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Police et pouvoir,
destructeurs du tissus social
Quel
est le coût socio-économique des interventions
clandestines de la police, de ses collabos et des agents de sécurité
en civil ? Bien qu’il ne soit pas chiffré, et sans doute
inchiffrable, on peut dire sans se tromper qu’il est considérable.
On ne saccage pas la vie sociétale sans graves conséquences.
Car ces gens ne portent pas seulement atteinte aux droits
fondamentaux, ils endommagent aussi le tissu social de la Cité
policière, et du reste du Québec, incluant le petit
village policier de Lac Bouchette, au Saguenay-Lac-St-Jean. De fait,
la problématique est planétaire. Essentiel, le climat
de confiance entre les citoyens habitant le même îlot de
maisons, la même rue, le même quartier. Les relations
sociales constituent un écheveau complexe et fragile. Il
serait bon que le pouvoir politique se demande ce qu'est une société
et comment ça marche.
Commençons
par un cas n’ayant rien à voir avec la police, histoire de
nous donner un petit aperçu de la fragilité des
relations sociales. La journaliste américaine Jacobs rapporte
les confidences d’une assistante sociale qui oeuvrait dans East
Harlem, à New York, témoignant d’attitudes défensives
consécutives à la promiscuité existant dans un
édifice à logements. ( Jane Jacobs – Déclin et survie des grandes villes américaines – Éditions Mardaga ) L’intimité de familles pauvres y
avait déjà été maintes fois violée,
leurs secrets les mieux cachés étaient bien connus, non
seulement du concierge, également d’organismes municipaux,
comme le bureau de l’aide sociale. Et c’est précisément
pour préserver ce qui leur restait d’intimité
qu’elles évitaient les relations trop étroites avec
leurs voisins. L’attitude était donc distante. « Peut-être s’agit-il là d’un réflexe
psychologique chez tous ces gens qui s’efforcent de protéger
et de préserver leur dignité », avance
Jacobs.
Maintes
fois, lui raconte l’assistante sociale, des femmes lui ont fait
part des mises en garde de leur mari. « Je ne peux pas être
en trop bons termes avec une voisine. Mon mari n’aime pas cela. Les
gens bavardent trop, ils pourraient nous causer beaucoup d’ennuis.
Il vaut mieux se mêler de ce qui vous regarde. » Lui
parle de cet autre locataire ne voulant pas que sa femme se fasse des
amis parce qu’il n’a pas confiance en ses habitants. Certains ont
peur que ceux-ci, devenus brouillés ou envieux, n’inventent
des histoires sur leur compte au concierge, ce qui leur ferait
beaucoup de tort. Si le mari décroche un bonus, dont il ne
soufflera mot à personne, et que sa femme change les rideaux
du salon, les visiteurs amis pourraient le dire au concierge, qui
ferait alors une enquête et décréterait une
hausse de loyer. Beaucoup de ces familles en arrivent donc, pour se
protéger, à dresser toutes sortes de barrières
autour d’elles. Suspicion et crainte des ennuis l’emportent le
plus souvent sur le besoin tout naturel de demander conseil et
assistance à ses voisins, ou simplement de communiquer avec
son entourage.
On
visualise encore un peu mieux les effets de l’écorniflage,
du commérage, du mouchardage et de la télésurveillance
dans un pâté de maisons, une rue, un quartier quand on
transpose ce climat de suspicion en milieu de travail. Qui aimerait
être à l’emploi d’une entreprise où il y a
des caméras et des micros cachés, où l’employé
ne peut exprimer le fond de sa pensée à un collègue
de travail sans que la direction ne le sache ? Qu’elle soit au
courant de ce qu’il fait certains soirs et jours de congé :
sa fréquentation d’un bar de danseuses nues où il va
se rincer l’oeil ou encore d’un motel où il passe à
l’occasion une demi heure avec une hôtesse des petites
annonces classées ? Au courant aussi de ses conflits
familiaux, de sa situation financière, des commérages
que des voisins colportent à son sujet ou de sa famille ? Dans
un climat du genre, cet employé se méfierait-il de ses
collègues de travail ou réduirait-il au strict minimum
sa communication avec eux ? Sans en généraliser la
pratique, on sait que l’un des rôles du gardien de sécurité
consiste à procéder à des vérifications
du personnel de l’entreprise ( Martine Fourcaudot et Lionel
Prévost – Prévention de la
criminalité et relations communautaires – Éditions Modulo ) : examen de la situation financière
et familiale, évaluation de la loyauté et de
l’honnêteté, identification des problèmes de
comportements, de tension, etc.
Par
ailleurs, police et pouvoir ont tort de sous-estimer le citoyen. Il
arrive, et peut-être plus souvent qu’on le pense, que l’un
découvre par hasard que son “ ami ”, un membre de son
entourage immédiat ou une connaissance est un policier ou une
policière en civil, ou un collabo à tout crin. Que,
décidant de vérifier s'il n'y en aurait pas un autre
dans le coin, d’en repérer un deuxième, puis un
troisième, etc. Qu’alertés par le bouche à
oreille, d'autres s'y mettent aussi.
Finalement,
quand ce citoyen découvre la face cachée du travail
policier, il doit forcément s’interroger, se dire par
exemple que ce qui lui arrive n'est pas attribuable à ce qu'il
a fait, car il n'a rien fait du tout pour mériter un
traitement du genre. En venir peut-être à la conclusion
que c'est plutôt à lui qu'on a fait quelque chose et que
cela a été fait par des gens dont il attendait
protection plutôt que filature, infiltration et
déstabilisation. Il doit aussi se poser des questions sur
l'utilité de surveiller quelqu'un n’ayant jamais commis le
moindre crime, et sans jamais l'arrêter ni lui faire subir un
procès. Après avoir réfléchit à
tout ça, se demande-t-il enfin quelle sorte de société
policée les gens qu’il a portés au pouvoir lui a
construite ?
Vraisemblable
de penser qu’ensuite, jugeant que sa vie privée ne regarde
que lui, sa famille et ses amis, il se ferme aux autres. À
moins qu'il ne décide éventuellement de quitter la Cité
policière, ou le petit village policier, mais cela ne
changerait pas grand-chose puisque l’énorme emprise
psychologique de la police sur la population sévit maintenant
partout au Canada et ailleurs sur la planète. Se fermer aux
autres, comment cela se traduit-il dans sa petite vie de tous les
jours ? En se méfiant d’un peu tout le monde. En ne parlant
plus librement à son concierge ou son proprio – citoyen-mouchard de la police ? –,
son voisin, son dépanneur ou l’épicier du coin, à
l’employée du petit resto où il a l'habitude de
prendre son café paisiblement, son coiffeur qui est toujours
en train d’essayer de lui tirer des vers du nez, au chauffeur de
taxi, au nouveau résident de sa rue, à l'étranger
sollicitant une information, etc.
En
regardant aussi d’un tout autre oeil la caméra de
surveillance du dépanneur ou celle que le concierge a
installée dans son bureau, près du hall d’entrée,
où il s’arrêtait à l’occasion, auparavant,
pour jaser d’un peu de tout, de ses projets, de ses petites misères
aussi. Image et... son ? Imaginons la situation, et ses conséquences
conflictuelles, si notre honnête citoyen surprend le concierge
ou le dépanneur en grande conversation avec un résident
de son îlot qu’il a déjà identifié comme
étant un flic en civil. Scénario le plus vraisemblable
: il soupçonnera l’un ou l’autre de transmettre des infos
à son sujet. Que ressent-il, cet honnête et paisible
citoyen ? Une souffrance psychologique, c'est-à-dire la chape
de plomb. L'air est devenue irrespirable dans sa Cité
policière, sa petite ville, son village.
La
très grande majorité, peut-être même la
presque totalité, des citoyens ne sont pas conscients de la
situation. Rapportons des cas concrets pour démontrer comment
on agit quand on sait... Ainsi, cette employée du Comité
social Centre-Sud, à Montréal, croisée par
hasard sur la rue et à qui j’avais confié que son
milieu de travail, aussi bien le personnel que les usagers, était
infiltré de policiers et policières en civil. Sans
hésiter une seconde, elle m’avait dit qu’elle le savait :
« On n’est pas fou, on voit ce qui se passe ! » Cette
femme était au courant que j’étais journaliste.
Faisant l’objet d’une surveillance continuelle, je craignais
qu’un civil nous voit ensemble et cherche ensuite à lui
nuire. Aussi avais-je abrégé la conversation, lui
demandant son numéro de téléphone, promettant de
la contacter, mais m’en suis abstenu. Comme je ne suis pas allé
la voir non plus à la cafétéria de l’organisme,
même si j’avais très envie d’en apprendre davantage
sur sa perception de la situation. L’entrevue aurait porté
sur un sujet trop sensible.
Je
redoutais que la police, qui savait aussi que j’étais
journaliste, que j’enquêtais sur l’underground policier en
vue de publier un livre, découvre ou apprenne qu’elle et moi
s’étions rencontrés, qu’elle en vienne même à
croire que cette femme m’informait de temps à autre de ce
qu’elle voyait et entendait à son milieu de travail. Et
j’avais tout autant peur que la police me soupçonne de lui
communiquer des trouvailles que j’y avais faites : l’identité
de civils repérés, leurs méthodes de travail,
etc. Elle pouvait se sentir menacée, car il y avait risque que
la femme propage des renseignements à sa parenté, ses
amis, à des collègues de travail, des usagers…
Délicat, éminemment ! Cette personne travaillait au
salaire minimum. Que lui serait-il arrivé, pensez-vous ? Aussi
vrai que deux et deux font quatre, la police en civil aurait fait le
nécessaire pour qu’elle y perde son emploi. La soupçonnant
de comploter avec moi, elle serait peut-être allée plus
loin, en intervenant aussi auprès d’employeurs potentiels.
Sachant que les dirigeants “ instrumentalisés ” du Comité
social Centre-Sud travaillaient main dans la main avec la police, on
peut se demander aussi quelles références ils auraient
transmises à un employeur éventuel ?
La
remarque n’est pas gratuite, puisqu’elle a procédé
ainsi à mon encontre, et plus d’une fois. Si je suis demeuré
longtemps sur l’aide sociale après la déconfiture de
ma petite maison d’édition, c’est à cause de
celle-ci. Nous ne sommes pas dans le domaine de la fiction, mais dans
la réalité bien concrète des faits. Comme je
l’ai déjà relaté, la police de l’île
de Montréal m’a sorti de Jeunesse au Soleil où
j’avais proposé au responsable des communications de
produire un document corporatif qui aurait généré
des profits grâce à la vente de pubs, que l’organisme
et moi se serions partagés. Cet argent m’aurait permis de
revenir graduellement dans le domaine de l’édition, de
recouvrer mon autonomie. Elle m’a également sorti de la
Maison des amis du Plateau Mont-Royal et du Comité social
Centre-Sud où j’espérais soumettre un projet
identique. Pour sa part la Sûreté du Québec a
réussi à m’éjecter du journal communautaire
local de Lac Bouchette, au Saguenay-Lac-St-Jean, où je
travaillais bénévolement. Une activité qui
aurait pu me sortir du bs, car j’envisageais de lancer mon propre
journal. C’est factuel, ça.
Un
policier en civil me l’a même confirmé indirectement.
Pas content du tout que je compare le quadrillage policier prévalant
à Montréal à celui de La Havane, il m’avait
murmuré à voix basse qu'il était facile de faire
débouler un escalier à quelqu'un ou de faire en sorte
qu'il ne trouve pas d'emploi. M’avait répété
le mot « emploi », la tête penchée
près de la mienne, pour être certain que j’avais capté
le message 5 sur 5. Son attitude n’était pas menaçante
physiquement, mais son propos était clair : je me la bouclais
ou c’était l’escalier et le bs à perpétuité.
Et puis, il y a ces Haïtiens, dont on a déjà
également parlé, que la police empêche de
retourner sur la marché du travail. Je ne crois pas qu’eux
et moi soyons les seuls. Ce livre incitera d’autres citoyens à
dévoiler des mésaventures similaires.
Retournons
auprès de cette femme. J’aurais pu effectuer l’entrevue
par téléphone, n’ai pas osé non plus, pour les
mêmes raisons. Ce n’est pas que je croyais que sa ligne
téléphonique soit sous écoute, quoi qu’elle le
serait peut-être devenue quand des civils auraient découvert
son identité et le lieu où elle travaillait. Il y a
aussi le fait que je ne pouvais téléphoner de chez moi,
n’ayant pas les moyens de m’abonner. Alors j’utilisais un
téléphone public, et plus souvent qu’autrement un
policier ou une policière en civil venait rapidement m’y
rejoindre. Il s’installait à un téléphone
voisin ou, quand il n’y en avait pas, poireautait derrière
moi, jouant à celui attendant que j’aie terminé pour
téléphoner à son tour, tout en prêtant une
oreille attentive à mes conversations. Quand on connaît
l’underground policier, on est beaucoup plus attentif à son
environnement immédiat, on remarque tout de suite celui
écoutant vos propos. Hormis un civil, qui d’autre
s’intéresse aux conversations privées des citoyens ?
Me
souviens d’un fait survenu à la station de métro
Berry-UQÀM et impliquant une policière en civil qui me
suivait. J’étais à l’entrée du couloir
conduisant à l’ancienne Place Dupuis, direction nord. Là
où les murs est et nord se rejoignent et forment un recoin, il
y a quatre téléphones publics. J’utilisais l’un des
trois installés sur le mur nord, la policière, arrivée
quelques secondes après moi, celui du mur est. Dès son
apparition dans le paysage, j’ai pivoté d’un quart de tour
pour l’épier du coin de l’oeil. Elle a pris le combiné,
fait semblant de glisser une pièce de monnaie dans l’appareil,
composé trois ou quatre chiffres pour aussitôt se
tourner dans ma direction. Réalisant ce qui se passait, j’ai
dit à mon copain que j’allais le rappeler un peu plus tard.
Où
téléphoner sans avoir un civil sur les talons ?
Dilemme. De la station Berry-UQÀM, suis passé à
l’Universite du Québec à Montréal ( UQÀM
). Près de la sortie coin St-Denis-Ste-Catherine, à
gauche, plusieurs téléphones publics sont fixés
au mur, à côté de tables, de chaises. Quelques
étudiants s’y étaient installés, occupés
à des travaux universitaires. L’endroit idéal, me
semblait-il. Recoup de fil. À peine ai-je entamé la
conversation qu’une autre civile s’amène aux pas de
charge.
Madame
dépose son sac à main sur la table la plus proche et se
met à fouiller dedans, frénétiquement, une
frénésie caricaturée, tout en prêtant
oreille à ce que je dis. Pourquoi spécifiquement cette
table alors qu’il y en a d’autres disponibles à cet
endroit, et de téléphones aussi ? Je demande à
mon ami de patienter une minute, me tourne vers madame. Ne
m’entendant plus parler, elle lève la tête dans ma
direction, nos regards se croisent, nous nous comprenons. Elle remet
rapidement ses trucs dans son sac à main et tout aussi
rapidement quitte les lieux. Au cours d’une filature rapprochée,
on n’a pas idée comme les acteurs peuvent parfois se
succéder à un rythme accéléré. Dès
que l’un se sait grillé, il part pour être remplacé
illico ou peu après par un autre.
Continuellement
filé et épié par la police, il aurait été
difficile d’effectuer une entrevue téléphonique
confidentielle avec l’employée du Centre social Centre-Sud.
Il ne pouvait être question non plus d’aller chez elle, dans
un resto discret, ou simplement d’échanger ensemble en
marchant sur le trottoir. On m’aurait vu entrer à son
domicile. Quant au resto ou la marche, oublions ça aussi. Ce
n’est pas long qu’un civil nous aurait emboîté le
pas ou serait venu s’asseoir près de nous. Monsieur ou
madame sirotant un café et lisant le Journal de Montréal,
sans jamais tourner les pages, l’oreille déployée
comme une antenne parabolique. Non, trop risqué pour cette
femme pauvre.
L’espionnite,
quand vous en êtes conscient, est un vrai poison dans les
relations humaines, aussi dévastateur sur le plan social
qu’une mine antipersonnel l’est au plan physique, pouvant vous
amputer les jambes en moins de deux. Le citoyen-mouchard s'exposant
lui-même à être mouchardé par un voisin,
même un ami, grande gueule sympa mais incapable de garder une
confidence anodine, racontant tout à tout le monde, sans
intentions malveillantes. On appelle ça un panier percé.
N’oublions pas que la police s’intéresse à tout
renseignement concernant chaque citoyen. Quant à collaborer
avec elle, certains doivent faire rapidement l’équation : si
je peux lui rapporter des choses concernant des membres de mon
entourage ou de simples connaissances logique qu’eux aussi puissent
faire de même.
Petit
épicier, dépanneur, restaurateur, pharmacien, libraire,
coiffeur, chauffeur de taxi, etc. jouent un rôle vital en
matière de socialité dans un îlot de maisons, une
rue, un quartier. Quand un citoyen fréquente régulièrement
un petit commerce du genre, des liens se créent entre lui et
le proprio et ses employés. À la longue l’un et
l’autre se font mutuellement confiance, jasent d’un peu de tout,
s’entraident aussi lorsque l’occasion se présente. En ces
temps où Big Brother et Big Sister triomphent partout, car
tout le monde leur ouvre les bras pour les accueillir, peut-on encore
se permettre de tout leur dire ?
Dans
un secteur de la rue Dorval ( nom fictif ), à Montréal,
où j’ai habité, le dépanneur et son fils,
étaient deux des éléments clés du
dispositif d’espionnage de la police. L’autre, était la
concierge de la maison de chambres où je demeurais, située
juste en face, et manifestement bénie-oui-oui de la police.
Trois civils y demeuraient du reste, dont l’un se prétendant
peintre, l’autre poète et recycleur d’objets qu’il
dénichait dans les déchets domestiques. Pas seulement
pour y contrôler et nettoyer socialement les chambreurs, les
résidants de tout le secteur aussi. Pertinent de rappeler que
cette maison de chambres est subventionnée par la ville. Et ce
n’est pas la seule où la police en civil à pied à
terre. Il en est de même de plusieurs autres, subventionnées
ou non par Montréal, incluant des HLM, dont les Habitations
Jeanne-Mance, rue Ontario. Et d’édifices à logements
du secteur privé aussi, avec la complicité – parfois ou souvent ? – de propriétaires
et de concierges.
Ainsi,
les civils peuvent en toute quiétude épier ces
locataires. Ce peut être lors d’une rencontre inopinée
dans le hall d’entrée, l’escalier, l’ascenseur, un
corridor ou le seuil de la porte de votre appart. À la maison
de la rue Dorval, il m’est arrivé d’être intercepté
à la sortie des toilettes communes par l’un d’eux.
M’apercevant avec un cendrier vide à la main, il m’a
demandé, l’oeil suspicieux, ce que je faisais dans le
corridor avec ce cendrier – mégots
de marijuana ? Lui ai expliqué que je le vidais toujours dans
la cuvette parce que la durée de combustion d’un mégot
est de 24 heures, donc risqué d’utiliser la poubelle de la
chambre. Une résidence du genre, par définition,
n’est-ce-pas un espace privé ? Empiètent-ils des
droits quand ils y espionnent et déstabilisent des locataires
?
À
l’occasion, il arrivait à la concierge d’essayer d’étoffer
l’identité d’emprunt du faux peintre présumément
parti pour les Caraïbes, à bord de son voilier. Oui,
propriétaire d’un voilier et vivant dans une maison de
chambres ! Elle m’avait dit l’envier beaucoup, qu’il allait
« nous revenir tout bronzé ».
Quelques mois après son retour, alors que nous nous trouvons
tous trois dans l’entrée de la maison de chambres, Picasso
remet ça. Cette fois, il part pour l’Espagne. Et la
concierge de me faire remarquer, admirative, petits yeux fouineurs
par en dessous et l’amorce d’un sourire, avec l’air de se
demander si je vais gober l’affaire : « Y’est toujours
en voyage ! ». Vraiment la seule fois où je l’ai
vue de bonne humeur. Souffrant d’obésité, parfois
courant après son souffle, il ne fallait pas dire ou faire
grand-chose pour que madame suffoque, se mette à tonitruer
d’une voix puissante, émotive et intimidante. Elle avait du
coffre, comme on dit.
Ayant
vécu dans cette rue pendant un an et demi et fréquenté
l’établissement du dépanneur, du père et du
fils, au moins une fois par jour, sept jours sur sept, j’ai appris
à lire en eux comme dans un grand livre ouvert. Son proprio
s’est parfois venté auprès de moi de bien connaître
des membres de la hiérarchie policière du poste de la
rue Rachel, situé dans le secteur du Plateau Mont-Royal. Son
établissement était du reste fréquenté
par des civils. Quant il faisait beau, un ou deux d’entre eux
s’installaient parfois sur le banc public, devant la porte. Entre
deux clients, le père ou son fils allaient les y rejoindre.
Ces policiers jouaient à l’occasion aux alcoolos, bouteille
de bière dans un sac de papier brun, s’efforçant à
parler la bouche molle. Ils surveillaient les allées et venues
de la clientèle. Un jour, l’un d’eux, m’apercevant à
la fenêtre de ma chambre, en train de l’épier, avait
jeté rageusement sa cigarette sur le trottoir, l’écrasant
lourdement du pied.
Le père et le
fils, des hypocrites passionnés et convaincants, savaient
comment soutirer des renseignements à leurs clients, qu’ils
refilaient ensuite à la police. J’ai été
témoin de plusieurs de leurs interrogatoires, suffisait que je
m’attarde un peu mine de rien en furetant dans les tablettes ou en
y participant quelques minutes comme auditeur, debout, juste à
côté de ceux qu’ils cuisinaient. Interrogatoires
toujours enveloppés d’une fausse convivialité, de
faux petits sourires complices, de faux airs entendus, ou de fausses
mines tristounettes, dépendant de la nature des propos des
client, pour les inciter à se dévoiler davantage. Entre
bons voisins, normal de tout se dire, n’est-ce-pas ? Raconter un
peu ses peines, ses joies, parler de ses projets, décrire son
petit train-train quotidien.
La technique est
drôlement efficace, mais cousue de fils blanc pour l’initié.
Il leur suffisait de lancer à un client entrant dans leur
établissement, en empruntant le sourire accueillant d’usage
et l’air de ceux qui sont bien contents de vous voir, vous
considèrent presque comme un ami : « Et puis ? »
ou « Et alors ? » pour qu’aussitôt des
langues se délient. Ils l’ont essayés sur moi. Au
début. Mais le lendemain et les quelques jours qui avaient
suivi, quand j’avais utilisé la même technique, leur
lançant dès mon entrée, d’une voix forte :
« Et puis ? » ou « Et alors ? »,
ils avaient baissé la tête, compris que je savais et
n’ont plus insisté.
Certains clients
parlaient d’abondance, généralement des gens vivant
seuls. Tout heureux de l’attention particulière que le père
ou le fils leur accordaient. Une sorte d’empressement qui donnait à
chacun l’impression d’être porté sur la main, d’être
quelqu’un d’important. Ils trouvaient là aussi l’occasion
de se socialiser un peu. De bonne foi, ils s’abandonnaient,
ignorant que de l’autre coté du comptoir, on ne cherchait
qu’à leur tirer les vers du nez.
D’autres avaient besoin
d’être continuellement pistonnés. Après un « Et alors ? » bien senti, le client racontait qu’il
partait le lendemain en voyage. « En voyage ? »
lançait le proprio, comme un bon père de famille. « Oui, à Ste-Adèle, avec Jean »,
répondait-il. « Avec Jean ? » répétait
le père. « Oui, mais on revient le soir même
parce que Jean travaille le lendemain ? » « Ah oui
! il travaille, Jean ? » cela dit sur le ton de celui qui
est content d’apprendre que ce pauvre gars qui chômait depuis
un bon moment s’était enfin déniché un petit
job. « Il travaille au chantier de construction sur la rue
Mantana », ajoutait le client. De fil en aiguille, le
dépanneur amassait des renseignements sur Jean, sur ce qu’ils
allaient faire à Ste-Adèle, etc.
Me souviens encore d’une
anecdote en particulier, pathétique tant elle tranchait sur
les autres. Un après-midi, y étant allé chercher
je ne sais plus quoi, j’ai surpris le fils en train de soutirer des
confidences à un résidant de la rue. L’accent et le
béret vissé sur le tête ne laissaient aucun doute
sur son origine, française. Homme d’une cinquantaine
d’années aimant prendre un petit verre de temps à
autre sans déranger personne, jovial, et surtout très
sociable, volubile et d’une bonne foi considérable.
Exactement le genre de clients que le père et le fils
adoraient. Celui parlant sans discontinuer et, quand il s’arrêtait
un moment pour respirer ou parce qu’il avait perdu le fil de son
idée ou n’avait rien d’autre à ajouter, que le père
ou le fils relançait aussitôt, et dont ils buvaient
chaque parole.
Ce jour-là,
contrairement à son habitude, le fils n’était pas
debout mais assis sur un tabouret, les coudes sur le comptoir. Il lui
avait même servi un café, s’en était pris un
lui aussi, ce que je ne l’avais jamais vu faire auparavant.
L’ambiance se prêtait à la confidence, ne manquait que
la lumière tamisée. Et notre Français parlait,
parlait sans arrêt. J’ai tout de suite réalisé
qu’il était en train de le cuisiner. J’affichais le petit
sourire discret de celui qui sait ce qui se passe. Le fils m’a
regardé et, décodant aussitôt ma réaction,
s’est visiblement senti mal à l’aise. Ne savait plus quoi
faire, se levait de son tabouret, donnant l’impression qu’il
allait quelque part mais, n’allant nulle part, se rasseyait puis se
relevait, faisait un pas et reprenait place sur le tabouret, me
regardait, ne savait plus qu’elle attitude adopter et ne disait mot
pendant que son client continuait son monologue. C’était
bien la première fois que je le voyais perdre pied ainsi car
habituellement il était plutôt du genre frondeur.
À quelques
reprises, pour bien faire sentir au père et au fils que je
connaissais leur petit secret, je leur avais donné du « mon cher Watson », du nom de l’adjoint du légendaire
Sherlok Holmes. Le fils avait réussi par la suite à
trouver une parade en affirmant que c’était moi, Watson, pas
lui. J’avais insisté que c’était lui, pas moi,
cependant ma réplique était tombé un peu à
plat. Peu après, pour me sortir de l’imbroglio, je les avais
identifiés à Dupon et Dupon, célèbres
détectives d’Hergé, l’auteur de bandes dessinées.
Là, je les avais coincés, ils ne savaient plus quoi
répliquer, mais ils s’y étaient faits, et moi, de mon
côté, je revenais à la charge quand le moment s’y
prêtait, sans trop insister tout de même.
À une autre
occasion, j’ai réussi à saisir le père sur le
vif, un peu comme on saisie un steak dans un poêlon presque
aussi rouge que le rond du poêle, le aie ! de la douleur en
moins. Une couple de semaines auparavant, il s’était plaint
à moi que des gens lui piquaient des exemplaires de La Presse,
le matin. Son établissement n’ouvrait qu’à 8h, mais
les journaux étaient déposés devant sa porte aux
alentours de 5h-5h30. Il était furieux, se promettait, un bon
jour, de surprendre l’un de ces voleurs du haut de son balcon,
au-dessus de la porte, et de laisser tomber sur sa tête une
grosse pierre. Le lui avais déconseillé, suggéré
de téléphoner plutôt à la police. J’avais
laissé couler les jours et, un midi, j’étais entré
en lui demandant, le ton péremptoire et sans le lâcher
des yeux, s’il avait téléphoné à la
police. Il avait fui mon regard, complètement décontenancé,
à la recherche d’une esquive. Il devait penser que je
faisais allusion à sa collaboration avec la police. L’avais
laissé cuire un peu dans le beurre crépitant, avant de
préciser que je parlais du vol d’exemplaires de La Presse.
Façon indirecte de passer le message à quelqu’un que
l’on sait qu’il rapporte à la police des choses vous
concernant.
Ce
dépanneur, tout comme son fils aussi, pourtant défenseur
passionné de la police, de l’ordre et du conformisme, ne
donnait jamais de coupon de caisse à ses clients. En un an et
demi de fréquentation quotidienne, je ne l’ai jamais vu le
faire. Les clients payaient, il mettait les billets de banque dans sa
poche et déposait les espèces sonnantes dans le
tiroir-caisse, toujours ouvert, ou y puisait pour leurs remettre la
monnaie. Il n’enregistrait pas les ventes sur sa caisse. Sur quoi
se basait-il pour rédiger ses rapports réguliers des
taxes TPS et TVQ ? Et ses rapports d’impôt annuels ? Enfin,
comment expliquer que ce commerçant espionnait ses clients,
ceux-là même qui contribuaient à son
enrichissement ? Il devait savoir qu’on ne dit jamais non à
la police. La contrainte, quoi !
J’y
ai bien connu un coiffeur aussi. Le salon de coiffure est sans
conteste l’établissement commercial où le citoyen et
la citoyenne se livrent le plus. Davantage cette dernière,
parce que sa chevelure nécessite plus de travail. J’en ai
parfois vues tuer le temps à jaser entre elles, et le coiffeur
relancer la conversation quand elle s’assoupissait. Un jour, je
l’ai vu cuisiner un jeune adulte. Questions doucereuses,
pratiquement chuchotées, et zézayées comme s’il
avait eu un cheveu sur le bout de la langue. Tellement visible que
j’en étais estomaqué. Le gars, dans la vingtaine,
semblait mal dans sa peau, se livrait avec réticence, par de
brèves réponses. Quelques coups de ciseaux et mon
coiffeur revenait à la charge, ne le lâchait pas. Une
question en particulier avait attiré mon attention : « Tu
dois faire de grosses journées, hein ? » « Non,
chu en chômage. » « Ah, tu travailles
pas ! » cela dit sur un ton légèrement
chantonnant où on sentait en quelque part un petit reproche.
Ce
coiffeur, je le connaissais comme le fond de ma poche. Il était
engagé dans la répression clandestine et illégale
jusqu’aux oreilles. Après ma coupe de cheveux, j’ai décidé
de le faire frire un brin dans le poêlon. Son comportement avec
le client précédent m’avait choqué. L’ai
payé, me suis dirigé vers la porte pour revenir
aussitôt en coup de vent et le canarder de deux questions bien
ciblées. « Les salons de coiffure sont de vrais
confessionnaux, hein ? » « Ici, les gens
nous disent tout ». « Est-ce qu’il est
déjà arrivé que la police te demande des
renseignements sur tes clients ? » Là, il a
senti la chaleur du poêlon, blêmi : « Non,
jamais, jamais ! » Il craignait fort probablement que
je propage dans la quartier qu’il était un collabo de la
police, lui rapportait ce que ses clients lui racontaient.
Je
peux certifier, pour avoir fréquenté 8 salons de
coiffure différents au cours de ces six années et demie
d’enquête, tant à Montréal qu’au
Saguenay-Lac-St-Jean, que c’est l’endroit où les citoyens
sont le plus exposés au mouchardage : je suis convaincu
qu’il y a des coiffeurs-coiffeuses qui sont des civils. L’étroite
collaboration entre eux et la police saute aux yeux. Ainsi, un jour,
j’entre dans le salon de coiffure d’une femme dans la
cinquantaine, situé près de la rue Ontario, pas loin de
l’ancienne Place Dupuis. Je n’ai pas aussitôt pris place
sur la chaise que deux hommes arrivent. Ils ont l’air à des
flics en civil. L’un d’eux fait signe à la coiffeuse de le
suivre dans une pièce adjacente. Après un court
conciliabule dont je n’entends que des chuchotements, la dame
revient s’installer derrière moi et l’homme quitte les
lieux. L’instant d’après, je ressens une douleur derrière
le cou, qui persiste pendant quelques secondes. J’endure sans
réagir. Elle m’a piqué avec l’une des pointes de
ses ciseaux, délibérément. Après la coupe
de cheveux, le deuxième homme prend ma place, me zieute avec
insistance, le gueule bovine de circonstance bien affichée.
Dans
ce secteur, il se faisait aussi de la télésurveillance.
Comment expliquer autrement que, lorsque je quittais mon domicile,
souvent la police en civil était déjà prête
à faire son job. Comment l’apprenait-elle ? Il arrivait que
je passe chez le dépanneur acheter quelques cigarettes à
l’unité. On peut penser que le proprio ou son fils l’en
informait, lui indiquait la direction que j’avais prise. En
contrepartie, il faut dire qu’ils ne voyaient tout de même
pas tout. Quand je sortais de mon domicile sans m’y arrêter,
ils ne pouvaient me voir de l’intérieur, leur vitrine est
recouverte de réclames publicitaires. La police en était
forcément informée autrement, de là l’hypothèse
de la présence de caméras. J’ai acquis la conviction
qu’il y en avait dans le secteur. Où pouvaient-elles bien
être dissimulées ? De nos jours, elles ne sont pas que
miniaturisées, déguisées aussi en d’autres
choses. Seul un expert en télésurveillance peut les
repérer.
À
cet endroit, les rues sont étroites et bordées de
petits commerces, dont des restos, et de vieilles résidences
délabrées. À une couple de centaines de pieds de
chez moi, des civils occupaient les deux étages d’une
vieille maison en brique bordée d’une ruelle. La fenêtre
du rez-de-chaussée, côté rue, était
toujours voilée d’une vieille tenture fripée mise en
place n’importe comment, probablement accrochée à des
clous. Impossible d’y voir quoi que ce soit. À quelques
reprises, j’ai emprunté la ruelle la longeant. Y ai vu, à
l’arrière, les quatre véhicules banalisés,
dont une wagonnette. On peut penser que les écrans permettant
de visionner les images captées par les caméras
disséminées dans l’îlot de quartier s’y
trouvaient. Et que les civils y vivant, alertés par un coup de
fil d’un préposé aux écrans, pouvaient ensuite
pister des résidents qui venaient de mettre le pied dans
l’espace public.
Un
petit garage en béton, de construction de toute évidence
récente, jouxtait cette vieille maison. Deux portes y
donnaient accès, comme dans un lave-auto, l’une donnant sur
la cours arrière, l’autre sur la rue parallèle à
la ruelle. Cependant, il était très rarement fréquenté.
Une fois, j’y ai vu un type lavant un véhicule. À
cette époque, j’en ignorais l’utilité, mais je
m’interrogeais. Ce n’est qu’après avoir enquêté
quatre ans dans le petit village policier de Lac Bouchette, au
Saguenay-Lac-St-Jean, que j’ai enfin compris : lire le
chapitre LES CAMÉRAS VIDÉO CLANDESTINES DE LA SÛRETÉ
DU QUÉBEC, dans l’Étau Policier, tome 1.
La
police en civil dispose d’une flotte de véhicules banalisés
de tous genres. De petites remises délabrées et situées
à l’arrière de maisons servent de garages où
elle en change le look. À revoir toujours les mêmes, des
citoyens plus allumés que d’autres peuvent finir par les
repérer. Le maquillage transforme un véhicule connu en
véhicule inconnu. Cela va de la peinture complète,
évidemment d’une couleur différente, au véhicule
bariolé de couleurs voyantes jusqu’à la wagonnette
métamorphosée en véhicule commercial. On peut
aussi lui donner un aspect suspect, louche : silencieux plus
bruyant que les autres, décalque sur la lunette arrière
et plaque minéralogique fantaisistes au pare-chocs avant, etc.
À
l’été 1998, j’ai aperçu une couple de fois,
devant la vieille maison leur servant de lieu de travail, rue Dorval,
deux de ces civils, visages fermés et sévères,
verres fumés opaques, l’un d’eux le cellulaire collé
à l’oreille, me fixant avec insistance, le menton relevé,
cherchant à m’intimider. Quand ils savent que vous les avez
repérés, les civils utilisent souvent ce truc pour vous
faire déguerpir des lieux. L’idée est de vous faire
croire qu’ils sollicitent du renfort au quartier général
pour qu’on procède à votre arrestation. Avec le
temps, on s’habitue à cette forme d’intimidation. J’ai
constaté, quelque part en mai 1999, que le rideau opaque avait
été remplacé par un drap suffisamment
transparent pour voir à l’intérieur, le soir, quand
la lumière de la pièce donnant sur le trottoir était
allumée. Par beau temps, la porte d’entrée était
même grande ouverte, comme si on avait voulu montrer que les
lieux étaient habités par un simple citoyen. J’ai vu
un vieux piano au fond de la pièce. L’équipe
avait-elle quitté les lieux ? J’en doute parce que les
véhicules étaient toujours à l’arrière
de la maison.
Les
collabos, ces délateurs à l’année longue, sont
en grande partie responsable de la lourdeur des relations entre
citoyens, car ils décuplent considérablement la
présence policière. Qu’est-ce qui peut bien inciter
le citoyen à en devenir un ? Wolf, qui a dirigé pendant
quelques décennies le service d’espionnage de la défunte
Allemagne de l’Est, affirme que c’est « l’excitation
et l’intimité du secret partagé ». ( Markus
Wolf – L’homme sans visage - Éditions Plon ) Pour sa part, Casamayor dit que le policier
qui sommeille en chacun de nous ne demande qu'à s'éveiller.
( Louis Casamayor – La Police – Gallimard ) « Or, ce policier potentiel est plus dangereux
que le policier en exercice, car le rêveur ne connaît
rien des limites et des obstacles salubres de la réalité.
Il s'invente et, sauf lorsqu'il est un poète doué, sur
le modèle le plus bas. » Tous les fantasmes dont se
grisent les policiers imaginaires ne troublent que les têtes
faibles. Sans effet chez les professionnels, ils grisent les amateurs
et, par amateurs interposés, « empoisonnent la
société tout entière qui s'imbibe peu à
peu de mauvaises polices ».
Ces
faux-citoyens se glissent entre policiers et citoyens et infectent la
zone de contact entre les deux communautés. « Ces
faux frères dégoûtent les citoyens des policiers
et réciproquement », nous apprend aussi Casamayor.
Ils entretiennent cette morale indécente qui fait commencer la
sagesse à la peur du gendarme. L’auteur fait la distinction
entre le faux-citoyen, d’une part, et le citoyen témoin d’un
acte criminel et en informant la police, d’autre part. Selon lui,
la différence réside dans le fait que le témoin
est occasionnel, tandis que le faux-citoyen est coutumier du fait.
Bien sûr, la manière n'est pas la même non plus.
« Le témoin ne commet aucune effraction morale,
il dépose en son âme et conscience ». Pour
cette raison, il estime qu’on ne doit pas rougir de la parenté
apparente entre ce bon citoyen et le faux-citoyen exploitant ses
accointances pour surprendre un secret. Casamayor croit que « nous connaîtrons des périodes de crise où (
… ) le renseignement sera la calomnie, et le secret sera la plus
sordide des marchandises ».
On est entré dans
l’engrenage de la délation à journée longue.
Pour paraphraser Lasierra et Lauret, un jour viendra où nul
n’osera se confier à quiconque. ( Lasierra R. et Lauret JC – La torture et les pouvoirs – Éditions
Ballano ) Seuls le conjoint ou la conjointe et des amis de longue
date pourront s’entretenir, à mots couverts, de sujets
s’écartant un tant soit peu de l’orthodoxie. Beaucoup de
dénonciations seront inspirées par la peur. En
viendra-t-on à punir le citoyen qui omettra de désigner
des ennemis du peuple ? se demandent les deux auteurs. Une véritable
psychose de la délation s’emparera de la population. Les
vieilles rancunes, les haines personnelles, les accusations
imaginaires se donneront libre cours. De proche en proche, par le jeu
infernal des dénonciations, la répression ne cessera de
s’étendre. Personne ne sera à l’abri. La
désintégration de la société,
l’anéantissement de toute confiance, la disparition de la
notion de fidélité, tels sont précisément
les moyens par lesquels un système politique parvient à
la domination totalitaire, analysent-ils.
Devenue
la règle, la suspicion est le prélude de la fin
prochaine des rapports conviviaux, enfin de ce qu’il en reste,
pourtant fine fleurs de la liberté d'expression. René
Laperrière, du Département des sciences juridiques de
l’UQÀM, et Pierre Patenaude, de la Faculté de droit
de l’Université de Sherbrooke, soulignent, se référant
à Big Brother d’Orwell, que le dictateur sait que le
meilleur moyen d’assurer son pouvoir est de créer l’illusion
que partout et toujours les conversations peuvent être
écoutées, la conduite épiée. ( Traité
des problèmes sociaux – Institut
québécois de recherche sur la culture – Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois
et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) ( George Orwell – 1984 – Éditions Gallimard ) Pour
sa part, Behr dit que c’est le climat orwellien de délation
et d’intolérance où on nous plonge qui se révèle
le plus préoccupant. ( Edward Behr – Une Amérique qui fait peur – Éditions Plon ) Plusieurs auteurs crédibles se réfèrent
à Orwell, l’affaire est sérieuse.
De
son côté, Casamayor, pour y revenir, souligne qu’il ne
s'agit plus d'être coupable ou innocent. ( Louis Casamayor – La Police – Gallimard ) C'était la
Belle Époque où on pouvait être victime d'une
injustice ou bénéficier d'un pardon. Ce que chacun
redoute, jusqu'à la terreur, explicite-t-il, c'est d'être
mal considéré, d'avoir une fiche à son nom,
d'être surveillé, vaguement compromis et toujours tenu
en lisière. Ce dont fait notamment allusion l’auteur, c’est
à la peur-du-qu’en-dira-t-on. Il y a un petit quelque chose
de honteux et culpabilisant dans le seul fait d’attirer l’attention
policière sur soi. Qu’en penseront les gens ? Que la police
n’a pas dû s’intéresser à vous sans avoir de
bonnes raisons. C’est une peur que celle-ci exploite avec succès.
Casamayor
rapporte qu’en France, vous ne pouvez pas voir un gardien de la
paix se diriger vers vous, même si c'est pour vous demander du
feu, sans sentir vos jambes flageoler. Vous ne pouvez pas recevoir
une lettre du commissariat de police, même s'il s'agit de vous
aviser qu'on a retrouvé le porte-monnaie que vous avez perdu,
sans avoir des battements de coeur. Vous ne pouvez pas découvrir
qu'un policier ( en civil ? ) est assis dans le compartiment où
vous êtes en conversation avec un ami, sans être tenté
de baisser la voix. « Il s'agit là de cas concrets,
cent fois vérifiés », insiste-t-il. C’est
de cette même France droitière dont s’inspirait le
ministre péquiste de la Sécurité publique, Serge
Ménard.
Pierre
Foglia de La Presse, dans une de ses chroniques, traite de
dénonciations anonymes et rampantes. ( Pierre Foglia – La Presse du 14 décembre 1999 ) Pour lui, la délation
est l’une des plus dégouttantes dérives du siècle.
« Système politique ou simple système
policier, mais toujours pourvoyeuse de goulags et de fours
crématoires. ( ... ) Meurtrière, la délation
existe depuis toujours. Et depuis toujours, mais jamais autant que
maintenant, on essaie de nous faire croire qu’elle est un devoir
civique. Jamais. La délation est une foutue limace. »
( J’ajoute à son propos : limace visqueuse et
gélatineuse. )
Citons
un cas célèbre, en puisant dans une autre de ses
chroniques, ce qui permettra d’établir des parallèles
( Pierre Foglia – La Presse du 20 mars
1999 ) : Elia Kazan, le délateur hollywoodien de l’époque
du maccarthysme ( du nom du sénateur américain Joseph
McCarthey ), aux États-Unis. « Il était
allé bavasser devant les commissaires du maccarthysme. (
... ) Le maccarthysme, cette hystérique chasse aux
sorcières qui a détruit la vie, la carrière de
milliers d’innocents, surtout des intellectuels, soupçonnés
de sympathie avec la gauche. ( ... ) Kazan a trahi, vendu,
dénoncé ses plus proches amis. Un s’est suicidé.
Il a établi les listes des artistes “ communistes ”, des
gens qui non seulement n’avaient jamais commis aucun crime, ni
trahi aucun secret, mais pour qui le communisme n’était
qu’un exotisme de salon. »
Kazan
n’était pas unique de son espèce. John Wayne, le
dernier des cow-boys, fut le fer de lance du maccarthysme à
Hollywood au début des années cinquante. ( Les 100
personnages du XXième siècle – Éditions France Loisirs – sous la
direction de Frank Jamet ) Il prit la direction de la Motion Picture
Alliance, organisme chargé de chasser « les
rouges » du cinéma américain. Walt Disney,
créateur de Mickey Mouse, fut, pendant 25 ans, un agent du
FBI, chargé de transmettre aux autorités des
renseignements sur des acteurs, scénaristes et producteurs
jugés subversifs, c’est-à-dire communistes. On le
voit, les collabos ne sont pas issus seulement des milieux pauvres.
Il y avait aussi ceux qui se refusaient de le devenir. Le nom de
l’acteur américain Jeff Corey avait été
inscrit sur la liste noire du sénateur McCarthy. ( André
Fauteux – La Presse du 20 août 2002
) Le dramaturge Arthur Miller avait aussi refusé, devant le
Congrès, en 1957, de nommer les communistes qu’il
connaissait. ( Cyberpresse du 11 février 2005 ) Il avait
dénoncé la folie de l’époque dans sa pièce
Les sorcières de Salem. ( Maryse Condé - Moi, Tituba
sorcière noire de Salem - Éditions Mercure de France,
1986 )
La
croisade anticommuniste du sénateur McCarthey, aux États-Unis,
était soutenue par les Chevaliers de Colomb qui collaboraient
avec « l’évêque de la radio Fulton
J. Sheen et le cardinal Spellman ». ( John Cornwell – Le pape et Hitler, l’histoire secrète – Éditions Albin Michel ) La droite, politique et religieuse, ne
dissociait pas sociale-démocratie et bolchevisme. Pour elle,
l’Espagne de Franco et le Portugal de Salazar incarnaient mieux sa
vision de la société idéale. Le maccarthysme a
sévi également au Québec. En 1937, la loi du
cadenas du gouvernement de l’Union nationale de Maurice Duplessis
interdit la propagande communiste.
« C’est
une affaire d’Église aussi, confirme l’historienne
Ferretti. ( Lucie Ferretti – Brève
histoire de l’Église catholique au Québec – Éditions Boréal, 1999 ) (…) Papin Archambeault se
promeut général en chef d’une campagne sans merci. »
Il mobilise l’École sociale populaire, l’Association
catholique de la jeunesse canadienne française, la Jeunesse
ouvrière catholique, etc. « (…) il met sur
pied, grâce à des subventions fédérales,
un véritable service de renseignements personnels et
d’espionnage et il se fait l’informateur de la police provinciale ( du Québec ) et de la Gendarmerie royale ( du
Canada ). Un tel acharnement persiste dans les années 1940
contre des communistes bien identifiés, tels Stanley Ryerson,
Fred Rose, Madelaine Parent ou Kent Rowley. »
D’après le
constitutionnaliste américain Ackerman, McCarthy restera dans
les annales de la république comme un démagogue sans
succès, dont les tonitruants appels au peuple se révélèrent,
au banc d’essai, incapable de rallier l’engagement populaire
profond et durable qu’exige une transformation légitime des
valeurs fondamentales. ( Bruce Ackerman – Au nom du peuple – Éditions
Calmann-Lévy, 1998 ) Dans sa croisade, il jouissait de
l’appuie du Sénat mais il s’est révélé
incapable de vaincre la résistance institutionnelle du Congrès
et de la présidence. Ackerman est d’avis que ce sont les
efforts déployés pour élargir ses appuis qui ont
provoqué sa chute. Lentement, certaines des atteintes les plus
sérieuses aux valeurs constitutionnelles et traditionnelles
ont été réparées au cours de la
génération suivante, mais sans vraiment recoller tous
les morceaux de ces vies qui avaient été saccagées.
McCarty prétendait parler au nom du peuple.
L’histoire
se répète. De nos jours, pouvoir et police se réclament
aussi du soutient de la population. Leurs efforts déployés
pour aller chercher l’adhésion citoyenne au concept de la
pseudo police communautaire a eu pour effet de rendre plus visible le
véritable rôle de cette dernière, et de lui faire
perdre sa légitimité. De la même façon que
le maccarthysme perdit la sienne. On finit toujours par voir la
démesure à travers le brouillard idéologique. La
prévention de la criminalité a remplacé les
autres orthodoxies, dont le communisme et le catholicisme. Ce n’est
pas le crime qui menace le plus la Société civile, mais
l’acharnement que mettent police et pouvoir, sans omettre les
collabos, à vicier l’osmose entre citoyens. L’écrivain
brésilien Coelho dit que le plus grand péché de
l’humanité est l’incommunicabilité, la solitude ni
recherchée ni aimée, le moment où nous oublions
que nous devons être les miroirs les uns des autres. ( Juan
Arias – Conversations avec Paulo Coelho – Éditions Anne Carrière, 1999 pour la version française
) Tout ce qui facilite la rencontre et la communication entre nous
contribue en définitive à nous rendre moins inhumains
et plus solidaires.
Dulong
est d’avis que l’établissement commercial, par exemple,
n’est pas seulement un endroit où l’on échange des
biens et de l’argent, mais d’abord un lieu constitutif de
socialité. ( Renaud Dulong – L’autodéfense – Librairie des
Méridiens ) Les propos qui y sont tenus ne constituent pas
l’emballage enveloppant la marchandise, mais plutôt un
élément essentiel à la survie de la société.
Ce qui se ramifie ailleurs dans des rencontres occasionnelles vient
ici se stabiliser en une institution qui fonctionne comme noeud de
l’échange social. ( NDLR : Même lorsqu’il
s’agit de propos stéréotypés – météo, résultats de la loto, dernière
défaite des Canadiens de Montréal, etc. –,
parce que constituant très souvent des amorces à
d’autres sujets. )
Une
commerçante québécoise compare un commerce à
un « bureau de psychologue ». ( Chantal Guy – La Presse du 8 octobre 2000 ) « Les gens nous racontent leur
vie très aisément. ( Un commerce ) ça
prête à la confidence, pour peu qu’on écoute.
Les gens ne partent pas seulement avec un paquet ; parfois ils
retournent chez eux avec un meilleur moral. » Le jus
d’orange de la vie, fait avec de vraies oranges et sans
insecticides, quoi. Des relations humaines inestimables,
irremplaçables.
Illustrons
de ce passage d’un livre de Tiberghien… ( Anne-Marie Tiberghien – Comme un Chat sauvage – Éditions
Robert Laffont, 1986 ) Sourires, petites phrases amicales. La
ritournelle : deux mots sur le temps qu’il fait, quelques uns
sur la fatigue, le moral, la santé de chacun, trois autres sur
les événements petits et grands de la vie de chacun.
Ces mots suffisent à tisser un réseau de complicité.
Chaque matin, sur le chemin de la boulangerie, on échange des
saluts, des gestes d’amitié avec le fruitier qui prépare
son étalage, le boucher qui décharge ses carcasses, la
vendeuse de journaux, l’éboueur… De jour en jour, à
force de voir les mêmes têtes, des relations
s’établissent, des amitiés se nouent, des amours
fleurissent. Ça s’appelle s’insérer dans la vie de
quartier.
D’après
la journaliste américaine Jacobs, dans un bon quartier urbain
( et rural ), un merveilleux équilibre s’établit
entre la volonté qu’ont les citoyens de préserver
leur intimité et leur désir d’entretenir avec leur
voisinage des contacts fondés autant sur l’agrément
que l’entraide. ( Jane Jacobs – Déclin
et survie des grandes villes américaines – Éditions Mardaga ) Cet équilibre est dû en grande
partie à toute une série de petits gestes efficaces,
accomplis et acceptés de part et d’autre, avec tant de
décontraction que les intéressés ont tendance à
considérer que tout cela va de soi. Cette confiance prend
forme, avec le temps, grâce à de nombreux contacts
quotidiens entre les individus qui fréquentent la même
rue. La plupart de ces contacts entre usagers de la rue sont tout à
fait superficiels, mais leur somme ne l’est pas, souligne-t-elle.
Elle est d’une grande richesse : elle constitue à la fois un
sentiment d’appartenance à une identité commune, un
réseau de confiance et de respect mutuels et un recours
possible en cas de nécessité personnelle ou collective.
« Pour une rue, l’absence de cette confiance générale
est vraiment dramatique », soutient Jacobs.
Ce
sont tous ces petits riens qui font qu’un citoyen se sente
apprécié des autres, bien dans sa peau et heureux dans
son îlot, sa rue, son quartier, sa Cité, sa ville, son
village. D’autant plus vitaux que de nos jours la cellule familiale
n’est plus ce qu’elle était. Le sociologue Morin relate
que notre passé a été marqué par les
impérieux devoir de solidarité de clan et de famille. (
Edgar Morin – Pour sortir du vingtième
siècle – Éditions Fernand
Nathan ) Ces devoirs tombent, avec l’atomisation individuelle et
les protections sociales ( assurances, retraites, etc. ). Et il se
trouve que, dans l’évolution rapide qui élargit les
fossés entre génération, nous nous sentions fort
loin de nos proches et étrangers aux nôtres. Mais aux
frères perdus de l’ancienne famille ou tribu se substituent
des frères d’élection ou amis. « Ici peu
importe, explicite-t-il : je ne parle spécialement ni
de la famille ni des amis, mais je parle des nôtres, de ceux
que nous aimons, de ceux avec qui nous avons un lieu de proximité,
non seulement ou tant spatiale qu’affective et morale. »
Les seuls vrais rapports
humains sont ceux de personne à personne, et, si elle la vaut,
aucune morale abstraite supérieure ne prévaut contre la
morale concrète pour les gens qu’on aime et qu’on aide. « ( … ) Il y a là une vérité qu’il
faut d’autant moins oublier que nous sommes soumis aux devoirs
généraux abstraits émanant de la société,
et que nous sommes menacés par l’horrible devoir d’État
qu’imposèrent les polices stalinienne et nazie, de dénoncer
le fils, le père et le frère. La morale sociale
abstraite, fondée sur la négation de tous liens
concrets, devient par là l’antimorale, et il est aujourd’hui
d’importance vitale non seulement éthique, mais politique,
de maintenir le privilège de la relation concrète. »
Voilà
un point de vue s’emboîtant parfaitement à notre
propos. Disons les choses plus explicitement encore : policiers et
policières en civil et citoyens-mouchards détruisent le
lien de confiance entre citoyens. Sur combien de ces « mouches » la police de l’île de Montréal et la Sûreté
du Québec, entre autres corps policiers de monde,
peuvent-elles compter aujourd’hui ? Sont-elles nombreuses à
virevolter autour des citoyens, dissimulées sous le masque de
la fausse convivialité, de la fausse amitié ? Avec
l’infrastructure sociale de la pseudo police communautaire que nous
avons déjà décrite, il y en aura de plus en plus
de ces maringouins qui, à chaque fois qu’ils s’approcheront
du citoyen, ce sera pour lui sucer de son intimité, et un peu
plus d’une fois à l’autre.
Ackermann,
Dulong et Jeudy, du Centre national de recherche scientifique, en
France, écrivent que celui qui proclame haut et fort qu’il
est armé et que les malfaiteurs peuvent venir, ne prend pas
ses interlocuteurs à témoin, il les suppute complices.
( Werner Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy, sont tous
trois du CNRS – Imaginaires de
l’Insécurité – Librairie
des Méridiens ) Dans certaines formes de prévention,
l’agresseur est averti de la protection par une publicité
qui constitue le public en ensemble de malfaiteurs. D’autres formes
d’avertissement alertent directement le public sur lui-même,
instituant chacun en surveillant de l’autre. Dulong dit que « la justice officieuse, celle qui se déploie dans les
commérages de la rue de quartier, n’acquitte personne. »
( Renaud Dulong – L’autodéfense – Librairie des Méridiens ) Dans
ce contexte, le procès d’intention menace tout le monde.
Tous étant désormais sous enquête, aujourd’hui
c’est votre voisin que l’on soupçonne injustement, demain
ce sera vous, si ce ne l’est pas déjà. Pour revenir à
Dulong : « Cela s’appelle l’éclatement de la
société ». Plusieurs auteurs affirment que
toute forme d’autodéfense implique un processus
d’autodestruction des rapports sociaux.
L'anthropologue
Tremblay est d’avis que la présence et la visibilité
policière ne sont efficaces qu'à l'intérieur des
images que le citoyen se fait de la police. ( Jean-Noël Tremblay – Le métier de policier – Les Presses de l'Université Laval ) Si celle-ci signifie pour
lui la brutalité ou l'arbitraire, le citoyen agira en
conséquence. Par exemple, une police trop répressive
détruit l'idée qu'il puisse exister un honnête
citoyen, tous devenant des clients potentiels. Il soutient que cela
rend la police odieuse aux yeux des citoyens. Cette image négative
du policier sur notre propre comportement en société
nous incite, si l'on veut éviter d'être traité
comme un malfaiteur ou un criminel, à se soustraire aux
regards de la police. Tremblay dit aussi, et surtout, que lorsque
l'image d'une police répressive s'installe en nous, elle
engendre un changement dans nos rapports avec les autres et avec les
policiers, engendre une attitude de méfiance et de mépris
envers tous ceux qui nous confondent avec la « clientèle
particulière » de l'univers policier. Cet arbitraire
met aussi fin à la collaboration du citoyen.
D’autres
disent que l’idéologie de la peur est responsable d’une
partie de l’angoisse collective. Soulevons quelques cas. Dans l’une
de ses chronique, le journaliste Réal Pelletier de La Presse
fait écho d’un fait divers publié dans le Los Angeles
Times démontrant jusqu’à quel point peut être
grande la peur d’être agressé ou identifié
comme agresseur. ( Réal Pelletier – La Presse du 29 novembre 1998 ) Un automobiliste aperçoit au
petit matin, sur un trottoir de Murfreesboro, au Tennessee, un enfant
errant de trois ans. Aucun adulte n’est visible à l’horizon,
alors il décide de l’aider. Il l’interroge, l’enfant ne
répond pas. Il n’ose le faire monter dans son véhicule,
craignant d’être accusé d’agression sexuelle ou de
kidnapping, décide plutôt de le suivre à courte
distance à bord de son véhicule. Il intercepte une
automobiliste, veut la mettre dans le coup, elle refuse d’intervenir,
le regarde d’une drôle de façon, alerte la police par
son cellulaire et, en attendant son arrivée, suit
l’automobiliste. Pelletier écrit que tous les « logues » du comté s’interrogent encore sur ce que le citoyen
aurait dû faire au départ.
Par
les temps qui courent, éminemment dangereuses, les
interactions avec les enfants. Ainsi, dans les écoles
québécoises, le phénomène des fausses
allégations constitue une véritable épée
de Damoclès braquée sur la tête des enseignants,
qui sont d’ailleurs invités à faire preuve de
prudence, rapporte en août 1999 le journaliste Marc Thibodeau
de La Presse. ( Marc Thibodeau – La
Presse du 30 août 1999 ) Alain Paquet, conseiller en santé
et sécurité du travail au sein du Syndicat de
l’enseignement de Champlain, a énuméré au
journaliste quelques unes des précautions à prendre
pour éviter l’allégation.
Les
professeurs d’éducation physiques y sont les plus exposés.
Ils doivent se tenir à l’écart des vestiaires et
éviter les exercices aériens, parce que favorisant les
contacts physiques. En classe, complimenter ou se retrouver seul avec
un élève comportent un risque, alors on recommande au
prof de garder la porte ouverte : attention à la petite tape
d’encouragement dans le dos. Si l’élève s’est
blessé, le professeur doit s’assurer de la présence
d’un adulte pour éviter une fausse interprétation des
gestes associés aux soins. Hautement risqué aussi pour
un prof de reconduire à la maison un élève ayant
raté son autobus. Toutes ces mesures ne facilitent pas les
échanges en classe ni favorise un véritable dialogue
propice à l’apprentissage. Le journaliste cite Paquet : « Un enseignant qui fuit les contacts, ce n’est plus tout à
fait un enseignant. »
Les
programmes de prévention lancés en milieu scolaire pour
sensibiliser les enfants aux agressions sexuelles et encourager les
dénonciations, objectifs louables, note le journaliste,
peuvent parfois avoir des effets pervers. Il nous fait entendre
notamment le psychologue Hubert Van Gijseghem, professeur titulaire à
l’École de psychoéducation de l’Université
de Montréal, qui estime qu’attirer l’attention de l’enfant
sur la possibilité que des adultes puissent vouloir « abusivement franchir leur intimité crée un contexte
hautement suggestif ». Il croit que les allégations
risquent de se multiplier, mentionne le cas d’un directeur de
service qui avouait pouvoir suivre à la trace dans sa région
le passage d’une intervenante affectée à la
prévention grâce au nombre de signalements qui
aboutissait subséquemment sur son bureau. ( NDLR :
Était-ce une flic en civil ? )
Estimant
qu’un trop grand nombre d’accusations d’agressions sexuelles
portées contre des profs sont non fondées, le Syndicat
de l’enseignement de Champlain a demandé aux ministères
( péquistes ) de l’Éducation, de la Justice et de la
Sécurité publique, en novembre 1999, de revoir la façon
dont sont traitées les plaintes. ( Rima Elkouri – La Presse du 10 novembre 1999 ) Il dénonce avant tout les
méthodes d’enquête des policiers et l’approche des
procureurs de la Couronne. Écoutons Me Jean Dury, l’avocat
mandaté par le syndicat pour en sensibiliser le gouvernement
du Québec : « On n’a pas de chiffres. Mais dans la
majorité des cas, les enseignants sont acquittés. »
Il juge que parfois, les efforts visant à prévenir les
cas d’abus ont des effets insidieux et engendrent un climat de
paranoïa. « Les élèves peuvent
penser qu’un simple toucher à l’épaule est une
agression sexuelle ». Notons que même acquittés,
la réputation de ces enseignants est à jamais entachée.
Dans plusieurs esprits tordus des fanatiques du puritainement correct
le doute subsistera toujours.
Relatons
le cas de Paul-André Sansregret, un ex-enseignant. Le 25 mars
1999, il accepte de faire une journée de suppléance à
l’école Bourgeoys-Champagnat de Longueuil, dans une classe
de sixième année. ( Sébastien Rodrigue – La Presse du 4 août 2002 ) Après seulement un
avant-midi, 16 des 27 élèves prétendent avoir
été agressés sexuellement par lui. Neuf
accusations sont portées à son encontre, impliquant
autant de “ victimes ”. Septembre 2000, le juge Robert Lafontaine
le déclare coupable. Il a retenu la version de deux garçons
et deux filles disant avoir été victimes
d’attouchements. Près de deux ans plus tard, en juillet
2002, les juges André Rochon, René Dussault et Morris
J. Fish de la Cour d’appel du Québec concluent que le
verdict est « déraisonnable ».
Ils précisent que la nature sexuelle des contacts entre
l’enseignant et les élèves n’a pas été
prouvée hors de tout doute raisonnable.
Les
agressions dénoncées par les élèves
étaient en fait des touchers aux épaules, au bras ou à
la tête, gestes que le professeur accompagnait
d’encouragements. Selon les trois juges, leur collègue
Lafontaine de première instance a écarté la
crédibilité de Sansregret, non pas à la suite de
contradictions ou d’hésitations de sa part, mais à
partir des témoignages contradictoires des victimes. Ils
soulignent également que ce juge ne s’est jamais interrogé
« sur le caractère hautement invraisemblable de
ces accusations ». Ils l’ont complètement
blanchi. D’après l’avocat de Sansregret, Jean Dury, cette
décision s’avère importante pour son client, mais
aussi pour l’ensemble des professeurs qui craignent les poursuites
sans fondement à partir des allégations de leurs
élèves.
On
ignore si l’ex-enseignant Sansregret a par la suite poursuivit ces
accusateurs, mais certains n’hésitent pas. En septembre
1999, Marcel Beaumont, faussement accusé d’attouchements
sexuels sur cinq jeunes filles, est libéré par le juge,
qui rend un verdict « d’acquittement honorable. ( ...
) Toute la preuve montre que l’accusation est sans fondement. »
Le prof intente par la suite, en février 2000, une poursuite
de 840 000$, tandis que sa conjointe réclame 200 000$. ( La
Presse du 29 février 2000 ) La poursuite vise un policier et
un procureur de la Couronne. L’article de La Presse auquel je me
réfère n’identifie pas, et déplorons-le, ni
l’un ni l’autre. Beaumont enseignait à l’école
Cap-Soleil, à Charlebourg, près de Québec.
Autre cas. Pierre-Paul
Simard, un ex-enseignant de l’école primaire de la Pulperie,
de la Commission scolaire des Rives-du-Saguenay, acquitté de
13 chefs d’accusation d’attouchements sexuels sur des fillettes,
a riposté, en avril 2000, par une action en dommages à
l’endroit du policier Pierre Voyer, de la Ville de Chicoutimi – aujourd’hui Ville de Saguenay –, de
l’avocat de la Couronne Paul Roy et du Procureur général
du Québec, c’est-à-dire le ministre de la Justice,
péquiste dans ce cas-ci. ( Presse canadienne – La Presse du 11 avril 2000 ) Lui et sa conjointe réclament
1,3M$. Selon leur avocat, Me Claude Roy, l’enquête du
policier Voyer n’a pas été faite dans les règles
de l’art, ni effectuée dans le respect des protocoles
d’intervention élaborés par les spécialistes
en matière d’attouchements sexuels.
Examinons en un dernier.
Le 27 novembre 1996, Daniel Delisle, un prof d’éducation
physique de St-Tite, est arrêté à son domicile
par la Sûreté du Québec ( Marie Allard – La Presse du 3 juin 2003 ) : deux filles de 10 et 12 ans l’accusent
d’attouchements sexuels. Avant de le faire comparaître au
palais de justice de Shawinigan, les policiers, qui ont convié
les journalistes, attendent leur arrivée. Après la
comparution, Daniel Lamirande, policier relationniste, tient un point
de presse où il déclare : « Selon la
durée et le nombre de répétitions là où
ça s’est produit et dans les circonstances où ça
s’est produit, ça ne serait pas des événements
accidentels. » L’année suivante le prof
Delisle est blanchi par un jury, acquittement que la Cour d’appel
confirme par la suite.
Puis le prof intente des
poursuites en dommages moraux contre la Sûreté du Québec
et Cogeco Radio-Télévision – CKRM-TV Trois-Rivières –,
affilié à Radio-Canada. Le 22 mai 1997, il obtient gain
de cause devant la juge Louise Moreau, qui condamne le policier
Lamirande et le Procureur général du Québec à
lui verser 35 500$, et la journaliste Sonia Cosentino et Cogeco
Radio-Télévision, 12 500$. Dans son reportage,
elle avait utilisé des termes péjoratifs, insinuant la
culpabilité du prof, parlant de « victimes »,
de « convalescence ». Ce qui irrite la
juge, c’est l’orchestration de sa comparution : convocation
des médias, le policier Lamirande attendant qu’ils soient
sur les lieux pour faire entrer l’accusé par la grande porte
au lieu de l’entrée latérale, comme la police le fait
habituellement, et l’amenant à la salle de cour où…
il n’y personne. Le point de presse de Lamirande aussi : sa
déclaration aux médias « est non
seulement tendancieuse et vexatoire » car « il
formule une opinion qui n’est définitivement pas en faveur
de l’accusé », déclare le juge.
Commentaire de l’avocat
du prof, Me Jean Morin : « On a fait de
l’arrestation de mon client un véritable show ».
Quant au prof Delisle, qui habitait le petit village de St-Tite… :
« Je n’ai jamais été derrière
les barreaux, mais j’étais en prison chez moi, renfermé
à l’intérieur de moi-même. Ç’a été
vraiment dur à vivre, pour moi qui était connu comme
Barrabas dans la Passion. Si j’ai poursuivi les procédures,
c’est pour que d’autres enseignants n’aient pas à vivre
ce que j’ai vécu, c’est-à-dire une descente en
enfer. ( … ) Je n’en veux pas aux enfants, seulement
au système. » Écoutons aussi Alain
Paquette, du Syndicat de l’enseignement de Champlain, dont
plusieurs membres ont été faussement accusés
d’agression sexuelle les années précédentes :
« J’espère que ce jugement fera en sorte que
les policiers se doteront d’une méthodologie permettant de
protéger à la fois les enfants et le personnel. »
En outre, bien que la
pédophilie existe également chez les femmes, on en
n’entend rarissimement parler. La police demeure muette comme une
carpe à ce sujet : seul l’homme est un méchant
loup. Les féministes radicales, qui sont promptes à
stigmatiser l’homme accusé de viol, gardent le silence
lorsque le délit est commis par une femme. En sommes, une
justice à deux vitesses orientée selon le sexe. Dans
une lettre publiée dans La Presse, Michel Benoît relate
le cas d’une jeune femme qui aurait eu une liaison avec un garçon
de 14 ans. ( Michel Benoît - La Presse du 17 mars 1999 ) La
justice a compris que celle-ci souffrait de carence affective et l’a
condamnée à des travaux compensatoires. Benoît
applaudit ce jugement, mais en même temps s’interroge : « Si c’était un jeune homme immature qui avait été
impliqué avec une fillette de 14 ans, tiendrions-nous le même
langage ? »
Il est fait méconnu
que les femmes agresseurs sexuels existent bel et bien, selon
l’auteur québécoise Nathalie Bourdage et la
psychologue criminologue belge Anne Claude. ( Presse canadienne - La
Presse du premier février 2001 ) Toutes deux se sont
s’attaquées à l’un de ces derniers tabous lors du
congrès international francophone tenu à Québec,
en février 2001, et portant spécifiquement sur les
femmes qui se servent de l’enfant comme d’un objet sexuel. Ces
femmes sont mères, gardiennes, enseignantes. Elles bénéficient
de la confiance sociale et ont souvent libre accès aux
enfants.
Écoutons
ces propos explicites de Bourdage : « On vit avec l’idée
qu’il est essentiel d’avoir un pénis pour violer
quelqu’un, mais c’est faux. Dans le viol, il y a de la
domination, de la violence, du pouvoir, et les femmes peuvent
l’avoir. » Elle a recensé, au cours d’une
recherche, « la maigre littérature » qui
existe sur les femmes agresseurs et rencontré une cinquantaine
de personnes, dont dix victimes. Selon elle, les enfants sont en
moyenne âgés d’environ trois ans lorsqu’ils sont
victimes d’une première agression. « Pour la femme
agresseur, l’enfant est un objet et en même temps un
partenaire sexuel adéquat », a-t-elle expliqué.
Pour sa part, Anne Claude a interviewé dix femmes condamnées
pour agression sexuelle sur des enfants, dont l’une qui avait
commis des agressions sur une période de 15 ans.
Il
serait encore impossible de chiffrer le nombre exact de ces femmes
agresseurs. Alors que certaines études mentionnent qu’1% de
ces agressions sont commises par des femmes, d’autre vont jusqu’à
10%. ( Presse canadienne - La Presse du premier février 2001 )
D’après Cyrulnik, « officiellement, 90% des
plaintes pour agression sexuelle sont déposées contre
des hommes et 10% contre des femmes. ( Boris Cyrulnik - Les
Vilains petits canards - Éditions Odile Jacob, fév.
2001 ) On estime qu’une fille sur trois dénonce
l’agresseur et moins d’un garçon sur dix quand
l’initiative vient d’une femme ». L’auteur
soutient que « le taux d’abus commis par les femmes
est actuellement ( février 2001 ) sous-estimé »
et que « les garçons en parlent très
peu ». Il signale au passage que les familles
bouleversées par l’agression d’un enfant ne l’aident pas
à récupérer.
Heureusement, des profs
se tiennent debout, mais pas beaucoup, semble bien. Ainsi, cet
éducateur physique de l’école Ste-Famille de Thurso,
Guy Bélanger, auteur d’une lettre publiée dans La
Presse. ( Guy Bélanger – La Presse
du 7 avril 2002 ) Il se réfère à un article où
l’on rapporte que la crainte de poursuite pour délits
sexuels « forçait » de ses
collègues à délaisser l’enseignement des
disciplines comportant des contacts physiques directs avec les
élèves. Bélanger établit un lien de
comparaison avec un film américain qui venait de prendre
l’affiche au Québec : Panic Room, la chambre blindée
construite dans de luxueuses résidences américaines où
l’occupant peut se réfugier pendant un mois.
« ( Ce film ), écrit Bélanger, correspond, aux dires de son
réalisateur, à l’esprit du temps et s’abreuve à
la paranoïa ambiante et à cette obsession de la sécurité
qui, plus que jamais, guide la vie des gens. (…) L’esprit
du temps qui nous inculque ce sentiment de peur permanent fait-il son
œuvre dans les écoles jusqu’à forcer ( les profs
) ( … ) à se retrancher dans une attitude de rectitude
comportementale et à s’enfermer d’eux-mêmes dans une
tour blindée ? » Il a « cru
flairer », depuis quelques années, lors de
discussions avec des collègues, « cette nouvelle
tendance un peu frileuse axée sur la stérilisation de
notre vie affective.
« (…) malgré
ce nouveau consensus, confie-t-il, je me suis toujours refusé
en vingt-huit ans de pratique d’adhérer à un
quelconque modus vivendi basé sur la répression (…). Cette nouvelle attitude de repli et de désengagement
face à notre mission (…) me fait beaucoup plus peur
par ses effets pervers sur le dynamisme et la vitalité de nos
rapports qu’une éventuelle et improbable poursuite. Malgré
ce nouveau péril en la demeure, je continue donc à être
moi-même et à agir selon ma conscience dans mes rapports
avec les élèves et à refuser que les nouvelles
normes de notre société surjudiciarisée (
sic ) me tiennent lieu de morale. Je refuserai toujours de limiter
mes contacts aux gestes contrôlant en gardant sans cesse à
l’esprit l’effet apaisant et réconfortant qu’a le
moindre contact humain pour les enfants. »
Le prof étale au
grand jour un paradoxe qui le fait sourire. Alors qu’on conseille
de ne plus toucher aux élèves, de garder ses distances
et surveiller ses paroles quand on s’adresse à des collègues
féminins ( NDLR : Traitement de faveur infantilisant la
femme, la rendant inégale à l’homme. ), « pendant
ce temps, à la CSCV ( l’acronyme de la commission
scolaire où il enseigne ), on ( reconnaît ) les
bienfaits du toucher corporel sur le bien-être des employés
en engageant une masséothérapeute à temps plein.
Cherchez l’erreur ! »
Bélanger
conseille aux nouveaux membres de la profession « d’assumer
le beau risque qui veut que l’acte pédagogique passe d’abord
et avant tout par la proximité et le contact de l’autre, en
l’occurrence l’enfant que la vie contemporaine prive déjà
suffisamment de nourriture affective. Bravez ce vent de panique,
porteur de repli sur soi et d’individualisme, qui, précise-t-il,
fragmente le tissus social et appauvrit les rapports individuels en
nous confinant, comme le dit si bien l’apôtre de la
communication D. Wolton, à l’état de “ solitude
interactive ”. Panic room : mur virtuel du bunker de
l’isolement sécuritaire. Éducateurs physiques, lance-t-il, enrôlons-nous dans la résistance
comme tous ceux qui, comme moi, pensent que le mal qu’on s’inflige
à soi-même et au tissu social est pire que celui que
nous voudrions éviter. »
Signalons
que la pédophilie est l’un des innombrables stratagèmes
que la police utilise pour maintenir son emprise psychologique sur la
population, faire en sorte que le citoyen se sente un peu coupable en
quelque part, même s’il n’a rien fait, marche les fesses
serrées et sur la pointe des pieds dans l’espace public.
Devrait-on parler plutôt d’une guerre psychologique
généralisée de la police à l’encontre
de la Société civile ? Oui, sans hésitation.
Tisser autour du citoyen un étroit réseau de
surveillance. Il est secrètement épié et la
délation encouragée, comme au temps de Vichy. Quand
vous découvrez ça, vous réalisez jusqu’à
quel point les relations sociales sont empoisonnées. Prenons
un exemple puisé dans la France de la deuxième guerre
mondiale. Il s’agit d’illustrer ici ce qui se passe concrètement
quand notre police en civil fait en sorte que visages et portes se
ferment devant vous, ainsi que la pression qu’elle exerce pour
imposer son orthodoxie à des directeurs d’écoles et
des enseignants, notamment.
Giolitto,
dans son livre traitant du gouvernement de Vichy, raconte que les
citoyens étaient surveillés de près. ( Pierre
Giolitto – Histoire de la jeunesse sous
Vichy – Éditions Perrin, 1991 )
Les enseignants n’y échappaient pas non plus. Il rapporte le
témoignage d’Émilie Carles, une enseignante qui
n’était pas trop enthousiaste à l’obligation de
resserrer l’étau policier dans sa classe. Plus exactement à
défendre et propager la doctrine du Maréchal Pétain
en matière d’enseignement. On l’en avait punie en
l’envoyant en pénitence dans un village des Hautes-Alpes où
elle avait été en butte à l’hostilité
de ses habitants.
L’enseignante
Carles : « Monestier était un gros bourg et j’y
étais venue pendant 3 ans lorsque j’étais
institutrice au Lauzet. En arrivant ce jour-là, je comptais
bien y retrouver d’anciennes amitiés. Hélas ! La
nouvelle de mon déplacement d’office m’avait précédée
et elle avait creusé un fossé entre mes anciennes
relations et moi. Partout où nous allions frapper nous ne
trouvions que porte close… Même ceux avec qui j’avais
vraiment été liée, la postière, le
facteur, me fuyaient et évitaient de me parler. Je n’ai
jamais compris les raisons de cette attitude. Avec ce déplacement,
ils devaient s’imaginer que j’avais commis un crime de la pire
espèce, l’esprit de la collaboration ( sic ) était
là qui pesait sur les gens. C’était la peur, la
méfiance, l’hypocrisie qui régnaient. »
Climat malsain, d’une
lourdeur sociétale inacceptable et intolérable, créé
et entretenu par notre prétendue police communautaire et ses
réseaux d’espion, ses fanatiques. Il en résulte aussi
parfois des comportements nous rapprochant du lynchage sur la place
publique. Tolérer la diabolisation d’un accusé avant
son procès, équivaut à accepter éventuellement
l’agression physique. Encore un autre pas, et ce sera le vrai
lynchage, le meurtre.
On l’a vu, en mars
2000, quand un père a violemment battu un citoyen accusé
d’agression sexuelle sur son fils. ( La Presse du 8 avril 2000 )
Appelée sur les lieux, la police n’a pas passé les
menottes au père, mais à sa victime, qui a été
hospitalisée quatre jours. Lors du procès, les membres
du jury ont acquitté le père, sans tenir compte des
directives de la juge. Les applaudissements ont fusé dans la
salle d’audience. Même l’avocat du père, Jean-Pierre
Rancourt, qui pense qu’on devrait peut-être
« décriminaliser » cette forme de
vengeance, s’est réjoui, à la suite de l’acquittement
de son client, de ce qu’il appelé la « justice
du peuple ».
Le
chroniqueur Yves Boisvert de La Presse, qui avait dénoncé
le procédé dans l’une de ses chroniques antérieures,
relate que plusieurs lecteurs ont exprimé leur désaccord
avec ses propos, en particulier des pères qui s’identifiaient
à cet homme en colère. ( Yves Boisvert – La Presse du 31 mars 2000 ) L’un d’eux lui a même dit : « On devrait lui envoyer de l’argent et lui donner une médaille
! » Dans sa réplique, Boisvert n’en démord
pas, continue de défendre la justice comme principe : « Cela veut dire refuser la loi du plus fort. Refuser le lynchage.
Refuser la loi du Far West. » Parmi ceux qui ont protesté
auprès du journaliste, se trouvait-il des policiers et
policières ? Aujourd’hui, plus que jamais, l’intervention
souterraine et anonyme de la police est une donne dont il faut tenir
compte. Quand la meute, manipulée par la police, se manifeste
jusque dans les cours de justice, il y a là de quoi
s’inquiéter.
Des
histoires du genre, il risque d’y en avoir d’autres. Elles vont
de paire avec le concept de la pseudo police communautaire. Quand on
voit des collabos, incluant même des élus municipaux,
participer activement et clandestinement à des agressions
psychologiques montées par la police, il ne faut pas s’étonner
que certains passent à l’agression physique. Les pédophiles,
entre autres, la police les désigne pratiquement à la
vindicte populaire. Ce qui nous éloigne d’autant d’une
administration sereine de la justice. Et lorsque le citoyen est
condamné, il arrive qu’il soit battu par des codétenus.
J’ai lu, à quelques occasions, dans des articles de
journaux, des déclarations faites par des policiers à
l’effet que les détenus n’aiment pas les pédophiles.
Se dégageait l’impression que, donner une bonne raclée
à un pédophile, c’est correct.
En
France, le phénomène prend parfois une ampleur
inattendue. Roché raconte qu’en mai 1993, à Lille,
200 jeunes, Beurs – d’origine
maghrébine : algérienne, marocaine, tunisienne – pour la plupart, s’en sont pris violemment à des dealers (
vendeurs de drogue ) qui travaillaient ouvertement et impunément
dans leur quartier. ( Sebastian Roché – Le sentiment d’insécurité – Éditions PUF ) Les réactions n’ont pas été
favorables à cette façon de faire. Pasqua, le ministre
de l’Intérieur, pourtant homme de droite, a dit se méfier
de la création de « sortes de milices ». En
France, tous les acteurs institutionnels, note Roché,
craignent l’autodéfense et les milices. Il cite deux
dirigeants d’organismes qu’il n’identifie pas : « Cette
initiative débouche sur des processus d’autodéfense
anarchiques » ; «Il ne faut pas laisser les
individus faire eux-mêmes la police ou la justice.»
Revenons
à l’espionnite généralisée dans
l’espace public, aux citoyens délateurs à l’année
longue… À ce chapitre, il existe un cas fameux :
l’escouade cycliste de prévention de Jeunesse au Soleil
composée de jeunes adultes idéologisés à
l’ordre et au conformisme. Sid Stevens et Tommy Kulczyk, les deux
piliers de l’organisme sans but lucratif, sont très
impliqués idéologiquement. Dans le cadre d’un
programme de prévention, qu’ils ont mis au point avec la
police de l’île de Montréal, ils fournissent à
celle-ci de jeunes cyclistes pour patrouiller dans des parcs et des
cours d’école en certains endroits du territoire de la Ville
de Montréal. On les a munis de cellulaires et de
walkies-talkies. Leur mission consiste à lui rapporter tout
comportement délinquant ou « déviant ».
La délinquance est un crime, la « déviance » n’en est pas un, parce qu’il s’agit de comportements
politiquement incorrects, entre autres.
En
9 juin 1999, ce corps policier a donné à l’escouade
un caractère officiel et élargi fonctions et
territoires. Soixante-dix-huit jeunes ont alors prêté
serment. Désormais leurs activités de surveillance sont
étendues à 25 quartiers de la ville. ( Cécile
Vandaele – La Presse du 10 juin 1999 )
Ils portent une tenue vestimentaire appropriée à leurs
nouvelles fonctions : la casquette et le tee-shirt bleu marin,
identifiés du sigle en lettres orangées de Jeunesse au
Soleil. La journaliste Cécile Vandaele de La Presse rapporte
que, selon Serge Meloche, directeur adjoint de la police, ces jeunes
ne sont pas des policiers, mais « des civils plus vigilants
que les autres ». ( Cécile Vandaele – La Presse du 10 juin 1999 ) Ils vont patrouiller, vérifier que
tout se passe bien et alerteront la police si besoin est. Meloche
ajoute qu’ils vont aussi créer des liens avec la communauté.
D’après lui, il s’agit de jeunes recrutés « qui resteront dans la police », et, pour eux, participer
à la patrouille d’été est une expérience
positive et concrète, ils sont dès aujourd’hui
intégrés aux équipes de police.
Les
propos de Meloche nécessitent vérification, car il est
loin d’être certain que ce sont tous « des jeunes
qui resteront dans la police ». Politiquement, la police
évite d’officialiser l’utilisation de simples citoyens
dans des activités de patrouille, cela pourrait susciter des
réactions négatives, sinon agressives, de la part de
ceux n’appréciant pas la présence de ces
écornifleurs. Le premier pas consiste donc à faire
croire qu’ils sont tous en techniques policières. Le
deuxième consistera, un peu plus tard, quand les esprits
seront mieux préparés à la chose, à
admettre officiellement qu’il s’en trouve peut-être un ou
deux qui sont de simples citoyens. Des gens généreux,
voyez-vous, sacrifiant bénévolement leurs moments de
loisirs pour faire de la prévention et protéger les
personnes âgées, protéger les femmes, protéger
les jeunes, etc. Comprenez ? Petit à petit, ils seront deux ou
trois, puis trois ou quatre, et ainsi de suite. C’est de cette
façon que, avec le temps, la police fera accepter à la
population une activité inacceptable au sein d’une société
libre.
Onze
jours après leur assermentation, des médias nous
démontraient déjà leur utilité, ainsi
qu’en témoignerait le fait suivant. Un résidant de la
rue Esplanade, à Montréal, et non identifié –
faudra apprendre à identifier ces gens, à les
photographier aussi –, se serait fait voler sa télé
lors d’une vente de garage ( vendre sur le trottoir ), rapporte La
Presse. ( La Presse du 21 juin 1999 ) Un de ses clients lui aurait
demandé la permission d’utiliser ses toilettes et en aurait
profité pour commettre son méfait. Il n’aurait pas
osé alerter la police pour ne pas attirer l’attention sur
son activité commerciale, qui est un peu l’équivalent
d’un mini commerce. Il se serait contenté d’en souffler un
mot à... deux patrouilleurs de l’escouade cycliste afin que
ceux-ci avertissent les autres vendeurs de ne pas laisser entrer des
inconnus dans leur maison. S’il avait tant peur de la police,
pourquoi alors en avoir parlé à ces cyclistes qui lui
rapportent tout ?
Le
Journal de Montréal nous fait progresser davantage dans la
compréhension de cette affaire. ( Journal de Montréal
du 21 juin 1999 ) À la suite de ce présumé vol,
les 78 membres de l’escouade de prévention « ont
entrepris une tournée de sensibilisation auprès des
citoyens qui tiennent des ventes de garages et qui sont depuis peu la
cible fréquente de filous », y lit-on. L’auteur de
cet article, non signé, l’affirme sans le démontrer.
Il n’indique pas non plus de qui il tient son info. Compte tenu du
contexte de l’underground policier, où l’incroyable n’est
jamais exclu, on ne peut écarter l’hypothèse que ce
vol n’ait jamais eu lieu, et qu’on ait utilisé cette
astuce pour mettre en branle une opération de relations
publiques visant à démontrer la nécessité
de cette escouade, et en faire accepter la présence aux
Montréalais. Alors qu’on sait que la police en civil est
déjà sur les lieux, directement ou par collabos
interposés.
La
rumeur était lancée. On pouvait s’attendre à
ce qu’elle s’amplifie. Notre société était
confrontée à une nouvelle activité criminelle.
Heureusement, l’escouade qui, comme par hasard, venait à
peine d’être assermentée, s’adonnait justement,
autre heureux-z-hasard, à passer par là. Désormais
elle saura les en protéger. Son intégration au sein de
la population est de facto enclenchée. Comme le démontrerait
encore cet autre événement, survenu environ quinze
jours plus tard, le 10 juillet. Le contexte : la police est à
la recherche d’une femme de 25 ans, Joycelyn Quansah, disparue
quelques jours plus tôt. ( La Presse du 10 juillet 1999 ) « Selon un communiqué publié par l’organisme
Jeunesse au Soleil, dont les 24 ( NDLR : Ils sont 78 ou 24 ?
) patrouilleurs à vélo se sont joints aux recherche,
Mme Quansah, lit-on dans La Presse, souffre d’une maladie qui
requiert une médication immédiate. » Que ces
citoyens participent aux recherches, difficile de retenir une bouffée
d’émotion devant tant de compassion. Ce qui inquiète,
c’est la face cachée des autres activités de
l’escouade.
Septembre
2000, un an plus tard donc, nous en apprenions un peu plus. Le
journaliste Raymond Gervais de La Presse indiquait que « la
majorité » des patrouilleurs de Jeunesse au Soleil
sont des étudiants en techniques policières. ( Raymond
Gervais – La Presse du 9 septembre 2000 )
Pas la totalité. Une majorité, c’est 50% + 1. Bien
sûr, une majorité peut-être plus généreuse.
On ne dissertera pas des pages là-dessus. Retenons simplement
le fait que, contrairement à ce que affirmait Serge Meloche,
directeur adjoint de la police, le 10 juin 1999, les membres de
l’escouade cycliste n’étaient plus tous, en ce mois de
septembre 2000, « des jeunes qui resteront dans la police ».
Combien seraient-ils à l’année suivante ? Réponse
: en mars 2001, Jeunesse au Soleil annonçait être à
la recherche d’étudiants en techniques policières
pour former sa brigade estivale de patrouille à vélo. (
La Presse du 11 mars 2001 )
On
peut penser qu’un jour elle accomplira quelques exploits qui feront
la une de nos médias, nos grandes émissions télé
en parleront abondamment, inviteront de ses membres : pourquoi
pas une télésérie sur l’escouade, genre Métier
policier ? Prévoir qu’éventuellement des Montréalais
salueront de la main de ses membres quand ils passeront dans leur
rue, leur taperont amicalement l’épaule quand ils
s’arrêteront faire un brin de causette. Opération dont
pourtant l’objectif est assez clair. Créer un lien de
confiance avec des citoyens aux seules fins de les infiltrer, de leur
tirer les vers du nez. Tous ces renseignements ensuite emmagasinés
dans la mégabanque policière. Et de procéder aux
contrôles et nettoyage sociaux des vitres cassées. Les
premiers sur la liste seront probablement ceux-là même
qui les salueront, leur parlerons.
Au
Québec, serions-nous doués en matière
d’écorniflage et de délation ? Semble bien, si l’on
se fit à ce qui suit… Selon une étude menée en
2001 par Jean Trudelle, professeur de physique au Cégep
d’Ahuntskic, à Montréal, dans cette institution le
taux de réussite moyen des 20 programmes de formation
technique les plus fréquentés au Québec n’est
que de 26% au bout de trois ans, et de 50% au bout de cinq. ( Silvia
Galipeau – La Presse du 12 janvier 2002 )
En technique policière, par contre, ce taux… grimpe à
62,2% en trois ans, et à 78,1% en cinq. Alors qu’à
l’autre bout de l’échelle, en électronique, il
atteint à peine les 13,4% en trois ans et les 35,5% en cinq.
Pourquoi
les étudiants en technique policière réussissent-ils
mieux que les autres ? La question ne lui a pas été
posée. Il aurait été intéressant
d’établir des comparaisons avec d’autres provinces,
d’autres pays. Notons que, en juillet 2006, l’École
nationale de police du Québec ne produisait pas suffisamment
de diplômés pour répondre à la demande des
corps policiers. ( Anabelle Nicoud et Jean-Paul Charbonneau –
La Presse du 3 juillet 2006 ) La pénurie serait
notamment attribuable à l’application de nouvelles lois et
au resserrement de la sécurité face à la menace
terroriste… L’un des rares métiers où le chômage
atteint le point zéro.
Les
membres de l’escouade cycliste ont déjà des émules,
et on pouvait s’attendre qu’il y en ait d’autres. Cela s’est
passé environ un mois après l’assermentation de
l’escouade de Jeunesse au Soleil. Oui, un mois. Pourquoi ? Parce
que citoyens et médias avaient déjà oublié
ce qui s’était passé le mois précédent.
Alors, la police pouvait se permettre de franchir un autre pas, sans
faire craquer le plancher et réveiller tout le monde. En
juillet 1999, deux citoyens décident de doter le Village gay
de Montréal d’une brigade de nuit. ( Hugue Dumas – La Presse du 28 juillet 1999 ) Son rôle ? Porter assistance à
toute personne sur la rue dont l’état de santé
nécessite des soins médicaux immédiats. Elle
agira à titre de premier répondant en attendant
l’arrivée d’Urgence Santé, a indiqué l’un
de ses deux fondateurs, André Faivre, l’autre étant
Stéphane Bolduc. Pour que ces deux citoyens aient décidé
de former une brigade de premiers soins, signalait le journaliste
Hugue Dumas de La Presse, avec un brin d’ironie, m’a-t-il semblé,
fallait tout de même qu’il y ait, dans le secteur où
ils patrouilleront, un nombre endémique de gens victimes de
coups de chaleurs, d’engelures, de crises d’épilepsie, de
crises cardiaques ou d’accidents.
Faivre
affirme que les membres de la brigade n’empiéteront pas les
plates-bandes de la police, ni celles des ambulanciers, qu’ils ne
joueront pas le rôle d’agents de sécurité. Les
deux fondateurs n’en espèrent pas moins « améliorer
la qualité de vie » des résidants de cette
partie du quartier Centre-Sud. Oups ! On reconnaît là
une bribe du discours que pouvoir et police utilisent abondamment
pour vendre à la population la soi-disant police communautaire
: être plus proche des citoyens pour améliorer leur…
qualité de vie. Même discours, même mission ? Et
si la police leur demande de les informer de ce qu’ils verront et
entendront au cours de leurs rondes, refuseront-ils de collaborer ?
Là, ils seraient justifiés de dire qu’il n’y a pas
eu empiétement puisque qu’on le leur aura demandé.
Les
patrouilleurs portent un uniforme blanc et noir. Ils communiquent
entre eux à l’aide d’un émetteur-récepteur
portatif ( prêté par la police ? ). La brigade pouvait
déjà compter, cet été-là, sur une
dizaine de bénévoles qui arpentent à pied la rue
Ste-Catherine-Est, dans la portion comprise entre Amherst et de
Lorimier. On parlait… d’étendre éventuellement son
rayon d’action. La compassion n’a pas de limite, lorsqu’il
s’agit de sauver les victimes de coups de chaleurs, d’engelures,
de crises d’épilepsie, de crises cardiaques ou d’accidents.
Le
maire de Montréal, Pierre Bourque, possédait aussi son
escouade. À l’été 2000, lors de l’un de ses
pique-niques annuels, le journaliste André Duchesne de La
Presse relatait que quelques jeunes, tous habillés de la même
façon, s’étaient approchés du maire pour lui
serrer la main et faire un brin de jasette. ( André Duchesne – La Presse du 24 juillet 2000 ) « Ce sont les éclaireurs, a expliqué Bourque au journaliste. Ils font la
surveillance des parcs. Nous en avons engagé 114 pour la
première fois cette année. Ils sont venus me faire
rapport ». Finalement, avec son armée de
citoyens-mouchards, notre police n’aura bientôt plus
grand-chose à faire. Il y aurait peut-être lieu d’en
réduire salaires et effectifs.
D’autant
plus que les Anges gardiens ont fait leur apparition au Canada, en
juillet 2006. ( Cyberpresse des 29 juillet et premier août 2006
) De quoi s’agit-il encore ? D’une milice américaine
constituée de volontaires qui patrouillent les rues pour
combattre la criminalité. Elle a été reçue
« à bras ouverts » à
Vancouver, en Colombie-Britannique. Son fondateur, Curtis Sliva, n’en
espérait pas tant : « Au mieux, je
m’attendais à ce qu’on me donne le feu jaune, mais on m’a
donné le feu vert. » L’inspecteur John McKay,
du corps policier de l’endroit, plaide l’insuffisance
d’effectifs. À Ottawa et à Toronto, où la
milice veut également opérer, l’accueil est plutôt
froid. Les corps policiers de ces villes n’apprécient pas
trop leur présence. Si le concept était d’origine
canadienne, y serait-elle mieux reçue ?
Et cette emprise
psychologique devient de plus en plus étouffante. Car la
police utilise des moyens aussi inattendus qu’étonnants.
Nous assistons à du jamais vu. Un exemple : octobre 1999,
Michel Sarrazin, le directeur de la police de l’île de
Montréal, voulait commercialiser le logo de la police
montréalaise en vendant des tee-shirts et des casquettes aux
couleurs de son uniforme. ( NDLR : En 1997, dans un bar de la
rue Ste-Catherine-Ouest, j’en ai vu un portant ce tee-shirt. Lui ai
même demandé s’il appartenait à ce corps
policiers. Il m’a dit non. ) ( Éric Trottier – La Presse du premier octobre 1999 ) « Nous avons mis le
projet de côté pour des analyses plus poussées », a commenté le maire de Montréal-Nord, Yves
Ryan, du Comité exécutif de la Communauté
urbaine de Montréal ( CUM ). Il se préoccupait
seulement du fait que la vente ne rapporterait au corps policier
qu’un profit de 6%. Il ne semblait pas avoir été
influencé par cet aspect autrement plus préoccupant :
le logo décuplerait la visibilité policière. Les
citoyens l’affichant passeraient aux yeux des autres pour un membre
de ce corps policier ou un sympathisant. Comment réagiraient
ces derniers ? Pas sûr qu’ils les accepteraient dans leur
environnement immédiat, sans maugréer ou rouspéter.
Continuons d’avancer
dans ce climat orwellien, qui n’a rien à voir avec la
fiction. Ainsi qu’on l’a vu, des citoyens sont conscients de la
situation. Combien sont-ils ? Impossible à dire, mais on peut
présumer qu’ils ne sont pas nombreux. On peut même
dire, avec une marge d’erreurs minime, que la très grande
majorité ignore tout des activités clandestines de
l’underground policier. Cependant, ils ne sont pas fous. Ils voient
bien que le paysage urbain est hérissé de défenses,
d’alarmes, de policiers en uniforme à la mine sévère
et de gardiens de sécurité en uniforme. Ils voient bien
les autos-patrouille et les wagonnettes de l’escouade tactique
circuler, certains d’eux entendent distinctement, parfois la nuit,
le flop flop flop de l’hélico de la police de l’île
de Montréal.
Nécessaire,
cet appareil ? Selon un rapport de la CUM, entre septembre 1997 et
décembre 1998, il avait survolé l’île durant
488 heures, et pas toujours pour des émeutes violentes, fait
observer le journaliste Éric Trottier de La Presse ( Éric
Trottier – La Presse du 29 avril 1999 ) :
pour des rôdeurs ( 102 occasions ), des introductions par
effraction ( 78 ), des bagarres ( 60 ), des vols de voitures ( 41 ),
des systèmes d’alarme ( 39 ), des vols qualifiés ( 38
). Et le journaliste de préciser : toutes ces
interventions pour des incidents mineurs lors desquels personne n’a
été arrêté, et qui ont coûté
170 000$ à la CUM.
Il
joint à son article le témoignage de deux citoyens,
dont François Lescop : « Je ne peux pas croire que la
police ait absolument besoin d’un hélicoptère pour
contrôler les rôdeurs ; si ça continue, ils vont
l’employer pour les chats pris dans les arbres. » Et
celui de Louise Gannon : « Vous ne pouvez comprendre toute
l’agressivité de ces engins-là tant que vous ne vous
êtes pas fait réveiller à trois heures de la nuit
par le bruit ou son système d’éclairage effroyable.
L’été dernier, nous n’avions plus de qualité
de vie dans le Plateau Mont-Royal ». Critiquer la police
comme l’ont fait ces deux citoyens comporte certains risques. Par
les temps qui courent, ce n’est pas une bonne idée.
Au
printemps 1999, on pouvait lire dans La Presse que les élus
municipaux membres de la Commission de la sécurité
publique, responsable de la police, invitaient les citoyens pestant
contre l’hélico à une réunion où ils
auraient l’occasion d’en discuter avec... des policiers, aux
locaux... de la Fraternité des policiers de l’île de
Montréal. Pourquoi les élus municipaux du Plateau
Mont-Royal ne les ont pas eux-mêmes rencontrés pour
entendre leurs griefs ? N’était-ce pas leur job ? Combien de
citoyens, jugeant la présence policière et le lieu de
rencontre intimidants, ne s’y sont pas présentés ? Et
ceux qui s’y sont rendus, ont-ils su faire preuve de suffisamment
de courage pour exprimer clairement leurs plaintes ? Nous n’en
savons rien, les médias n’en ayant publiée aucun
compte-rendu. Quelque temps après, nous apprenions qu’il
patrouillera encore le ciel montréalais au cours des 18
prochains mois suivants. ( Hugue Dumas – La Presse du 18 juin 1999 )
Alors
que l’hélico est aussi visible que bruyant, donc aisément
repérable, dans le monde de l’ombre et du secret
l’invisibilité est assurée. Le Montréalais,
qui voit seulement la partie visible de l’iceberg policier, ignore
tout ce que décrit ces pages. Est-il au moins conscient de la
télésurveillance ? Il doit bien savoir qu’elles sont
là, les caméras, même s’il ne les voit pas, et
que quelque part un policier ou un agent de sécurité
surveille ses déplacements sur des écrans. Sait-il
qu’ils peuvent, simplement en cliquant sur l’écran de
l’ordinateur, faire zoomer la lentille de la caméra pour
obtenir un gros plan de son visage, le stocker et le partager, sur
demande, avec les autres corps policiers et agences de sécurité
? Non, il ne le sait pas.
Est-il
conscient qu’à des endroits, il ne peut plus passer de
portes sans montrer pattes blanches ou actionner des dispositifs de
sécurité ? Oui, sans doute. Entend-il la rumeur de
l’insécurité que pouvoir et police lui serinent
quotidiennement via les médias ? Il l’entend sûrement,
sans la décoder, en tout cas ni toujours ni complètement.
Certains doivent bien faire le lien avec le matraquage idéologique,
le petit catéchisme de l’insécurité.
Conscient, notre Montréalais, que sa Cité est en état
de siège sans le nom ? Certains le sont, alors que chez la
plupart la conscientisation varie entre la plus ou moins conscience
et l’anesthésie complète. Surveillance visible et
emprise psychologique n’ont pas pris racines dans le mobilier
urbain ( mobilier rural aussi ) et le cerveau du citoyen en un seul
jour. Elles s’y sont infiltrées au fil des années,
insidieusement.
Finalement,
la majeure partie de la surveillance se faisant à son insu,
notre citoyen n’en connaît guère que quelques fils
conducteurs. Il ne connaît pas l’étendue, ni le poids
ni le contexte exacts de la menace. Déplorons-le, car toute
cette panoplie porte à conséquence. Ici, on parle du
respect de la personne et de l’avenir même de la démocratie.
Ce n’est pas rien. Tout comme l’hélico, le pouvoir, dans
son discours de l’insécurité, s’adresse à
tout le monde, et même si parfois il s’excuse de devoir le
faire, il n’en menace pas moins tout le monde. Il s’en excuse
d’ailleurs très rarement, se comporte comme dans une Cité
qu’il a assiégée et conquise.
Pourquoi
en effet s’excuser ? Quand on appartient au pouvoir, qu’on est
policier, agent de sécurité ou citoyen-mouchard, qu’on
est fortement idéologisé, convaincu d’avoir raison
d’espionner les autres, d’éjecter de la société
les récalcitrant au conformisme et de réclamer des lois
plus sévères, plus de policiers pour plus de répression
? La meilleure répression, rappelons-le, est celle qu’on ne
voit pas. Cela risquerait du reste d’ouvrir les yeux du citoyen,
lui faire soupçonner l’existence d’un monde inconnu,
susciter peut-être de sa part des réactions qu’on ne
souhaite surtout pas.
À cela ajoutons
qu’il n’est pas aisé de convaincre le citoyen que, oui,
cette espionnite tout azimuth et souterraine existe. Le sociologue
Morin, dans un autre contexte, traite de ce phénomène.
( Edgar Morin – Pour sortir du vingtième
siècle – Éditions Fernand
Nathan ) Car être bien informé ne suffit pas pour bien
connaître. L’importance n’est pas seulement l’information,
écrit-il, car il faut tenir compte aussi du système
mental ou idéologique qui la reçoit et lui donne sens.
L’information est inséparable de celui de l’interprétation.
Le citoyen doit reconnaître que le système est le
contraire de ce qu’il prétend être. Cependant, il ne
peut concevoir un renversement aussi énorme de sa vision de la
société : “ Impossible, se dit-il, on ne peut avoir
inventé cette façade ! ” La face cachée de la
société est trop incroyable à ses yeux pour être
croyable. Sa vision étriquée l’emporte sur la réalité
des faits. Il croit au mensonge plutôt qu’à la vérité.
La
démesure n’est pas seulement symptomatique d’une
transformation du lien social, elle produit cette transformation
elle-même. Des auteurs l’écrivent en toutes lettres,
le répètent même. Laperrière et Patenaude
traitent des effets potentiels sur le citoyen victime de
l’indiscrétion policière, entre autres. ( Traité
des problèmes sociaux – Institut
québécois de recherche sur la culture – Ouvrage collectif sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois
et Yves Martin, 1 164 pages, 1994 ) Ce citoyen peut en venir à
conformer ses gestes et paroles à une orthodoxie rigide par
crainte de s’aliéner les « bien-pensants »
de la majorité. À s’abstenir de toute participation à
des organismes d’opposition.
Un
autre auteur, Jeudy, estime que, dans la rue, bien des comportements
finissent par devenir systématiquement équivoques. (
Henry-Pierre Jeudy – La panique – Éditions Galilée ) Des gestes et des conduites qui ont
pourtant leur finalité propre suscitent des doutes et des
craintes comme si la peur et le désir d’agression étaient
virtuellement présents à toute forme de la gestualité.
Et rien n’arrête un tel effet de contagion, signale-t-il. Ce
phénomène paniquant s’empare du corps social avec une
telle virulence qu’il est difficile de croire que des dispositifs
de sécurité puissent l’empêcher de se
manifester, d’autant que « l’apparition des forces de
l’ordre peut également le provoquer au lieu d’en
neutraliser les conséquences ».
La
peur du geste ou du mot équivoque est toute petite mais bel et
bien là. Peur d’être perçu comme un criminel,
surtout dans une ambiance de suspicion. Difficile à
dissimuler, ce que l’on ressent dans un coin du cerveau. Elle peut
parfois générer des comportements bizarroïdes,
comme marcher un peu croche, le pas incertain, le regard un peu
fuyant, comportements que décèlera le policier ou
l’agent de sécurité et qui feront de vous un suspect
potentiel. Ce qui est normal dans la vie de tous les jours peut
devenir louche. C’est que le citoyen communique, même quand
il ne communique pas, nous disent Fourcaudot et Prévost. (
Martine Fourcaudot et Lionel Prévost – Prévention de la criminalité et relations
communautaires – Éditions Modulo )
Nos
comportements sont autant de signaux codés que les gens de
notre entourage traitent selon leur système de valeurs, leur
personnalité, leur culture, etc. Ainsi, la seule physionomie
d’un collègue de travail nous révèle
rapidement, sans qu’une parole ne soit prononcée, son état
de santé ou ses sentiments du moment. Nos gestes, regards et
mimiques, incluant nos habitudes culturelles et écrits
transmettent des messages que les paroles ne peuvent effacer. Alors
chacun de nous, qu’il le veuille ou non, transmet continuellement
de l’information aux autres. Ajoutons aux propos des deux auteurs :
à déconseiller, la mimique désapprobatrice ou le
geste d’impatience suscitée par la folie sécuritaire.
On vous étiquettera aussitôt comme un antipolice ou
antigardien de sécurité, un rebelle à l’ordre
et au conformisme, un antisocial. Il en est ainsi du mot de travers,
de l’initiative jugée déplacée.
Laperrière
et Patenaude écrivent aussi que, dans ses efforts constants
pour s’ajuster à un conformisme rigide, le citoyen risque de
développer du stress. « D’ailleurs, ce stress ne
peut-il pas naître de la simple connaissance qu’on a été
surveillé ou écouté clandestinement ? »
Enfin, cette personne peut modifier toutes ses relations
interpersonnelles. Dans ce contexte, un climat d’intimité
est-il encore possible ? se demandent-ils. D’après eux, la
crainte d’être surveillée par les agents du pouvoir
amène l’homogénéité sociale et la
résignation. L’individu s’efforce alors d’éviter
la suspicion en adhérant à une stricte orthodoxie
d’opinion et de conduite. La démocratie, tout au contraire,
présuppose le pluralisme, font-ils observer. Là, le
choc des idées doit être privilégié. Elle
est en danger là où les citoyens ne disposent plus
d’espace privé où former leurs idées et
opinions en toute autonomie. Le psychanalyste québécois
Lussier confirme qu’un régime autoritaire crée un
climat infériorisant, fort peu conquérant. ( André
Lussier – Les visages de l’intolérance
au Québec –Les Éditions du
Septentrion )
Tout
comme ces auteurs, demandons-nous en effet comment le contre discours
peut émerger au sein des organismes communautaires, entre
autres lieux, quand on sait qu’ils sont infiltrés par des
civils, et que ces derniers savent tout ? Sans oublier leurs
collabos. C’est comme si au poker l’adversaire voyait votre jeu.
Si vous préparez une conférence de presse, une manif ou
rédigez un livre comme celui que vous lisez en ce moment,
soyez assurés qu’ils en informeront en long et en large le
pouvoir. J’en sais quelque chose. La police a transmis à
celui-ci des éléments de ce livre, ce qui a obligé
ce dernier à corriger certaines façons de faire. J’ai
été en quelque sorte scoopé par la police.
Pourtant, il n'y a pas de démocratie sans regard critique. Une
police tentaculaire empêche d’agir librement. Le danger
d’être éjecté de la société est
omniprésent. Avec son arsenal répressif, elle peut
facilement mettre un couvercle sur votre joie de vivre, vos projets,
votre vie. Bien sûr, sans passer devant un juge.
Laperrière
et Patenaude sont d’avis qu’un tel ordre social doit assurer des
moments de solitude et des lieux d’intimité qui permettent
aux citoyens de vivre leur individualité, d’ébaucher
leur pensée autonome. Loin de favoriser exclusivement
l’égoïsme social et le repli sur soi, la protection de
la vie privée peut permettre au contraire à chacun de
participer pleinement à la vie démocratique. Pour cette
raison la vie privée mérite d’être adéquatement
protégée par des dispositions obligeant les
administrations publiques et privées non seulement à
respecter les droits des citoyens, mais aussi à conformer leur
gestion et leurs pratiques aux exigences de cette protection. Les
deux auteurs déplorent que les problèmes sociaux posés
par les atteintes à la vie privée, pourtant multiples,
soient largement méconnus.
Il
n’y a pas de démocratie sans vie privée. Sachant que
celle-ci n’existe pas dans l’espace public – incluant le Web,
le téléphone, le cellulaire, le fax, etc. – et que
des civils et de leurs collabos entrent dans les domiciles en
utilisant toutes sortes d’astuces, et sans que leurs résidents
ne se doutent une seconde qui ils sont, que reste-t-il alors de la
démocratie ? Sans compter de pseudo vendeurs de n’importe
quoi, ou venant sonner à votre porte pour constater qu’ils
se sont trompées d’adresse, ou jetant un œil furtif en
passant devant l’une de vos fenêtres. Et les appels
téléphoniques de personnes ayant composées le
mauvais numéro, permettant à la police de vérifier
si vous êtes chez vous et quelle est votre humeur du
moment. Nombreux, ces appels, lorsque étalés sur
quelques années. Mon enquête à Lac Bouchette
démontre que ces introductions illégales dans l’espace
privé des citoyens sont monnaie courante.
Nous
sommes englués dans la logique sociopolitique de la suspicion,
de la méfiance et du contrôle caché, diffus,
sournois, constatent eux aussi Ackermann, Dulong et Jeudy. ( Werner
Ackermann, Renaud Dulong et Henri-Pierre Jeudy, tous trois du CNRS – Imaginaires de l’Insécurité – Librairie des Méridiens ) Cette logique, animée,
dynamisée par l’insécurité, s’accomplit bel
et bien dans la vie quotidienne où le possible de l’échange
se voit de plus en plus ramené à l’évaluation
d’un danger. Le lien social est tellement simplifiée que,
selon eux, on pourrait le résumer par cette interrogation : « Ami ou ennemi ? » Donnons une autre dimension à
leur formulation : authentique citoyen, ou policier en civil, gardien
de sécurité en civil, ou citoyen fanatique de la police
? Sans omettre le genre féminin, surtout pas.
Les
trois sociologues disent que même si notre citoyen n’a pas
d’intention malfaisante, il est bien obligé de rectifier sa
posture, sa démarche, son comportement. En tenant compte de ce
quadrillage, il doit adopter une conduite soumise à des
impératifs de contrôle. Pas fous, des citoyens en
viennent à reconsidérer leur environnement social, leur
rapport à la société. Devant ce branle-bas de
combat de l’imaginaire de l’insécurité ils
réalisent qu’il est préférable de ne pas se
frotter à la panoplie l’accompagnant. Sa prolifération
finit par modifier assez le paysage social pour qu’ils
s’interrogent parfois sur ce qui se passe, ou ressentent un malaise
devant tant d’énergie défensive. Les trois
sociologues affirment que le statut accordé à la
personne s’en trouve inversé : « Son exclusion au
profit du bien économique y fonctionne de façon aussi
fantastique que l’inclusion des biens comme corps ou l’extension
du corps aux biens. »
Ne
pouvant plus se déplacer, acheter, consommer, se divertir que
surveillé, et prévenu de multiples manières,
l’homme de la rue est contraint de reconnaître,
soulignent-ils, qu’il n’appartient plus au même monde que
ceux qui sont aux commandes. Les auteurs soulignent que l’évaluation
généralisée du danger implique un répertoriage
généralisable des activités, des modes de
penser, des appartenances à telle ou telle idéologie...
Ainsi, il y a des « populations à risque »
qu’il faudra isoler. L’évaluation permanente de
l’agression possible suppose l’afflux des représentations
les plus stéréotypiques de l’insécurité.
Ce ne sont pas seulement la surprotection et l’obsession de
l’agression qui engendrent des modalités d’existence
mortifiée, « c’est bien plus encore la régulation
politico-économique de l’insécurité qui crée
un véritable processus d’autodestruction collective. »
Pour
sa part, Onfray soutient qu’en créant la suspicion partout,
on évite que les citoyens se solidarisent, on divise pour
mieux régner. ( Michel Onfray – L'art de jouir – Éditions Grasset
& Fasquelle ) Ou on se solidarise mais avec la police. Quant à
lui, Jeudy affirme que « le système de sécurité
impose une certaine forme de moralisation. ( Henry-Pierre Jeudy – La peur et les média – Éditions
PUF ) Il faut lui obéir au nom de la survie dont il semble
détenir les moyens de réalisation. Le système de
sécurité se garde ainsi une image de “ pureté
” et de “ nécessité ” qui ne permet pas de
s’attaquer à sa forme coercitive. » Le contre
discours comporte effectivement des risques de filatures,
d’infiltrations et de déstabilisations psychologiques...
Derrière
le brouillard idéologique, il y a des enjeux sociaux majeurs,
qui s’appellent, selon certain : l’avenir de la vie dans une
société libre et démocratique, la remise en
question de la légitimité de l’État ( et celle
de la police ), la redéfinition de la citoyenneté. À
lire tous ces auteurs, on peut parler d’une politique de la terre
brûlée, ou consistant à couper tous les arbres
pour éviter les feux de forêt. C’est aussi la
certitude, profonde, se dégageant, et très nettement,
de mon enquête de six années et demi sur le terrain. Car
cette politique laisse plein de traces visibles à l’œil
exercé dans les villes de moyenne importance et villages :
rues vides, comportements stéréotypés.
Le
pouvoir péquiste, le parti au pouvoir lors de mon enquête – Parizeau, Bouchard et Landry – et son ministre de la Sécurité publique, Serge Ménard,
ont toutes les raisons d’être fiers de leur oeuvre : ils ont
réussi à focaliser sur la criminalité toutes
les peurs, inquiétudes et frustrations du citoyen dans son
train-train quotidien. La prévention a abattu beaucoup
d’arbres et s’étend désormais dans un tas
d’activités n’ayant rien à voir avec le crime.
Dévastateur de la socialité, cet engouement ! |