de la valeur scientifique du sondage ? Car il est un fait avéré qu’une minorité importante de citoyens ne l’apprécient pas.

Au cours de ce 20e anniversaire, le quotidien La Presse a publié des articles particulièrement éclairants… Certains se plaignent que la Charte permet désormais aux juges de se substituer au législateur, de faire la loi. ( Marie-Claude Malboeuf La Presse du 13 avril 2002 ) Le juge en chef de la Cour d’appel du Québec, Pierre Michaud, a mis les pendules à l’heure, rapporte la journaliste Marie-Claude Malboeuf  : « Les juges ne donnent pas leur opinion : ils ne disent pas s’ils sont pour ou contre la loi, mais seulement si elle est légale. (…) Seuls les tribunaux jouissent de l’indépendance véritable qui permet d’affronter la controverse et l’impopularité, et de sanctionner les ( atteintes aux ) droits et libertés des plus vulnérables ».

Introduisons aussi cette remarque de Philippe Robert de Massy, qui a longtemps œuvré à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse ( Charles Côté La Presse du 13 avril 2002 ) : « ( La Charte ) est la loi des lois ». Sous la direction de la Cour suprême, les tribunaux ont précisé dans quelles circonstances il est raisonnable pour un gouvernement d’y porter atteinte, « dans le cadre d’une société libre et démocratique ». Il faut, ont-ils dit, que l’atteinte soit raisonnable et proportionnelle aux objectifs poursuivis.

Les policiers, eux, émettent une tout autre opinion. Ainsi cette citation du rapport de la Commission Poitras où les commissaires affirment que les policiers de la Sûreté du Québec considèrent la Charte fédérale comme une entrave à leur travail. ( NDLR : On peut en dire autant des policiers fédéraux et municipaux. ) Pourtant, leur rôle est de promouvoir la loi, pas de la combattre, signalent-ils avec justesse. L’article de la journaliste Malboeuf confirme ce constat. Elle écrit que les policiers rêvaient de la passer à la déchiqueteuse. Les avocats de la défense l’auraient bien placardée à tous les coins de rues. Vingt ans après son adoption, la tempête autour de la Charte fédérale s’est un peu apaisée. Mais tandis que certains se félicitent de vivre dans une « société meilleure », d’autres se demandent encore et toujours… à quel prix ?

Et la Sûreté du Québec, comment s’y est-elle adaptée depuis l’affaire Matticks ? La journaliste écrit que malgré plusieurs demandes d’entrevues, la direction n’a pas cru bon répondre dans les délais prévus. Elle a tout de même obtenue le témoignage de l’inspecteur chef Jean-Guy Gagnon, de la direction des enquêtes à la police de l’île de Montréal : « Quand on dépose des accusations, relate-t-il, on sait maintenant qu’il y aura deux procès : celui de l’accusé, mais avant toute chose, celui du policier. On ne lui permet plus la moindre faute. Ça donne une arme redoutable aux criminels. (…) La défense passe l’enquête au peigne fin. Elle déchire sa toge pour la moindre erreur, déplore-t-il. Les policiers non plus ne veulent pas condamner un innocent. Mais à force de donner primauté à la défense pleine et entière ( sic ) à des criminels, on oublie complètement leurs victimes et leurs futures victimes. (…) Le crime est plus attrayant que jamais pour les gros caïds, dit-il. Ils savent qu’en se payant une batterie d’avocats, ils sauront bien trouver une petite faille… »

L’inspecteur chef Gagnon n’en avoue pas moins qu’elle oblige les policiers à plus de professionnalisme, à présenter des dossiers plus complets. Mais… « ( … ) on travaille davantage avec les procureurs au fil de l’enquête. Tout est devenu super complexe. On ne veut pas gaspiller deux ans de travail et plusieurs millions de dollars sur une simple erreur de droit. » L’inspecteur chef ne semble pas apprécier que l’obligation d’obtenir un mandat s’étende sans cesse, précise la journaliste. « On a l’impression de participer à une course à obstacle dont les règles sont constamment changées en chemin ! Les policiers en perdent leur latin. Ils s’égarent dans un labyrinthe juridique sans cesse plus complexe alors qu’ils doivent souvent ( agir ) vite, protéger des vies ». La journaliste rappelle que jadis, la Cour acceptait à peu près n’importe quel élément de preuve pertinent. Depuis la Charte, elle en a jeté plusieurs au panier, y compris des aveux, parce qu’ils n’avaient pas été obtenus dans le respect des règles et que les accepter aurait terni l’image de la justice.

Elle cite deux avocats de la défense. Me Gilles Ouimet, selon qui les policiers exagèrent : « S’ils crient, c’est qu’ils n’aiment pas rendre des comptes. Il y a peut-être eu des dérapages, mais c’est normal dans un processus évolutif. Ce sont des cas isolés. » Et Me Guy Cournoyer, qui estime que « les gens oublient que leur enfant pourrait être en cause. Quand un monsieur de Westmount arrive avec son fils qui s’est fait traiter comme un dangereux bandit parce qu’il fumait un joint, il trouve soudain que la Charte, c’est la plus belle chose du monde. (…) C’est sûr qu’elle n’a pas été administrée à doses homéopathiques. (…) Mais, le pire est passé. Au début, le droit à l’avocat, c’était la fin du monde, ça se plaidait sans arrêt. Maintenant, on n’en entend plus parler parce que les policiers savent ce qu’ils ont à faire. » Témoignages aussi de deux avocats de la Couronne. Me Jean Lecours : « Les policiers ont compris qu’ils devaient rester dans la légalité en tout temps. Quand on fait bien son travail, on n’a pas peur de la Charte. » Et Me Yvan Desrosiers : « S’il y a une violation ( des droits de l’accusé ), il faut que la réparation profite à l’accusé puisque c’est son droit à lui qui est violé. C’est le prix à payer pour ne pas vivre, à long terme, dans une société à la Big Brother. »

Les propos de l’inspecteur chef Gagnon démontre qu’il ne faut pas se bercer d’illusions… Les policiers ne sont jamais contents, ils en veulent toujours plus, passent leur temps à râler dans les médias. Par exemple, ils voulaient avoir une nouvelle loi antigang, ils l’ont eue, malgré les pouvoirs considérables qu’ils possédaient déjà : la liste de ces pouvoirs est longue, sans oublier celle de leurs illégalités clandestines. Et depuis qu’ils ont pris connaissance des trois ou quatre projets de loi antiterrorisme du gouvernement fédéral libéral de Jean Chrétien, ils préfèrent son contenu à celui de la Loi antigang C-24. Après avoir lu ce livre, des citoyens rétorqueront peut-être aux policiers davantage portés vers l’approche totalitaire que démocratique : “ Taisez-vous et faites le job que vous avez choisi et pour lequel la Société civile vous paie grassement. Et si vous n’êtes pas satisfaits du cadre légal à l’intérieur duquel vous devez enquêter, changez de métier. Personne ne vous a obligés à devenir policier. ”

Rapportons deux autres opinions rafraîchissantes... Celle d’Honoré Gevaudan, un flic français ( Honoré Gevaudan Flic : ou les vérités de la police Éditions JC Lattès ) : « ( … ) Tant pis si les enquêtes sont plus ardues et les résultats moins efficaces ! Il vaut mieux que le peuple se moque en riant des insuccès de ses flics plutôt qu'il admire en frissonnant leurs terribles infaillibilités et leurs angoissantes perfections. » Et celle-ci de je ne sais plus quel auteur : « Pourtant, il n’y a rien de ridicule dans le fait que la police rate certaines opérations ou des enquêtes. Il est de loin préférable qu’elle en rate que de toutes les réussir, car une police qui réussit tout ce qu’elle entreprend fait peur. » Le problème, c’est qu’elle fait déjà peur. Seuls ceux ayant vu la police en civil à l’œuvre sur le terrain savent exactement le danger qu’elle représente pour la démocratie. Voilà pourquoi la Société civile ne peut tout lui donner ce qu’elle réclame régulièrement dans les médias. Il y a même urgence démocratique de lui retirer certains de ses pouvoirs.

Brillante idée d’avoir souligné ces deux anniversaires. Mais à développer, car on ne peut se satisfaire de petites cérémonies à tous les quart de siècle, monopolisées en plus par le pouvoir politique, et de ses belles déclarations la main sur le coeur. Il serait salutaire qu’une fois l’an, les citoyens, donc la Société civile exclusivement, dressent le bilan de la situation en matière de droits et libertés conférés par les Chartes canadienne et québécoise, au cours d’assises auxquelles la population serait conviée, et couvertes mur à mur par les médias. Bilan annuel des cas où les deux Chartes ont triomphé du totalitarisme dans les différentes activités humaines, en insistant particulièrement sur celles du pouvoir politique et de sa police. Bilan annuel aussi des cas où il a continué de sévir ou commencé d’émerger et proliférer en toute quiétude dans d’autres aspects de notre vie de tous les jours. Les auteurs des entorses aux Chartes dûment identifiés et dénoncés sur la place publique, l’objectif étant de monter à leur encontre des désapprobations... communautaires. Redonnons au vocable sa noblesse.

Assises annuelles suivies d’un défilé où les citoyens, peu importe leur statut social et tenue vestimentaire, reprendraient pacifiquement possession de l’espace public, qui leur appartient du reste : de l’attaché-case à l’homme en rose ou portant la tenue napoléonienne, en passant par la prostituée, l’ado à la coupe mohawk, les psychiatrisés, etc. Et pourquoi pas ? Portant des pancartes affichant la photo de ceux et celles, flics ou citoyens, hommes et femmes, qui se sont livrés aux atteintes les plus outrageantes au cours de l’année écoulée. Les Chartes, plus en on parlera, plus elles seront respectées. Grand temps que les citoyens s’occupent enfin de leurs propres affaires. On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Retournons aussi contre le pouvoir et sa police déviante leur fameux maître mot panzer : la prévention. En vertu de quel principe “ démocratique ” devrait-on s’empêcher de prévenir ce volet de la criminalité policière et étatique ?

Me Irwin Cotler, ex-professeur de droit à l’Université McGill, et ministre fédéral libéral de la Justice, relatait que le Russe Andreï Sakharov, quant il avait été libéré, disait ( Yves Boisvert – La Presse du 13 décembre 2003 ) : « Je ne sais pas ce qui fait avancer les droits de l’homme, mais ce n’est certainement pas le silence. » Et Me Cotler d’ajouter : « Nous sommes tous, où que nous soyons, garants du destin de chacun. » Celui-ci est reconnu comme un défenseur des droits de l’homme. Spécialisé en droit de la personne sur le scène internationale, il a défendu d’anciens prisonniers d’opinion. Outre Sakharov, de l’Académie des sciences de l’ex-URSS, au milieu des années 1960, Nelson Mandela, de l’Afrique du Sud, Jacobo Timmerman, de l’Amérique latine, et Muchtar Pakahan, de l’Asie. Sa nomination ministérielle, en décembre 2003, a fait bien des heureux, selon le journaliste Yves Boisvert de La Presse.

Le pire ennemi des citoyens dont les droits sont bafoués, c’est le silence et l’anonymat. Il est par conséquent capital d’informer la population de leur situation. « Même si l’on sait comme il est facile, pour quelqu’un dont les droits sont respectés, de ne pas voir les persécutions dont souffrent ses semblables. » Pour le moins déconcertante, « cette extraordinaire indifférence des gens, avant d’être persécutés à leur tour, pour les victimes, même quand il s’agit de personnes qu’ils connaissent bien ». Ces propos, que je cite de mémoire, les ai puisés dans un livre écrit par l’ex-président des États-Unis, Jimmy Carter, le premier dirigeant de ce pays à faire la promotion des droits de l’homme alors qu’il en occupait la fonction, et probablement le premier aussi dans le monde Occidentale. Il écrit qu’une Société civile libre « n’a pas meilleur argument, ou arme, que son attachement à la défense des droits fondamentaux. Elle se doit de tirer tout le parti possible de cet avantage ».

Dans les années 1970, on déplorait que les dirigeants américains n’aient aucune autre idéologie à opposer au marxisme-léninisme que la “ démocratie ” des faucons républicains et la maximisation des profits. Démocrate convaincu, Carter préconisait aussi l’approche diplomatique plutôt que guerrière. Après avoir quitté la vie politique, il a du reste continué à œuvrer dans ce sens, ce qui lui a valu le prix Nobel de la Paix. La Société civile a besoin d’hommes et de femmes de cette envergure, motivées par un idéal porteur d’espoir. On ne saurait en dire autant de George W. Bush junior, républicain et faucon, prêt à fondre, bec et serres ouvertes, sur tout ennemi imaginaire ou potentiel ou réel. En ces années 2000, sous sa férule, les droits de l’homme ne valent plus grand-chose. Connaissant bien les tactiques policières clandestines, les citoyens américains me font pitiés.

Comment conscientiser le citoyen à la nécessité de défendre ses droits et ceux des autres ? Le Conseil supérieur de l’éducation, organisme canadien, dans son rapport annuel d’octobre 1998, se dit d’avis que l’éducation à la citoyenneté devrait se faire depuis l’école élémentaire jusqu’à l’Université, ainsi que via les instances municipales, syndicales, politiques et sociales. ( Lia Lévesque, Presse canadienne La Presse du 28 octobre 1998 ) Il résume ce qu’il y aurait lieu d’apprendre, rapporte la journaliste Lia Lévesque de la Presse canadienne : la tolérance, à s’engager socialement, exercer un jugement critique, prendre publiquement la parole, accepter les différences, travailler en groupe, voilà autant de façons d’éduquer à la citoyenneté. « La pleine citoyenneté ne peut plus être considérée sans référence aux problèmes marquant fondamentalement le rapport qu’entretiennent les individus les uns avec les autres et avec l’État », soutient le Conseil.

Selon le chercheur Anctil, il faut promouvoir, encourager, soutenir la participation et l’exercice des responsabilités. ( Hervé Anctil Revue Notre-Dame de septembre 1999 ) Cependant, cet exercice doit toujours être un acte volontaire, jamais imposé. Autrement, il deviendrait oppressif et perdrait son essence même. « C’est bien là, encore, la base de la vie démocratique, le premier rempart contre les atteintes aux droits de l’individu et contre les écarts toujours possibles de dirigeants mégalomanes, explique Anctil. C’est aussi, encore et toujours, l’une des façons les plus accessibles et les plus nobles de poser sa pierre dans l’édifice du monde. C’est cette citoyenneté complexe et généreuse qui donne vie à la démocratie. Les gouvernements doivent voir à mettre en place les conditions pour que tous et chacun dans la société, sans exception, soient en mesure d’exercer leurs responsabilités de citoyens, pour soutenir la participation civique. »

Thériault, professeur titulaire à la faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa, va dans le même sens. ( J-Yvon Thériault Revue Notre-Dame de septembre 1999 ) L’enjeu de la citoyenneté moderne est de créer un espace politique qui réunit des gens différents. Il y a de plus en plus de gens qui, loin de s’intégrer différemment à la société, en sont tout simplement exclus. À ce moment-là, on a une société où les gens vivent dans des univers différents. Comment dès lors peuvent-ils se sentir solidaires, comment peuvent-ils appartenir à une même communauté politique ? s’interroge l’auteur.

« Aujourd’hui, il peut y avoir exclusion pure et simple. Entre le patron et l’ouvrier, il y a le syndicat. Entre le chômeur et l’économie dominante, il n’y a rien. Les exclus n’ont plus de lieu de parole. Ils sont en déficit de citoyenneté. » De nos jours, il y a de projet possible de société que si on en discute publiquement. La citoyenneté ne va plus de soi. Elle doit être un contrat social librement accepté. Et cela suppose une parole publique suffisante, selon lui. On naît avec la solidarité familiale. On ne naît pas avec la solidarité citoyenne. La citoyenneté s’apprend. Elle se construit par la participation active des citoyens dans le domaine politique et dans la Société civile.

Explorons davantage le sujet en puisant dans le bouquin des sociologues français de Gaulejac, Bonetti et Fraisse. ( V. de Gaulejac, M. Bonetti, J. Fraisse L'ingénierie sociale Édition Syros ) Ils ont constaté que « les populations exclues ou dominées » ne peuvent pas exprimer leurs problèmes et leurs revendications dans des formes classiques, par exemple à l’occasion de débats publics ou d’un échange de vive voix avec les représentants du pouvoir. Trop souvent, les travailleurs sociaux ou les représentants des associations peu représentatives s'expriment en leur lieu et place.

D'où leur conviction de la nécessité de créer de nouveaux dispositifs de communication où leur parole peut s'affirmer, et faire en sorte que les responsables d'institutions l’entendent, en tiennent compte. En aidant les exclus à s’exprimer sur la place publique, du même coup on les aide à rompre leur isolement, à dépasser leurs conflits internes et à se constituer comme force collective. Les auteurs estiment que les manifestations de violence et le vandalisme seraient les moyens d'expression et de communication dont disposent ces populations lorsqu'elles ne peuvent se faire entendre autrement. La réaction des institutions à ces manifestations, qui, explicitent-ils, ne s'intéressent à ces populations que lorsque leur bruit trouble la léthargie sociale, en fournit une confirmation flagrante.

Obligation et urgence il y a de donner la parole aux pauvres. Et commencer là où ils sont, notamment dans les organismes sans but lucratif ( OSBL ) qu’ils fréquentent déjà : Accueil Bonneau, Maison du Père, Armée du salut, Jeunesse au Soleil, Maison des amis du Plateau Mont-Royal, Comité social Centre-Sud, etc., tous ayant pignon sur rue à Montréal. Elle est là, la véritable dépendance des pauvres. Elle n’est pas dans l’aide alimentaire, mais dans leur soumission inconditionnelle à ses dirigeants et l’acceptation du statut quo. Les OSBL devront ajouter cet élément à leur programme : donner la parole aux pauvres, les resocialiser. Remplir l’estomac, même de denrées mal apprêtées et parfois peu comestibles, et souvent faibles en valeur nutritive, ne suffit pas. Donner un poisson, oui, mais en même temps une canne à pêche. Ainsi devrait-il en être des organismes du genre oeuvrant partout dans le monde occidental.

Leur donner la parole, les placer en situation de responsabilité, mais de quelle façon ? Si l’on prend le cas de la Maison des amis du Plateau Mont-Royal, par exemple en tenant chaque semaine une réunion où les usagers évalueront la qualité des services offerts, leur situation personnelle et collective, élaboreront des solutions pour l’améliorer : en 1998, j’ai constaté que cet endroit est la pire des tables des soupes populaires et restos communautaires. La réunion annoncée à l’avance et tenue sur les lieux même, immédiatement après le repas. Le droit de parole suppose aussi celui de dire vraiment ce que l’on pense, sans représailles éventuelles, directes ou indirectes. Organiser également des activités, notamment des loisirs, monter et donner des spectacles dont les usagers seront à la fois maîtres d’oeuvre et acteurs, et auxquels la population serait invitée. En ajoutant un prix d’entrée à ceux qui ont les moyens de payer, l’organisme aurait accès à une source de revenu additionnelle. Bref, les impliquer dans des projets valorisants.

La principale caractéristique d’un OSBL, à tout le moins de ceux servant des repas aux pauvres, ou leur distribuant des sacs de denrées ou les hébergeant, devrait être le fonctionnement démocratique. Ce sont ses usagés qui devraient élire les membres du conseil d’administration, et non ces derniers s’élirent entre eux, mandat après mandat, sans ne jamais solliciter les suffrages des premiers. Vis-à-vis la loi, les usagers devraient en être de facto les membres, en constituer l’assemblée générale.

Responsabiliser, c’est aussi favoriser l’intégration au sein du conseil d’administration. Les pauvres doivent en venir à la gestion de l’OSBL qu’ils fréquentent. Mettre fin au dirigisme de droit divin et à son corollaire, la discipline intimidante et dévalorisante. Les usagers, d’abord et avant tout. Sans eux, il n’y a plus d’organismes qui tiennent. Les pauvres sont les seuls à pouvoir régler leur problème, n’ont pas besoin d’intermédiaires pour penser et décider à leur place. La Société civile ne peut plus se contenter d’OSBL dont la mission première est d’assurer la pérennité du statut quo et du conformisme.

Étonnant, tout de même, que cela n’ait pas encore été fait. Nuançons : à la fois oui et non, car les dirigeants de ces organismes tiennent mordicus au pouvoir. Ce sont eux qui les ont créés, ces organismes, qui en détiennent les lettres patentes de l’Inspecteur générale des institutions financières du Québec. Alors, ils en sont les seuls maîtres à bord, après... le pouvoir et sa police dont ils sont les instruments, à peu près partout où ils opèrent. Ils peuvent même en fermer définitivement les portes. Sans préalablement consulter les usagers pour voir s’ils n’auraient pas des idées de sauvetage à proposer. En somme, sans se soucier de ce qu’ils adviendront. Pourtant, ces dirigeants vivent de la générosité publique et gouvernementale. Cet argent n’est pas le leur, mais celui de la Société civile.

Les sociologues Gaulejac, Bonetti et Fraisse soutiennent que l’ampleur des problèmes posés nécessite la création de nouveaux modes de gestion du développement social. ( V. de Gaulejac, M. Bonetti, J. Fraisse L'ingénierie sociale Édition Syros ) En France, d’après eux, ceux des organismes sociaux restent traditionnels, inadaptés malgré la lucidité de certains responsables. Ils font état des corporatismes qui, bien qu'en recul, restent prégnants et tendent à neutraliser les efforts accomplis. Pour ces trois auteurs, l'ingénierie sociale semble la voie de l'avenir. Les résultats d'actions entreprises, ont-ils constaté sur le terrain, sont souvent tangibles : baisse des taux d'échec scolaire, insertion sociale et professionnelle.

À les lire, on réalise tout de même qu'il n'est pas aisé d'installer toute cette tuyauterie sociale. Plusieurs conditions doivent être réunies. Nécessaire et urgent, par exemple, que les élus comprennent que les politiques menées actuellement sont frileuses, inefficaces. Les auteurs attribuent en partie, eux aussi, le déclin des mouvements sociaux et la destruction du tissu social, « à la suspicion des responsables politiques et institutionnels à l'égard des formes d'organisation collective qu'ils combattent quand ils ne sont pas sûrs de pouvoir les contrôler ». Or l'ingénierie sociale vise justement à reconstituer les réseaux de solidarité, à soutenir l'organisation collective des citoyens, à promouvoir de nouveaux leaders représentant les exclus. Autant d'actions qui, écrivent-ils, se heurtent fréquemment à l'emprise des responsables politiques : « Quant ceux-ci désertent les quartiers en crise, ils n'admettent pas pour autant que d'autres acteurs s’y substituent à eux », ont-ils constaté.

Pour sa part, Bonnemaison a identifié au moins deux carences ( Gilbert Bonnemaison La sécurité en libertés Éditions Syros ) : l'incapacité croissante des dispositifs sociaux à gérer les problèmes qui leur sont soumis ; les travailleurs sociaux à qui l'on reproche leur repli sur le secret professionnel et « leur discours psychologisant ». Apportons aussi ce constat de Defrance, un pédagogue ( Bernard Defrance La violence à l'école Éditions Syros ) : « Et quand cette socialité se reconstitue, tout est fait du côté des pouvoirs pour en entraver le développement. » On met ensemble des gens de sorte qu'ils ne soient pas ensemble. Le logement social est d'abord pensé comme un moyen privilégié d'hygiène sociale, de normalisation des comportements, de discipline des moeurs, selon les valeurs héritées de la bourgeoisie. Defrance est l’un des nombreux auteurs à poser ce diagnostique.

Comment expliciter davantage les interventions clandestines et illégales du pouvoir, bref, son étrange froideur ? Certains auteurs, dont Lasierra et Lauret, croient que cette absence de générosité, ce défaut de solidarité humaine, semblent caractériser la psychologie de ceux qui détiennent le pouvoir. ( Lasierra R. et Lauret JC La torture et les pouvoirs Éditions Ballano ) Tout indique en effet que le pouvoir suscite chez ceux qui le détiennent une certaine extase. Comme la vitesse, qui excite et soûle, et qui blesse et tue aussi. Des citoyens élevés à de hautes fonctions ministérielles après avoir été élus pour des raisons autres que celles qui nous les avaient fait choisir parmi les candidats en lice. Détournement à des fins idéologiques. On dit qu’aucune société ne peut survivre sans un idéal. Respect des droits et non-violence physique et psychologique de l’État et de sa police en est un plus que valable.