|
Urbanisme anti-social
Il
existe un fossé culturel entre le citoyen vivant en milieu
rural ou en banlieue, d’une part, et celui d’une grande Cité,
d’autre part. Saisir cette réalité permet d’en
dévoiler une autre. Car il explique un important volet de la
répression policière. Entrons dans le vif du sujet par
un rapide retour en arrière.
Michelle
Perrot a analysé la ville et ses faubourgs au XIXième
siècle, sa conclusion ( Citoyenneté et urbanité – Éditions Esprit – Ouvrage collectif ) : « La mort de la ville conviviale
est attribuable à l'enfermement dans la famille et l'horizon
étroit des intérêts privés. »
Elle soutient que les transformations de l'urbanisme ont participé
à l'avènement du néo-individualisme. Après
avoir lu son ouvrage, on constate que la dualité espace
public/espace privé remonte en partie à l’émergence
du libéralisme économique. Tout s’est enclenché
quand la société marchande est sortie de ses ateliers
pour envahir peu à peu l'espace public afin d'y vendre ses
produits. C’est alors qu’elle a commencé graduellement à
imposer au citoyen, dans l’espace public, sa propre vision de la
discipline, l’obligeant à se réfugier de plus en plus
dans son espace privé.
La
banlieue est plus ou moins née à cette même
époque, en Angleterre, sous l’« inspiration »
d’Ebenezer Howard, un chroniqueur judiciaire, notons-le, qui s’est
intéressé à l’urbanisme. ( Jane Jacobs – Déclin et survie des grandes villes américaines – Éditions Mardaga ) Pour lui, la ville était une injure
à la nature et le mal incarné, selon ce que rapporte la
journaliste américaine Jacobs. Alors pour sauver les citadins,
il a cherché à tuer la grande ville, en créant
le concept de la Cité Jardin. De la description qu’elle en
fait, on retient que cette petite ville autonome était surtout
destinée « aux gens dociles qui n’avaient pas de
projets personnels et à qui il était égal de
passer leur vie en compagnie d’autres gens n’en ayant pas non
plus ». Comme il est de règle dans les utopies, le
droit d’avoir un projet de quelque importance revenait aux seuls
urbanistes officiels qui pouvaient se livrer à leurs nobles
travaux sans être gênés « par des
ignorants mal élevés ».
Ville
et ceinture verte étaient soumises en permanence au contrôle
de l’autorité municipale, spéculation immobilière
et modifications dans l’affectation des terrains, interdites.
Pourquoi ? Pour en maintenir à 30 000 le nombre de ses
habitants. Il ressemblait à quoi, cet Éden ? À
une ville de la province anglaise, dont le château et son parc,
dépeint Jacobs, étaient remplacés par des
équipements collectifs, avec quelques usines dissimulées
derrière un rideau d’arbres pour fournir du travail à
la population. Nouvel environnement, nouvelle vie sociale, société
politique et économique reconstruite sur des bases « paternalistes et autoritaristes ». Société
immobile, en somme, et gouvernée par une nouvelle
aristocratie. Tout le contraire de l’urbanisme, au sens
démocratique du mot, voulant que la ville soit érigée
selon le goût de ses citoyens.
D’autres
prirent la relève d’Howard, notamment Clarence Stein et
Henri Wright. Pour eux, la rue était mauvaise, les maisons
devaient lui tourner le dos et regarder vers l’arrière, la
petite ville projetée devait être isolée, comme
une île. Jacobs raconte qu’ensuite, « ils
s’acharnèrent à coups redoublés sur la vieille
ville jugée responsable de tous les maux. Ces gens-là
ne se gênaient pas pour dire ouvertement qu’ils voulaient
jeter la grande ville par dessus bord », relate-t-elle.
Pour eux, c’était Mégalopolis, une monstruosité.
La partie centrale de New York, où habitait Jacobs, était
un « chaos figé ( dixit Mumford ) ». La
forme et l’apparence des villes n’étaient rien d’autres
qu’ « un accident chaotique, résultat dû au
hasard des lubies contradictoires d’un grand nombre d’individus
égocentriques et malavisés ( Stein ) ». Quant
aux centres des grandes Cités, ils se réduisaient à
« des lieux remplis de bruit, de saleté, de
mendiants, de boutiques et souvenirs et où la concurrence
entre publicités criardes se donne libre cours ( Bauer )
». Le bon urbanisme, c’était l’urbanisme du projet.
Puis
sont arrivées les années 1930 et le président
américain Herbert Hoover ( 1929-1933 ). Il a fait le procès
« des turpitudes des cités et l’éloge des
vertus morales attachées aux maisons individuelles »,
aux petites villes et à l’herbe bien verte. Ensuite, son
successeur, Franklin Delano Roosevelt, a passé à l’acte
en implantant le New Deal. Le but était de contrer les
conséquences de la crise économique de 1929, mais ce
n’en était pas le seul. Jacobs cite Rexford G. Tugwel,
administrateur fédéral chargé du projet des
banlieues modèles de la Ceinture Verte, l’une des
réalisations du New Deal : « Mon idée, c’est
d’aller, juste à côté des centres urbains,
repérer des terrains bon marché, y bâtir des
communautés se suffisant à elles-mêmes et y
attirer des habitants. Puis, je retournerai dans les villes et j’y
raserai les zones de taudis pour les transformer en jardins publics. » Et Jacobs de signaler que ces sommes considérables
dépensées pour l’étalement des banlieues et,
parallèlement, ce manque de capitaux dont souffrent les zones
urbaines classées insalubres par les urbanistes, « voilà le résultat que nos sages gouvernants désiraient
atteindre en notre nom, leurs efforts ont été couronnés
de succès : nous vivons maintenant cette situation ».
L’architecte
européen Le Corbusier y a mis du sien aussi, avec ses
maquettes futuristes. Il proposait une synthèse de l’idéologie
howardienne, sauf que sa ville de rêve était composée
surtout de gratte-ciel et d’un grand parc occupant 95% de tout
l’espace. Jacobs parle de « citadelles de l’iniquité ». Les citoyens à l’aise habiteraient des immeubles
luxueux moins hauts et entourés de courts de tennis. Le tout
enjolivé ici et là de restos et de salles de
spectacles. Tout comme les urbanistes de la Cité Jardin, Le
Corbusier enlevait les piétons des rues pour les mettre dans
des parcs. « Sa ville ressemblait à un merveilleux
jouet mécanique », raconte Jacobs. Une autre Cité
utopique qui a exercé une immense influence sur nos villes. « L’accueil fut frénétique chez les architectes »,
écrit-elle.
En
1925, son insensé Plan Voisin prévoyait de raser le
Marais, un des plus beaux quartiers de Paris, pour le remplacer par
un parc d’où surgirait d’immenses bâtiments de 200
mètres de haut. ( Les 100 personnages du XXe siècle – Éditions France Loisirs – sous la direction de Frank Jamet ) En 1952, Le Corbusier a construit
à Marseille la Cité Radieuse. Vers la fin de sa vie, il
éprouvera le besoin de retrouver une forme d’habitation
minimale pour mener une vie de moine. Le Cabanon du Cap Martin
répondra à cette exigence. C’était une cellule
de 3,66 mètres de côté et de 2,26 mètres
de hauteur. Ce cube est la quintessence de son art de vivre.
Jacobs
écrit que ces experts ont réussi à imposer ces
notions comme critères d’un « urbanisme à
visage humain », responsable sur le plan social et
fonctionnel, et d’une grande élévation d’esprit. Et
comme tout ce qui est bon pour nos voisins du sud l’est également
pour les canadiens du nord que nous sommes, cet urbanisme aseptisé
a très vite franchi nos frontières. Aujourd’hui, tout
ce qui donne une irrésistible envie de bâiller à
la limite de la capacité des mandibules risque fort d’être
d’inspiration howardienne. Toutes ces approches urbanistiques ont
eu des effets dévastateurs sur la socialité. Bien que
l’hygiénisme social en a été l’un des
catalyseurs, il ne faut pas croire pour autant qu’au début
tout a été secrètement planifié par le
pouvoir derrière des portes closes. Ce nouvel urbanisme
répondait également aux aspirations de citoyens.
Selon
le sociologue Gilles Lipovetsky, le nouvel urbanisme a fait éclater
l'interpénétration du privé et du public qui
prévalait dans la ville traditionnelle. ( Citoyenneté
et urbanité – Éditions
Esprit – Ouvrage collectif ) Le zoning
s’est imposé contre la promiscuité des rues, on a vu
s'édifier des grands ensembles-dortoirs, des villes de
banlieue où l'espace public s'est effacé lentement. La
vie de quartier, où autrefois les individus se connaissaient,
se rencontraient, s'est peu à peu éteinte. Lipovetsky
fait le constat que plus il y a bureaucratisation du monde, plus il y
a autonomisation des personnes.
Le
vocable « bureaucratisation » utilisé
par le sociologue me semble une façon polie de dire les
choses. Le fait est que, d’une part, le citoyen a fuit la
discipline du pouvoir et de la société marchande en se
repliant dans son espace privé, seul endroit où il
pensait avoir la sainte paix, enfin le croyait-il. Et que, d’autre
part, ce même pouvoir, qui n’aime pas trop que les citoyens
se parlent entre eux, les a isolés davantage de leurs
semblables en faisant appel à des urbanistes et des
architectes, émules enthousiastes des howardiens, qui ont créé
des milieux de vie où « les poules pondeuses »,
métaphore que j’emprunte à Jacobs, pourraient
caqueter tout à leur aise sans déranger personne.
Dans
une série de portraits d’une dizaine d’architectes,
d’ingénieurs, de créateurs, d’artistes parmi les
plus inventifs et les plus engagés de notre temps, La Presse
présentait à ses lecteurs, à l’été
2000, ceux qui bâtissent le futur. ( La Presse du 26 août
2000 ) La journaliste Maya Kandel, de World Media, a demandé à
Rem Koolhaas, architecte et écrivain néerlandais
mondialement connu, s’il aimerait concevoir une ville entière,
comme Le Corbusier ou Oscar Niemeyer avec Brasilia, au Brésil.
( Maya Kandel, World Media – La Presse du
26 août 2000 ) « Non, c’est un projet irréaliste, a-t-il répondu. D’ailleurs, il n’existe plus
aujourd’hui d’autorité capable de décider d’un
projet pareil. Je le dis sans aucun regret, car il y a quelque chose
de malsain dans une architecture investie d’un tel pouvoir. C’est
aussi un projet impossible. La condition urbaine repose sur la
coexistence d’oppositions et une seule imagination ne suffit pas
pour incorporer de vraies contradictions. »
Prenons
connaissance aussi de l’approche des architectes suisses Jacques
Herzog et Pierre de Meuron : « Ce qui compte beaucoup pour
nous, disent-ils, c’est l’effet d’un bâtiment,
mais aussi la sensualité qu’il dégage. L’architecture
s’adresse directement aux êtres humains, comme une odeur ou
une musique. Elle est aussi une sensation. » Voyons
également celle du paysagiste français Gilles Clément
: « L’avènement de la pensée écologique
nous montre que le meilleur se trouve dans la vie, et dans la
transmission de cette vie à travers un écosystème. » Nous sommes loin ici de l’architecture stalinienne,
uniforme, froide, sans âme, et répressive en plus.
Ce
bref tour d’horizon permet de cerner d’un peu plus près la
mentalité du banlieusard d’aujourd’hui, terme englobant
aussi le citoyen vivant en milieux semi rural et rural. Dans le fond,
il est très proche moralement et culturellement des
howardiens. Deux mentalités s’opposent finalement : celle du
banlieusard versus celle du citadin. Les deux ne voient pas la
cohabitation citoyenne du même oeil, et cela remonte à
une époque probablement largement antérieure à
celle d’Howard. De fait, il s’agit d’un très vieux
conflit. L’histoire le démontre : le citadin, plus libre,
vit d’une façon que le banlieusard n’approuve pas.
Cependant,
gardons-nous bien de généraliser. Tous les banlieusards
ne pensent pas de même. Il y en a qui ont choisi la banlieue
parce que les taxes y sont moins élevées qu’en ville.
D’autres pour se rapprocher de leur emploi, de parents ou d’amis
ou des raisons n’ayant absolument rien à voir avec le sujet
que nous traitons. Il y a aussi des banlieusards vivant dans la
grande Cité contre leur gré. Certaines de ses zones
grises sont d’anciennes banlieues où ils s’étaient
installés pour être plus près de la campagne que
de la Cité. Il existe enfin des citadins n’aimant pas la
Cité, eux sont des banlieusards qui s’ignorent. On peut se
demander ce qu’ils y font, s’ils n’y sont pas heureux.
Fouillons
un peu plus, apportons ce dernier exemple, celui-là tiré
d’une série d’articles de l’éditorialiste Agnès
Gruda de La Presse sur Le miracle polonais. ( Agnès Gruda – La Presse du 25 janvier 1999 ) Le contexte : fin de janvier
1999, des Polonais craignent les conséquences de l’adhésion
à l’Union européenne. Ce pays constitue un cas
opportun parce que, au moment de la publication de ce reportage, il y
avait environ une décennie qu’il s’était extirpé
du giron de l’URSS où, le moins que l’on puisse dire,
liberté et modernité n’étaient pas à
l’agenda politique.
L’éditorialiste
a demandé à Adam Michnik, directeur du quotidien Gazeta
Wyborcza, sur quoi est fondée cette peur de l’Europe : « Les intégristes catholiques ont peur que la Pologne soit
contaminée par la pornographie, le multiculturalisme,
l’avortement, mais on craint aussi la concurrence économique ». Notons qu’en mars 2000, le président polonais
Aleksander Kwasniewski opposait son veto à une loi interdisant
toute forme de pornographie en Pologne, qu’avait adoptée la
majorité catholique, notamment le Parti national-chrétien
au pouvoir. ( Agence France-Presse – La
Presse du 28 mars 2000 ) Son leader, Marian Pilka, l’avait mis en
garde que son veto montrerait qu’il optait pour « la
démoralisation de la Pologne ». Le chef du Parti de
L’Union pour la liberté, Jerzy Wierchowicz, estimait quant à
lui que la loi « n’entraînerait que la naissance
d’un marché noir de la production et de la diffusion de la
pornographie ».
Tout
cela étant, des banlieusards ont dû sauter au plafond
quand Pierre Bourque, maire de Montréal, a préconisé,
en mai 1999, la fusion des 29 municipalités de l’île
de Montréal. Il estime que la croissance des villes de la
banlieue s’est clairement faite au détriment de Montréal.
( Pierre Bourque – La Presse du 27 mai
1999 ) Celle-ci continue encore de perdre systématiquement une
large partie de sa population jeune et laborieuse au profit de la
banlieue. D’après lui, la conséquence la plus
dramatique du phénomène de l’étalement urbain
est la concentration de populations démunies à Montréal
: « Ne nous trompons pas. Le débat que nous amorçons
sur l’avenir de Montréal en est également un sur la
justice sociale. Voulons-nous d’une société
solidaire, capable de partage ? »
En
août de cette année-là, le Front d’action
populaire en réaménagement urbain ( FRAPRU ) démontre,
chiffres à l’appuie, que les villes riches de la Communauté
urbaine de Montréal ( CUM ) ne paient pas leur part dans
l’enveloppe budgétaire consacrée au logement social (
Presse canadienne – La Presse du 21 août
1999 ) : habitations à loyer modique ( HLM ), coopératives
d’habitation et autres formes de logements subventionnés
destinés aux personnes à faible revenu. Ainsi Montréal
qui, à l’époque, détenait 55% de la richesse
foncière de la CUM, déboursait 86,8% de la contribution
des 29 villes membres de la CUM. Dans un article de la Presse
canadienne, le FRAPRU nomme 13 de ces villes dépourvues de HLM
: Mont-Royal, dont l’ex-mairesse, Vera Danyluk, alors présidente
de la CUM, était une chaude partisane de la pseudo police
communautaire ; Beaconsfield, Hampstead, Baie d’Urfée, Côte
St-Luc, etc.
D’autres
villes, possédant pourtant un bon pourcentage de ménages
à faible revenu, comme Saint-Léonard, Saint-Laurent ou
Montréal-Nord, dont Yves Ryan était le maire depuis 37
ans, refusent de participer au programme de logement social, dénonce
le porte-parole de FRAPRU, Pierre Gauvreau, qui ne se gêne pas
pour les traiter de « sans coeur » : Ryan était
également membre de l’exécutif de la CUM et de sa
commission régissant les activités... policières
sur l’île de Montréal. Ce déséquilibre
n’était pas spécifique à des villes de
l’ex-CUM, l’organisme ayant découvert une situation
similaire à Québec, Hull et Trois-Rivières, des
villes plus anciennes qui ont développé des HLM,
pendant que, autour d’elles, des villes de banlieue ne font pas
toujours leur part.
Quelque
temps après, la ministre péquiste aux Affaires
municipales et à la Métropole, Louise Harel, déclare
que les demandes du FRAPRU sont légitimes et qu’elle y
répondra favorablement. ( Presse canadienne – La Presse du 23 août 1999 ) Elle tiendra parole : le logement
social est l’une des compétences de la Communauté
métropolitaine de Montréal, organisme qui a remplacé
la CUM, le premier janvier 2002. ( NDLR : La fusion des villes
sises sur l’île de Montréal n’était pas
nécessaire à un meilleur partage de cette
responsabilité, s’agissait simplement de l’ajouter aux
compétences de la nouvelle structure régionale. )
Dans
la partie d’un ouvrage où il traite des quartiers
résidentiels urbains, Roché, après avoir analysé
le fait qu’aujourd’hui les liens sociaux n’ont plus le temps de
se fabriquer à l’ancienne, en vient à la conclusion
qu’« on aboutit peu à peu à la formation de
quartiers résidentiels fonctionnels, et à leur
corollaire, la ségrégation spatiale. ( Sebastian
Roché – Le sentiment d’insécurité – Éditions PUF ) Celle-ci
traduit le refus de vivre avec n’importe quel autrui ».
Ces gens dont parle le chercheur ne sont pas différents de
ceux dont il est question ici, au contraire, ils en font partie
intégrante. Cette situation illustre en partie ce qu’est la
ségrégation spatiale, et plus concrètement à
l’encontre de ces indésirables que sont les vitres cassées,
qu’on ne veut surtout pas avoir comme concitoyens, encore moins
comme voisins. En somme, une forme déguisée
d’apartheid : les vitres cassées sont en quelque sorte
des nègres blancs.
Explorons
le phénomène. Voyons la forme qu’elle prend chez le
sympathique Oncle Sam qui, ayant le nez fourré partout, est
devenu un peu beaucoup celui aussi des citoyens de la planète.
Peut-être pourra-t-on en tirer une leçon. Le journaliste
Edward Behr raconte qu’à Los Angeles, l’architecte
américain John Jerde a créé le complexe
commercial CityWalk, prolongement des Studios Universal. ( Edward
Behr – Une Amérique qui fait peur – Éditions Plon ) Un ensemble de
rues piétonnières, avec restos, magasins, cinémas.
CityWalk est la copie conforme miniaturisée et aseptisée
d’une ville idéale qui n’a jamais vraiment existé
que dans l’imagination de son créateur, constate le
journaliste. Un endroit exceptionnellement protégé,
nous dépeint-il, où règne une exclusion
indirecte, efficace : parking obligatoire et cher, pas de transport
en commun – 15 minutes de marche pour s’y
rendre et une côte escarpée à monter –,
gardes armés en évidence, etc.
Les
critiques reprochent à Jerde d’avoir délibérément
exclu de CityWalk tout ce qui pourrait nuire au commerce : les
pauvres, les clochards, tous ceux ne pouvant se permettre de faire
leur shopping dans des boutiques luxueuses. Les nantis évitent
ainsi le moindre contact physique avec la sous-classe des
inemployables. Behr dit qu’il se dégage de cette succession
de magasins et de restos terriblement kitsch un relent de Disneyland,
mais aussi un côté « boutiques hors taxes
ennuyeux ». Il signale que CityWalk a déjà
ses émules dans d’autres villes, et même sa base
idéologique : l’enclave, microcosme parfaitement aseptisé,
permet de tout contrôler. Il a constaté le même
phénomène dans un autre secteur de Los Angeles où
un vaste quartier d’affaires a été luxueusement
aménagé : gratte-ciel dernier cri, restos, magasins et
hôtels de luxe, tout le tra-la-la habituel. Behr est d’avis
que ces Cités dans la grande Cité sont mortes,
totalement stériles et artificielles, et qu’il y règne
la peur obsessionnelle de l’étranger, perçu comme
colporteur de la violence.
Alors
qu’en Europe, d’après lui, on considère la Cité
comme un lieu privilégié, ses inconvénients – densité, foule, criminalité – comptant moins que le sens de l’histoire qu’elle incarne et
l’esprit créateur qu’elle inspire, aux États-Unis,
les quartiers de la grande Cité sont des objets de
consommation. Dès que des symptômes de vieillissement
apparaissent, que quelques ratés se produisent, le doute
commence alors à s’installer peu à peu. Le problème
dans ce pays du New Deal, estime-t-il, c’est qu’on n’investit
pas dans des réparations coûteuses et de longue durée,
on préfère construire à neuf ailleurs. Les
quartiers deviennent jetables.
Villes
jetables aussi. Détroit a été abandonnée
à son sort, relate-t-il, quand son industrie, fortement
concurrencée par les aciéries coréennes et les
voitures japonaises, s’est effondrée. Sa population a
périclité de plus d’un million. Ce Cité est
devenu un cauchemar urbain, comme dans le film Blade Runner. Les
nantis y nichent dans des gratte-ciel, protégés de la
lie par des gardiens de sécurité et des gadgets
électroniques sophistiqués. La ségrégation
spatiale, plaie béante de la fracture sociétale, y est
à la fois bien visible et douloureuse, selon lui.
Depuis
le début des années 1960, il existe aussi au pays de
notre Oncle Sam des Gated Communities destinés aux couples de
retraités, sorte de quartiers protégés encerclés
d’une clôture et dotés d’une guérite
surveillée par des gardiens de sécurité. (
Laurier Cloutier et Laura-Julie Perreault – La Presse du premier décembre 2003 ) Selon une étude
effectuée par Renaud Le Goix, du Centre national de recherche
scientifique à Paris, en 2003 on en dénombre plus de
18 000 aux États-Unis. Le chercheur signale que « ces
quartiers instituent un mode de vie qui contribue à
l’accentuation des ségrégations et reflètent à
l’extrême la fragmentation sociale et politique des villes ».
Au
Québec, fin décembre 2003, le Groupe Dufourd se
proposait d’en ériger un premier, à Ste-Julie, ville
de 30 000 habitants. Projet d’envergure : terrain de 60
hectares, de 500 à 600 unités résidentielles, un
investissement de 250M$. Ne manquait plus que l’autorisation de la
ville. François Saillant, du FRAPRU, prévoyait que le
projet provoquerait une levée de boucliers des organismes de
défense des droits de la personne. « Ce genre de
projet est scandaleux ! Ces quartiers protégés sont des
ghettos de riches dans lesquels les gens s’enferment pour se
protéger des classes populaires. Selon moi, ce genre de
communauté ne se justifie d’aucune manière. C’est
basé sur la croyance que la société est
dangereuse et qu’il faut s’en couper alors que les statistiques
montrent que le taux de criminalité n’est pas en hausse. » Déclaration aussi du ministre québécois
des Affaires municipales, Jean-Marc Fournier ( Presse canadienne
– La Presse du 3 décembre 2003 ) : « Je ne
crois pas qu’ériger des murs entre les citoyens nous amène
à avoir une société inclusive. »
Aux dernières nouvelles, en octobre 2004, l’entreprise
poursuivait ses démarches visant à obtenir le dézonnage
requis, selon le maire Yvon Major.
D’après
Jacquier, ce sont les banlieues qui, depuis de nombreuses années,
bénéficient des gains de population américaine
vivant au détriment des centres-villes. ( Claude Jacquier – Les quartiers américains, rêve et cauchemar – Éditions L’Harmattan ) Elles sont la terre d’élection
des populations les plus riches et de la classe moyenne alors que les
centres-villes sont les territoires de « l’assignation à
résidence ( sic ) des populations à faibles
ressources et des minorités ethniques ». En 1986,
144 centres-villes américains pouvaient être considérés
comme étant en crise. Jacquier parle d’une trentaine de
millions d’habitants, dont plus de 70% vivent dans des quartiers en
très sérieuse difficulté.
La
ville américaine a été conçue sur le
principe de la ségrégation sociale avec une
réglementation urbaine prévue pour protéger les
valeurs foncières et immobilières de certaines zones
contre les risques de dévalorisation qu’entraînerait
l’arrivée de communautés « indésirables ». Par exemple, en interdisant la construction de logements…
collectifs, de HLM. ( NDLR : On l’a vu, des villes du Québec
n’ont pas construit de HLM. ) Cette conception élitiste de
l’urbanisation a ensuite été déclinée
en sous-types urbains qui, de proche en proche, analyse Jacquier, ont
généré une ségrégation de l’espace
et son appropriation sélective par certaines communautés.
Généré aussi l’étalement urbain et son
corollaire : densité trop faible pour le transport urbain en
commun, moyen de transport des pauvres.
Un sondage SOM publié
en juin 2000, dans le cadre d’une série d’articles du
journaliste André Pratte de La Presse, révèle
qu’au Québec la très grande majorité des
francophones vivent dans des villes de dimension moyenne et de
petites villes de régions semi rurales ou de banlieue. SOM
démontre aussi que des citoyens optent pour la banlieue
d’abord pour la tranquillité, la sécurité et
par individualisme, taxes et prix des maisons venant en dernier
lieux.
La journaliste Lysianne
Gagnon du même quotidien reconnaît qu’il s’agit là
de valeurs parfaitement légitimes, mais assurément
conservatrices, et qui s’intensifient à la seconde
génération. ( Lysianne Gagnon – La Presse du 20 juin 2000 ) Suivant son propos, il est d’ailleurs
significatif que les banlieusards qui vivent en dehors de l’île
de Montréal veuillent encore plus de tranquillité,
encore plus de sécurité et encore plus d’espace, la
moitié d’entre eux ( contre 26% des Montréalais )
aspirant à vivre à la campagne. « On voit
d’ici les conséquences politiques à long terme, écrit-elle. Cet électorat sera naturellement enclin
à vouloir réprimer la criminalité plus
sévèrement, à se méfier des étrangers
et des fauteurs de trouble ( … ). »
Il
est un fait que la banlieue – ainsi que la
petite ville et le village en milieu rural – est l’antithèse
de la grande Cité. Elle a toujours vécu repliée
sur elle-même et son rythme est tout autre. Elle est bucolique
et homogène alors que la vraie grande Cité est – devrait être... – hétérogène,
hétérodoxe, païenne, bigarrée,
puritainement incorrect, anticonformiste, etc. C’est ce qui fait
d’ailleurs tout son charme. Jacobs dit de la banlieue qu’elle est
constituée d’herbe et d’air pur et de pas grand-chose
d’autre. ( Jane Jacobs – Déclin
et survie des grandes villes américaines – Éditions Mardaga ) On y vénère effectivement les
espaces verts et fleuris : du gazon, beaucoup de gazon, parfois
une haie, un ou deux arbustes, une rocaille. Des espaces inanimés
parce que inhabités, spécifie Jacobs. De toute façon,
ils n’ont pas été mis là pour socialiser les
banlieusards, la densité résidentielle ne le permettant
pas. Ce sont plutôt des barrières à la
promiscuité, aux contacts sociaux. On n’y trouve pas de vie
sociale au sens urbain du mot.
Entre
voisins, on se salue bien de la main à l’occasion, parfois
on cause quelques minutes par dessus la clôture ou la haie de
cèdres, rarement plus. Quand le banlieusard sort de chez lui,
s’il ne monte pas dans son auto pour se rendre à son
travail, faire du shopping dans de vastes centres commerciaux de la
périphérie ou s’adonner à ses loisirs
préférés, c’est pour s’activer autour de la
maison. Généralement obsédé par la
propreté, il tond et arrose copieusement d’eau filtrée
son gazon, et parfois d’un produit chimique pour qu’il soit aussi
vert que celui de ses voisins ; taille ses arbustes de façon à
ce que rien ne dépasse ; se fait bronzer près de sa
piscine et, le soir venu, s’occupe de la cuisson de ses steaks sur
charbon de bois ; etc. La vie s’y déroule au ralentie, comme
à la campagne. Rien à voir avec la vie urbaine.
Seulement
voilà qu’à certains endroits, la menace gronde sans
discontinuer à l’horizon. La zone tampon qui, il y a peu
encore, protégeait la banlieue de la fureur urbaine, a
disparu. Les quarante ans et plus racontent qu’il y a 15 ou 20 ans,
tel secteur là-bas et tel autre situés plus loin, à
la ceinture de la banlieue, aujourd’hui densément peuplés
de citadins, étaient parsemés de terres agricoles et de
bocages. Des banlieues ont été également
englouties par l’ogresse, d’autres, dangereusement encerclées,
sont menacées du même sort. Ces banlieusards réalisent
depuis longtemps que leur environnement n’est plus ce qu’il
était. Aujourd’hui, il est de plus en plus envahie de
citadins différents d’eux sur les plans culturel et
économique. Ils n’apprécient pas du tout cette
présence.
Habituellement
de la classe moyenne, ils redoutent les contacts avec ceux
appartenant à une classe sociale inférieure à la
leur. Jacobs dit qu’ils ont développé un peu une
mentalité d’assiégés, sans doute motivée,
avance-t-elle, par le sentiment d’insécurité ou la
xénophobie. En banlieue, relate-t-elle, on dit que les humains
sont charmants en petit nombre et odieux quand ils sont trop
nombreux. Car pour l’authentique banlieusard, la grande ville est
sale, la densification de la population indésirable. Pour lui,
la foule est par définition menaçante. Jacobs apporte
un point de vue intéressant. Elle dit que dans une grande
ville, il est normal d’être tolérant et d’accepter
qu’il y ait de grandes différences entre ses voisins et
soi-même. Ce comportement est tout à fait inconnu dans
les banlieues ou les quasi-banlieues, car leurs habitants n’ont pas
l’habitude de côtoyer quotidiennement la diversité de
la grande ville.
Alors,
ils sont remplis de suspicion et de préjugés à
l’encontre du citadin, qu’ils considèrent comme un
étranger potentiellement dangereux, se sentent agressés,
entretiennent des peurs irraisonnées. Peur des Noirs, des
Asiatiques, des Arabes, de l’exubérance des ados, des
chômeurs et des bs, des mendiants, des itinérants, des
handicapés mentaux, du sexe et de la sensualité, des
homos, de la famille monoparentale, etc. Il y a aussi les édifices
en béton, qui dégagent une certaine agressivité,
écrasent. Jacquier écrit qu’aux États-Unis, le
comportement de la majorité des banlieusards est sensiblement
différent de celui des citadins ( Claude Jacquier – Les quartiers américains, rêve et cauchemar – Éditions L’Harmattan ) : ils sont notamment extrêmement
sensibles aux problèmes de criminalité de toutes sortes
et favorables à la peine de mort.
Umberto
Eco, philosophe et romancier, définit en quelques mots ce
qu’est l’intolérance, parce que c’est de cela dont on
parle finalement : « On n’aime pas ceux qui sont
différents de nous, parce qu’ils ont une couleur différente
de peau, parce qu’ils parlent une langue que nous ne comprenons
pas, parce qu’ils mangent des grenouilles, des chiens, des singes,
du porc, de l’ail, parce qu’ils se font tatouer... » (
L’intolérance – Éditions
Grasset – Ouvrage collectif d’écrivains,
de philosophes, d’Historiens et de journalistes qui participaient
au Forum international sur l’Intolérance en mars 1997, à
La Sorbonne : Weisel, Ricoeur, de Romilly, Eco, Le Goff, Soyinka,
Semprun, etc. ). Allons plus loin que Eco, disons franchement que les
intolérants sont de fait des inadaptés sociaux. Le
pire, c’est qu’ils utilisent tous les moyens pour imposer à
la population leur vision pathologique de la vie.
Comme
leur petite ville, ou village, se développe, des banlieusards
croisent de plus en plus d’oiseaux de toutes les couleurs et
chants. Dans quelques unes de leurs rues le trafic est plus dense, de
nouveaux établissements commerciaux surgissent de temps à
autre, la construction domiciliaire bulldoze le sol, éventre
des rues pour la tuyauterie, transporte des matériaux, cogne
du marteau. Des résidents se retrouvent avec de nouveaux
voisins qui ont un peu de blé mais pas leur culture. Des
étrangers élevant parfois trois ou quatre enfants bien
vivants et un chien bâtard qui vient parfois faire sa crotte
sur leur beau gazon. Cependant, il y a bien plus pénible : ces
nouveaux voisins leur sourient, les saluent. Y a-t-il plus souffrant
que de répondre à la convivialité d’un voisin
n’appartenant pas à sa classe ?
La
présence de plus en plus rapprochée de la grande Cité
les inquiète aussi. Cette vitalité urbaine est
décidément trop exubérante pour ceux qui avaient
délibérément choisi la presque campagne. Leur
choix de vie et habitat sont menacés par cette masse
grouillante de vie, indisciplinée et capable des pires
horreurs. Comment échapper à cet environnement
oppressant ? Que faire pour sauver ce à quoi ils tiennent
mordicus ? Alors que certains plient bagages devant l’ampleur de la
menace appréhendée, d’autres s’y refusent, décident
d’endiguer, de civiliser ces barbares de la vie moderne. En aval,
les citadins venant s’installer dans leur patelin sont
graduellement mis au pas, c’est-à-dire normalisés,
formalisés, moulés, tant par l’urbanisme aseptisé
que la réglementation municipale. L’ordre morale veille et
procède, clandestinement, à la rééducation
des rebelles lorsque nécessaire.
Cependant,
c’est en amont que bouillonne et tourbillonne la fureur urbaine, à
l’intérieur même de la citadelle du crime et de la
sexualité chauffée à blanc. C’est donc là
qu’ils doivent intervenir, s’ils veulent éviter que tous
les maux dont elle est infectée ne contaminent leur espace
vital. Comment ? En imposant ordre et conformisme bourgeois eu sein
même de la Cité. Tailler les citadins comme ils taillent
leur haie de cèdres ou leurs arbustes décoratifs, faire
en sorte qu’aucune feuille ou brindille ne se distinguent des
autres. Ou comme le décrit Jacobs : trier soigneusement tous
ces urbains qu’il est impossible de distinguer les uns des autres
tellement ils sont nombreux, et ensuite les caser à droite et
à gauche, le plus gentiment et calmement possible, comme dans
une ferme avicole. Ajoutons à ses propos : et ceux
n’ayant rien à foutre dans les rues devraient rester
sagement à la maison ou dans leur cour.
Dit
plus explicitement, cela consiste à agir loin des trompettes
médiatiques, derrière les portes capitonnées de
cuir de l’ex-Communauté urbaine de Montréal ( CUM ),
là où siégeaient tous les maires de la banlieue
de l’île de Montréal. L’ordre morale servait de
catalyseur et la police en civil, de gardienne de l’orthodoxie
bourgeoise. Ces gens, bien sûr, aspiraient à plus de
police et de gardiens de sécurité, plus de répression
et d’exclusions. Quelques dirigeants de banlieues en portaient
l’étendard, sans l’afficher ouvertement. Tous les maires y
adhéraient, dont certains, sinon plusieurs, peut-on présumer,
sans trop savoir ce que se cachait derrière tout ça.
Depuis la fusion de ces banlieues à la Ville de Montréal,
au début de 2002, des banlieusards siègent désormais
au sein de cette nouvelle ville et disposent désormais d’un
plus grand pouvoir d’intervention qu’avant.
Illustrons
tout ce contexte d’une anecdote. Au début des années
1980, j’ai travaillé deux ans dans l’Ouest canadien pour
le Téléjournal de Radio-Canada. Quelques membres de la
bourgeoisie francophone de petites villes et villages du Manitoba et
de la Saskatchewan me parlaient avec mépris de Calgary,
certains d’eux la comparaient même à « Sodome
et Gomorrhe ». C’était l’époque du boom
pétrolier. Les Arabes avaient haussé le prix de leur
pétrole à des sommets jamais vus. Des hommes d’affaires
de l’Ouest canadien avaient réagi en exploitant les sables
bitumineux du nord de l’Alberta et des gisements pétrolifères
de la Mer de Beaufort. L’argent coulait à flot et, en
caricaturant, on pourrait dire que les gratte-ciel poussaient comme
de la mauvaise herbe, de même que le taux de divorce du reste.
Alors,
des francophones catholiques pratiquant craignaient que ce virus,
avec son cortège de loisirs sexuels, vienne contaminer les
familles. Pour s’en protéger, ils avaient monté en
épingle une désapprobation sociale à l’encontre
de Galgary, comme on élève un mur pour endiguer des
eaux envahissantes et polluées. Ils la méprisaient
comme un évangéliste a horreur du péché.
Mais
dans cette Cité, même en ces temps de forte croissance
économique, vie sociale et vie nocturne n’y émergeaient
pas pour autant, étouffées qu’elles étaient
depuis toujours par le puritanisme et le conformisme des trois
provinces des Prairies : Manitoba, Saskatchewan et Alberta.
D’ailleurs, cette austérité des moeurs se prolonge
dans les prairies américaines, à moins que ce ne soit
l’inverse. Ce n’est pas pour rien que les petites communautés
francophones y éprouvent des difficultés à
conserver leurs citoyens les plus dynamiques. On peut dire de même
des anglophones, car les Prairies sont peu peuplées. La vie
attire la vie, l’ennui la fait fuir. Ainsi en est-il des milieux
ruraux québécois où la police en civil et ses
collabos gèlent tout, instaurent la non-vie, au nom de la
prévention, le maître mot panzer : couper des
arbres pour éviter les feux de forêt et en émonder
d’autres. Ce qui a eu pour effet de réduire considérablement
la communication entre espace privé-espace public, et faire
fuir bien des citoyens.
Le
sociologue Lipovetsky nous fait une description de ce qu’est devenu
la socialité, plus explicitement du néo-individualisme,
cependant sans faire référence aux forces de l’ordre
et du conformisme. ( Citoyenneté et urbanité – Éditions Esprit – Ouvrage
collectif, dont Gilles Lipovetsky ) Lorsqu'il s'agit de rencontres de
masse, comme dans le cas du métro, elle est vécue comme
promiscuité. Dans d'autres cas, on va là où il y
a du monde, et la foule devient elle-même événement.
Les individus se retrouvent en fonction de leur trajectoire
personnelle. La ville n'est plus qu'une agglomération de
logements privés où l'on vit à part, prend sa
voiture pour aller travailler, partir en week-end. En contrepartie,
il semble qu’il n’y ait pas lieu d’être trop pessimiste.
Le sociologue y voit en effet de nombreux avantages. ( Citoyenneté
et urbanité – Ouvrage collectif – Éditions Esprit )
Car
la fragmentation sociale ne signifie pas que chacun soit replié
sur lui-même, constate-t-il. Des formes de communautés
se reconstituent mais sur des principes individualistes. L'essor de
l'associatif illustre ce phénomène, avec le désir
d'être intégré à des groupes sociaux, sans
engagement plein ni contrainte lourde, plus par plaisir que par
devoir. Désormais, l'individu s'absorbe de plus en plus dans
son espace privé. L'aspiration au bonheur, à la
jouissance privée, génère l'exigence de dépendre
moins des autres, d'être davantage maître de soi-même,
de décider la conduite de sa propre vie. Lipovetsky dit qu’on
voit se développer un individualisme libéral, la
tolérance du plus grand nombre en matière de mode de
vie, éducation, religion, politique, sexualité,
apparence vestimentaire.
Il
en résulte, d’après lui, un type d'individualité
à tendance flexible. On assiste au déracinement des
normes et des comportements traditionnels, à l'effondrement
des idéologies révolutionnaires et nationales. Partout,
la logique disciplinaire et coercitive tend à disparaître.
Il devrait en être ainsi de l'urbain, trop fondé sur les
mythes de l'homogénéité, du fonctionnel, de
l'hygiénisme, pense Lipovetsky. Nous ne vivons pas seulement
le moment de la consolidation de l'ordre démocratique, celui
aussi de la réhabilitation de l'économie de marché
et de l'entreprise.
Quelques
soient les inquiétudes que peut faire naître le
néo-individualisme, il a eu le mérite, nous apprend-il,
de nous réconcilier avec les institutions et l'économie
libérale, de rendre possible le dépassement des
frontières nationales, de relever les défis d'une
démocratie élargie et d'une responsabilité
collective de l'avenir de la planète. Cette progression se
manifeste-t-elle simultanément partout ? L’auteur ne le
spécifie pas. Ainsi qu’il en est de toute évolution,
on peut penser que certains endroits de l’Occident sont plus
avancés alors que d’autres traînent la patte. Par
exemple, dans les milieux ruraux et les banlieues où les
résidents n’ont pas souvent l’occasion de se colleter au
pluralisme.
Alvin
Toffler, auteur du best-seller Le Choc du futur, publié en
1970, valide en quelque sorte l’analyse de Lipovetsky ( Richard
Martineau – L’Actualité d’août
1999 ) : l’individualisme s’est démocratisé. Les
gens ne sont plus prisonniers de leur communauté, ils sont
ouverts sur le monde, a-t-il confié, à l’été
1999, au journaliste Richard Martineau de L’Actualité et
rédacteur en chef de l’hebdo montréalais VOIR. Dans
le monde postindustriel, celui de la troisième vague, chaque
individu a une personnalité distincte, unique.
Martineau
lui a demandé si le nouveau média Internet
révolutionnera la vie démocratique. Sa réponse :
« Sans aucun doute ». Et Toffler d’expliquer
notamment qu’au cours des prochaines années notre système
politique subira une transformation majeure. Nous sommes un peu comme
les citoyens français à la veille de la Révolution.
Avant 1789, l’élite se disait investie d’un droit divin,
et la hiérarchie sociale était très rigide. Les
tenants de la Révolution ont réussi à changer
tout cela. « De la même façon, nous nous
acheminons vers un système qui laissera encore plus de place
aux citoyens. La structure des gouvernements, le processus électoral,
tout va changer. Ce sera le début d’un temps nouveau »,
prédit-il.
Dans
un article publié par la Revue Notre-Dame, le chercheur Éric
Laplante y voit également du progrès. ( Éric
Laplante – Revue Notre-Dame d’octobre
1999 ) Se référant au philosophe canadien Charles
Taylor, il se dit d’avis que l’individualisme permettrait aux
personnes de vivre davantage selon leurs convictions, d’être
plus authentiques, et donc d’apporter une contribution plus
importante à la vie en société. Il devrait nous
enseigner que personne n’est inutile. Chacun, dans sa différence,
peut faire profiter le collectif. Pour sa part, Thériault,
professeur titulaire à la faculté des sciences sociales
de l’Université d’Ottawa, fait observer que cet
individualisme s’est exacerbé au cours des vingt ou trente
dernières années. ( J-Yvon Thériault – Revue Notre-Dame de septembre 1999 ) Les gens se perçoivent de
plus en plus comme individus et pensent individus. Mais
l’individualisme peut déboucher sur une autre façon
d’être en société. Ce qui est proposé à
l’homme moderne, c’est un projet exaltant, s’exclame-t-il.
Désormais,
il faut vivre ensemble non pas parce qu’on est de la même
famille, de la même tradition, de la même religion ou
qu’on a le même style de vie mais parce qu’on décide
de vivre en société avec des gens différents de
soi. C’est le grand enjeu de nos sociétés
contemporaines : apprendre à vivre avec les autres parce qu’on
est convaincu qu’il y a avantage à s’unir à eux. Le
risque d’éclatement social demeure, reconnaît tout de
même Thériault. Mais en même temps, il est
convaincu qu’on peut construire la société que nous
voulons et non subir celle qui nous est imposée par la
tradition. Il y a un côté ombre : la dissolution
possible du lien social. Un côté lumière aussi :
la possibilité, pour la première fois dans l’histoire,
de faire une société telle que nous l’entendons,
explique-t-il. La citoyenneté est alors, d’une certaine
façon, un projet emballant qui ne peut pas exister sans un
certain individualisme.
Voilà
des témoignages qui feront jubiler tout lecteur épris
de liberté et de démocratie. Cependant, cette
exubérance s’effondre de quelques bémols quand on lit
le sociologue Touraine, qui est plutôt inquiet. ( Alain
Touraine – Qu'est-ce que la démocratie
? – Éditions Fayard ) La
démocratie est menacée à la fois par
l'imposition de valeurs, normes et pratiques communes, et par un
différencialisme et un individualisme extrêmes qui
abandonnent la vie sociale aux mains des appareils de gestion et des
mécanismes du marché, écrit-il. Conclusion de
Touraine : la société a besoin d’une « démocratie de libération ». D’autres
aussi sont préoccupés. Le néo-individualisme est
en partie à l’origine d’un mal dont souffrent la grande
Cité ou le petit village : la désintégration des
liens sociaux. Toffler constate, lui également, qu’il y a un
prix à payer pour jouir de cette liberté dans l’espace
privé, et ce prix, c’est la solitude, malheureusement,
déplore-t-il. ( Richard Martineau – L’Actualité d’août 1999 ) Il n’y a jamais eu
autant de personnes seules que maintenant, juge-t-il.
De
son côté, Lipovertsky, pour y revenir, voit bien que la
ville moderne est plus froide, plus fonctionnelle, plus anonyme, que
la ville traditionnelle italienne par exemple, où existe une « chaude communauté, où tout le monde se connaît,
où le foyer et la rue communiquent ». (
Citoyenneté et urbanité – Éditions Esprit – Ouvrage
collectif ) L’une des rares socialités qui demeurent,
d’après lui, est celle des bandes de jeunes, mais tendant
vers la marginalité. C'est hélas, croit-il, ce qui
risque de se développer avec le chômage, la société
duale, la ségrégation des quartiers, le racisme. On
voit se multiplier de nouvelles formes d'agressivité,
d'intolérance, de sectarisme chez des minorités plus ou
moins fortes, plus ou moins déclassées. Lipovetsky
constate une grande fragilisation des sujets, un sentiment de plus en
plus répandu de stress et de vide, de solitude, de repli sur
soi, de dépression, de difficulté à vivre et à
communiquer. Il se demande si le néo-individualisme saura
aussi relever les défis de l'intégration sociale et de
la ville de demain.
Le
sociologue n’en a pas moins écrit que la logique
disciplinaire et coercitive tend à disparaître. Elle
devrait également disparaître de l'urbain, trop fondé
sur les mythes de l'homogénéité, du fonctionnel,
de l'hygiénisme. Peut-on affirmer que l'espace privé
constitue une menace pour l'espace public ? Autrement dit :
l’épanouissement du néo-individualiste dans l’espace
privé finira-t-il par peser de tout son poids dans les urnes
électorales ? Si cette hypothèse se concrétisait,
cela constituerait bien évidemment un phénomène
de démocratisation exceptionnel, et peut-être unique
dans l'histoire moderne de nos sociétés occidentales. À
tout le moins, est-il logique de croire que, la démocratisation
de la démocratie aidant, le citoyen s'en laisserait un peu
moins imposer par ceux auxquels il doit cet espace public où
il vit sous haute surveillance et momifié par les stéréotypes
du conformisme. Un véritable mur de Berlin sépare les
deux espaces. C’est l’espace public qui doit s’ouvrir davantage
au citoyen. Cependant, de là à croire qu’il deviendra
une copie conforme de l’autre...
L’analyse
que nous faisons de la situation, le pouvoir et la police doivent
bien la faire, eux aussi. À l’image du banlieusard ayant
peur du cyclone urbain, se sentent-ils également menacés
par un éventuel débordement de cette nouvelle
démocratie dans l’espace public, ou de la démocratie
de libération dont parle Touraine ? Logique de le penser parce
que cela éroderait forcément leur emprise psychologique
démesurée sur la population. Dans cette perspective,
l'implantation de la prétendue police communautaire au Québec,
entre autres endroits en occident, écran de fumée
derrière lequel la police en civil et ses collabos se
dissimulent pour couper les bourgeons de la démocratie en
devenir, en serait une manifestation.
L’ignorance
des élus en matière sociologique et policière
constitue un très grave problème d’intérêt
public parce qu’ils s’en prennent à une population formée
de citoyens normaux et paisibles, et non plus seulement à des
rétifs ou d’inaptes à toute socialisation. Notre
Société civile a mal à ses droits et libertés. |