Police et pouvoir, destructeurs du tissus social

Quel est le coût socio-économique des interventions clandestines de la police, de ses collabos et des agents de sécurité en civil ? Bien qu’il ne soit pas chiffré, et sans doute inchiffrable, on peut dire sans se tromper qu’il est considérable. On ne saccage pas la vie sociétale sans graves conséquences. Car ces gens ne portent pas seulement atteinte aux droits fondamentaux, ils endommagent aussi le tissu social de la Cité policière, et du reste du Québec, incluant le petit village policier de Lac Bouchette, au Saguenay-Lac-St-Jean. De fait, la problématique est planétaire. Essentiel, le climat de confiance entre les citoyens habitant le même îlot de maisons, la même rue, le même quartier. Les relations sociales constituent un écheveau complexe et fragile. Il serait bon que le pouvoir politique se demande ce qu'est une société et comment ça marche.

Commençons par un cas n’ayant rien à voir avec la police, histoire de nous donner un petit aperçu de la fragilité des relations sociales. La journaliste américaine Jacobs rapporte les confidences d’une assistante sociale qui oeuvrait dans East Harlem, à New York, témoignant d’attitudes défensives consécutives à la promiscuité existant dans un édifice à logements. ( Jane Jacobs Déclin et survie des grandes villes américaines Éditions Mardaga ) L’intimité de familles pauvres y avait déjà été maintes fois violée, leurs secrets les mieux cachés étaient bien connus, non seulement du concierge, également d’organismes municipaux, comme le bureau de l’aide sociale. Et c’est précisément pour préserver ce qui leur restait d’intimité qu’elles évitaient les relations trop étroites avec leurs voisins. L’attitude était donc distante. « Peut-être s’agit-il là d’un réflexe psychologique chez tous ces gens qui s’efforcent de protéger et de préserver leur dignité », avance Jacobs.

Maintes fois, lui raconte l’assistante sociale, des femmes lui ont fait part des mises en garde de leur mari. « Je ne peux pas être en trop bons termes avec une voisine. Mon mari n’aime pas cela. Les gens bavardent trop, ils pourraient nous causer beaucoup d’ennuis. Il vaut mieux se mêler de ce qui vous regarde. » Lui parle de cet autre locataire ne voulant pas que sa femme se fasse des amis parce qu’il n’a pas confiance en ses habitants. Certains ont peur que ceux-ci, devenus brouillés ou envieux, n’inventent des histoires sur leur compte au concierge, ce qui leur ferait beaucoup de tort. Si le mari décroche un bonus, dont il ne soufflera mot à personne, et que sa femme change les rideaux du salon, les visiteurs amis pourraient le dire au concierge, qui ferait alors une enquête et décréterait une hausse de loyer. Beaucoup de ces familles en arrivent donc, pour se protéger, à dresser toutes sortes de barrières autour d’elles. Suspicion et crainte des ennuis l’emportent le plus souvent sur le besoin tout naturel de demander conseil et assistance à ses voisins, ou simplement de communiquer avec son entourage.

On visualise encore un peu mieux les effets de l’écorniflage, du commérage, du mouchardage et de la télésurveillance dans un pâté de maisons, une rue, un quartier quand on transpose ce climat de suspicion en milieu de travail. Qui aimerait être à l’emploi d’une entreprise où il y a des caméras et des micros cachés, où l’employé ne peut exprimer le fond de sa pensée à un collègue de travail sans que la direction ne le sache ? Qu’elle soit au courant de ce qu’il fait certains soirs et jours de congé : sa fréquentation d’un bar de danseuses nues où il va se rincer l’oeil ou encore d’un motel où il passe à l’occasion une demi heure avec une hôtesse des petites annonces classées ? Au courant aussi de ses conflits familiaux, de sa situation financière, des commérages que des voisins colportent à son sujet ou de sa famille ? Dans un climat du genre, cet employé se méfierait-il de ses collègues de travail ou réduirait-il au strict minimum sa communication avec eux ? Sans en généraliser la pratique, on sait que l’un des rôles du gardien de sécurité consiste à procéder à des vérifications du personnel de l’entreprise ( Martine Fourcaudot et Lionel Prévost Prévention de la criminalité et relations communautaires Éditions Modulo ) : examen de la situation financière et familiale, évaluation de la loyauté et de l’honnêteté, identification des problèmes de comportements, de tension, etc.

Par ailleurs, police et pouvoir ont tort de sous-estimer le citoyen. Il arrive, et peut-être plus souvent qu’on le pense, que l’un découvre par hasard que son “ ami ”, un membre de son entourage immédiat ou une connaissance est un policier ou une policière en civil, ou un collabo à tout crin. Que, décidant de vérifier s'il n'y en aurait pas un autre dans le coin, d’en repérer un deuxième, puis un troisième, etc. Qu’alertés par le bouche à oreille, d'autres s'y mettent aussi.

Finalement, quand ce citoyen découvre la face cachée du travail policier, il doit forcément s’interroger, se dire par exemple que ce qui lui arrive n'est pas attribuable à ce qu'il a fait, car il n'a rien fait du tout pour mériter un traitement du genre. En venir peut-être à la conclusion que c'est plutôt à lui qu'on a fait quelque chose et que cela a été fait par des gens dont il attendait protection plutôt que filature, infiltration et déstabilisation. Il doit aussi se poser des questions sur l'utilité de surveiller quelqu'un n’ayant jamais commis le moindre crime, et sans jamais l'arrêter ni lui faire subir un procès. Après avoir réfléchit à tout ça, se demande-t-il enfin quelle sorte de société policée les gens qu’il a portés au pouvoir lui a construite ?

Vraisemblable de penser qu’ensuite, jugeant que sa vie privée ne regarde que lui, sa famille et ses amis, il se ferme aux autres. À moins qu'il ne décide éventuellement de quitter la Cité policière, ou le petit village policier, mais cela ne changerait pas grand-chose puisque l’énorme emprise psychologique de la police sur la population sévit maintenant partout au Canada et ailleurs sur la planète. Se fermer aux autres, comment cela se traduit-il dans sa petite vie de tous les jours ? En se méfiant d’un peu tout le monde. En ne parlant plus librement à son concierge ou son proprio citoyen-mouchard de la police ? , son voisin, son dépanneur ou l’épicier du coin, à l’employée du petit resto où il a l'habitude de prendre son café paisiblement, son coiffeur qui est toujours en train d’essayer de lui tirer des vers du nez, au chauffeur de taxi, au nouveau résident de sa rue, à l'étranger sollicitant une information, etc.

En regardant aussi d’un tout autre oeil la caméra de surveillance du dépanneur ou celle que le concierge a installée dans son bureau, près du hall d’entrée, où il s’arrêtait à l’occasion, auparavant, pour jaser d’un peu de tout, de ses projets, de ses petites misères aussi. Image et... son ? Imaginons la situation, et ses conséquences conflictuelles, si notre honnête citoyen surprend le concierge ou le dépanneur en grande conversation avec un résident de son îlot qu’il a déjà identifié comme étant un flic en civil. Scénario le plus vraisemblable : il soupçonnera l’un ou l’autre de transmettre des infos à son sujet. Que ressent-il, cet honnête et paisible citoyen ? Une souffrance psychologique, c'est-à-dire la chape de plomb. L'air est devenue irrespirable dans sa Cité policière, sa petite ville, son village.

La très grande majorité, peut-être même la presque totalité, des citoyens ne sont pas conscients de la situation. Rapportons des cas concrets pour démontrer comment on agit quand on sait... Ainsi, cette employée du Comité social Centre-Sud, à Montréal, croisée par hasard sur la rue et à qui j’avais confié que son milieu de travail, aussi bien le personnel que les usagers, était infiltré de policiers et policières en civil. Sans hésiter une seconde, elle m’avait dit qu’elle le savait : « On n’est pas fou, on voit ce qui se passe ! » Cette femme était au courant que j’étais journaliste. Faisant l’objet d’une surveillance continuelle, je craignais qu’un civil nous voit ensemble et cherche ensuite à lui nuire. Aussi avais-je abrégé la conversation, lui demandant son numéro de téléphone, promettant de la contacter, mais m’en suis abstenu. Comme je ne suis pas allé la voir non plus à la cafétéria de l’organisme, même si j’avais très envie d’en apprendre davantage sur sa perception de la situation. L’entrevue aurait porté sur un sujet trop sensible.

Je redoutais que la police, qui savait aussi que j’étais journaliste, que j’enquêtais sur l’underground policier en vue de publier un livre, découvre ou apprenne qu’elle et moi s’étions rencontrés, qu’elle en vienne même à croire que cette femme m’informait de temps à autre de ce qu’elle voyait et entendait à son milieu de travail. Et j’avais tout autant peur que la police me soupçonne de lui communiquer des trouvailles que j’y avais faites : l’identité de civils repérés, leurs méthodes de travail, etc. Elle pouvait se sentir menacée, car il y avait risque que la femme propage des renseignements à sa parenté, ses amis, à des collègues de travail, des usagers… Délicat, éminemment ! Cette personne travaillait au salaire minimum. Que lui serait-il arrivé, pensez-vous ? Aussi vrai que deux et deux font quatre, la police en civil aurait fait le nécessaire pour qu’elle y perde son emploi. La soupçonnant de comploter avec moi, elle serait peut-être allée plus loin, en intervenant aussi auprès d’employeurs potentiels. Sachant que les dirigeants “ instrumentalisés ” du Comité social Centre-Sud travaillaient main dans la main avec la police, on peut se demander aussi quelles références ils auraient transmises à un employeur éventuel ?

La remarque n’est pas gratuite, puisqu’elle a procédé ainsi à mon encontre, et plus d’une fois. Si je suis demeuré longtemps sur l’aide sociale après la déconfiture de ma petite maison d’édition, c’est à cause de celle-ci. Nous ne sommes pas dans le domaine de la fiction, mais dans la réalité bien concrète des faits. Comme je l’ai déjà relaté, la police de l’île de Montréal m’a sorti de Jeunesse au Soleil où j’avais proposé au responsable des communications de produire un document corporatif qui aurait généré des profits grâce à la vente de pubs, que l’organisme et moi se serions partagés. Cet argent m’aurait permis de revenir graduellement dans le domaine de l’édition, de recouvrer mon autonomie. Elle m’a également sorti de la Maison des amis du Plateau Mont-Royal et du Comité social Centre-Sud où j’espérais soumettre un projet identique. Pour sa part la Sûreté du Québec a réussi à m’éjecter du journal communautaire local de Lac Bouchette, au Saguenay-Lac-St-Jean, où je travaillais bénévolement. Une activité qui aurait pu me sortir du bs, car j’envisageais de lancer mon propre journal. C’est factuel, ça.

Un policier en civil me l’a même confirmé indirectement. Pas content du tout que je compare le quadrillage policier prévalant à Montréal à celui de La Havane, il m’avait murmuré à voix basse qu'il était facile de faire débouler un escalier à quelqu'un ou de faire en sorte qu'il ne trouve pas d'emploi. M’avait répété le mot « emploi », la tête penchée près de la mienne, pour être certain que j’avais capté le message 5 sur 5. Son attitude n’était pas menaçante physiquement, mais son propos était clair : je me la bouclais ou c’était l’escalier et le bs à perpétuité. Et puis, il y a ces Haïtiens, dont on a déjà également parlé, que la police empêche de retourner sur la marché du travail. Je ne crois pas qu’eux et moi soyons les seuls. Ce livre incitera d’autres citoyens à dévoiler des mésaventures similaires.

Retournons auprès de cette femme. J’aurais pu effectuer l’entrevue par téléphone, n’ai pas osé non plus, pour les mêmes raisons. Ce n’est pas que je croyais que sa ligne téléphonique soit sous écoute, quoi qu’elle le serait peut-être devenue quand des civils auraient découvert son identité et le lieu où elle travaillait. Il y a aussi le fait que je ne pouvais téléphoner de chez moi, n’ayant pas les moyens de m’abonner. Alors j’utilisais un téléphone public, et plus souvent qu’autrement un policier ou une policière en civil venait rapidement m’y rejoindre. Il s’installait à un téléphone voisin ou, quand il n’y en avait pas, poireautait derrière moi, jouant à celui attendant que j’aie terminé pour téléphoner à son tour, tout en prêtant une oreille attentive à mes conversations. Quand on connaît l’underground policier, on est beaucoup plus attentif à son environnement immédiat, on remarque tout de suite celui écoutant vos propos. Hormis un civil, qui d’autre s’intéresse aux conversations privées des citoyens ?

Me souviens d’un fait survenu à la station de métro Berry-UQÀM et impliquant une policière en civil qui me suivait. J’étais à l’entrée du couloir conduisant à l’ancienne Place Dupuis, direction nord. Là où les murs est et nord se rejoignent et forment un recoin, il y a quatre téléphones publics. J’utilisais l’un des trois installés sur le mur nord, la policière, arrivée quelques secondes après moi, celui du mur est. Dès son apparition dans le paysage, j’ai pivoté d’un quart de tour pour l’épier du coin de l’oeil. Elle a pris le combiné, fait semblant de glisser une pièce de monnaie dans l’appareil, composé trois ou quatre chiffres pour aussitôt se tourner dans ma direction. Réalisant ce qui se passait, j’ai dit à mon copain que j’allais le rappeler un peu plus tard.

Où téléphoner sans avoir un civil sur les talons ? Dilemme. De la station Berry-UQÀM, suis passé à l’Universite du Québec à Montréal ( UQÀM ). Près de la sortie coin St-Denis-Ste-Catherine, à gauche, plusieurs téléphones publics sont fixés au mur, à côté de tables, de chaises. Quelques étudiants s’y étaient installés, occupés à des travaux universitaires. L’endroit idéal, me semblait-il. Recoup de fil. À peine ai-je entamé la conversation qu’une autre civile s’amène aux pas de charge.

Madame dépose son sac à main sur la table la plus proche et se met à fouiller dedans, frénétiquement, une frénésie caricaturée, tout en prêtant oreille à ce que je dis. Pourquoi spécifiquement cette table alors qu’il y en a d’autres disponibles à cet endroit, et de téléphones aussi ? Je demande à mon ami de patienter une minute, me tourne vers madame. Ne m’entendant plus parler, elle lève la tête dans ma direction, nos regards se croisent, nous nous comprenons. Elle remet rapidement ses trucs dans son sac à main et tout aussi rapidement quitte les lieux. Au cours d’une filature rapprochée, on n’a pas idée comme les acteurs peuvent parfois se succéder à un rythme accéléré. Dès que l’un se sait grillé, il part pour être remplacé illico ou peu après par un autre.

Continuellement filé et épié par la police, il aurait été difficile d’effectuer une entrevue téléphonique confidentielle avec l’employée du Centre social Centre-Sud. Il ne pouvait être question non plus d’aller chez elle, dans un resto discret, ou simplement d’échanger ensemble en marchant sur le trottoir. On m’aurait vu entrer à son domicile. Quant au resto ou la marche, oublions ça aussi. Ce n’est pas long qu’un civil nous aurait emboîté le pas ou serait venu s’asseoir près de nous. Monsieur ou madame sirotant un café et lisant le Journal de Montréal, sans jamais tourner les pages, l’oreille déployée comme une antenne parabolique. Non, trop risqué pour cette femme pauvre.

L’espionnite, quand vous en êtes conscient, est un vrai poison dans les relations humaines, aussi dévastateur sur le plan social qu’une mine antipersonnel l’est au plan physique, pouvant vous amputer les jambes en moins de deux. Le citoyen-mouchard s'exposant lui-même à être mouchardé par un voisin, même un ami, grande gueule sympa mais incapable de garder une confidence anodine, racontant tout à tout le monde, sans intentions malveillantes. On appelle ça un panier percé. N’oublions pas que la police s’intéresse à tout renseignement concernant chaque citoyen. Quant à collaborer avec elle, certains doivent faire rapidement l’équation : si je peux lui rapporter des choses concernant des membres de mon entourage ou de simples connaissances logique qu’eux aussi puissent faire de même.

Petit épicier, dépanneur, restaurateur, pharmacien, libraire, coiffeur, chauffeur de taxi, etc. jouent un rôle vital en matière de socialité dans un îlot de maisons, une rue, un quartier. Quand un citoyen fréquente régulièrement un petit commerce du genre, des liens se créent entre lui et le proprio et ses employés. À la longue l’un et l’autre se font mutuellement confiance, jasent d’un peu de tout, s’entraident aussi lorsque l’occasion se présente. En ces temps où Big Brother et Big Sister triomphent partout, car tout le monde leur ouvre les bras pour les accueillir, peut-on encore se permettre de tout leur dire ?

Dans un secteur de la rue Dorval ( nom fictif ), à Montréal, où j’ai habité, le dépanneur et son fils, étaient deux des éléments clés du dispositif d’espionnage de la police. L’autre, était la concierge de la maison de chambres où je demeurais, située juste en face, et manifestement bénie-oui-oui de la police. Trois civils y demeuraient du reste, dont l’un se prétendant peintre, l’autre poète et recycleur d’objets qu’il dénichait dans les déchets domestiques. Pas seulement pour y contrôler et nettoyer socialement les chambreurs, les résidants de tout le secteur aussi. Pertinent de rappeler que cette maison de chambres est subventionnée par la ville. Et ce n’est pas la seule où la police en civil à pied à terre. Il en est de même de plusieurs autres, subventionnées ou non par Montréal, incluant des HLM, dont les Habitations Jeanne-Mance, rue Ontario. Et d’édifices à logements du secteur privé aussi, avec la complicité parfois ou souvent ? de propriétaires et de concierges.

Ainsi, les civils peuvent en toute quiétude épier ces locataires. Ce peut être lors d’une rencontre inopinée dans le hall d’entrée, l’escalier, l’ascenseur, un corridor ou le seuil de la porte de votre appart. À la maison de la rue Dorval, il m’est arrivé d’être intercepté à la sortie des toilettes communes par l’un d’eux. M’apercevant avec un cendrier vide à la main, il m’a demandé, l’oeil suspicieux, ce que je faisais dans le corridor avec ce cendrier mégots de marijuana ? Lui ai expliqué que je le vidais toujours dans la cuvette parce que la durée de combustion d’un mégot est de 24 heures, donc risqué d’utiliser la poubelle de la chambre. Une résidence du genre, par définition, n’est-ce-pas un espace privé ? Empiètent-ils des droits quand ils y espionnent et déstabilisent des locataires ?

À l’occasion, il arrivait à la concierge d’essayer d’étoffer l’identité d’emprunt du faux peintre présumément parti pour les Caraïbes, à bord de son voilier. Oui, propriétaire d’un voilier et vivant dans une maison de chambres ! Elle m’avait dit l’envier beaucoup, qu’il allait « nous revenir tout bronzé ». Quelques mois après son retour, alors que nous nous trouvons tous trois dans l’entrée de la maison de chambres, Picasso remet ça. Cette fois, il part pour l’Espagne. Et la concierge de me faire remarquer, admirative, petits yeux fouineurs par en dessous et l’amorce d’un sourire, avec l’air de se demander si je vais gober l’affaire : « Y’est toujours en voyage ! ». Vraiment la seule fois où je l’ai vue de bonne humeur. Souffrant d’obésité, parfois courant après son souffle, il ne fallait pas dire ou faire grand-chose pour que madame suffoque, se mette à tonitruer d’une voix puissante, émotive et intimidante. Elle avait du coffre, comme on dit.

Ayant vécu dans cette rue pendant un an et demi et fréquenté l’établissement du dépanneur, du père et du fils, au moins une fois par jour, sept jours sur sept, j’ai appris à lire en eux comme dans un grand livre ouvert. Son proprio s’est parfois venté auprès de moi de bien connaître des membres de la hiérarchie policière du poste de la rue Rachel, situé dans le secteur du Plateau Mont-Royal. Son établissement était du reste fréquenté par des civils. Quant il faisait beau, un ou deux d’entre eux s’installaient parfois sur le banc public, devant la porte. Entre deux clients, le père ou son fils allaient les y rejoindre. Ces policiers jouaient à l’occasion aux alcoolos, bouteille de bière dans un sac de papier brun, s’efforçant à parler la bouche molle. Ils surveillaient les allées et venues de la clientèle. Un jour, l’un d’eux, m’apercevant à la fenêtre de ma chambre, en train de l’épier, avait jeté rageusement sa cigarette sur le trottoir, l’écrasant lourdement du pied.

Le père et le fils, des hypocrites passionnés et convaincants, savaient comment soutirer des renseignements à leurs clients, qu’ils refilaient ensuite à la police. J’ai été témoin de plusieurs de leurs interrogatoires, suffisait que je m’attarde un peu mine de rien en furetant dans les tablettes ou en y participant quelques minutes comme auditeur, debout, juste à côté de ceux qu’ils cuisinaient. Interrogatoires toujours enveloppés d’une fausse convivialité, de faux petits sourires complices, de faux airs entendus, ou de fausses mines tristounettes, dépendant de la nature des propos des client, pour les inciter à se dévoiler davantage. Entre bons voisins, normal de tout se dire, n’est-ce-pas ? Raconter un peu ses peines, ses joies, parler de ses projets, décrire son petit train-train quotidien.

La technique est drôlement efficace, mais cousue de fils blanc pour l’initié. Il leur suffisait de lancer à un client entrant dans leur établissement, en empruntant le sourire accueillant d’usage et l’air de ceux qui sont bien contents de vous voir, vous considèrent presque comme un ami : « Et puis ? » ou « Et alors ? » pour qu’aussitôt des langues se délient. Ils l’ont essayés sur moi. Au début. Mais le lendemain et les quelques jours qui avaient suivi, quand j’avais utilisé la même technique, leur lançant dès mon entrée, d’une voix forte : « Et puis ? » ou « Et alors ? », ils avaient baissé la tête, compris que je savais et n’ont plus insisté.

Certains clients parlaient d’abondance, généralement des gens vivant seuls. Tout heureux de l’attention particulière que le père ou le fils leur accordaient. Une sorte d’empressement qui donnait à chacun l’impression d’être porté sur la main, d’être quelqu’un d’important. Ils trouvaient là aussi l’occasion de se socialiser un peu. De bonne foi, ils s’abandonnaient, ignorant que de l’autre coté du comptoir, on ne cherchait qu’à leur tirer les vers du nez.

D’autres avaient besoin d’être continuellement pistonnés. Après un « Et alors ? » bien senti, le client racontait qu’il partait le lendemain en voyage. « En voyage ? » lançait le proprio, comme un bon père de famille. « Oui, à Ste-Adèle, avec Jean », répondait-il. « Avec Jean ? » répétait le père. « Oui, mais on revient le soir même parce que Jean travaille le lendemain ? » « Ah oui ! il travaille, Jean ? » cela dit sur le ton de celui qui est content d’apprendre que ce pauvre gars qui chômait depuis un bon moment s’était enfin déniché un petit job. « Il travaille au chantier de construction sur la rue Mantana », ajoutait le client. De fil en aiguille, le dépanneur amassait des renseignements sur Jean, sur ce qu’ils allaient faire à Ste-Adèle, etc.

Me souviens encore d’une anecdote en particulier, pathétique tant elle tranchait sur les autres. Un après-midi, y étant allé chercher je ne sais plus quoi, j’ai surpris le fils en train de soutirer des confidences à un résidant de la rue. L’accent et le béret vissé sur le tête ne laissaient aucun doute sur son origine, française. Homme d’une cinquantaine d’années aimant prendre un petit verre de temps à autre sans déranger personne, jovial, et surtout très sociable, volubile et d’une bonne foi considérable. Exactement le genre de clients que le père et le fils adoraient. Celui parlant sans discontinuer et, quand il s’arrêtait un moment pour respirer ou parce qu’il avait perdu le fil de son idée ou n’avait rien d’autre à ajouter, que le père ou le fils relançait aussitôt, et dont ils buvaient chaque parole.

Ce jour-là, contrairement à son habitude, le fils n’était pas debout mais assis sur un tabouret, les coudes sur le comptoir. Il lui avait même servi un café, s’en était pris un lui aussi, ce que je ne l’avais jamais vu faire auparavant. L’ambiance se prêtait à la confidence, ne manquait que la lumière tamisée. Et notre Français parlait, parlait sans arrêt. J’ai tout de suite réalisé qu’il était en train de le cuisiner. J’affichais le petit sourire discret de celui qui sait ce qui se passe. Le fils m’a regardé et, décodant aussitôt ma réaction, s’est visiblement senti mal à l’aise. Ne savait plus quoi faire, se levait de son tabouret, donnant l’impression qu’il allait quelque part mais, n’allant nulle part, se rasseyait puis se relevait, faisait un pas et reprenait place sur le tabouret, me regardait, ne savait plus qu’elle attitude adopter et ne disait mot pendant que son client continuait son monologue. C’était bien la première fois que je le voyais perdre pied ainsi car habituellement il était plutôt du genre frondeur.

À quelques reprises, pour bien faire sentir au père et au fils que je connaissais leur petit secret, je leur avais donné du « mon cher Watson », du nom de l’adjoint du légendaire Sherlok Holmes. Le fils avait réussi par la suite à trouver une parade en affirmant que c’était moi, Watson, pas lui. J’avais insisté que c’était lui, pas moi, cependant ma réplique était tombé un peu à plat. Peu après, pour me sortir de l’imbroglio, je les avais identifiés à Dupon et Dupon, célèbres détectives d’Hergé, l’auteur de bandes dessinées. Là, je les avais coincés, ils ne savaient plus quoi répliquer, mais ils s’y étaient faits, et moi, de mon côté, je revenais à la charge quand le moment s’y prêtait, sans trop insister tout de même.

À une autre occasion, j’ai réussi à saisir le père sur le vif, un peu comme on saisie un steak dans un poêlon presque aussi rouge que le rond du poêle, le aie ! de la douleur en moins. Une couple de semaines auparavant, il s’était plaint à moi que des gens lui piquaient des exemplaires de La Presse, le matin. Son établissement n’ouvrait qu’à 8h, mais les journaux étaient déposés devant sa porte aux alentours de 5h-5h30. Il était furieux, se promettait, un bon jour, de surprendre l’un de ces voleurs du haut de son balcon, au-dessus de la porte, et de laisser tomber sur sa tête une grosse pierre. Le lui avais déconseillé, suggéré de téléphoner plutôt à la police. J’avais laissé couler les jours et, un midi, j’étais entré en lui demandant, le ton péremptoire et sans le lâcher des yeux, s’il avait téléphoné à la police. Il avait fui mon regard, complètement décontenancé, à la recherche d’une esquive. Il devait penser que je faisais allusion à sa collaboration avec la police. L’avais laissé cuire un peu dans le beurre crépitant, avant de préciser que je parlais du vol d’exemplaires de La Presse. Façon indirecte de passer le message à quelqu’un que l’on sait qu’il rapporte à la police des choses vous concernant.

Ce dépanneur, tout comme son fils aussi, pourtant défenseur passionné de la police, de l’ordre et du conformisme, ne donnait jamais de coupon de caisse à ses clients. En un an et demi de fréquentation quotidienne, je ne l’ai jamais vu le faire. Les clients payaient, il mettait les billets de banque dans sa poche et déposait les espèces sonnantes dans le tiroir-caisse, toujours ouvert, ou y puisait pour leurs remettre la monnaie. Il n’enregistrait pas les ventes sur sa caisse. Sur quoi se basait-il pour rédiger ses rapports réguliers des taxes TPS et TVQ ? Et ses rapports d’impôt annuels ? Enfin, comment expliquer que ce commerçant espionnait ses clients, ceux-là même qui contribuaient à son enrichissement ? Il devait savoir qu’on ne dit jamais non à la police. La contrainte, quoi !

J’y ai bien connu un coiffeur aussi. Le salon de coiffure est sans conteste l’établissement commercial où le citoyen et la citoyenne se livrent le plus. Davantage cette dernière, parce que sa chevelure nécessite plus de travail. J’en ai parfois vues tuer le temps à jaser entre elles, et le coiffeur relancer la conversation quand elle s’assoupissait. Un jour, je l’ai vu cuisiner un jeune adulte. Questions doucereuses, pratiquement chuchotées, et zézayées comme s’il avait eu un cheveu sur le bout de la langue. Tellement visible que j’en étais estomaqué. Le gars, dans la vingtaine, semblait mal dans sa peau, se livrait avec réticence, par de brèves réponses. Quelques coups de ciseaux et mon coiffeur revenait à la charge, ne le lâchait pas. Une question en particulier avait attiré mon attention : « Tu dois faire de grosses journées, hein ? » « Non, chu en chômage. » « Ah, tu travailles pas ! » cela dit sur un ton légèrement chantonnant où on sentait en quelque part un petit reproche.

Ce coiffeur, je le connaissais comme le fond de ma poche. Il était engagé dans la répression clandestine et illégale jusqu’aux oreilles. Après ma coupe de cheveux, j’ai décidé de le faire frire un brin dans le poêlon. Son comportement avec le client précédent m’avait choqué. L’ai payé, me suis dirigé vers la porte pour revenir aussitôt en coup de vent et le canarder de deux questions bien ciblées. « Les salons de coiffure sont de vrais confessionnaux, hein ? » « Ici, les gens nous disent tout ». « Est-ce qu’il est déjà arrivé que la police te demande des renseignements sur tes clients ? » Là, il a senti la chaleur du poêlon, blêmi : « Non, jamais, jamais ! » Il craignait fort probablement que je propage dans la quartier qu’il était un collabo de la police, lui rapportait ce que ses clients lui racontaient.

Je peux certifier, pour avoir fréquenté 8 salons de coiffure différents au cours de ces six années et demie d’enquête, tant à Montréal qu’au Saguenay-Lac-St-Jean, que c’est l’endroit où les citoyens sont le plus exposés au mouchardage : je suis convaincu qu’il y a des coiffeurs-coiffeuses qui sont des civils. L’étroite collaboration entre eux et la police saute aux yeux. Ainsi, un jour, j’entre dans le salon de coiffure d’une femme dans la cinquantaine, situé près de la rue Ontario, pas loin de l’ancienne Place Dupuis. Je n’ai pas aussitôt pris place sur la chaise que deux hommes arrivent. Ils ont l’air à des flics en civil. L’un d’eux fait signe à la coiffeuse de le suivre dans une pièce adjacente. Après un court conciliabule dont je n’entends que des chuchotements, la dame revient s’installer derrière moi et l’homme quitte les lieux. L’instant d’après, je ressens une douleur derrière le cou, qui persiste pendant quelques secondes. J’endure sans réagir. Elle m’a piqué avec l’une des pointes de ses ciseaux, délibérément. Après la coupe de cheveux, le deuxième homme prend ma place, me zieute avec insistance, le gueule bovine de circonstance bien affichée.

Dans ce secteur, il se faisait aussi de la télésurveillance. Comment expliquer autrement que, lorsque je quittais mon domicile, souvent la police en civil était déjà prête à faire son job. Comment l’apprenait-elle ? Il arrivait que je passe chez le dépanneur acheter quelques cigarettes à l’unité. On peut penser que le proprio ou son fils l’en informait, lui indiquait la direction que j’avais prise. En contrepartie, il faut dire qu’ils ne voyaient tout de même pas tout. Quand je sortais de mon domicile sans m’y arrêter, ils ne pouvaient me voir de l’intérieur, leur vitrine est recouverte de réclames publicitaires. La police en était forcément informée autrement, de là l’hypothèse de la présence de caméras. J’ai acquis la conviction qu’il y en avait dans le secteur. Où pouvaient-elles bien être dissimulées ? De nos jours, elles ne sont pas que miniaturisées, déguisées aussi en d’autres choses. Seul un expert en télésurveillance peut les repérer.

À cet endroit, les rues sont étroites et bordées de petits commerces, dont des restos, et de vieilles résidences délabrées. À une couple de centaines de pieds de chez moi, des civils occupaient les deux étages d’une vieille maison en brique bordée d’une ruelle. La fenêtre du rez-de-chaussée, côté rue, était toujours voilée d’une vieille tenture fripée mise en place n’importe comment, probablement accrochée à des clous. Impossible d’y voir quoi que ce soit. À quelques reprises, j’ai emprunté la ruelle la longeant. Y ai vu, à l’arrière, les quatre véhicules banalisés, dont une wagonnette. On peut penser que les écrans permettant de visionner les images captées par les caméras disséminées dans l’îlot de quartier s’y trouvaient. Et que les civils y vivant, alertés par un coup de fil d’un préposé aux écrans, pouvaient ensuite pister des résidents qui venaient de mettre le pied dans l’espace public.

Un petit garage en béton, de construction de toute évidence récente, jouxtait cette vieille maison. Deux portes y donnaient accès, comme dans un lave-auto, l’une donnant sur la cours arrière, l’autre sur la rue parallèle à la ruelle. Cependant, il était très rarement fréquenté. Une fois, j’y ai vu un type lavant un véhicule. À cette époque, j’en ignorais l’utilité, mais je m’interrogeais. Ce n’est qu’après avoir enquêté quatre ans dans le petit village policier de Lac Bouchette, au Saguenay-Lac-St-Jean, que j’ai enfin compris : lire le chapitre LES CAMÉRAS VIDÉO CLANDESTINES DE LA SÛRETÉ DU QUÉBEC, dans l’Étau Policier, tome 1.

La police en civil dispose d’une flotte de véhicules banalisés de tous genres. De petites remises délabrées et situées à l’arrière de maisons servent de garages où elle en change le look. À revoir toujours les mêmes, des citoyens plus allumés que d’autres peuvent finir par les repérer. Le maquillage transforme un véhicule connu en véhicule inconnu. Cela va de la peinture complète, évidemment d’une couleur différente, au véhicule bariolé de couleurs voyantes jusqu’à la wagonnette métamorphosée en véhicule commercial. On peut aussi lui donner un aspect suspect, louche : silencieux plus bruyant que les autres, décalque sur la lunette arrière et plaque minéralogique fantaisistes au pare-chocs avant, etc.

À l’été 1998, j’ai aperçu une couple de fois, devant la vieille maison leur servant de lieu de travail, rue Dorval, deux de ces civils, visages fermés et sévères, verres fumés opaques, l’un d’eux le cellulaire collé à l’oreille, me fixant avec insistance, le menton relevé, cherchant à m’intimider. Quand ils savent que vous les avez repérés, les civils utilisent souvent ce truc pour vous faire déguerpir des lieux. L’idée est de vous faire croire qu’ils sollicitent du renfort au quartier général pour qu’on procède à votre arrestation. Avec le temps, on s’habitue à cette forme d’intimidation. J’ai constaté, quelque part en mai 1999, que le rideau opaque avait été remplacé par un drap suffisamment transparent pour voir à l’intérieur, le soir, quand la lumière de la pièce donnant sur le trottoir était allumée. Par beau temps, la porte d’entrée était même grande ouverte, comme si on avait voulu montrer que les lieux étaient habités par un simple citoyen. J’ai vu un vieux piano au fond de la pièce. L’équipe avait-elle quitté les lieux ? J’en doute parce que les véhicules étaient toujours à l’arrière de la maison.

Les collabos, ces délateurs à l’année longue, sont en grande partie responsable de la lourdeur des relations entre citoyens, car ils décuplent considérablement la présence policière. Qu’est-ce qui peut bien inciter le citoyen à en devenir un ? Wolf, qui a dirigé pendant quelques décennies le service d’espionnage de la défunte Allemagne de l’Est, affirme que c’est « l’excitation et l’intimité du secret partagé ». ( Markus Wolf L’homme sans visage - Éditions Plon ) Pour sa part, Casamayor dit que le policier qui sommeille en chacun de nous ne demande qu'à s'éveiller. ( Louis Casamayor La Police Gallimard ) « Or, ce policier potentiel est plus dangereux que le policier en exercice, car le rêveur ne connaît rien des limites et des obstacles salubres de la réalité. Il s'invente et, sauf lorsqu'il est un poète doué, sur le modèle le plus bas. » Tous les fantasmes dont se grisent les policiers imaginaires ne troublent que les têtes faibles. Sans effet chez les professionnels, ils grisent les amateurs et, par amateurs interposés, « empoisonnent la société tout entière qui s'imbibe peu à peu de mauvaises polices ».

Ces faux-citoyens se glissent entre policiers et citoyens et infectent la zone de contact entre les deux communautés. « Ces faux frères dégoûtent les citoyens des policiers et réciproquement », nous apprend aussi Casamayor. Ils entretiennent cette morale indécente qui fait commencer la sagesse à la peur du gendarme. L’auteur fait la distinction entre le faux-citoyen, d’une part, et le citoyen témoin d’un acte criminel et en informant la police, d’autre part. Selon lui, la différence réside dans le fait que le témoin est occasionnel, tandis que le faux-citoyen est coutumier du fait. Bien sûr, la manière n'est pas la même non plus. « Le témoin ne commet aucune effraction morale, il dépose en son âme et conscience ». Pour cette raison, il estime qu’on ne doit pas rougir de la parenté apparente entre ce bon citoyen et le faux-citoyen exploitant ses accointances pour surprendre un secret. Casamayor croit que « nous connaîtrons des périodes de crise où ( … ) le renseignement sera la calomnie, et le secret sera la plus sordide des marchandises ».

On est entré dans l’engrenage de la délation à journée longue. Pour paraphraser Lasierra et Lauret, un jour viendra où nul n’osera se confier à quiconque. ( Lasierra R. et Lauret JC La torture et les pouvoirs Éditions Ballano ) Seuls le conjoint ou la conjointe et des amis de longue date pourront s’entretenir, à mots couverts, de sujets s’écartant un tant soit peu de l’orthodoxie. Beaucoup de dénonciations seront inspirées par la peur. En viendra-t-on à punir le citoyen qui omettra de désigner des ennemis du peuple ? se demandent les deux auteurs. Une véritable psychose de la délation s’emparera de la population. Les vieilles rancunes, les haines personnelles, les accusations imaginaires se donneront libre cours. De proche en proche, par le jeu infernal des dénonciations, la répression ne cessera de s’étendre. Personne ne sera à l’abri. La désintégration de la société, l’anéantissement de toute confiance, la disparition de la notion de fidélité, tels sont précisément les moyens par lesquels un système politique parvient à la domination totalitaire, analysent-ils.

Devenue la règle, la suspicion est le prélude de la fin prochaine des rapports conviviaux, enfin de ce qu’il en reste, pourtant fine fleurs de la liberté d'expression. René Laperrière, du Département des sciences juridiques de l’UQÀM, et Pierre Patenaude, de la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke, soulignent, se référant à Big Brother d’Orwell, que le dictateur sait que le meilleur moyen d’assurer son pouvoir est de créer l’illusion que partout et toujours les conversations peuvent être écoutées, la conduite épiée. ( Traité des problèmes sociaux Institut québécois de recherche sur la culture Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) ( George Orwell 1984 Éditions Gallimard ) Pour sa part, Behr dit que c’est le climat orwellien de délation et d’intolérance où on nous plonge qui se révèle le plus préoccupant. ( Edward Behr Une Amérique qui fait peur Éditions Plon ) Plusieurs auteurs crédibles se réfèrent à Orwell, l’affaire est sérieuse.

De son côté, Casamayor, pour y revenir, souligne qu’il ne s'agit plus d'être coupable ou innocent. ( Louis Casamayor La Police Gallimard ) C'était la Belle Époque où on pouvait être victime d'une injustice ou bénéficier d'un pardon. Ce que chacun redoute, jusqu'à la terreur, explicite-t-il, c'est d'être mal considéré, d'avoir une fiche à son nom, d'être surveillé, vaguement compromis et toujours tenu en lisière. Ce dont fait notamment allusion l’auteur, c’est à la peur-du-qu’en-dira-t-on. Il y a un petit quelque chose de honteux et culpabilisant dans le seul fait d’attirer l’attention policière sur soi. Qu’en penseront les gens ? Que la police n’a pas dû s’intéresser à vous sans avoir de bonnes raisons. C’est une peur que celle-ci exploite avec succès.

Casamayor rapporte qu’en France, vous ne pouvez pas voir un gardien de la paix se diriger vers vous, même si c'est pour vous demander du feu, sans sentir vos jambes flageoler. Vous ne pouvez pas recevoir une lettre du commissariat de police, même s'il s'agit de vous aviser qu'on a retrouvé le porte-monnaie que vous avez perdu, sans avoir des battements de coeur. Vous ne pouvez pas découvrir qu'un policier ( en civil ? ) est assis dans le compartiment où vous êtes en conversation avec un ami, sans être tenté de baisser la voix. « Il s'agit là de cas concrets, cent fois vérifiés », insiste-t-il. C’est de cette même France droitière dont s’inspirait le ministre péquiste de la Sécurité publique, Serge Ménard.

Pierre Foglia de La Presse, dans une de ses chroniques, traite de dénonciations anonymes et rampantes. ( Pierre Foglia La Presse du 14 décembre 1999 ) Pour lui, la délation est l’une des plus dégouttantes dérives du siècle. « Système politique ou simple système policier, mais toujours pourvoyeuse de goulags et de fours crématoires. ( ... ) Meurtrière, la délation existe depuis toujours. Et depuis toujours, mais jamais autant que maintenant, on essaie de nous faire croire qu’elle est un devoir civique. Jamais. La délation est une foutue limace. » ( J’ajoute à son propos : limace visqueuse et gélatineuse. )

Citons un cas célèbre, en puisant dans une autre de ses chroniques, ce qui permettra d’établir des parallèles ( Pierre Foglia La Presse du 20 mars 1999 ) : Elia Kazan, le délateur hollywoodien de l’époque du maccarthysme ( du nom du sénateur américain Joseph McCarthey ), aux États-Unis. « Il était allé bavasser devant les commissaires du maccarthysme. ( ... ) Le maccarthysme, cette hystérique chasse aux sorcières qui a détruit la vie, la carrière de milliers d’innocents, surtout des intellectuels, soupçonnés de sympathie avec la gauche. ( ... ) Kazan a trahi, vendu, dénoncé ses plus proches amis. Un s’est suicidé. Il a établi les listes des artistes “ communistes ”, des gens qui non seulement n’avaient jamais commis aucun crime, ni trahi aucun secret, mais pour qui le communisme n’était qu’un exotisme de salon. »

Kazan n’était pas unique de son espèce. John Wayne, le dernier des cow-boys, fut le fer de lance du maccarthysme à Hollywood au début des années cinquante. ( Les 100 personnages du XXième siècle Éditions France Loisirs sous la direction de Frank Jamet ) Il prit la direction de la Motion Picture Alliance, organisme chargé de chasser « les rouges » du cinéma américain. Walt Disney, créateur de Mickey Mouse, fut, pendant 25 ans, un agent du FBI, chargé de transmettre aux autorités des renseignements sur des acteurs, scénaristes et producteurs jugés subversifs, c’est-à-dire communistes. On le voit, les collabos ne sont pas issus seulement des milieux pauvres. Il y avait aussi ceux qui se refusaient de le devenir. Le nom de l’acteur américain Jeff Corey avait été inscrit sur la liste noire du sénateur McCarthy. ( André Fauteux La Presse du 20 août 2002 ) Le dramaturge Arthur Miller avait aussi refusé, devant le Congrès, en 1957, de nommer les communistes qu’il connaissait. ( Cyberpresse du 11 février 2005 ) Il avait dénoncé la folie de l’époque dans sa pièce Les sorcières de Salem. ( Maryse Condé - Moi, Tituba sorcière noire de Salem - Éditions Mercure de France, 1986 )

La croisade anticommuniste du sénateur McCarthey, aux États-Unis, était soutenue par les Chevaliers de Colomb qui collaboraient avec « l’évêque de la radio Fulton J. Sheen et le cardinal Spellman ». ( John Cornwell Le pape et Hitler, l’histoire secrète Éditions Albin Michel ) La droite, politique et religieuse, ne dissociait pas sociale-démocratie et bolchevisme. Pour elle, l’Espagne de Franco et le Portugal de Salazar incarnaient mieux sa vision de la société idéale. Le maccarthysme a sévi également au Québec. En 1937, la loi du cadenas du gouvernement de l’Union nationale de Maurice Duplessis interdit la propagande communiste.

« C’est une affaire d’Église aussi, confirme l’historienne Ferretti. ( Lucie Ferretti Brève histoire de l’Église catholique au Québec Éditions Boréal, 1999 ) (…) Papin Archambeault se promeut général en chef d’une campagne sans merci. » Il mobilise l’École sociale populaire, l’Association catholique de la jeunesse canadienne française, la Jeunesse ouvrière catholique, etc. «  (…) il met sur pied, grâce à des subventions fédérales, un véritable service de renseignements personnels et d’espionnage et il se fait l’informateur de la police provinciale ( du Québec ) et de la Gendarmerie royale ( du Canada ). Un tel acharnement persiste dans les années 1940 contre des communistes bien identifiés, tels Stanley Ryerson, Fred Rose, Madelaine Parent ou Kent Rowley. »

D’après le constitutionnaliste américain Ackerman, McCarthy restera dans les annales de la république comme un démagogue sans succès, dont les tonitruants appels au peuple se révélèrent, au banc d’essai, incapable de rallier l’engagement populaire profond et durable qu’exige une transformation légitime des valeurs fondamentales. ( Bruce Ackerman Au nom du peuple Éditions Calmann-Lévy, 1998 ) Dans sa croisade, il jouissait de l’appuie du Sénat mais il s’est révélé incapable de vaincre la résistance institutionnelle du Congrès et de la présidence. Ackerman est d’avis que ce sont les efforts déployés pour élargir ses appuis qui ont provoqué sa chute. Lentement, certaines des atteintes les plus sérieuses aux valeurs constitutionnelles et traditionnelles ont été réparées au cours de la génération suivante, mais sans vraiment recoller tous les morceaux de ces vies qui avaient été saccagées. McCarty prétendait parler au nom du peuple.

L’histoire se répète. De nos jours, pouvoir et police se réclament aussi du soutient de la population. Leurs efforts déployés pour aller chercher l’adhésion citoyenne au concept de la pseudo police communautaire a eu pour effet de rendre plus visible le véritable rôle de cette dernière, et de lui faire perdre sa légitimité. De la même façon que le maccarthysme perdit la sienne. On finit toujours par voir la démesure à travers le brouillard idéologique. La prévention de la criminalité a remplacé les autres orthodoxies, dont le communisme et le catholicisme. Ce n’est pas le crime qui menace le plus la Société civile, mais l’acharnement que mettent police et pouvoir, sans omettre les collabos, à vicier l’osmose entre citoyens. L’écrivain brésilien Coelho dit que le plus grand péché de l’humanité est l’incommunicabilité, la solitude ni recherchée ni aimée, le moment où nous oublions que nous devons être les miroirs les uns des autres. ( Juan Arias Conversations avec Paulo Coelho Éditions Anne Carrière, 1999 pour la version française ) Tout ce qui facilite la rencontre et la communication entre nous contribue en définitive à nous rendre moins inhumains et plus solidaires.

Dulong est d’avis que l’établissement commercial, par exemple, n’est pas seulement un endroit où l’on échange des biens et de l’argent, mais d’abord un lieu constitutif de socialité. ( Renaud Dulong L’autodéfense Librairie des Méridiens ) Les propos qui y sont tenus ne constituent pas l’emballage enveloppant la marchandise, mais plutôt un élément essentiel à la survie de la société. Ce qui se ramifie ailleurs dans des rencontres occasionnelles vient ici se stabiliser en une institution qui fonctionne comme noeud de l’échange social. ( NDLR : Même lorsqu’il s’agit de propos stéréotypés météo, résultats de la loto, dernière défaite des Canadiens de Montréal, etc. , parce que constituant très souvent des amorces à d’autres sujets. )

Une commerçante québécoise compare un commerce à un « bureau de psychologue ». ( Chantal Guy La Presse du 8 octobre 2000 ) « Les gens nous racontent leur vie très aisément. ( Un commerce ) ça prête à la confidence, pour peu qu’on écoute. Les gens ne partent pas seulement avec un paquet ; parfois ils retournent chez eux avec un meilleur moral. » Le jus d’orange de la vie, fait avec de vraies oranges et sans insecticides, quoi. Des relations humaines inestimables, irremplaçables.

Illustrons de ce passage d’un livre de Tiberghien… ( Anne-Marie Tiberghien Comme un Chat sauvage Éditions Robert Laffont, 1986 ) Sourires, petites phrases amicales. La ritournelle : deux mots sur le temps qu’il fait, quelques uns sur la fatigue, le moral, la santé de chacun, trois autres sur les événements petits et grands de la vie de chacun. Ces mots suffisent à tisser un réseau de complicité. Chaque matin, sur le chemin de la boulangerie, on échange des saluts, des gestes d’amitié avec le fruitier qui prépare son étalage, le boucher qui décharge ses carcasses, la vendeuse de journaux, l’éboueur… De jour en jour, à force de voir les mêmes têtes, des relations s’établissent, des amitiés se nouent, des amours fleurissent. Ça s’appelle s’insérer dans la vie de quartier.

D’après la journaliste américaine Jacobs, dans un bon quartier urbain ( et rural ), un merveilleux équilibre s’établit entre la volonté qu’ont les citoyens de préserver leur intimité et leur désir d’entretenir avec leur voisinage des contacts fondés autant sur l’agrément que l’entraide. ( Jane Jacobs Déclin et survie des grandes villes américaines Éditions Mardaga ) Cet équilibre est dû en grande partie à toute une série de petits gestes efficaces, accomplis et acceptés de part et d’autre, avec tant de décontraction que les intéressés ont tendance à considérer que tout cela va de soi. Cette confiance prend forme, avec le temps, grâce à de nombreux contacts quotidiens entre les individus qui fréquentent la même rue. La plupart de ces contacts entre usagers de la rue sont tout à fait superficiels, mais leur somme ne l’est pas, souligne-t-elle. Elle est d’une grande richesse : elle constitue à la fois un sentiment d’appartenance à une identité commune, un réseau de confiance et de respect mutuels et un recours possible en cas de nécessité personnelle ou collective. « Pour une rue, l’absence de cette confiance générale est vraiment dramatique », soutient Jacobs.

Ce sont tous ces petits riens qui font qu’un citoyen se sente apprécié des autres, bien dans sa peau et heureux dans son îlot, sa rue, son quartier, sa Cité, sa ville, son village. D’autant plus vitaux que de nos jours la cellule familiale n’est plus ce qu’elle était. Le sociologue Morin relate que notre passé a été marqué par les impérieux devoir de solidarité de clan et de famille. ( Edgar Morin Pour sortir du vingtième siècle Éditions Fernand Nathan ) Ces devoirs tombent, avec l’atomisation individuelle et les protections sociales ( assurances, retraites, etc. ). Et il se trouve que, dans l’évolution rapide qui élargit les fossés entre génération, nous nous sentions fort loin de nos proches et étrangers aux nôtres. Mais aux frères perdus de l’ancienne famille ou tribu se substituent des frères d’élection ou amis. « Ici peu importe, explicite-t-il : je ne parle spécialement ni de la famille ni des amis, mais je parle des nôtres, de ceux que nous aimons, de ceux avec qui nous avons un lieu de proximité, non seulement ou tant spatiale qu’affective et morale. »

Les seuls vrais rapports humains sont ceux de personne à personne, et, si elle la vaut, aucune morale abstraite supérieure ne prévaut contre la morale concrète pour les gens qu’on aime et qu’on aide. « ( … ) Il y a là une vérité qu’il faut d’autant moins oublier que nous sommes soumis aux devoirs généraux abstraits émanant de la société, et que nous sommes menacés par l’horrible devoir d’État qu’imposèrent les polices stalinienne et nazie, de dénoncer le fils, le père et le frère. La morale sociale abstraite, fondée sur la négation de tous liens concrets, devient par là l’antimorale, et il est aujourd’hui d’importance vitale non seulement éthique, mais politique, de maintenir le privilège de la relation concrète. »

Voilà un point de vue s’emboîtant parfaitement à notre propos. Disons les choses plus explicitement encore : policiers et policières en civil et citoyens-mouchards détruisent le lien de confiance entre citoyens. Sur combien de ces « mouches » la police de l’île de Montréal et la Sûreté du Québec, entre autres corps policiers de monde, peuvent-elles compter aujourd’hui ? Sont-elles nombreuses à virevolter autour des citoyens, dissimulées sous le masque de la fausse convivialité, de la fausse amitié ? Avec l’infrastructure sociale de la pseudo police communautaire que nous avons déjà décrite, il y en aura de plus en plus de ces maringouins qui, à chaque fois qu’ils s’approcheront du citoyen, ce sera pour lui sucer de son intimité, et un peu plus d’une fois à l’autre.

Ackermann, Dulong et Jeudy, du Centre national de recherche scientifique, en France, écrivent que celui qui proclame haut et fort qu’il est armé et que les malfaiteurs peuvent venir, ne prend pas ses interlocuteurs à témoin, il les suppute complices. ( Werner Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy, sont tous trois du CNRS Imaginaires de l’Insécurité Librairie des Méridiens ) Dans certaines formes de prévention, l’agresseur est averti de la protection par une publicité qui constitue le public en ensemble de malfaiteurs. D’autres formes d’avertissement alertent directement le public sur lui-même, instituant chacun en surveillant de l’autre. Dulong dit que « la justice officieuse, celle qui se déploie dans les commérages de la rue de quartier, n’acquitte personne. » ( Renaud Dulong L’autodéfense Librairie des Méridiens ) Dans ce contexte, le procès d’intention menace tout le monde. Tous étant désormais sous enquête, aujourd’hui c’est votre voisin que l’on soupçonne injustement, demain ce sera vous, si ce ne l’est pas déjà. Pour revenir à Dulong : « Cela s’appelle l’éclatement de la société ». Plusieurs auteurs affirment que toute forme d’autodéfense implique un processus d’autodestruction des rapports sociaux.

L'anthropologue Tremblay est d’avis que la présence et la visibilité policière ne sont efficaces qu'à l'intérieur des images que le citoyen se fait de la police. ( Jean-Noël Tremblay Le métier de policier Les Presses de l'Université Laval ) Si celle-ci signifie pour lui la brutalité ou l'arbitraire, le citoyen agira en conséquence. Par exemple, une police trop répressive détruit l'idée qu'il puisse exister un honnête citoyen, tous devenant des clients potentiels. Il soutient que cela rend la police odieuse aux yeux des citoyens. Cette image négative du policier sur notre propre comportement en société nous incite, si l'on veut éviter d'être traité comme un malfaiteur ou un criminel, à se soustraire aux regards de la police. Tremblay dit aussi, et surtout, que lorsque l'image d'une police répressive s'installe en nous, elle engendre un changement dans nos rapports avec les autres et avec les policiers, engendre une attitude de méfiance et de mépris envers tous ceux qui nous confondent avec la « clientèle particulière » de l'univers policier. Cet arbitraire met aussi fin à la collaboration du citoyen.

D’autres disent que l’idéologie de la peur est responsable d’une partie de l’angoisse collective. Soulevons quelques cas. Dans l’une de ses chronique, le journaliste Réal Pelletier de La Presse fait écho d’un fait divers publié dans le Los Angeles Times démontrant jusqu’à quel point peut être grande la peur d’être agressé ou identifié comme agresseur. ( Réal Pelletier La Presse du 29 novembre 1998 ) Un automobiliste aperçoit au petit matin, sur un trottoir de Murfreesboro, au Tennessee, un enfant errant de trois ans. Aucun adulte n’est visible à l’horizon, alors il décide de l’aider. Il l’interroge, l’enfant ne répond pas. Il n’ose le faire monter dans son véhicule, craignant d’être accusé d’agression sexuelle ou de kidnapping, décide plutôt de le suivre à courte distance à bord de son véhicule. Il intercepte une automobiliste, veut la mettre dans le coup, elle refuse d’intervenir, le regarde d’une drôle de façon, alerte la police par son cellulaire et, en attendant son arrivée, suit l’automobiliste. Pelletier écrit que tous les « logues » du comté s’interrogent encore sur ce que le citoyen aurait dû faire au départ.

Par les temps qui courent, éminemment dangereuses, les interactions avec les enfants. Ainsi, dans les écoles québécoises, le phénomène des fausses allégations constitue une véritable épée de Damoclès braquée sur la tête des enseignants, qui sont d’ailleurs invités à faire preuve de prudence, rapporte en août 1999 le journaliste Marc Thibodeau de La Presse. ( Marc Thibodeau La Presse du 30 août 1999 ) Alain Paquet, conseiller en santé et sécurité du travail au sein du Syndicat de l’enseignement de Champlain, a énuméré au journaliste quelques unes des précautions à prendre pour éviter l’allégation.

Les professeurs d’éducation physiques y sont les plus exposés. Ils doivent se tenir à l’écart des vestiaires et éviter les exercices aériens, parce que favorisant les contacts physiques. En classe, complimenter ou se retrouver seul avec un élève comportent un risque, alors on recommande au prof de garder la porte ouverte : attention à la petite tape d’encouragement dans le dos. Si l’élève s’est blessé, le professeur doit s’assurer de la présence d’un adulte pour éviter une fausse interprétation des gestes associés aux soins. Hautement risqué aussi pour un prof de reconduire à la maison un élève ayant raté son autobus. Toutes ces mesures ne facilitent pas les échanges en classe ni favorise un véritable dialogue propice à l’apprentissage. Le journaliste cite Paquet : « Un enseignant qui fuit les contacts, ce n’est plus tout à fait un enseignant. »

Les programmes de prévention lancés en milieu scolaire pour sensibiliser les enfants aux agressions sexuelles et encourager les dénonciations, objectifs louables, note le journaliste, peuvent parfois avoir des effets pervers. Il nous fait entendre notamment le psychologue Hubert Van Gijseghem, professeur titulaire à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, qui estime qu’attirer l’attention de l’enfant sur la possibilité que des adultes puissent vouloir « abusivement franchir leur intimité crée un contexte hautement suggestif ». Il croit que les allégations risquent de se multiplier, mentionne le cas d’un directeur de service qui avouait pouvoir suivre à la trace dans sa région le passage d’une intervenante affectée à la prévention grâce au nombre de signalements qui aboutissait subséquemment sur son bureau. ( NDLR : Était-ce une flic en civil ? )

Estimant qu’un trop grand nombre d’accusations d’agressions sexuelles portées contre des profs sont non fondées, le Syndicat de l’enseignement de Champlain a demandé aux ministères ( péquistes ) de l’Éducation, de la Justice et de la Sécurité publique, en novembre 1999, de revoir la façon dont sont traitées les plaintes. ( Rima Elkouri La Presse du 10 novembre 1999 ) Il dénonce avant tout les méthodes d’enquête des policiers et l’approche des procureurs de la Couronne. Écoutons Me Jean Dury, l’avocat mandaté par le syndicat pour en sensibiliser le gouvernement du Québec : « On n’a pas de chiffres. Mais dans la majorité des cas, les enseignants sont acquittés. » Il juge que parfois, les efforts visant à prévenir les cas d’abus ont des effets insidieux et engendrent un climat de paranoïa. « Les élèves peuvent penser qu’un simple toucher à l’épaule est une agression sexuelle ». Notons que même acquittés, la réputation de ces enseignants est à jamais entachée. Dans plusieurs esprits tordus des fanatiques du puritainement correct le doute subsistera toujours.

Relatons le cas de Paul-André Sansregret, un ex-enseignant. Le 25 mars 1999, il accepte de faire une journée de suppléance à l’école Bourgeoys-Champagnat de Longueuil, dans une classe de sixième année. ( Sébastien Rodrigue La Presse du 4 août 2002 ) Après seulement un avant-midi, 16 des 27 élèves prétendent avoir été agressés sexuellement par lui. Neuf accusations sont portées à son encontre, impliquant autant de “ victimes ”. Septembre 2000, le juge Robert Lafontaine le déclare coupable. Il a retenu la version de deux garçons et deux filles disant avoir été victimes d’attouchements. Près de deux ans plus tard, en juillet 2002, les juges André Rochon, René Dussault et Morris J. Fish de la Cour d’appel du Québec concluent que le verdict est « déraisonnable ». Ils précisent que la nature sexuelle des contacts entre l’enseignant et les élèves n’a pas été prouvée hors de tout doute raisonnable.

Les agressions dénoncées par les élèves étaient en fait des touchers aux épaules, au bras ou à la tête, gestes que le professeur accompagnait d’encouragements. Selon les trois juges, leur collègue Lafontaine de première instance a écarté la crédibilité de Sansregret, non pas à la suite de contradictions ou d’hésitations de sa part, mais à partir des témoignages contradictoires des victimes. Ils soulignent également que ce juge ne s’est jamais interrogé « sur le caractère hautement invraisemblable de ces accusations ». Ils l’ont complètement blanchi. D’après l’avocat de Sansregret, Jean Dury, cette décision s’avère importante pour son client, mais aussi pour l’ensemble des professeurs qui craignent les poursuites sans fondement à partir des allégations de leurs élèves.

On ignore si l’ex-enseignant Sansregret a par la suite poursuivit ces accusateurs, mais certains n’hésitent pas. En septembre 1999, Marcel Beaumont, faussement accusé d’attouchements sexuels sur cinq jeunes filles, est libéré par le juge, qui rend un verdict « d’acquittement honorable. ( ... ) Toute la preuve montre que l’accusation est sans fondement. » Le prof intente par la suite, en février 2000, une poursuite de 840 000$, tandis que sa conjointe réclame 200 000$. ( La Presse du 29 février 2000 ) La poursuite vise un policier et un procureur de la Couronne. L’article de La Presse auquel je me réfère n’identifie pas, et déplorons-le, ni l’un ni l’autre. Beaumont enseignait à l’école Cap-Soleil, à Charlebourg, près de Québec.

Autre cas. Pierre-Paul Simard, un ex-enseignant de l’école primaire de la Pulperie, de la Commission scolaire des Rives-du-Saguenay, acquitté de 13 chefs d’accusation d’attouchements sexuels sur des fillettes, a riposté, en avril 2000, par une action en dommages à l’endroit du policier Pierre Voyer, de la Ville de Chicoutimi aujourd’hui Ville de Saguenay , de l’avocat de la Couronne Paul Roy et du Procureur général du Québec, c’est-à-dire le ministre de la Justice, péquiste dans ce cas-ci. ( Presse canadienne La Presse du 11 avril 2000 ) Lui et sa conjointe réclament 1,3M$. Selon leur avocat, Me Claude Roy, l’enquête du policier Voyer n’a pas été faite dans les règles de l’art, ni effectuée dans le respect des protocoles d’intervention élaborés par les spécialistes en matière d’attouchements sexuels.

Examinons en un dernier. Le 27 novembre 1996, Daniel Delisle, un prof d’éducation physique de St-Tite, est arrêté à son domicile par la Sûreté du Québec ( Marie Allard La Presse du 3 juin 2003 ) : deux filles de 10 et 12 ans l’accusent d’attouchements sexuels. Avant de le faire comparaître au palais de justice de Shawinigan, les policiers, qui ont convié les journalistes, attendent leur arrivée. Après la comparution, Daniel Lamirande, policier relationniste, tient un point de presse où il déclare : « Selon la durée et le nombre de répétitions là où ça s’est produit et dans les circonstances où ça s’est produit, ça ne serait pas des événements accidentels. » L’année suivante le prof Delisle est blanchi par un jury, acquittement que la Cour d’appel confirme par la suite.

Puis le prof intente des poursuites en dommages moraux contre la Sûreté du Québec et Cogeco Radio-Télévision CKRM-TV Trois-Rivières , affilié à Radio-Canada. Le 22 mai 1997, il obtient gain de cause devant la juge Louise Moreau, qui condamne le policier Lamirande et le Procureur général du Québec à lui verser 35 500$, et la journaliste Sonia Cosentino et Cogeco Radio-Télévision, 12 500$. Dans son reportage, elle avait utilisé des termes péjoratifs, insinuant la culpabilité du prof, parlant de « victimes », de « convalescence ». Ce qui irrite la juge, c’est l’orchestration de sa comparution : convocation des médias, le policier Lamirande attendant qu’ils soient sur les lieux pour faire entrer l’accusé par la grande porte au lieu de l’entrée latérale, comme la police le fait habituellement, et l’amenant à la salle de cour où… il n’y personne. Le point de presse de Lamirande aussi : sa déclaration aux médias « est non seulement tendancieuse et vexatoire » car « il formule une opinion qui n’est définitivement pas en faveur de l’accusé », déclare le juge.

Commentaire de l’avocat du prof, Me Jean Morin : « On a fait de l’arrestation de mon client un véritable show ». Quant au prof Delisle, qui habitait le petit village de St-Tite… : «  Je n’ai jamais été derrière les barreaux, mais j’étais en prison chez moi, renfermé à l’intérieur de moi-même. Ç’a été vraiment dur à vivre, pour moi qui était connu comme Barrabas dans la Passion. Si j’ai poursuivi les procédures, c’est pour que d’autres enseignants n’aient pas à vivre ce que j’ai vécu, c’est-à-dire une descente en enfer. ( … ) Je n’en veux pas aux enfants, seulement au système. » Écoutons aussi Alain Paquette, du Syndicat de l’enseignement de Champlain, dont plusieurs membres ont été faussement accusés d’agression sexuelle les années précédentes : « J’espère que ce jugement fera en sorte que les policiers se doteront d’une méthodologie permettant de protéger à la fois les enfants et le personnel. »

En outre, bien que la pédophilie existe également chez les femmes, on en n’entend rarissimement parler. La police demeure muette comme une carpe à ce sujet : seul l’homme est un méchant loup. Les féministes radicales, qui sont promptes à stigmatiser l’homme accusé de viol, gardent le silence lorsque le délit est commis par une femme. En sommes, une justice à deux vitesses orientée selon le sexe. Dans une lettre publiée dans La Presse, Michel Benoît relate le cas d’une jeune femme qui aurait eu une liaison avec un garçon de 14 ans. ( Michel Benoît - La Presse du 17 mars 1999 ) La justice a compris que celle-ci souffrait de carence affective et l’a condamnée à des travaux compensatoires. Benoît applaudit ce jugement, mais en même temps s’interroge : « Si c’était un jeune homme immature qui avait été impliqué avec une fillette de 14 ans, tiendrions-nous le même langage ? »

Il est fait méconnu que les femmes agresseurs sexuels existent bel et bien, selon l’auteur québécoise Nathalie Bourdage et la psychologue criminologue belge Anne Claude. ( Presse canadienne - La Presse du premier février 2001 ) Toutes deux se sont s’attaquées à l’un de ces derniers tabous lors du congrès international francophone tenu à Québec, en février 2001, et portant spécifiquement sur les femmes qui se servent de l’enfant comme d’un objet sexuel. Ces femmes sont mères, gardiennes, enseignantes. Elles bénéficient de la confiance sociale et ont souvent libre accès aux enfants.

Écoutons ces propos explicites de Bourdage : « On vit avec l’idée qu’il est essentiel d’avoir un pénis pour violer quelqu’un, mais c’est faux. Dans le viol, il y a de la domination, de la violence, du pouvoir, et les femmes peuvent l’avoir. » Elle a recensé, au cours d’une recherche, « la maigre littérature » qui existe sur les femmes agresseurs et rencontré une cinquantaine de personnes, dont dix victimes. Selon elle, les enfants sont en moyenne âgés d’environ trois ans lorsqu’ils sont victimes d’une première agression. « Pour la femme agresseur, l’enfant est un objet et en même temps un partenaire sexuel adéquat », a-t-elle expliqué. Pour sa part, Anne Claude a interviewé dix femmes condamnées pour agression sexuelle sur des enfants, dont l’une qui avait commis des agressions sur une période de 15 ans.

Il serait encore impossible de chiffrer le nombre exact de ces femmes agresseurs. Alors que certaines études mentionnent qu’1% de ces agressions sont commises par des femmes, d’autre vont jusqu’à 10%. ( Presse canadienne - La Presse du premier février 2001 ) D’après Cyrulnik, « officiellement, 90% des plaintes pour agression sexuelle sont déposées contre des hommes et 10% contre des femmes. ( Boris Cyrulnik - Les Vilains petits canards - Éditions Odile Jacob, fév. 2001 ) On estime qu’une fille sur trois dénonce l’agresseur et moins d’un garçon sur dix quand l’initiative vient d’une femme ». L’auteur soutient que « le taux d’abus commis par les femmes est actuellement ( février 2001 ) sous-estimé » et que « les garçons en parlent très peu ». Il signale au passage que les familles bouleversées par l’agression d’un enfant ne l’aident pas à récupérer.

Heureusement, des profs se tiennent debout, mais pas beaucoup, semble bien. Ainsi, cet éducateur physique de l’école Ste-Famille de Thurso, Guy Bélanger, auteur d’une lettre publiée dans La Presse. ( Guy Bélanger La Presse du 7 avril 2002 ) Il se réfère à un article où l’on rapporte que la crainte de poursuite pour délits sexuels « forçait » de ses collègues à délaisser l’enseignement des disciplines comportant des contacts physiques directs avec les élèves. Bélanger établit un lien de comparaison avec un film américain qui venait de prendre l’affiche au Québec : Panic Room, la chambre blindée construite dans de luxueuses résidences américaines où l’occupant peut se réfugier pendant un mois. 

« ( Ce film ), écrit Bélanger, correspond, aux dires de son réalisateur, à l’esprit du temps et s’abreuve à la paranoïa ambiante et à cette obsession de la sécurité qui, plus que jamais, guide la vie des gens. (…) L’esprit du temps qui nous inculque ce sentiment de peur permanent fait-il son œuvre dans les écoles jusqu’à forcer ( les profs ) ( … ) à se retrancher dans une attitude de rectitude comportementale et à s’enfermer d’eux-mêmes dans une tour blindée ? » Il a « cru flairer », depuis quelques années, lors de discussions avec des collègues, « cette nouvelle tendance un peu frileuse axée sur la stérilisation de notre vie affective.

« (…) malgré ce nouveau consensus, confie-t-il, je me suis toujours refusé en vingt-huit ans de pratique d’adhérer à un quelconque modus vivendi basé sur la répression (…). Cette nouvelle attitude de repli et de désengagement face à notre mission (…) me fait beaucoup plus peur par ses effets pervers sur le dynamisme et la vitalité de nos rapports qu’une éventuelle et improbable poursuite. Malgré ce nouveau péril en la demeure, je continue donc à être moi-même et à agir selon ma conscience dans mes rapports avec les élèves et à refuser que les nouvelles normes de notre société surjudiciarisée ( sic ) me tiennent lieu de morale. Je refuserai toujours de limiter mes contacts aux gestes contrôlant en gardant sans cesse à l’esprit l’effet apaisant et réconfortant qu’a le moindre contact humain pour les enfants. »

Le prof étale au grand jour un paradoxe qui le fait sourire. Alors qu’on conseille de ne plus toucher aux élèves, de garder ses distances et surveiller ses paroles quand on s’adresse à des collègues féminins ( NDLR : Traitement de faveur infantilisant la femme, la rendant inégale à l’homme. ), « pendant ce temps, à la CSCV ( l’acronyme de la commission scolaire où il enseigne ), on ( reconnaît ) les bienfaits du toucher corporel sur le bien-être des employés en engageant une masséothérapeute à temps plein. Cherchez l’erreur ! »

Bélanger conseille aux nouveaux membres de la profession « d’assumer le beau risque qui veut que l’acte pédagogique passe d’abord et avant tout par la proximité et le contact de l’autre, en l’occurrence l’enfant que la vie contemporaine prive déjà suffisamment de nourriture affective. Bravez ce vent de panique, porteur de repli sur soi et d’individualisme, qui, précise-t-il, fragmente le tissus social et appauvrit les rapports individuels en nous confinant, comme le dit si bien l’apôtre de la communication D. Wolton, à l’état de “ solitude interactive ”. Panic room : mur virtuel du bunker de l’isolement sécuritaire. Éducateurs physiques, lance-t-il, enrôlons-nous dans la résistance comme tous ceux qui, comme moi, pensent que le mal qu’on s’inflige à soi-même et au tissu social est pire que celui que nous voudrions éviter. »

Signalons que la pédophilie est l’un des innombrables stratagèmes que la police utilise pour maintenir son emprise psychologique sur la population, faire en sorte que le citoyen se sente un peu coupable en quelque part, même s’il n’a rien fait, marche les fesses serrées et sur la pointe des pieds dans l’espace public. Devrait-on parler plutôt d’une guerre psychologique généralisée de la police à l’encontre de la Société civile ? Oui, sans hésitation. Tisser autour du citoyen un étroit réseau de surveillance. Il est secrètement épié et la délation encouragée, comme au temps de Vichy. Quand vous découvrez ça, vous réalisez jusqu’à quel point les relations sociales sont empoisonnées. Prenons un exemple puisé dans la France de la deuxième guerre mondiale. Il s’agit d’illustrer ici ce qui se passe concrètement quand notre police en civil fait en sorte que visages et portes se ferment devant vous, ainsi que la pression qu’elle exerce pour imposer son orthodoxie à des directeurs d’écoles et des enseignants, notamment.

Giolitto, dans son livre traitant du gouvernement de Vichy, raconte que les citoyens étaient surveillés de près. ( Pierre Giolitto Histoire de la jeunesse sous Vichy Éditions Perrin, 1991 ) Les enseignants n’y échappaient pas non plus. Il rapporte le témoignage d’Émilie Carles, une enseignante qui n’était pas trop enthousiaste à l’obligation de resserrer l’étau policier dans sa classe. Plus exactement à défendre et propager la doctrine du Maréchal Pétain en matière d’enseignement. On l’en avait punie en l’envoyant en pénitence dans un village des Hautes-Alpes où elle avait été en butte à l’hostilité de ses habitants.

L’enseignante Carles : « Monestier était un gros bourg et j’y étais venue pendant 3 ans lorsque j’étais institutrice au Lauzet. En arrivant ce jour-là, je comptais bien y retrouver d’anciennes amitiés. Hélas ! La nouvelle de mon déplacement d’office m’avait précédée et elle avait creusé un fossé entre mes anciennes relations et moi. Partout où nous allions frapper nous ne trouvions que porte close… Même ceux avec qui j’avais vraiment été liée, la postière, le facteur, me fuyaient et évitaient de me parler. Je n’ai jamais compris les raisons de cette attitude. Avec ce déplacement, ils devaient s’imaginer que j’avais commis un crime de la pire espèce, l’esprit de la collaboration ( sic ) était là qui pesait sur les gens. C’était la peur, la méfiance, l’hypocrisie qui régnaient. »

Climat malsain, d’une lourdeur sociétale inacceptable et intolérable, créé et entretenu par notre prétendue police communautaire et ses réseaux d’espion, ses fanatiques. Il en résulte aussi parfois des comportements nous rapprochant du lynchage sur la place publique. Tolérer la diabolisation d’un accusé avant son procès, équivaut à accepter éventuellement l’agression physique. Encore un autre pas, et ce sera le vrai lynchage, le meurtre.

On l’a vu, en mars 2000, quand un père a violemment battu un citoyen accusé d’agression sexuelle sur son fils. ( La Presse du 8 avril 2000 ) Appelée sur les lieux, la police n’a pas passé les menottes au père, mais à sa victime, qui a été hospitalisée quatre jours. Lors du procès, les membres du jury ont acquitté le père, sans tenir compte des directives de la juge. Les applaudissements ont fusé dans la salle d’audience. Même l’avocat du père, Jean-Pierre Rancourt, qui pense qu’on devrait peut-être « décriminaliser » cette forme de vengeance, s’est réjoui, à la suite de l’acquittement de son client, de ce qu’il appelé la « justice du peuple ».

Le chroniqueur Yves Boisvert de La Presse, qui avait dénoncé le procédé dans l’une de ses chroniques antérieures, relate que plusieurs lecteurs ont exprimé leur désaccord avec ses propos, en particulier des pères qui s’identifiaient à cet homme en colère. ( Yves Boisvert La Presse du 31 mars 2000 ) L’un d’eux lui a même dit : « On devrait lui envoyer de l’argent et lui donner une médaille ! » Dans sa réplique, Boisvert n’en démord pas, continue de défendre la justice comme principe : « Cela veut dire refuser la loi du plus fort. Refuser le lynchage. Refuser la loi du Far West. » Parmi ceux qui ont protesté auprès du journaliste, se trouvait-il des policiers et policières ? Aujourd’hui, plus que jamais, l’intervention souterraine et anonyme de la police est une donne dont il faut tenir compte. Quand la meute, manipulée par la police, se manifeste jusque dans les cours de justice, il y a là de quoi s’inquiéter.

Des histoires du genre, il risque d’y en avoir d’autres. Elles vont de paire avec le concept de la pseudo police communautaire. Quand on voit des collabos, incluant même des élus municipaux, participer activement et clandestinement à des agressions psychologiques montées par la police, il ne faut pas s’étonner que certains passent à l’agression physique. Les pédophiles, entre autres, la police les désigne pratiquement à la vindicte populaire. Ce qui nous éloigne d’autant d’une administration sereine de la justice. Et lorsque le citoyen est condamné, il arrive qu’il soit battu par des codétenus. J’ai lu, à quelques occasions, dans des articles de journaux, des déclarations faites par des policiers à l’effet que les détenus n’aiment pas les pédophiles. Se dégageait l’impression que, donner une bonne raclée à un pédophile, c’est correct.

En France, le phénomène prend parfois une ampleur inattendue. Roché raconte qu’en mai 1993, à Lille, 200 jeunes, Beurs d’origine maghrébine : algérienne, marocaine, tunisienne pour la plupart, s’en sont pris violemment à des dealers ( vendeurs de drogue ) qui travaillaient ouvertement et impunément dans leur quartier. ( Sebastian Roché Le sentiment d’insécurité Éditions PUF ) Les réactions n’ont pas été favorables à cette façon de faire. Pasqua, le ministre de l’Intérieur, pourtant homme de droite, a dit se méfier de la création de « sortes de milices ». En France, tous les acteurs institutionnels, note Roché, craignent l’autodéfense et les milices. Il cite deux dirigeants d’organismes qu’il n’identifie pas : « Cette initiative débouche sur des processus d’autodéfense anarchiques » ; «Il ne faut pas laisser les individus faire eux-mêmes la police ou la justice.»

Revenons à l’espionnite généralisée dans l’espace public, aux citoyens délateurs à l’année longue… À ce chapitre, il existe un cas fameux : l’escouade cycliste de prévention de Jeunesse au Soleil composée de jeunes adultes idéologisés à l’ordre et au conformisme. Sid Stevens et Tommy Kulczyk, les deux piliers de l’organisme sans but lucratif, sont très impliqués idéologiquement. Dans le cadre d’un programme de prévention, qu’ils ont mis au point avec la police de l’île de Montréal, ils fournissent à celle-ci de jeunes cyclistes pour patrouiller dans des parcs et des cours d’école en certains endroits du territoire de la Ville de Montréal. On les a munis de cellulaires et de walkies-talkies. Leur mission consiste à lui rapporter tout comportement délinquant ou « déviant ». La délinquance est un crime, la « déviance » n’en est pas un, parce qu’il s’agit de comportements politiquement incorrects, entre autres.

En 9 juin 1999, ce corps policier a donné à l’escouade un caractère officiel et élargi fonctions et territoires. Soixante-dix-huit jeunes ont alors prêté serment. Désormais leurs activités de surveillance sont étendues à 25 quartiers de la ville. ( Cécile Vandaele La Presse du 10 juin 1999 ) Ils portent une tenue vestimentaire appropriée à leurs nouvelles fonctions : la casquette et le tee-shirt bleu marin, identifiés du sigle en lettres orangées de Jeunesse au Soleil. La journaliste Cécile Vandaele de La Presse rapporte que, selon Serge Meloche, directeur adjoint de la police, ces jeunes ne sont pas des policiers, mais « des civils plus vigilants que les autres ». ( Cécile Vandaele La Presse du 10 juin 1999 ) Ils vont patrouiller, vérifier que tout se passe bien et alerteront la police si besoin est. Meloche ajoute qu’ils vont aussi créer des liens avec la communauté. D’après lui, il s’agit de jeunes recrutés « qui resteront dans la police », et, pour eux, participer à la patrouille d’été est une expérience positive et concrète, ils sont dès aujourd’hui intégrés aux équipes de police.

Les propos de Meloche nécessitent vérification, car il est loin d’être certain que ce sont tous « des jeunes qui resteront dans la police ». Politiquement, la police évite d’officialiser l’utilisation de simples citoyens dans des activités de patrouille, cela pourrait susciter des réactions négatives, sinon agressives, de la part de ceux n’appréciant pas la présence de ces écornifleurs. Le premier pas consiste donc à faire croire qu’ils sont tous en techniques policières. Le deuxième consistera, un peu plus tard, quand les esprits seront mieux préparés à la chose, à admettre officiellement qu’il s’en trouve peut-être un ou deux qui sont de simples citoyens. Des gens généreux, voyez-vous, sacrifiant bénévolement leurs moments de loisirs pour faire de la prévention et protéger les personnes âgées, protéger les femmes, protéger les jeunes, etc. Comprenez ? Petit à petit, ils seront deux ou trois, puis trois ou quatre, et ainsi de suite. C’est de cette façon que, avec le temps, la police fera accepter à la population une activité inacceptable au sein d’une société libre.

Onze jours après leur assermentation, des médias nous démontraient déjà leur utilité, ainsi qu’en témoignerait le fait suivant. Un résidant de la rue Esplanade, à Montréal, et non identifié – faudra apprendre à identifier ces gens, à les photographier aussi –, se serait fait voler sa télé lors d’une vente de garage ( vendre sur le trottoir ), rapporte La Presse. ( La Presse du 21 juin 1999 ) Un de ses clients lui aurait demandé la permission d’utiliser ses toilettes et en aurait profité pour commettre son méfait. Il n’aurait pas osé alerter la police pour ne pas attirer l’attention sur son activité commerciale, qui est un peu l’équivalent d’un mini commerce. Il se serait contenté d’en souffler un mot à... deux patrouilleurs de l’escouade cycliste afin que ceux-ci avertissent les autres vendeurs de ne pas laisser entrer des inconnus dans leur maison. S’il avait tant peur de la police, pourquoi alors en avoir parlé à ces cyclistes qui lui rapportent tout ?

Le Journal de Montréal nous fait progresser davantage dans la compréhension de cette affaire. ( Journal de Montréal du 21 juin 1999 ) À la suite de ce présumé vol, les 78 membres de l’escouade de prévention « ont entrepris une tournée de sensibilisation auprès des citoyens qui tiennent des ventes de garages et qui sont depuis peu la cible fréquente de filous », y lit-on. L’auteur de cet article, non signé, l’affirme sans le démontrer. Il n’indique pas non plus de qui il tient son info. Compte tenu du contexte de l’underground policier, où l’incroyable n’est jamais exclu, on ne peut écarter l’hypothèse que ce vol n’ait jamais eu lieu, et qu’on ait utilisé cette astuce pour mettre en branle une opération de relations publiques visant à démontrer la nécessité de cette escouade, et en faire accepter la présence aux Montréalais. Alors qu’on sait que la police en civil est déjà sur les lieux, directement ou par collabos interposés.

La rumeur était lancée. On pouvait s’attendre à ce qu’elle s’amplifie. Notre société était confrontée à une nouvelle activité criminelle. Heureusement, l’escouade qui, comme par hasard, venait à peine d’être assermentée, s’adonnait justement, autre heureux-z-hasard, à passer par là. Désormais elle saura les en protéger. Son intégration au sein de la population est de facto enclenchée. Comme le démontrerait encore cet autre événement, survenu environ quinze jours plus tard, le 10 juillet. Le contexte : la police est à la recherche d’une femme de 25 ans, Joycelyn Quansah, disparue quelques jours plus tôt. ( La Presse du 10 juillet 1999 ) « Selon un communiqué publié par l’organisme Jeunesse au Soleil, dont les 24 ( NDLR : Ils sont 78 ou 24 ? ) patrouilleurs à vélo se sont joints aux recherche, Mme Quansah, lit-on dans La Presse, souffre d’une maladie qui requiert une médication immédiate. » Que ces citoyens participent aux recherches, difficile de retenir une bouffée d’émotion devant tant de compassion. Ce qui inquiète, c’est la face cachée des autres activités de l’escouade.

Septembre 2000, un an plus tard donc, nous en apprenions un peu plus. Le journaliste Raymond Gervais de La Presse indiquait que « la majorité » des patrouilleurs de Jeunesse au Soleil sont des étudiants en techniques policières. ( Raymond Gervais La Presse du 9 septembre 2000 ) Pas la totalité. Une majorité, c’est 50% + 1. Bien sûr, une majorité peut-être plus généreuse. On ne dissertera pas des pages là-dessus. Retenons simplement le fait que, contrairement à ce que affirmait Serge Meloche, directeur adjoint de la police, le 10 juin 1999, les membres de l’escouade cycliste n’étaient plus tous, en ce mois de septembre 2000, « des jeunes qui resteront dans la police ». Combien seraient-ils à l’année suivante ? Réponse : en mars 2001, Jeunesse au Soleil annonçait être à la recherche d’étudiants en techniques policières pour former sa brigade estivale de patrouille à vélo. ( La Presse du 11 mars 2001 )

On peut penser qu’un jour elle accomplira quelques exploits qui feront la une de nos médias, nos grandes émissions télé en parleront abondamment, inviteront de ses membres : pourquoi pas une télésérie sur l’escouade, genre Métier policier ? Prévoir qu’éventuellement des Montréalais salueront de la main de ses membres quand ils passeront dans leur rue, leur taperont amicalement l’épaule quand ils s’arrêteront faire un brin de causette. Opération dont pourtant l’objectif est assez clair. Créer un lien de confiance avec des citoyens aux seules fins de les infiltrer, de leur tirer les vers du nez. Tous ces renseignements ensuite emmagasinés dans la mégabanque policière. Et de procéder aux contrôles et nettoyage sociaux des vitres cassées. Les premiers sur la liste seront probablement ceux-là même qui les salueront, leur parlerons.

Au Québec, serions-nous doués en matière d’écorniflage et de délation ? Semble bien, si l’on se fit à ce qui suit… Selon une étude menée en 2001 par Jean Trudelle, professeur de physique au Cégep d’Ahuntskic, à Montréal, dans cette institution le taux de réussite moyen des 20 programmes de formation technique les plus fréquentés au Québec n’est que de 26% au bout de trois ans, et de 50% au bout de cinq. ( Silvia Galipeau La Presse du 12 janvier 2002 ) En technique policière, par contre, ce taux… grimpe à 62,2% en trois ans, et à 78,1% en cinq. Alors qu’à l’autre bout de l’échelle, en électronique, il atteint à peine les 13,4% en trois ans et les 35,5% en cinq.

Pourquoi les étudiants en technique policière réussissent-ils mieux que les autres ? La question ne lui a pas été posée. Il aurait été intéressant d’établir des comparaisons avec d’autres provinces, d’autres pays. Notons que, en juillet 2006, l’École nationale de police du Québec ne produisait pas suffisamment de diplômés pour répondre à la demande des corps policiers. ( Anabelle Nicoud et Jean-Paul Charbonneau – La Presse du 3 juillet 2006 ) La pénurie serait notamment attribuable à l’application de nouvelles lois et au resserrement de la sécurité face à la menace terroriste… L’un des rares métiers où le chômage atteint le point zéro.

Les membres de l’escouade cycliste ont déjà des émules, et on pouvait s’attendre qu’il y en ait d’autres. Cela s’est passé environ un mois après l’assermentation de l’escouade de Jeunesse au Soleil. Oui, un mois. Pourquoi ? Parce que citoyens et médias avaient déjà oublié ce qui s’était passé le mois précédent. Alors, la police pouvait se permettre de franchir un autre pas, sans faire craquer le plancher et réveiller tout le monde. En juillet 1999, deux citoyens décident de doter le Village gay de Montréal d’une brigade de nuit. ( Hugue Dumas La Presse du 28 juillet 1999 ) Son rôle ? Porter assistance à toute personne sur la rue dont l’état de santé nécessite des soins médicaux immédiats. Elle agira à titre de premier répondant en attendant l’arrivée d’Urgence Santé, a indiqué l’un de ses deux fondateurs, André Faivre, l’autre étant Stéphane Bolduc. Pour que ces deux citoyens aient décidé de former une brigade de premiers soins, signalait le journaliste Hugue Dumas de La Presse, avec un brin d’ironie, m’a-t-il semblé, fallait tout de même qu’il y ait, dans le secteur où ils patrouilleront, un nombre endémique de gens victimes de coups de chaleurs, d’engelures, de crises d’épilepsie, de crises cardiaques ou d’accidents.

Faivre affirme que les membres de la brigade n’empiéteront pas les plates-bandes de la police, ni celles des ambulanciers, qu’ils ne joueront pas le rôle d’agents de sécurité. Les deux fondateurs n’en espèrent pas moins « améliorer la qualité de vie » des résidants de cette partie du quartier Centre-Sud. Oups ! On reconnaît là une bribe du discours que pouvoir et police utilisent abondamment pour vendre à la population la soi-disant police communautaire : être plus proche des citoyens pour améliorer leur… qualité de vie. Même discours, même mission ? Et si la police leur demande de les informer de ce qu’ils verront et entendront au cours de leurs rondes, refuseront-ils de collaborer ? Là, ils seraient justifiés de dire qu’il n’y a pas eu empiétement puisque qu’on le leur aura demandé.

Les patrouilleurs portent un uniforme blanc et noir. Ils communiquent entre eux à l’aide d’un émetteur-récepteur portatif ( prêté par la police ? ). La brigade pouvait déjà compter, cet été-là, sur une dizaine de bénévoles qui arpentent à pied la rue Ste-Catherine-Est, dans la portion comprise entre Amherst et de Lorimier. On parlait… d’étendre éventuellement son rayon d’action. La compassion n’a pas de limite, lorsqu’il s’agit de sauver les victimes de coups de chaleurs, d’engelures, de crises d’épilepsie, de crises cardiaques ou d’accidents.

Le maire de Montréal, Pierre Bourque, possédait aussi son escouade. À l’été 2000, lors de l’un de ses pique-niques annuels, le journaliste André Duchesne de La Presse relatait que quelques jeunes, tous habillés de la même façon, s’étaient approchés du maire pour lui serrer la main et faire un brin de jasette. ( André Duchesne La Presse du 24 juillet 2000 ) « Ce sont les éclaireurs, a expliqué Bourque au journaliste. Ils font la surveillance des parcs. Nous en avons engagé 114 pour la première fois cette année. Ils sont venus me faire rapport ». Finalement, avec son armée de citoyens-mouchards, notre police n’aura bientôt plus grand-chose à faire. Il y aurait peut-être lieu d’en réduire salaires et effectifs.

D’autant plus que les Anges gardiens ont fait leur apparition au Canada, en juillet 2006. ( Cyberpresse des 29 juillet et premier août 2006 ) De quoi s’agit-il encore ? D’une milice américaine constituée de volontaires qui patrouillent les rues pour combattre la criminalité. Elle a été reçue « à bras ouverts » à Vancouver, en Colombie-Britannique. Son fondateur, Curtis Sliva, n’en espérait pas tant : « Au mieux, je m’attendais à ce qu’on me donne le feu jaune, mais on m’a donné le feu vert. » L’inspecteur John McKay, du corps policier de l’endroit, plaide l’insuffisance d’effectifs. À Ottawa et à Toronto, où la milice veut également opérer, l’accueil est plutôt froid. Les corps policiers de ces villes n’apprécient pas trop leur présence. Si le concept était d’origine canadienne, y serait-elle mieux reçue ?

Et cette emprise psychologique devient de plus en plus étouffante. Car la police utilise des moyens aussi inattendus qu’étonnants. Nous assistons à du jamais vu. Un exemple : octobre 1999, Michel Sarrazin, le directeur de la police de l’île de Montréal, voulait commercialiser le logo de la police montréalaise en vendant des tee-shirts et des casquettes aux couleurs de son uniforme. ( NDLR : En 1997, dans un bar de la rue Ste-Catherine-Ouest, j’en ai vu un portant ce tee-shirt. Lui ai même demandé s’il appartenait à ce corps policiers. Il m’a dit non. ) ( Éric Trottier La Presse du premier octobre 1999 ) « Nous avons mis le projet de côté pour des analyses plus poussées », a commenté le maire de Montréal-Nord, Yves Ryan, du Comité exécutif de la Communauté urbaine de Montréal ( CUM ). Il se préoccupait seulement du fait que la vente ne rapporterait au corps policier qu’un profit de 6%. Il ne semblait pas avoir été influencé par cet aspect autrement plus préoccupant : le logo décuplerait la visibilité policière. Les citoyens l’affichant passeraient aux yeux des autres pour un membre de ce corps policier ou un sympathisant. Comment réagiraient ces derniers ? Pas sûr qu’ils les accepteraient dans leur environnement immédiat, sans maugréer ou rouspéter.

Continuons d’avancer dans ce climat orwellien, qui n’a rien à voir avec la fiction. Ainsi qu’on l’a vu, des citoyens sont conscients de la situation. Combien sont-ils ? Impossible à dire, mais on peut présumer qu’ils ne sont pas nombreux. On peut même dire, avec une marge d’erreurs minime, que la très grande majorité ignore tout des activités clandestines de l’underground policier. Cependant, ils ne sont pas fous. Ils voient bien que le paysage urbain est hérissé de défenses, d’alarmes, de policiers en uniforme à la mine sévère et de gardiens de sécurité en uniforme. Ils voient bien les autos-patrouille et les wagonnettes de l’escouade tactique circuler, certains d’eux entendent distinctement, parfois la nuit, le flop flop flop de l’hélico de la police de l’île de Montréal.

Nécessaire, cet appareil ? Selon un rapport de la CUM, entre septembre 1997 et décembre 1998, il avait survolé l’île durant 488 heures, et pas toujours pour des émeutes violentes, fait observer le journaliste Éric Trottier de La Presse ( Éric Trottier La Presse du 29 avril 1999 ) : pour des rôdeurs ( 102 occasions ), des introductions par effraction ( 78 ), des bagarres ( 60 ), des vols de voitures ( 41 ), des systèmes d’alarme ( 39 ), des vols qualifiés ( 38 ). Et le journaliste de préciser : toutes ces interventions pour des incidents mineurs lors desquels personne n’a été arrêté, et qui ont coûté 170 000$ à la CUM.

Il joint à son article le témoignage de deux citoyens, dont François Lescop : « Je ne peux pas croire que la police ait absolument besoin d’un hélicoptère pour contrôler les rôdeurs ; si ça continue, ils vont l’employer pour les chats pris dans les arbres. » Et celui de Louise Gannon : « Vous ne pouvez comprendre toute l’agressivité de ces engins-là tant que vous ne vous êtes pas fait réveiller à trois heures de la nuit par le bruit ou son système d’éclairage effroyable. L’été dernier, nous n’avions plus de qualité de vie dans le Plateau Mont-Royal ». Critiquer la police comme l’ont fait ces deux citoyens comporte certains risques. Par les temps qui courent, ce n’est pas une bonne idée.

Au printemps 1999, on pouvait lire dans La Presse que les élus municipaux membres de la Commission de la sécurité publique, responsable de la police, invitaient les citoyens pestant contre l’hélico à une réunion où ils auraient l’occasion d’en discuter avec... des policiers, aux locaux... de la Fraternité des policiers de l’île de Montréal. Pourquoi les élus municipaux du Plateau Mont-Royal ne les ont pas eux-mêmes rencontrés pour entendre leurs griefs ? N’était-ce pas leur job ? Combien de citoyens, jugeant la présence policière et le lieu de rencontre intimidants, ne s’y sont pas présentés ? Et ceux qui s’y sont rendus, ont-ils su faire preuve de suffisamment de courage pour exprimer clairement leurs plaintes ? Nous n’en savons rien, les médias n’en ayant publiée aucun compte-rendu. Quelque temps après, nous apprenions qu’il patrouillera encore le ciel montréalais au cours des 18 prochains mois suivants. ( Hugue Dumas La Presse du 18 juin 1999 )

Alors que l’hélico est aussi visible que bruyant, donc aisément repérable, dans le monde de l’ombre et du secret l’invisibilité est assurée. Le Montréalais, qui voit seulement la partie visible de l’iceberg policier, ignore tout ce que décrit ces pages. Est-il au moins conscient de la télésurveillance ? Il doit bien savoir qu’elles sont là, les caméras, même s’il ne les voit pas, et que quelque part un policier ou un agent de sécurité surveille ses déplacements sur des écrans. Sait-il qu’ils peuvent, simplement en cliquant sur l’écran de l’ordinateur, faire zoomer la lentille de la caméra pour obtenir un gros plan de son visage, le stocker et le partager, sur demande, avec les autres corps policiers et agences de sécurité ? Non, il ne le sait pas.

Est-il conscient qu’à des endroits, il ne peut plus passer de portes sans montrer pattes blanches ou actionner des dispositifs de sécurité ? Oui, sans doute. Entend-il la rumeur de l’insécurité que pouvoir et police lui serinent quotidiennement via les médias ? Il l’entend sûrement, sans la décoder, en tout cas ni toujours ni complètement. Certains doivent bien faire le lien avec le matraquage idéologique, le petit catéchisme de l’insécurité. Conscient, notre Montréalais, que sa Cité est en état de siège sans le nom ? Certains le sont, alors que chez la plupart la conscientisation varie entre la plus ou moins conscience et l’anesthésie complète. Surveillance visible et emprise psychologique n’ont pas pris racines dans le mobilier urbain ( mobilier rural aussi ) et le cerveau du citoyen en un seul jour. Elles s’y sont infiltrées au fil des années, insidieusement.

Finalement, la majeure partie de la surveillance se faisant à son insu, notre citoyen n’en connaît guère que quelques fils conducteurs. Il ne connaît pas l’étendue, ni le poids ni le contexte exacts de la menace. Déplorons-le, car toute cette panoplie porte à conséquence. Ici, on parle du respect de la personne et de l’avenir même de la démocratie. Ce n’est pas rien. Tout comme l’hélico, le pouvoir, dans son discours de l’insécurité, s’adresse à tout le monde, et même si parfois il s’excuse de devoir le faire, il n’en menace pas moins tout le monde. Il s’en excuse d’ailleurs très rarement, se comporte comme dans une Cité qu’il a assiégée et conquise.

Pourquoi en effet s’excuser ? Quand on appartient au pouvoir, qu’on est policier, agent de sécurité ou citoyen-mouchard, qu’on est fortement idéologisé, convaincu d’avoir raison d’espionner les autres, d’éjecter de la société les récalcitrant au conformisme et de réclamer des lois plus sévères, plus de policiers pour plus de répression ? La meilleure répression, rappelons-le, est celle qu’on ne voit pas. Cela risquerait du reste d’ouvrir les yeux du citoyen, lui faire soupçonner l’existence d’un monde inconnu, susciter peut-être de sa part des réactions qu’on ne souhaite surtout pas.

À cela ajoutons qu’il n’est pas aisé de convaincre le citoyen que, oui, cette espionnite tout azimuth et souterraine existe. Le sociologue Morin, dans un autre contexte, traite de ce phénomène. ( Edgar Morin Pour sortir du vingtième siècle Éditions Fernand Nathan ) Car être bien informé ne suffit pas pour bien connaître. L’importance n’est pas seulement l’information, écrit-il, car il faut tenir compte aussi du système mental ou idéologique qui la reçoit et lui donne sens. L’information est inséparable de celui de l’interprétation. Le citoyen doit reconnaître que le système est le contraire de ce qu’il prétend être. Cependant, il ne peut concevoir un renversement aussi énorme de sa vision de la société : “ Impossible, se dit-il, on ne peut avoir inventé cette façade ! ” La face cachée de la société est trop incroyable à ses yeux pour être croyable. Sa vision étriquée l’emporte sur la réalité des faits. Il croit au mensonge plutôt qu’à la vérité.

La démesure n’est pas seulement symptomatique d’une transformation du lien social, elle produit cette transformation elle-même. Des auteurs l’écrivent en toutes lettres, le répètent même. Laperrière et Patenaude traitent des effets potentiels sur le citoyen victime de l’indiscrétion policière, entre autres. ( Traité des problèmes sociaux Institut québécois de recherche sur la culture Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) Ce citoyen peut en venir à conformer ses gestes et paroles à une orthodoxie rigide par crainte de s’aliéner les « bien-pensants » de la majorité. À s’abstenir de toute participation à des organismes d’opposition.

Un autre auteur, Jeudy, estime que, dans la rue, bien des comportements finissent par devenir systématiquement équivoques. ( Henry-Pierre Jeudy La panique Éditions Galilée ) Des gestes et des conduites qui ont pourtant leur finalité propre suscitent des doutes et des craintes comme si la peur et le désir d’agression étaient virtuellement présents à toute forme de la gestualité. Et rien n’arrête un tel effet de contagion, signale-t-il. Ce phénomène paniquant s’empare du corps social avec une telle virulence qu’il est difficile de croire que des dispositifs de sécurité puissent l’empêcher de se manifester, d’autant que « l’apparition des forces de l’ordre peut également le provoquer au lieu d’en neutraliser les conséquences ».

La peur du geste ou du mot équivoque est toute petite mais bel et bien là. Peur d’être perçu comme un criminel, surtout dans une ambiance de suspicion. Difficile à dissimuler, ce que l’on ressent dans un coin du cerveau. Elle peut parfois générer des comportements bizarroïdes, comme marcher un peu croche, le pas incertain, le regard un peu fuyant, comportements que décèlera le policier ou l’agent de sécurité et qui feront de vous un suspect potentiel. Ce qui est normal dans la vie de tous les jours peut devenir louche. C’est que le citoyen communique, même quand il ne communique pas, nous disent Fourcaudot et Prévost. ( Martine Fourcaudot et Lionel Prévost Prévention de la criminalité et relations communautaires Éditions Modulo )

Nos comportements sont autant de signaux codés que les gens de notre entourage traitent selon leur système de valeurs, leur personnalité, leur culture, etc. Ainsi, la seule physionomie d’un collègue de travail nous révèle rapidement, sans qu’une parole ne soit prononcée, son état de santé ou ses sentiments du moment. Nos gestes, regards et mimiques, incluant nos habitudes culturelles et écrits transmettent des messages que les paroles ne peuvent effacer. Alors chacun de nous, qu’il le veuille ou non, transmet continuellement de l’information aux autres. Ajoutons aux propos des deux auteurs : à déconseiller, la mimique désapprobatrice ou le geste d’impatience suscitée par la folie sécuritaire. On vous étiquettera aussitôt comme un antipolice ou antigardien de sécurité, un rebelle à l’ordre et au conformisme, un antisocial. Il en est ainsi du mot de travers, de l’initiative jugée déplacée.

Laperrière et Patenaude écrivent aussi que, dans ses efforts constants pour s’ajuster à un conformisme rigide, le citoyen risque de développer du stress. « D’ailleurs, ce stress ne peut-il pas naître de la simple connaissance qu’on a été surveillé ou écouté clandestinement ? » Enfin, cette personne peut modifier toutes ses relations interpersonnelles. Dans ce contexte, un climat d’intimité est-il encore possible ? se demandent-ils. D’après eux, la crainte d’être surveillée par les agents du pouvoir amène l’homogénéité sociale et la résignation. L’individu s’efforce alors d’éviter la suspicion en adhérant à une stricte orthodoxie d’opinion et de conduite. La démocratie, tout au contraire, présuppose le pluralisme, font-ils observer. Là, le choc des idées doit être privilégié. Elle est en danger là où les citoyens ne disposent plus d’espace privé où former leurs idées et opinions en toute autonomie. Le psychanalyste québécois Lussier confirme qu’un régime autoritaire crée un climat infériorisant, fort peu conquérant. ( André Lussier Les visages de l’intolérance au Québec Les Éditions du Septentrion )

Tout comme ces auteurs, demandons-nous en effet comment le contre discours peut émerger au sein des organismes communautaires, entre autres lieux, quand on sait qu’ils sont infiltrés par des civils, et que ces derniers savent tout ? Sans oublier leurs collabos. C’est comme si au poker l’adversaire voyait votre jeu. Si vous préparez une conférence de presse, une manif ou rédigez un livre comme celui que vous lisez en ce moment, soyez assurés qu’ils en informeront en long et en large le pouvoir. J’en sais quelque chose. La police a transmis à celui-ci des éléments de ce livre, ce qui a obligé ce dernier à corriger certaines façons de faire. J’ai été en quelque sorte scoopé par la police. Pourtant, il n'y a pas de démocratie sans regard critique. Une police tentaculaire empêche d’agir librement. Le danger d’être éjecté de la société est omniprésent. Avec son arsenal répressif, elle peut facilement mettre un couvercle sur votre joie de vivre, vos projets, votre vie. Bien sûr, sans passer devant un juge.

Laperrière et Patenaude sont d’avis qu’un tel ordre social doit assurer des moments de solitude et des lieux d’intimité qui permettent aux citoyens de vivre leur individualité, d’ébaucher leur pensée autonome. Loin de favoriser exclusivement l’égoïsme social et le repli sur soi, la protection de la vie privée peut permettre au contraire à chacun de participer pleinement à la vie démocratique. Pour cette raison la vie privée mérite d’être adéquatement protégée par des dispositions obligeant les administrations publiques et privées non seulement à respecter les droits des citoyens, mais aussi à conformer leur gestion et leurs pratiques aux exigences de cette protection. Les deux auteurs déplorent que les problèmes sociaux posés par les atteintes à la vie privée, pourtant multiples, soient largement méconnus.

Il n’y a pas de démocratie sans vie privée. Sachant que celle-ci n’existe pas dans l’espace public – incluant le Web, le téléphone, le cellulaire, le fax, etc. – et que des civils et de leurs collabos entrent dans les domiciles en utilisant toutes sortes d’astuces, et sans que leurs résidents ne se doutent une seconde qui ils sont, que reste-t-il alors de la démocratie ? Sans compter de pseudo vendeurs de n’importe quoi, ou venant sonner à votre porte pour constater qu’ils se sont trompées d’adresse, ou jetant un œil furtif en passant devant l’une de vos fenêtres. Et les appels téléphoniques de personnes ayant composées le mauvais numéro, permettant à la police de vérifier si vous êtes chez vous et quelle est votre humeur du moment. Nombreux, ces appels, lorsque étalés sur quelques années. Mon enquête à Lac Bouchette démontre que ces introductions illégales dans l’espace privé des citoyens sont monnaie courante.

Nous sommes englués dans la logique sociopolitique de la suspicion, de la méfiance et du contrôle caché, diffus, sournois, constatent eux aussi Ackermann, Dulong et Jeudy. ( Werner Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy, tous trois du CNRS Imaginaires de l’Insécurité Librairie des Méridiens ) Cette logique, animée, dynamisée par l’insécurité, s’accomplit bel et bien dans la vie quotidienne où le possible de l’échange se voit de plus en plus ramené à l’évaluation d’un danger. Le lien social est tellement simplifiée que, selon eux, on pourrait le résumer par cette interrogation : « Ami ou ennemi ? » Donnons une autre dimension à leur formulation : authentique citoyen, ou policier en civil, gardien de sécurité en civil, ou citoyen fanatique de la police ? Sans omettre le genre féminin, surtout pas.

Les trois sociologues disent que même si notre citoyen n’a pas d’intention malfaisante, il est bien obligé de rectifier sa posture, sa démarche, son comportement. En tenant compte de ce quadrillage, il doit adopter une conduite soumise à des impératifs de contrôle. Pas fous, des citoyens en viennent à reconsidérer leur environnement social, leur rapport à la société. Devant ce branle-bas de combat de l’imaginaire de l’insécurité ils réalisent qu’il est préférable de ne pas se frotter à la panoplie l’accompagnant. Sa prolifération finit par modifier assez le paysage social pour qu’ils s’interrogent parfois sur ce qui se passe, ou ressentent un malaise devant tant d’énergie défensive. Les trois sociologues affirment que le statut accordé à la personne s’en trouve inversé : « Son exclusion au profit du bien économique y fonctionne de façon aussi fantastique que l’inclusion des biens comme corps ou l’extension du corps aux biens. »

Ne pouvant plus se déplacer, acheter, consommer, se divertir que surveillé, et prévenu de multiples manières, l’homme de la rue est contraint de reconnaître, soulignent-ils, qu’il n’appartient plus au même monde que ceux qui sont aux commandes. Les auteurs soulignent que l’évaluation généralisée du danger implique un répertoriage généralisable des activités, des modes de penser, des appartenances à telle ou telle idéologie... Ainsi, il y a des « populations à risque » qu’il faudra isoler. L’évaluation permanente de l’agression possible suppose l’afflux des représentations les plus stéréotypiques de l’insécurité. Ce ne sont pas seulement la surprotection et l’obsession de l’agression qui engendrent des modalités d’existence mortifiée, « c’est bien plus encore la régulation politico-économique de l’insécurité qui crée un véritable processus d’autodestruction collective. »

Pour sa part, Onfray soutient qu’en créant la suspicion partout, on évite que les citoyens se solidarisent, on divise pour mieux régner. ( Michel Onfray L'art de jouir Éditions Grasset & Fasquelle ) Ou on se solidarise mais avec la police. Quant à lui, Jeudy affirme que « le système de sécurité impose une certaine forme de moralisation. ( Henry-Pierre Jeudy La peur et les média Éditions PUF ) Il faut lui obéir au nom de la survie dont il semble détenir les moyens de réalisation. Le système de sécurité se garde ainsi une image de “ pureté ” et de “ nécessité ” qui ne permet pas de s’attaquer à sa forme coercitive. » Le contre discours comporte effectivement des risques de filatures, d’infiltrations et de déstabilisations psychologiques...

Derrière le brouillard idéologique, il y a des enjeux sociaux majeurs, qui s’appellent, selon certain : l’avenir de la vie dans une société libre et démocratique, la remise en question de la légitimité de l’État ( et celle de la police ), la redéfinition de la citoyenneté. À lire tous ces auteurs, on peut parler d’une politique de la terre brûlée, ou consistant à couper tous les arbres pour éviter les feux de forêt. C’est aussi la certitude, profonde, se dégageant, et très nettement, de mon enquête de six années et demi sur le terrain. Car cette politique laisse plein de traces visibles à l’œil exercé dans les villes de moyenne importance et villages : rues vides, comportements stéréotypés.

Le pouvoir péquiste, le parti au pouvoir lors de mon enquête Parizeau, Bouchard et Landry et son ministre de la Sécurité publique, Serge Ménard, ont toutes les raisons d’être fiers de leur oeuvre : ils ont réussi à focaliser sur la criminalité toutes les peurs, inquiétudes et frustrations du citoyen dans son train-train quotidien. La prévention a abattu beaucoup d’arbres et s’étend désormais dans un tas d’activités n’ayant rien à voir avec le crime. Dévastateur de la socialité, cet engouement !