Urbanisme anti-social

Il existe un fossé culturel entre le citoyen vivant en milieu rural ou en banlieue, d’une part, et celui d’une grande Cité, d’autre part. Saisir cette réalité permet d’en dévoiler une autre. Car il explique un important volet de la répression policière. Entrons dans le vif du sujet par un rapide retour en arrière.

Michelle Perrot a analysé la ville et ses faubourgs au XIXième siècle, sa conclusion ( Citoyenneté et urbanité Éditions Esprit Ouvrage collectif ) : « La mort de la ville conviviale est attribuable à l'enfermement dans la famille et l'horizon étroit des intérêts privés. » Elle soutient que les transformations de l'urbanisme ont participé à l'avènement du néo-individualisme. Après avoir lu son ouvrage, on constate que la dualité espace public/espace privé remonte en partie à l’émergence du libéralisme économique. Tout s’est enclenché quand la société marchande est sortie de ses ateliers pour envahir peu à peu l'espace public afin d'y vendre ses produits. C’est alors qu’elle a commencé graduellement à imposer au citoyen, dans l’espace public, sa propre vision de la discipline, l’obligeant à se réfugier de plus en plus dans son espace privé.

La banlieue est plus ou moins née à cette même époque, en Angleterre, sous l’« inspiration » d’Ebenezer Howard, un chroniqueur judiciaire, notons-le, qui s’est intéressé à l’urbanisme. ( Jane Jacobs Déclin et survie des grandes villes américaines Éditions Mardaga ) Pour lui, la ville était une injure à la nature et le mal incarné, selon ce que rapporte la journaliste américaine Jacobs. Alors pour sauver les citadins, il a cherché à tuer la grande ville, en créant le concept de la Cité Jardin. De la description qu’elle en fait, on retient que cette petite ville autonome était surtout destinée « aux gens dociles qui n’avaient pas de projets personnels et à qui il était égal de passer leur vie en compagnie d’autres gens n’en ayant pas non plus ». Comme il est de règle dans les utopies, le droit d’avoir un projet de quelque importance revenait aux seuls urbanistes officiels qui pouvaient se livrer à leurs nobles travaux sans être gênés « par des ignorants mal élevés ».

Ville et ceinture verte étaient soumises en permanence au contrôle de l’autorité municipale, spéculation immobilière et modifications dans l’affectation des terrains, interdites. Pourquoi ? Pour en maintenir à 30 000 le nombre de ses habitants. Il ressemblait à quoi, cet Éden ? À une ville de la province anglaise, dont le château et son parc, dépeint Jacobs, étaient remplacés par des équipements collectifs, avec quelques usines dissimulées derrière un rideau d’arbres pour fournir du travail à la population. Nouvel environnement, nouvelle vie sociale, société politique et économique reconstruite sur des bases « paternalistes et autoritaristes ». Société immobile, en somme, et gouvernée par une nouvelle aristocratie. Tout le contraire de l’urbanisme, au sens démocratique du mot, voulant que la ville soit érigée selon le goût de ses citoyens.

D’autres prirent la relève d’Howard, notamment Clarence Stein et Henri Wright. Pour eux, la rue était mauvaise, les maisons devaient lui tourner le dos et regarder vers l’arrière, la petite ville projetée devait être isolée, comme une île. Jacobs raconte qu’ensuite, « ils s’acharnèrent à coups redoublés sur la vieille ville jugée responsable de tous les maux. Ces gens-là ne se gênaient pas pour dire ouvertement qu’ils voulaient jeter la grande ville par dessus bord », relate-t-elle. Pour eux, c’était Mégalopolis, une monstruosité. La partie centrale de New York, où habitait Jacobs, était un « chaos figé ( dixit Mumford ) ». La forme et l’apparence des villes n’étaient rien d’autres qu’ « un accident chaotique, résultat dû au hasard des lubies contradictoires d’un grand nombre d’individus égocentriques et malavisés ( Stein ) ». Quant aux centres des grandes Cités, ils se réduisaient à « des lieux remplis de bruit, de saleté, de mendiants, de boutiques et souvenirs et où la concurrence entre publicités criardes se donne libre cours ( Bauer ) ». Le bon urbanisme, c’était l’urbanisme du projet.

Puis sont arrivées les années 1930 et le président américain Herbert Hoover ( 1929-1933 ). Il a fait le procès « des turpitudes des cités et l’éloge des vertus morales attachées aux maisons individuelles », aux petites villes et à l’herbe bien verte. Ensuite, son successeur, Franklin Delano Roosevelt, a passé à l’acte en implantant le New Deal. Le but était de contrer les conséquences de la crise économique de 1929, mais ce n’en était pas le seul. Jacobs cite Rexford G. Tugwel, administrateur fédéral chargé du projet des banlieues modèles de la Ceinture Verte, l’une des réalisations du New Deal : « Mon idée, c’est d’aller, juste à côté des centres urbains, repérer des terrains bon marché, y bâtir des communautés se suffisant à elles-mêmes et y attirer des habitants. Puis, je retournerai dans les villes et j’y raserai les zones de taudis pour les transformer en jardins publics. » Et Jacobs de signaler que ces sommes considérables dépensées pour l’étalement des banlieues et, parallèlement, ce manque de capitaux dont souffrent les zones urbaines classées insalubres par les urbanistes, « voilà le résultat que nos sages gouvernants désiraient atteindre en notre nom, leurs efforts ont été couronnés de succès : nous vivons maintenant cette situation ».

L’architecte européen Le Corbusier y a mis du sien aussi, avec ses maquettes futuristes. Il proposait une synthèse de l’idéologie howardienne, sauf que sa ville de rêve était composée surtout de gratte-ciel et d’un grand parc occupant 95% de tout l’espace. Jacobs parle de « citadelles de l’iniquité ». Les citoyens à l’aise habiteraient des immeubles luxueux moins hauts et entourés de courts de tennis. Le tout enjolivé ici et là de restos et de salles de spectacles. Tout comme les urbanistes de la Cité Jardin, Le Corbusier enlevait les piétons des rues pour les mettre dans des parcs. « Sa ville ressemblait à un merveilleux jouet mécanique », raconte Jacobs. Une autre Cité utopique qui a exercé une immense influence sur nos villes. « L’accueil fut frénétique chez les architectes », écrit-elle.

En 1925, son insensé Plan Voisin prévoyait de raser le Marais, un des plus beaux quartiers de Paris, pour le remplacer par un parc d’où surgirait d’immenses bâtiments de 200 mètres de haut. ( Les 100 personnages du XXe siècle Éditions France Loisirs sous la direction de Frank Jamet ) En 1952, Le Corbusier a construit à Marseille la Cité Radieuse. Vers la fin de sa vie, il éprouvera le besoin de retrouver une forme d’habitation minimale pour mener une vie de moine. Le Cabanon du Cap Martin répondra à cette exigence. C’était une cellule de 3,66 mètres de côté et de 2,26 mètres de hauteur. Ce cube est la quintessence de son art de vivre.

Jacobs écrit que ces experts ont réussi à imposer ces notions comme critères d’un « urbanisme à visage humain », responsable sur le plan social et fonctionnel, et d’une grande élévation d’esprit. Et comme tout ce qui est bon pour nos voisins du sud l’est également pour les canadiens du nord que nous sommes, cet urbanisme aseptisé a très vite franchi nos frontières. Aujourd’hui, tout ce qui donne une irrésistible envie de bâiller à la limite de la capacité des mandibules risque fort d’être d’inspiration howardienne. Toutes ces approches urbanistiques ont eu des effets dévastateurs sur la socialité. Bien que l’hygiénisme social en a été l’un des catalyseurs, il ne faut pas croire pour autant qu’au début tout a été secrètement planifié par le pouvoir derrière des portes closes. Ce nouvel urbanisme répondait également aux aspirations de citoyens.

Selon le sociologue Gilles Lipovetsky, le nouvel urbanisme a fait éclater l'interpénétration du privé et du public qui prévalait dans la ville traditionnelle. ( Citoyenneté et urbanité Éditions Esprit Ouvrage collectif ) Le zoning s’est imposé contre la promiscuité des rues, on a vu s'édifier des grands ensembles-dortoirs, des villes de banlieue où l'espace public s'est effacé lentement. La vie de quartier, où autrefois les individus se connaissaient, se rencontraient, s'est peu à peu éteinte. Lipovetsky fait le constat que plus il y a bureaucratisation du monde, plus il y a autonomisation des personnes.

Le vocable « bureaucratisation » utilisé par le sociologue me semble une façon polie de dire les choses. Le fait est que, d’une part, le citoyen a fuit la discipline du pouvoir et de la société marchande en se repliant dans son espace privé, seul endroit où il pensait avoir la sainte paix, enfin le croyait-il. Et que, d’autre part, ce même pouvoir, qui n’aime pas trop que les citoyens se parlent entre eux, les a isolés davantage de leurs semblables en faisant appel à des urbanistes et des architectes, émules enthousiastes des howardiens, qui ont créé des milieux de vie où « les poules pondeuses », métaphore que j’emprunte à Jacobs, pourraient caqueter tout à leur aise sans déranger personne.

Dans une série de portraits d’une dizaine d’architectes, d’ingénieurs, de créateurs, d’artistes parmi les plus inventifs et les plus engagés de notre temps, La Presse présentait à ses lecteurs, à l’été 2000, ceux qui bâtissent le futur. ( La Presse du 26 août 2000 ) La journaliste Maya Kandel, de World Media, a demandé à Rem Koolhaas, architecte et écrivain néerlandais mondialement connu, s’il aimerait concevoir une ville entière, comme Le Corbusier ou Oscar Niemeyer avec Brasilia, au Brésil. ( Maya Kandel, World Media La Presse du 26 août 2000 ) « Non, c’est un projet irréaliste, a-t-il répondu. D’ailleurs, il n’existe plus aujourd’hui d’autorité capable de décider d’un projet pareil. Je le dis sans aucun regret, car il y a quelque chose de malsain dans une architecture investie d’un tel pouvoir. C’est aussi un projet impossible. La condition urbaine repose sur la coexistence d’oppositions et une seule imagination ne suffit pas pour incorporer de vraies contradictions. »

Prenons connaissance aussi de l’approche des architectes suisses Jacques Herzog et Pierre de Meuron : « Ce qui compte beaucoup pour nous, disent-ils, c’est l’effet d’un bâtiment, mais aussi la sensualité qu’il dégage. L’architecture s’adresse directement aux êtres humains, comme une odeur ou une musique. Elle est aussi une sensation. » Voyons également celle du paysagiste français Gilles Clément : « L’avènement de la pensée écologique nous montre que le meilleur se trouve dans la vie, et dans la transmission de cette vie à travers un écosystème. » Nous sommes loin ici de l’architecture stalinienne, uniforme, froide, sans âme, et répressive en plus.

Ce bref tour d’horizon permet de cerner d’un peu plus près la mentalité du banlieusard d’aujourd’hui, terme englobant aussi le citoyen vivant en milieux semi rural et rural. Dans le fond, il est très proche moralement et culturellement des howardiens. Deux mentalités s’opposent finalement : celle du banlieusard versus celle du citadin. Les deux ne voient pas la cohabitation citoyenne du même oeil, et cela remonte à une époque probablement largement antérieure à celle d’Howard. De fait, il s’agit d’un très vieux conflit. L’histoire le démontre : le citadin, plus libre, vit d’une façon que le banlieusard n’approuve pas.

Cependant, gardons-nous bien de généraliser. Tous les banlieusards ne pensent pas de même. Il y en a qui ont choisi la banlieue parce que les taxes y sont moins élevées qu’en ville. D’autres pour se rapprocher de leur emploi, de parents ou d’amis ou des raisons n’ayant absolument rien à voir avec le sujet que nous traitons. Il y a aussi des banlieusards vivant dans la grande Cité contre leur gré. Certaines de ses zones grises sont d’anciennes banlieues où ils s’étaient installés pour être plus près de la campagne que de la Cité. Il existe enfin des citadins n’aimant pas la Cité, eux sont des banlieusards qui s’ignorent. On peut se demander ce qu’ils y font, s’ils n’y sont pas heureux.

Fouillons un peu plus, apportons ce dernier exemple, celui-là tiré d’une série d’articles de l’éditorialiste Agnès Gruda de La Presse sur Le miracle polonais. ( Agnès Gruda La Presse du 25 janvier 1999 ) Le contexte : fin de janvier 1999, des Polonais craignent les conséquences de l’adhésion à l’Union européenne. Ce pays constitue un cas opportun parce que, au moment de la publication de ce reportage, il y avait environ une décennie qu’il s’était extirpé du giron de l’URSS où, le moins que l’on puisse dire, liberté et modernité n’étaient pas à l’agenda politique.

L’éditorialiste a demandé à Adam Michnik, directeur du quotidien Gazeta Wyborcza, sur quoi est fondée cette peur de l’Europe : « Les intégristes catholiques ont peur que la Pologne soit contaminée par la pornographie, le multiculturalisme, l’avortement, mais on craint aussi la concurrence économique ». Notons qu’en mars 2000, le président polonais Aleksander Kwasniewski opposait son veto à une loi interdisant toute forme de pornographie en Pologne, qu’avait adoptée la majorité catholique, notamment le Parti national-chrétien au pouvoir. ( Agence France-Presse La Presse du 28 mars 2000 ) Son leader, Marian Pilka, l’avait mis en garde que son veto montrerait qu’il optait pour « la démoralisation de la Pologne ». Le chef du Parti de L’Union pour la liberté, Jerzy Wierchowicz, estimait quant à lui que la loi « n’entraînerait que la naissance d’un marché noir de la production et de la diffusion de la pornographie ».

Tout cela étant, des banlieusards ont dû sauter au plafond quand Pierre Bourque, maire de Montréal, a préconisé, en mai 1999, la fusion des 29 municipalités de l’île de Montréal. Il estime que la croissance des villes de la banlieue s’est clairement faite au détriment de Montréal. ( Pierre Bourque La Presse du 27 mai 1999 ) Celle-ci continue encore de perdre systématiquement une large partie de sa population jeune et laborieuse au profit de la banlieue. D’après lui, la conséquence la plus dramatique du phénomène de l’étalement urbain est la concentration de populations démunies à Montréal : « Ne nous trompons pas. Le débat que nous amorçons sur l’avenir de Montréal en est également un sur la justice sociale. Voulons-nous d’une société solidaire, capable de partage ? »

En août de cette année-là, le Front d’action populaire en réaménagement urbain ( FRAPRU ) démontre, chiffres à l’appuie, que les villes riches de la Communauté urbaine de Montréal ( CUM ) ne paient pas leur part dans l’enveloppe budgétaire consacrée au logement social ( Presse canadienne La Presse du 21 août 1999 ) : habitations à loyer modique ( HLM ), coopératives d’habitation et autres formes de logements subventionnés destinés aux personnes à faible revenu. Ainsi Montréal qui, à l’époque, détenait 55% de la richesse foncière de la CUM, déboursait 86,8% de la contribution des 29 villes membres de la CUM. Dans un article de la Presse canadienne, le FRAPRU nomme 13 de ces villes dépourvues de HLM : Mont-Royal, dont l’ex-mairesse, Vera Danyluk, alors présidente de la CUM, était une chaude partisane de la pseudo police communautaire ; Beaconsfield, Hampstead, Baie d’Urfée, Côte St-Luc, etc.

D’autres villes, possédant pourtant un bon pourcentage de ménages à faible revenu, comme Saint-Léonard, Saint-Laurent ou Montréal-Nord, dont Yves Ryan était le maire depuis 37 ans, refusent de participer au programme de logement social, dénonce le porte-parole de FRAPRU, Pierre Gauvreau, qui ne se gêne pas pour les traiter de « sans coeur » : Ryan était également membre de l’exécutif de la CUM et de sa commission régissant les activités... policières sur l’île de Montréal. Ce déséquilibre n’était pas spécifique à des villes de l’ex-CUM, l’organisme ayant découvert une situation similaire à Québec, Hull et Trois-Rivières, des villes plus anciennes qui ont développé des HLM, pendant que, autour d’elles, des villes de banlieue ne font pas toujours leur part.

Quelque temps après, la ministre péquiste aux Affaires municipales et à la Métropole, Louise Harel, déclare que les demandes du FRAPRU sont légitimes et qu’elle y répondra favorablement. ( Presse canadienne La Presse du 23 août 1999 ) Elle tiendra parole : le logement social est l’une des compétences de la Communauté métropolitaine de Montréal, organisme qui a remplacé la CUM, le premier janvier 2002. ( NDLR : La fusion des villes sises sur l’île de Montréal n’était pas nécessaire à un meilleur partage de cette responsabilité, s’agissait simplement de l’ajouter aux compétences de la nouvelle structure régionale. )

Dans la partie d’un ouvrage où il traite des quartiers résidentiels urbains, Roché, après avoir analysé le fait qu’aujourd’hui les liens sociaux n’ont plus le temps de se fabriquer à l’ancienne, en vient à la conclusion qu’« on aboutit peu à peu à la formation de quartiers résidentiels fonctionnels, et à leur corollaire, la ségrégation spatiale. ( Sebastian Roché Le sentiment d’insécurité Éditions PUF ) Celle-ci traduit le refus de vivre avec n’importe quel autrui ». Ces gens dont parle le chercheur ne sont pas différents de ceux dont il est question ici, au contraire, ils en font partie intégrante. Cette situation illustre en partie ce qu’est la ségrégation spatiale, et plus concrètement à l’encontre de ces indésirables que sont les vitres cassées, qu’on ne veut surtout pas avoir comme concitoyens, encore moins comme voisins. En somme, une forme déguisée d’apartheid : les vitres cassées sont en quelque sorte des nègres blancs.

Explorons le phénomène. Voyons la forme qu’elle prend chez le sympathique Oncle Sam qui, ayant le nez fourré partout, est devenu un peu beaucoup celui aussi des citoyens de la planète. Peut-être pourra-t-on en tirer une leçon. Le journaliste Edward Behr raconte qu’à Los Angeles, l’architecte américain John Jerde a créé le complexe commercial CityWalk, prolongement des Studios Universal. ( Edward Behr Une Amérique qui fait peur Éditions Plon ) Un ensemble de rues piétonnières, avec restos, magasins, cinémas. CityWalk est la copie conforme miniaturisée et aseptisée d’une ville idéale qui n’a jamais vraiment existé que dans l’imagination de son créateur, constate le journaliste. Un endroit exceptionnellement protégé, nous dépeint-il, où règne une exclusion indirecte, efficace : parking obligatoire et cher, pas de transport en commun 15 minutes de marche pour s’y rendre et une côte escarpée à monter , gardes armés en évidence, etc.

Les critiques reprochent à Jerde d’avoir délibérément exclu de CityWalk tout ce qui pourrait nuire au commerce : les pauvres, les clochards, tous ceux ne pouvant se permettre de faire leur shopping dans des boutiques luxueuses. Les nantis évitent ainsi le moindre contact physique avec la sous-classe des inemployables. Behr dit qu’il se dégage de cette succession de magasins et de restos terriblement kitsch un relent de Disneyland, mais aussi un côté « boutiques hors taxes ennuyeux ». Il signale que CityWalk a déjà ses émules dans d’autres villes, et même sa base idéologique : l’enclave, microcosme parfaitement aseptisé, permet de tout contrôler. Il a constaté le même phénomène dans un autre secteur de Los Angeles où un vaste quartier d’affaires a été luxueusement aménagé : gratte-ciel dernier cri, restos, magasins et hôtels de luxe, tout le tra-la-la habituel. Behr est d’avis que ces Cités dans la grande Cité sont mortes, totalement stériles et artificielles, et qu’il y règne la peur obsessionnelle de l’étranger, perçu comme colporteur de la violence.

Alors qu’en Europe, d’après lui, on considère la Cité comme un lieu privilégié, ses inconvénients densité, foule, criminalité comptant moins que le sens de l’histoire qu’elle incarne et l’esprit créateur qu’elle inspire, aux États-Unis, les quartiers de la grande Cité sont des objets de consommation. Dès que des symptômes de vieillissement apparaissent, que quelques ratés se produisent, le doute commence alors à s’installer peu à peu. Le problème dans ce pays du New Deal, estime-t-il, c’est qu’on n’investit pas dans des réparations coûteuses et de longue durée, on préfère construire à neuf ailleurs. Les quartiers deviennent jetables.

Villes jetables aussi. Détroit a été abandonnée à son sort, relate-t-il, quand son industrie, fortement concurrencée par les aciéries coréennes et les voitures japonaises, s’est effondrée. Sa population a périclité de plus d’un million. Ce Cité est devenu un cauchemar urbain, comme dans le film Blade Runner. Les nantis y nichent dans des gratte-ciel, protégés de la lie par des gardiens de sécurité et des gadgets électroniques sophistiqués. La ségrégation spatiale, plaie béante de la fracture sociétale, y est à la fois bien visible et douloureuse, selon lui.

Depuis le début des années 1960, il existe aussi au pays de notre Oncle Sam des Gated Communities destinés aux couples de retraités, sorte de quartiers protégés encerclés d’une clôture et dotés d’une guérite surveillée par des gardiens de sécurité. ( Laurier Cloutier et Laura-Julie Perreault La Presse du premier décembre 2003 ) Selon une étude effectuée par Renaud Le Goix, du Centre national de recherche scientifique à Paris, en 2003 on en dénombre plus de 18 000 aux États-Unis. Le chercheur signale que « ces quartiers instituent un mode de vie qui contribue à l’accentuation des ségrégations et reflètent à l’extrême la fragmentation sociale et politique des villes ».

Au Québec, fin décembre 2003, le Groupe Dufourd se proposait d’en ériger un premier, à Ste-Julie, ville de 30 000 habitants. Projet d’envergure : terrain de 60 hectares, de 500 à 600 unités résidentielles, un investissement de 250M$. Ne manquait plus que l’autorisation de la ville. François Saillant, du FRAPRU, prévoyait que le projet provoquerait une levée de boucliers des organismes de défense des droits de la personne. « Ce genre de projet est scandaleux ! Ces quartiers protégés sont des ghettos de riches dans lesquels les gens s’enferment pour se protéger des classes populaires. Selon moi, ce genre de communauté ne se justifie d’aucune manière. C’est basé sur la croyance que la société est dangereuse et qu’il faut s’en couper alors que les statistiques montrent que le taux de criminalité n’est pas en hausse. » Déclaration aussi du ministre québécois des Affaires municipales, Jean-Marc Fournier ( Presse canadienne – La Presse du 3 décembre 2003 ) : «  Je ne crois pas qu’ériger des murs entre les citoyens nous amène à avoir une société inclusive. » Aux dernières nouvelles, en octobre 2004, l’entreprise poursuivait ses démarches visant à obtenir le dézonnage requis, selon le maire Yvon Major.

D’après Jacquier, ce sont les banlieues qui, depuis de nombreuses années, bénéficient des gains de population américaine vivant au détriment des centres-villes. ( Claude Jacquier Les quartiers américains, rêve et cauchemar Éditions L’Harmattan ) Elles sont la terre d’élection des populations les plus riches et de la classe moyenne alors que les centres-villes sont les territoires de « l’assignation à résidence ( sic ) des populations à faibles ressources et des minorités ethniques ». En 1986, 144 centres-villes américains pouvaient être considérés comme étant en crise. Jacquier parle d’une trentaine de millions d’habitants, dont plus de 70% vivent dans des quartiers en très sérieuse difficulté.

La ville américaine a été conçue sur le principe de la ségrégation sociale avec une réglementation urbaine prévue pour protéger les valeurs foncières et immobilières de certaines zones contre les risques de dévalorisation qu’entraînerait l’arrivée de communautés « indésirables ». Par exemple, en interdisant la construction de logements… collectifs, de HLM. ( NDLR : On l’a vu, des villes du Québec n’ont pas construit de HLM. ) Cette conception élitiste de l’urbanisation a ensuite été déclinée en sous-types urbains qui, de proche en proche, analyse Jacquier, ont généré une ségrégation de l’espace et son appropriation sélective par certaines communautés. Généré aussi l’étalement urbain et son corollaire : densité trop faible pour le transport urbain en commun, moyen de transport des pauvres.

Un sondage SOM publié en juin 2000, dans le cadre d’une série d’articles du journaliste André Pratte de La Presse, révèle qu’au Québec la très grande majorité des francophones vivent dans des villes de dimension moyenne et de petites villes de régions semi rurales ou de banlieue. SOM démontre aussi que des citoyens optent pour la banlieue d’abord pour la tranquillité, la sécurité et par individualisme, taxes et prix des maisons venant en dernier lieux.

La journaliste Lysianne Gagnon du même quotidien reconnaît qu’il s’agit là de valeurs parfaitement légitimes, mais assurément conservatrices, et qui s’intensifient à la seconde génération. ( Lysianne Gagnon La Presse du 20 juin 2000 ) Suivant son propos, il est d’ailleurs significatif que les banlieusards qui vivent en dehors de l’île de Montréal veuillent encore plus de tranquillité, encore plus de sécurité et encore plus d’espace, la moitié d’entre eux ( contre 26% des Montréalais ) aspirant à vivre à la campagne. « On voit d’ici les conséquences politiques à long terme, écrit-elle. Cet électorat sera naturellement enclin à vouloir réprimer la criminalité plus sévèrement, à se méfier des étrangers et des fauteurs de trouble ( … ). »

Il est un fait que la banlieue – ainsi que la petite ville et le village en milieu rural – est l’antithèse de la grande Cité. Elle a toujours vécu repliée sur elle-même et son rythme est tout autre. Elle est bucolique et homogène alors que la vraie grande Cité est devrait être... hétérogène, hétérodoxe, païenne, bigarrée, puritainement incorrect, anticonformiste, etc. C’est ce qui fait d’ailleurs tout son charme. Jacobs dit de la banlieue qu’elle est constituée d’herbe et d’air pur et de pas grand-chose d’autre. ( Jane Jacobs Déclin et survie des grandes villes américaines Éditions Mardaga ) On y vénère effectivement les espaces verts et fleuris : du gazon, beaucoup de gazon, parfois une haie, un ou deux arbustes, une rocaille. Des espaces inanimés parce que inhabités, spécifie Jacobs. De toute façon, ils n’ont pas été mis là pour socialiser les banlieusards, la densité résidentielle ne le permettant pas. Ce sont plutôt des barrières à la promiscuité, aux contacts sociaux. On n’y trouve pas de vie sociale au sens urbain du mot.

Entre voisins, on se salue bien de la main à l’occasion, parfois on cause quelques minutes par dessus la clôture ou la haie de cèdres, rarement plus. Quand le banlieusard sort de chez lui, s’il ne monte pas dans son auto pour se rendre à son travail, faire du shopping dans de vastes centres commerciaux de la périphérie ou s’adonner à ses loisirs préférés, c’est pour s’activer autour de la maison. Généralement obsédé par la propreté, il tond et arrose copieusement d’eau filtrée son gazon, et parfois d’un produit chimique pour qu’il soit aussi vert que celui de ses voisins ; taille ses arbustes de façon à ce que rien ne dépasse ; se fait bronzer près de sa piscine et, le soir venu, s’occupe de la cuisson de ses steaks sur charbon de bois ; etc. La vie s’y déroule au ralentie, comme à la campagne. Rien à voir avec la vie urbaine.

Seulement voilà qu’à certains endroits, la menace gronde sans discontinuer à l’horizon. La zone tampon qui, il y a peu encore, protégeait la banlieue de la fureur urbaine, a disparu. Les quarante ans et plus racontent qu’il y a 15 ou 20 ans, tel secteur là-bas et tel autre situés plus loin, à la ceinture de la banlieue, aujourd’hui densément peuplés de citadins, étaient parsemés de terres agricoles et de bocages. Des banlieues ont été également englouties par l’ogresse, d’autres, dangereusement encerclées, sont menacées du même sort. Ces banlieusards réalisent depuis longtemps que leur environnement n’est plus ce qu’il était. Aujourd’hui, il est de plus en plus envahie de citadins différents d’eux sur les plans culturel et économique. Ils n’apprécient pas du tout cette présence.

Habituellement de la classe moyenne, ils redoutent les contacts avec ceux appartenant à une classe sociale inférieure à la leur. Jacobs dit qu’ils ont développé un peu une mentalité d’assiégés, sans doute motivée, avance-t-elle, par le sentiment d’insécurité ou la xénophobie. En banlieue, relate-t-elle, on dit que les humains sont charmants en petit nombre et odieux quand ils sont trop nombreux. Car pour l’authentique banlieusard, la grande ville est sale, la densification de la population indésirable. Pour lui, la foule est par définition menaçante. Jacobs apporte un point de vue intéressant. Elle dit que dans une grande ville, il est normal d’être tolérant et d’accepter qu’il y ait de grandes différences entre ses voisins et soi-même. Ce comportement est tout à fait inconnu dans les banlieues ou les quasi-banlieues, car leurs habitants n’ont pas l’habitude de côtoyer quotidiennement la diversité de la grande ville.

Alors, ils sont remplis de suspicion et de préjugés à l’encontre du citadin, qu’ils considèrent comme un étranger potentiellement dangereux, se sentent agressés, entretiennent des peurs irraisonnées. Peur des Noirs, des Asiatiques, des Arabes, de l’exubérance des ados, des chômeurs et des bs, des mendiants, des itinérants, des handicapés mentaux, du sexe et de la sensualité, des homos, de la famille monoparentale, etc. Il y a aussi les édifices en béton, qui dégagent une certaine agressivité, écrasent. Jacquier écrit qu’aux États-Unis, le comportement de la majorité des banlieusards est sensiblement différent de celui des citadins ( Claude Jacquier Les quartiers américains, rêve et cauchemar Éditions L’Harmattan ) : ils sont notamment extrêmement sensibles aux problèmes de criminalité de toutes sortes et favorables à la peine de mort.

Umberto Eco, philosophe et romancier, définit en quelques mots ce qu’est l’intolérance, parce que c’est de cela dont on parle finalement : « On n’aime pas ceux qui sont différents de nous, parce qu’ils ont une couleur différente de peau, parce qu’ils parlent une langue que nous ne comprenons pas, parce qu’ils mangent des grenouilles, des chiens, des singes, du porc, de l’ail, parce qu’ils se font tatouer... » ( L’intolérance Éditions Grasset Ouvrage collectif d’écrivains, de philosophes, d’Historiens et de journalistes qui participaient au Forum international sur l’Intolérance en mars 1997, à La Sorbonne : Weisel, Ricoeur, de Romilly, Eco, Le Goff, Soyinka, Semprun, etc. ). Allons plus loin que Eco, disons franchement que les intolérants sont de fait des inadaptés sociaux. Le pire, c’est qu’ils utilisent tous les moyens pour imposer à la population leur vision pathologique de la vie.

Comme leur petite ville, ou village, se développe, des banlieusards croisent de plus en plus d’oiseaux de toutes les couleurs et chants. Dans quelques unes de leurs rues le trafic est plus dense, de nouveaux établissements commerciaux surgissent de temps à autre, la construction domiciliaire bulldoze le sol, éventre des rues pour la tuyauterie, transporte des matériaux, cogne du marteau. Des résidents se retrouvent avec de nouveaux voisins qui ont un peu de blé mais pas leur culture. Des étrangers élevant parfois trois ou quatre enfants bien vivants et un chien bâtard qui vient parfois faire sa crotte sur leur beau gazon. Cependant, il y a bien plus pénible : ces nouveaux voisins leur sourient, les saluent. Y a-t-il plus souffrant que de répondre à la convivialité d’un voisin n’appartenant pas à sa classe ?

La présence de plus en plus rapprochée de la grande Cité les inquiète aussi. Cette vitalité urbaine est décidément trop exubérante pour ceux qui avaient délibérément choisi la presque campagne. Leur choix de vie et habitat sont menacés par cette masse grouillante de vie, indisciplinée et capable des pires horreurs. Comment échapper à cet environnement oppressant ? Que faire pour sauver ce à quoi ils tiennent mordicus ? Alors que certains plient bagages devant l’ampleur de la menace appréhendée, d’autres s’y refusent, décident d’endiguer, de civiliser ces barbares de la vie moderne. En aval, les citadins venant s’installer dans leur patelin sont graduellement mis au pas, c’est-à-dire normalisés, formalisés, moulés, tant par l’urbanisme aseptisé que la réglementation municipale. L’ordre morale veille et procède, clandestinement, à la rééducation des rebelles lorsque nécessaire.

Cependant, c’est en amont que bouillonne et tourbillonne la fureur urbaine, à l’intérieur même de la citadelle du crime et de la sexualité chauffée à blanc. C’est donc là qu’ils doivent intervenir, s’ils veulent éviter que tous les maux dont elle est infectée ne contaminent leur espace vital. Comment ? En imposant ordre et conformisme bourgeois eu sein même de la Cité. Tailler les citadins comme ils taillent leur haie de cèdres ou leurs arbustes décoratifs, faire en sorte qu’aucune feuille ou brindille ne se distinguent des autres. Ou comme le décrit Jacobs : trier soigneusement tous ces urbains qu’il est impossible de distinguer les uns des autres tellement ils sont nombreux, et ensuite les caser à droite et à gauche, le plus gentiment et calmement possible, comme dans une ferme avicole. Ajoutons à ses propos : et ceux n’ayant rien à foutre dans les rues devraient rester sagement à la maison ou dans leur cour.

Dit plus explicitement, cela consiste à agir loin des trompettes médiatiques, derrière les portes capitonnées de cuir de l’ex-Communauté urbaine de Montréal ( CUM ), là où siégeaient tous les maires de la banlieue de l’île de Montréal. L’ordre morale servait de catalyseur et la police en civil, de gardienne de l’orthodoxie bourgeoise. Ces gens, bien sûr, aspiraient à plus de police et de gardiens de sécurité, plus de répression et d’exclusions. Quelques dirigeants de banlieues en portaient l’étendard, sans l’afficher ouvertement. Tous les maires y adhéraient, dont certains, sinon plusieurs, peut-on présumer, sans trop savoir ce que se cachait derrière tout ça. Depuis la fusion de ces banlieues à la Ville de Montréal, au début de 2002, des banlieusards siègent désormais au sein de cette nouvelle ville et disposent désormais d’un plus grand pouvoir d’intervention qu’avant.

Illustrons tout ce contexte d’une anecdote. Au début des années 1980, j’ai travaillé deux ans dans l’Ouest canadien pour le Téléjournal de Radio-Canada. Quelques membres de la bourgeoisie francophone de petites villes et villages du Manitoba et de la Saskatchewan me parlaient avec mépris de Calgary, certains d’eux la comparaient même à « Sodome et Gomorrhe ». C’était l’époque du boom pétrolier. Les Arabes avaient haussé le prix de leur pétrole à des sommets jamais vus. Des hommes d’affaires de l’Ouest canadien avaient réagi en exploitant les sables bitumineux du nord de l’Alberta et des gisements pétrolifères de la Mer de Beaufort. L’argent coulait à flot et, en caricaturant, on pourrait dire que les gratte-ciel poussaient comme de la mauvaise herbe, de même que le taux de divorce du reste.

Alors, des francophones catholiques pratiquant craignaient que ce virus, avec son cortège de loisirs sexuels, vienne contaminer les familles. Pour s’en protéger, ils avaient monté en épingle une désapprobation sociale à l’encontre de Galgary, comme on élève un mur pour endiguer des eaux envahissantes et polluées. Ils la méprisaient comme un évangéliste a horreur du péché.

Mais dans cette Cité, même en ces temps de forte croissance économique, vie sociale et vie nocturne n’y émergeaient pas pour autant, étouffées qu’elles étaient depuis toujours par le puritanisme et le conformisme des trois provinces des Prairies : Manitoba, Saskatchewan et Alberta. D’ailleurs, cette austérité des moeurs se prolonge dans les prairies américaines, à moins que ce ne soit l’inverse. Ce n’est pas pour rien que les petites communautés francophones y éprouvent des difficultés à conserver leurs citoyens les plus dynamiques. On peut dire de même des anglophones, car les Prairies sont peu peuplées. La vie attire la vie, l’ennui la fait fuir. Ainsi en est-il des milieux ruraux québécois où la police en civil et ses collabos gèlent tout, instaurent la non-vie, au nom de la prévention, le maître mot panzer : couper des arbres pour éviter les feux de forêt et en émonder d’autres. Ce qui a eu pour effet de réduire considérablement la communication entre espace privé-espace public, et faire fuir bien des citoyens.

Le sociologue Lipovetsky nous fait une description de ce qu’est devenu la socialité, plus explicitement du néo-individualisme, cependant sans faire référence aux forces de l’ordre et du conformisme. ( Citoyenneté et urbanité Éditions Esprit Ouvrage collectif, dont Gilles Lipovetsky ) Lorsqu'il s'agit de rencontres de masse, comme dans le cas du métro, elle est vécue comme promiscuité. Dans d'autres cas, on va là où il y a du monde, et la foule devient elle-même événement. Les individus se retrouvent en fonction de leur trajectoire personnelle. La ville n'est plus qu'une agglomération de logements privés où l'on vit à part, prend sa voiture pour aller travailler, partir en week-end. En contrepartie, il semble qu’il n’y ait pas lieu d’être trop pessimiste. Le sociologue y voit en effet de nombreux avantages. ( Citoyenneté et urbanité Ouvrage collectif Éditions Esprit )

Car la fragmentation sociale ne signifie pas que chacun soit replié sur lui-même, constate-t-il. Des formes de communautés se reconstituent mais sur des principes individualistes. L'essor de l'associatif illustre ce phénomène, avec le désir d'être intégré à des groupes sociaux, sans engagement plein ni contrainte lourde, plus par plaisir que par devoir. Désormais, l'individu s'absorbe de plus en plus dans son espace privé. L'aspiration au bonheur, à la jouissance privée, génère l'exigence de dépendre moins des autres, d'être davantage maître de soi-même, de décider la conduite de sa propre vie. Lipovetsky dit qu’on voit se développer un individualisme libéral, la tolérance du plus grand nombre en matière de mode de vie, éducation, religion, politique, sexualité, apparence vestimentaire.

Il en résulte, d’après lui, un type d'individualité à tendance flexible. On assiste au déracinement des normes et des comportements traditionnels, à l'effondrement des idéologies révolutionnaires et nationales. Partout, la logique disciplinaire et coercitive tend à disparaître. Il devrait en être ainsi de l'urbain, trop fondé sur les mythes de l'homogénéité, du fonctionnel, de l'hygiénisme, pense Lipovetsky. Nous ne vivons pas seulement le moment de la consolidation de l'ordre démocratique, celui aussi de la réhabilitation de l'économie de marché et de l'entreprise.

Quelques soient les inquiétudes que peut faire naître le néo-individualisme, il a eu le mérite, nous apprend-il, de nous réconcilier avec les institutions et l'économie libérale, de rendre possible le dépassement des frontières nationales, de relever les défis d'une démocratie élargie et d'une responsabilité collective de l'avenir de la planète. Cette progression se manifeste-t-elle simultanément partout ? L’auteur ne le spécifie pas. Ainsi qu’il en est de toute évolution, on peut penser que certains endroits de l’Occident sont plus avancés alors que d’autres traînent la patte. Par exemple, dans les milieux ruraux et les banlieues où les résidents n’ont pas souvent l’occasion de se colleter au pluralisme.

Alvin Toffler, auteur du best-seller Le Choc du futur, publié en 1970, valide en quelque sorte l’analyse de Lipovetsky ( Richard Martineau L’Actualité d’août 1999 ) : l’individualisme s’est démocratisé. Les gens ne sont plus prisonniers de leur communauté, ils sont ouverts sur le monde, a-t-il confié, à l’été 1999, au journaliste Richard Martineau de L’Actualité et rédacteur en chef de l’hebdo montréalais VOIR. Dans le monde postindustriel, celui de la troisième vague, chaque individu a une personnalité distincte, unique.

Martineau lui a demandé si le nouveau média Internet révolutionnera la vie démocratique. Sa réponse : « Sans aucun doute ». Et Toffler d’expliquer notamment qu’au cours des prochaines années notre système politique subira une transformation majeure. Nous sommes un peu comme les citoyens français à la veille de la Révolution. Avant 1789, l’élite se disait investie d’un droit divin, et la hiérarchie sociale était très rigide. Les tenants de la Révolution ont réussi à changer tout cela. « De la même façon, nous nous acheminons vers un système qui laissera encore plus de place aux citoyens. La structure des gouvernements, le processus électoral, tout va changer. Ce sera le début d’un temps nouveau », prédit-il.

Dans un article publié par la Revue Notre-Dame, le chercheur Éric Laplante y voit également du progrès. ( Éric Laplante Revue Notre-Dame d’octobre 1999 ) Se référant au philosophe canadien Charles Taylor, il se dit d’avis que l’individualisme permettrait aux personnes de vivre davantage selon leurs convictions, d’être plus authentiques, et donc d’apporter une contribution plus importante à la vie en société. Il devrait nous enseigner que personne n’est inutile. Chacun, dans sa différence, peut faire profiter le collectif. Pour sa part, Thériault, professeur titulaire à la faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa, fait observer que cet individualisme s’est exacerbé au cours des vingt ou trente dernières années. ( J-Yvon Thériault Revue Notre-Dame de septembre 1999 ) Les gens se perçoivent de plus en plus comme individus et pensent individus. Mais l’individualisme peut déboucher sur une autre façon d’être en société. Ce qui est proposé à l’homme moderne, c’est un projet exaltant, s’exclame-t-il.

Désormais, il faut vivre ensemble non pas parce qu’on est de la même famille, de la même tradition, de la même religion ou qu’on a le même style de vie mais parce qu’on décide de vivre en société avec des gens différents de soi. C’est le grand enjeu de nos sociétés contemporaines : apprendre à vivre avec les autres parce qu’on est convaincu qu’il y a avantage à s’unir à eux. Le risque d’éclatement social demeure, reconnaît tout de même Thériault. Mais en même temps, il est convaincu qu’on peut construire la société que nous voulons et non subir celle qui nous est imposée par la tradition. Il y a un côté ombre : la dissolution possible du lien social. Un côté lumière aussi : la possibilité, pour la première fois dans l’histoire, de faire une société telle que nous l’entendons, explique-t-il. La citoyenneté est alors, d’une certaine façon, un projet emballant qui ne peut pas exister sans un certain individualisme.

Voilà des témoignages qui feront jubiler tout lecteur épris de liberté et de démocratie. Cependant, cette exubérance s’effondre de quelques bémols quand on lit le sociologue Touraine, qui est plutôt inquiet. ( Alain Touraine Qu'est-ce que la démocratie ? Éditions Fayard ) La démocratie est menacée à la fois par l'imposition de valeurs, normes et pratiques communes, et par un différencialisme et un individualisme extrêmes qui abandonnent la vie sociale aux mains des appareils de gestion et des mécanismes du marché, écrit-il. Conclusion de Touraine : la société a besoin d’une « démocratie de libération ». D’autres aussi sont préoccupés. Le néo-individualisme est en partie à l’origine d’un mal dont souffrent la grande Cité ou le petit village : la désintégration des liens sociaux. Toffler constate, lui également, qu’il y a un prix à payer pour jouir de cette liberté dans l’espace privé, et ce prix, c’est la solitude, malheureusement, déplore-t-il. ( Richard Martineau L’Actualité d’août 1999 ) Il n’y a jamais eu autant de personnes seules que maintenant, juge-t-il.

De son côté, Lipovertsky, pour y revenir, voit bien que la ville moderne est plus froide, plus fonctionnelle, plus anonyme, que la ville traditionnelle italienne par exemple, où existe une « chaude communauté, où tout le monde se connaît, où le foyer et la rue communiquent ». ( Citoyenneté et urbanité Éditions Esprit Ouvrage collectif ) L’une des rares socialités qui demeurent, d’après lui, est celle des bandes de jeunes, mais tendant vers la marginalité. C'est hélas, croit-il, ce qui risque de se développer avec le chômage, la société duale, la ségrégation des quartiers, le racisme. On voit se multiplier de nouvelles formes d'agressivité, d'intolérance, de sectarisme chez des minorités plus ou moins fortes, plus ou moins déclassées. Lipovetsky constate une grande fragilisation des sujets, un sentiment de plus en plus répandu de stress et de vide, de solitude, de repli sur soi, de dépression, de difficulté à vivre et à communiquer. Il se demande si le néo-individualisme saura aussi relever les défis de l'intégration sociale et de la ville de demain.

Le sociologue n’en a pas moins écrit que la logique disciplinaire et coercitive tend à disparaître. Elle devrait également disparaître de l'urbain, trop fondé sur les mythes de l'homogénéité, du fonctionnel, de l'hygiénisme. Peut-on affirmer que l'espace privé constitue une menace pour l'espace public ? Autrement dit : l’épanouissement du néo-individualiste dans l’espace privé finira-t-il par peser de tout son poids dans les urnes électorales ? Si cette hypothèse se concrétisait, cela constituerait bien évidemment un phénomène de démocratisation exceptionnel, et peut-être unique dans l'histoire moderne de nos sociétés occidentales. À tout le moins, est-il logique de croire que, la démocratisation de la démocratie aidant, le citoyen s'en laisserait un peu moins imposer par ceux auxquels il doit cet espace public où il vit sous haute surveillance et momifié par les stéréotypes du conformisme. Un véritable mur de Berlin sépare les deux espaces. C’est l’espace public qui doit s’ouvrir davantage au citoyen. Cependant, de là à croire qu’il deviendra une copie conforme de l’autre...

L’analyse que nous faisons de la situation, le pouvoir et la police doivent bien la faire, eux aussi. À l’image du banlieusard ayant peur du cyclone urbain, se sentent-ils également menacés par un éventuel débordement de cette nouvelle démocratie dans l’espace public, ou de la démocratie de libération dont parle Touraine ? Logique de le penser parce que cela éroderait forcément leur emprise psychologique démesurée sur la population. Dans cette perspective, l'implantation de la prétendue police communautaire au Québec, entre autres endroits en occident, écran de fumée derrière lequel la police en civil et ses collabos se dissimulent pour couper les bourgeons de la démocratie en devenir, en serait une manifestation.

L’ignorance des élus en matière sociologique et policière constitue un très grave problème d’intérêt public parce qu’ils s’en prennent à une population formée de citoyens normaux et paisibles, et non plus seulement à des rétifs ou d’inaptes à toute socialisation. Notre Société civile a mal à ses droits et libertés.